Les relations de voyage
Les voyages de Jean-Baptiste Tavernier Chapitre XVIII
Du Royaume de Siam.
C'est la même route que j'enseignai au retour d'un de mes voyages des Indes à trois évêques que je trouvai dans ma route. Le premier fut monsieur l'évêque de Bérite que je recontrai à Ispahan (4). Le second monsieur l'évêque de Megapolis en passant l'Euphrate (5). Le troisième monsieur l'évêque d'Héliopolis qui arriva à Alexandrete comme j'en partais pour l'Europe (6). Tout le pays de Siam est très fertile en riz
et en fruits, dont les principaux sont appelés mangues, durions
et mangoustans (7).
Les forêts sont pleines de cerfs (8),
d'éléphants, de tigres, de rhinocéros et de
singes, et on voit partout une grande quantité de ces bambous,
qui sont de grosses cannes fort hautes et toutes creuses et dures
comme du fer. Aux extrémités de ces cannes on trouve
pendus des nids gros comme une tête d'homme, et ce sont les
fourmis qui les font d'une terre grasse qu'elles apportent. Il n'y
a qu'un petit trou au bas par où elles entrent, et dans ces
nids chaque fourmi a sa chambre à part comme les mouches
à miel. Elles font leurs nids sur ces cannes, parce que si
elles les faisaient en terre, dans la saison des pluies qui dure
quatre ou cinq mois, elles mouraient toutes, tout le pays étant
alors inondé. Ils ont aussi en Siam un animal fort venimeux et qui n'a au plus qu'un pied de long. Sa queue est fourchue et fait deux pointes, et sa forme est à peu près comme on nous dépeint la salamandre. Les rivières de ce royaume sont fort belles, et celle qui passe à Siam est presque partout également large. L'eau en est très saine, mais d'ailleurs elle est pleine de crocodiles d'une grandeur monstrueuse, et qui dévorent souvent les hommes qui ne se tiennent pas sur leurs gardes. Ces rivières se débordent pendant que le soleil parcourt les signes septentrionaux, ce qui contribue beaucoup à la fertilité des campagnes où elles se peuvent répandre, et où par une providence admirable l'épi du riz monte à mesure que les eaux croissent. Siam, ville capitale du royaume et la résidence ordinaire du roi est ceinte de murailles et a plus de trois de nos lieues de circuit. Elle est dans une île de la rivière l'embrassant de tous côtés, et l'on pourrait aisément conduire des canaux par toutes les rues, si le roi voulait employer pour cet ouvrage une partie de tant d'or qu'il consume pour les temples de ses idoles (10). Les Siamois ont trente-trois lettres dans leur alphabet (11).
Ils écrivent comme nous autres, de la main gauche à
la droite, tout au contraire des peuple du Japon, de la Chine, de
la Cochinchine et de Tonkin, qui conduisent leur écriture
de la main droite à la gauche et depuis le haut de la page
jusqu'au bas. La monnaie du pays est d'argent et de la forme à peu près d'une balle de mousquet. La plus basse est de petites coquilles qu'on apporte des Manilles (13). Il y a de belles mines d'étain. Le roi de Siam est un des plus riches monarques de l'Orient, et se nomme dans ses édits roi du ciel et de la terre, bien qu'il soit tributaire des rois de la Chine (14). Il se montre rarement à ses sujets, et ne donne audience qu'aux principaux de sa cour, les étrangers n'ayant point d'accès dans son palais. Il se repose du gouvernement sur ses ministres, qui font bien souvent un très mauvais usage de l'autorité qu'ils ont en main. Il ne se montre en public que deux fois l'année, ce qu'il fait avec beaucoup de magnificence. La première fois c'est pour aller en cérémonie à une pagode qui est dans la ville, dont la tour est toute dorée par-dedans et par-dehors (15). Il y a trois idoles de six à sept pieds de haut lesquelles sont d'or massif, et par quantité d'aumônes qu'il fait aux pauvres et de présents aux prêtres de ses faux dieux, il croit se les rendre favorables. Il marche alors avec toute sa cour, et fait paraître tout ce qu'il a de plus riche. On voit entre autres magnificences deux cents éléphants, entre lesquels il y en a un blanc, dont le roi fait tant de cas qu'il fait gloire de se nommer le roi de l'éléphant blanc. Les éléphants vivent plusieurs siècles comme je l'ai remarqué ailleurs (16). La seconde fois que le roi sort en public, c'est pour aller à une autre pagode qui est à cinq ou six lieues au-dessus de la ville en remontant la rivière (17). Mais personne ne peut entrer dans cette pagode que le roi avec ses prêtres. Pour ce qui est du peuple, sitôt qu'il en peut voir la porte, chacun se jette la face en terre. Alors le roi paraît sur la rivière avec deux cents galères d'une prodigieuses longueur, chacune ayant quatre cents rameurs (18), et étant dorées et enjolivées pour la plus grande partie. Comme cette seconde sortie du roi se fait au mois de novembre et qu'alors la rivière commence à s'abaisser, les prêtres font accroire au peuple qu'il n'y a que le roi qui puisse arrêter le cours des eaux par les prières et les offrandes qu'il fait en cette pagode, et ces pauvres gens se persuadent que le roi va couper les eaux avec son sabre, afin de les congédier et de leur ordonner de se retirer dans la mer (19). Le roi va encore, mais cette fois sans éclat, à une pagode qui est dans l'île où les Hollandais ont leur loge (20). Il y a à l'entrée une idole qui est assise à la manière de nos tailleurs, ayant une main sur un de ses genoux, et l'autre sur son côté. Elle a plus de soixante pieds de haut, et autour de cette grande idole il y en a plus de trois cents autres de diverses grandeurs, qui représentent toutes sortes de postures d'hommes et de femmes. Toutes ces idoles sont dorées, et il y a une prodigieuse quantité de ces pagodes dans tout le pays. Cela vient de ce qu'il n'y a point de riche Siamois qui n'en fasse bâtir une à sa mémoire. Ces pagodes ont des tours et des cloches, et les murailles par-dedans sont peintes et dorées, mais les fenêtres sont si étroites qu'elles ne peuvent recevoir que peu de jour. Les autels sont chargés de riches idoles, entre lesquelles ordinairement il y en a trois de différentes grandeurs, proches les unes des autres. Les deux pagodes où j'ai dit que le roi va en cérémonie sont environnées de plusieurs belles pyramides toutes bien dorées, et celle qui est dans l'île où les Hollandais ont leur loge est accompagnée d'un cloître dont la structure est très belle. On a dressé au milieu comme une grande chapelle toute dorée au-dedans, où l'on tient une lampe et trois cierges allumés devant l'autel qui est tout couvert d'idoles, dont les unes sont de fin or, les autres de cuivre doré. La pagode qui est au milieu de la ville, et l'une des deux où le roi va, comme j'ai dit, une fois l'an, contient près de quatre mille idoles toutes dorées, et il y a autour comme à celle qui est à six lieues de Siam, quantité de pyramides dont la beauté fait admirer l'industrie de cette nation. Quand le roi paraît, toutes les portes et les fenêtres des maisons doivent être fermées, et tout le peuple se prosterne en terre sans oser jeter les yeux sur lui. Comme personne ne doit être dans un lieu plus élevé que le roi, quand il marche par les rues, tous ceux qui sont dans les maisons sont obligés de descendre. Quand il fait couper ses cheveux, c'est une de ses femmes qui est employée à cet office, et il ne souffre pas qu'un barbier y mette la main. Ce prince est passionné par de certains éléphants qu'il entretient comme ses favoris et les ornements de son État. Quand il y en a de malades, les plus grands seigneurs de la Cour en ont un soin incroyable pour tâcher de plaire à leur souverain, et s'ils viennent à mourir, on fait pour eux la même magnificence qu'aux funérailles des grands du royaume (21). Ces funérailles des grands se font de cette manière : ils dressent une manière de mausolée avec des roseaux revêtus par-dedans et par-dehors de papier de toutes couleurs. Comme tous les bois de senteur se vendent au poids, on en met au milieu du mausolée autant que peut peser le cadavre, et après que les prêtres ont achevé de prononcer quelques oraisons, on réduit le tout en cendres. Les riches les conservent dans des urnes d'or ou d'argent, mais pour celles des pauvres, on les jette au vent. Pour ce qui est des criminels qui ont fini leur vie par une mort honteuse, on ne brûle pas leurs corps, mais on les enterre. Le roi permet qu'il y ait des femmes publiques, mais elles ont leur quartier à part, et un chef qui empêche qu'on ne leur fasse aucune insulte. Quand quelqu'une meurt, on ne brûle point le corps comme on fait celui d'une honnête femme, et on le va jeter dans une place où il devient la pâture des chiens et des corbeaux. On tient que dans ce royaume il y a plus de deux cent mille prêtres qu'ils appellent bonzes, et qui sont en grande vénération, tant à la cour que parmi le peuple. Le roi même en considère quelques-uns jusqu'à ce point que de s'humilier en leur présence. Ce respect extraordinaire, que chacun leur porte, leur inspire quelquefois tant d'orgueil qu'il s'en est trouvé qui ont poussé leurs désirs jusqu'au trône. Mais quand le roi découvre quelque chose de pareil, il leur ôte la vie, comme l'on vit il y a quelque temps dans un soulèvement dont un bonze était l'auteur, et à qui le roi fit trancher la tête (22). Ces bonzes sont vêtus de jaunes et portent sur les reins un petit drap rouge en forme de ceinture. Ils font paraître au-dehors une grand modestie, et on ne leur voit jamais le moindre emportement de colère. Sur les quatre heures du matin, ils se lèvent au son des cloches pour faire leurs prières, et ils en font autant vers le soir. Il y a certains jours de l'année durant lesquels ils se retranchent de la conversation des hommes pour vivre dans la retraite. Quelques-uns vivent d'aumônes et d'autres ont des maisons bien rentées. Tandis qu'ils portent l'habit de bonze, ils ne peuvent avoir de femmes, et il faut qu'ils le quittent s'ils veulent se marier. Ils sont la plupart très ignorants et ne savent ce qu'ils croient. Il semble qu'ils tiennent comme les idolâtres des Indes le passage des âmes dans plusieurs corps. Il leur est défendu d'ôter la vie aux animaux, toutefois ils ne font pas de scrupule de manger de ceux que d'autres qu'eux ont tués, ou qui sont venus à mourir d'eux-mêmes. Le dieu qu'ils adorent est un fantôme dont ils parlent en aveugle, et ils sont si opiniâtres à soutenir leurs erreurs grossières qu'il est bien difficile de les en guérir. Ils disent que le dieu des chrétiens et le leur sont frères, mais que le leur est l'aîné. Que si on leur demande où est leur dieu, ils répondent qu'il a disparu, et qu'ils ne savent où il est. Pour ce qui est des forces vivantes du royaume, elles consistent presque toutes en infanterie qui est assez bonne. Les soldats sont faits à la fatigue et n'ont pour tout habit qu'une pièce de toile pour couvrir les parties qu'on a honte de montrer. Tout le reste du corps, l'estomac, le dos, les bras et les cuisses demeurent tout à nu, et la chair qui est toute découpée comme quand on donne des ventouses, représente plusieurs sortes de fleurs et d'animaux. Après qu'ils ont découpé la chair et que le sang en est sorti, ils frottent ces fleurs et ces animaux des couleurs qu'ils veulent, et l'on dirait à les voir de loin qu'ils sont vêtus de quelque étoffe de soie à fleurs ou de quelque toile peinte (23) ; car ces couleurs qu'ils appliquent ne s'en vont jamais. Ils ont pour armes l'arc et la flèche, le mousquet et la pique, et une azagaye, qui est un bâton de cinq ou six pieds de long, ferré au bout, qu'ils lancent avec adresse contre l'ennemi. L'an 1665 il y avait dans la ville de Siam un jésuite napolitain qui s'appelait le père Thomas. Il faisait fortifier la ville et le palais du roi qui est sur le bord de la rivière, et il avait déjà fait faire de côté et d'autre de bons bastions. Ce fut en cette considération que le roi lui permit de demeurer dans la ville, où il a une petite église avec une maison, où monsieur Lambert évêque de Bérite fut loger en arrivant à Siam. Mais ils ne furent pas longtemps bien d'accord ensemble, et monsieur l'évêque trouva à propos d'avoir sa chapelle à part. Le port où arrivent les vaisseaux qui viennent de la Cochinchine et d'autres lieux n'est qu'à une demi-lieue de la ville, et comme il y a toujours quelques matelots chrétiens, monsieur l'évêque y a fait bâtir une petite maison avec une chapelle pour dire la messe.
NOTES : 1 - Royaume de basse Birmanie, appartenant aujourd'hui pour partie à la Thaïlande. retour 2 - Tavernier répertoriait inlassablement toutes les routes possibles pour sillonner les pays qu'il traversait. Dans la première partie de ses « Voyages », les titres de chapitres sont éloquents à ce sujet : « Des diverses routes qu'on peut tenir pour se rendre de Paris à Ispahan, par les provinces septentrionales de la Turquie » ou encore « Des diverses routes qu'on peut tenir pour se rendre de Paris à Ispahan, par les provinces méridionales de la Turquie et par le désert », il semble que pas une voie n'ait échappé à sa frénésie d'exploration...
3 - Denoncerim désignait Ténasserim, aujourd'hui en Birmanie. retour 4 - Le 11 juin 1661, l'évêque apostolique Pierre Lambert de la Motte arrive à Ispahan avec Jacques de Bourges et François Deydier. Leur dessein est de se rendre en Chine par voie terrestre et ils consultent pour cela les « plus vieux et expérimentés voyageurs » qui ne leur cachent pas les difficultés du voyage. L'envahissement de la Perse par les Tartares met fin à ce projet. Les trois ecclésiastiques demeurent à Ispahan jusqu'en septembre 1661, avant de repartir par une autre route, celle-là même préconisée par Tavernier : « Nous suivîmes les conseils de nos amis, et particulièrement de deux ou trois Français qui revenaient de l'extrémité des Indes, et qui y avaient puisé de grandes lumières pour les pays où nous devions passer. » Nul doute que Tavernier faisait partie de ces deux ou trois Français. retour 5 - Il s'agissait de Mgr Cotolendi, évêque de non pas de Megapolis, mais de Metellopolis. Dans son « Histoire des Missions-Étrangères », Adrien Launay écrit : « Sur les bords de l'Euphrate, Mgr Cotolendi fit la connaissance de M. Tavernier, un des voyageurs les plus célèbres du XVIIe siècle, et dont le nom est resté attaché au grand ouvrage « Voyages en Turquie, en Perse et aux Indes. » Mgr Cotolendi mourut en Inde, à Palacol, à quelques kilomètres de Marsulipatam le 16 août 1662. Il avait 33 ans. retour 6 - Alexandrete désignait Alexandrie, en Egypte. L'évêque d'Héliopolis désigne François Pallu. retour 7 - Sur les fruits de Siam, voir la relation de Jacques de Bourges, notes N° 19 à N° 24, et la relation de l'Abbé de Choisy Janvier 1686 - Note 13. retour 8 - A en croire les témoignages des voyageurs, le cerf - il s'agissait de l'espèce connue sous le nom de « cerf de Schomburgk » - se trouvait en grande abondance au Siam au XVIIe et XVIIIe siècle. Sa peau faisait l'objet d'un commerce vers Japon, et ses bois vers la Chine, où les médecins lui attribuaient de grandes vertus. La chasse intensive ainsi que l'assèchement des marécages dans lesquels il vivait causèrent son extinction progressive dans le courant du XIXe siècle, et il a aujourd'hui complètement disparu de Thaïlande. Le dernier représentant de l'espèce aurait été tué par un Européen en 1932. Un spécimen a été ramené en France par Bocourt en 1862, et a vécu jusqu'à sa mort en 1868 dans la ménagerie du Museum d'Histoire Naturelle de Paris. Il y a été naturalisé et on peut le voir aujourd'hui dans la grande Galerie de l'Évolution. Mgr Pallegoix évoque le massacre des cerfs dans sa « Description du royaume de Siam » : « Les cerfs viennent par bandes nombreuses paître dans les plaines incultes, et lorsque l'inondation les surprend, il se dirigent vers les hauteurs et les monticules ; c'est alors qu'on leur fait une chasse impitoyable. Des hommes vigoureux montant des barques légères les poursuivent à travers les campagnes submergées ; les cerfs à moitié dans l'eau ne peuvent pas courir et s'embarrassent dans les hautes herbes ; on les atteint facilement et on les assomme par centaines à coups de gros bâtons ou bien on les tire avec le fusil à bout portant. A cette époque-là les chasseurs vous vendent un beau cerf de la plus grande taille pour une pièce de trois francs. »
9 - Au XVIIIe siècle, Lacépède évoquera ces serpents à deux têtes dans son « Histoire Naturelle des Serpents » : « L'exemple d'une monstruosité semblable, reconnue dans presque tous les ordres d'animaux, empêcherait seul qu'on ne révoquât en doute l'existence de pareils serpents. A la vérité, plusieurs voyageurs ont voulu parler de ces serpents à deux têtes, comme d'une espèce constante, induits peut-être en erreur par ce qu'on a dit des serpents nommés amphisbènes, auxquels on a attribué pendant longtemps deux têtes, une a chaque extrémité du corps, et dans lesquels on a supposé la faculté de se servir indifféremment de l'une ou de l'autre. » « Le dessus et le dessous du corps et de la queue se ressemblent si fort dans les amphisbènes que, lorsque leur tête et leur anus sont cachés, l'on ne peut savoir s'il sont dans leur position naturelle ou renversés sur le dos. On pourrait même dire que sans la position de leur tête et celle de leur colonne vertébrale, plus voisine du dessus que du dessous du corps, ils trouveraient un point d'appui aussi avantageux dans la portion supérieure de ces anneaux que dans l'inférieure, et qu'ils pourraient également s'avancer en rampant sur leur dos et sur leur ventre. Mais s'il sont privés de cette double manière de marcher, par la situation de leur tête et par celle de leur colonne vertébrale, cette forme d'anneaux également construits au-dessus et au-dessous de leur corps leur donne une grand facilité pour se retourner, se replier en différents sens comme les vers et exécuter divers mouvements interdits aux autres serpents. Trouvant d'ailleurs dans ces anneaux la même résistance, soit qu'ils avancent ou qu'ils reculent, ils peuvent ramper presque avec une égale vitesse en avant et en arrière ; et de là vient le nom de double-marcheurs ou d'amphisbènes qui leur a été donné. Ayant la queue très grosse et terminée par un bout arrondi, portant souvent en arrière cette extrémité grosse et obtuse et lui faisant faire des mouvements que la tête seule exécute communément dans beaucoup d'autres reptiles, il n'est pas surprenant que leur manière de se mouvoir ait donné lieu à une erreur semblable à celle que les anguis on fait naître. On a cru qu'ils avaient deux têtes, non pas placées à côté l'une de l'autre, comme dans certains serpents monstrueux, mais la première à une extrémité du corps et la seconde à l'autre. On ne s'est pas même contenté d'admettre cette conformation extraordinaire ; on a imaginé des fables absurdes que nous n'avons pas besoin de réfuter. On a cru et écrit très sérieusement que lorsqu'on coupe un amphisbène en deux par le milieu du corps, les deux têtes se cherchent mutuellement : que lorsqu'elles se sont rencontrées, elles se rejoignent par les extrémités qui ont été coupées, le sang servant de glu pour les réunir ; que si on les coupe en trois morceaux, chaque tête cherche le côté qui lui appartient, et que lorsqu'elle s'y est attachée, le serpent se trouve dans le même état qu'avant d'avoir été divisé ; que le moyen de tuer un amphisbène est de couper les deux têtes avec une petite partie du corps, et de les suspendre à un arbre avec un cordeau ; que même cette manière n'est pas très sûre ; que lorsque les oiseaux de proie ne les mangent point et que le cordeau se pourrit, l'amphisbène, desséché par le soleil, tombe à terre, et qu'à la première pluie qui survient, il renaît par le secours de l'humidité qui le pénètre ; que, par une suite de cette propriété, ce serpent réduit en poudre est le meilleur spécifique pour réunir et souder les os cassés, etc. Combien d'idées ridicules le défaut de lumières et le besoin du merveilleux n'ont-ils pas fait adopter ! » (Histoire naturelle des serpents, par M. le comte de Lacépède, garde du Cabinet du Roi ; des Académies et Sociétéss Royales de Dijon, Lyon, Bordeaux, Toulouse, Metz, Agen, Stockolm, Hesse-Hombourg, Hesse-Cassel, Munich, etc. A Paris, Hôtel de Thou, rue des Poitevins, M.DCC. LXXXIX. Sous le privilège de l'Académie Royale des Sciences.) retour 10 - Le pays était généralement appelé le « Royaume de Siam », et Siam désignait souvent dans les relations occidentale la ville capitale Ayutthaya. Cette ville fut presque entièrement rasée par les Birmans en 1767.
11 - Ce nombre est confirmé par Jacques de Bourges et par l'abbé de Choisy. Voir la Relation de Jacques de Bourges, note 28. retour 12 - Si la monogamie était de règle dans les classes populaires, la polygamie était d'usage au Siam dans les classes aisées, et jusqu'à une époque relativement récente. Dans sa « Description du Royaume de Siam », Monseigneur Pallegoix écrit : « Le roi a des centaines de concubines ; les ministres, les mandarins, les gouverneurs et autres grands officiers suivent son exemple. Tous les riches se procurent un plus ou moins grand nombre de concubines, selon leur plus ou moins de fortune. Il n'est donc pas étonnant que la partie la plus puissante et la plus influente de la nation ne s'accommode pas de la religion chrétienne qui réprouve une licence de moeurs aussi effrénée. » retour 13 - Ces coquillages que les occidentaux appelaient des « cauris » sont sans doute ici l'occasion d'une coquille, car Tavernier écrit par ailleurs qu'ils proviennent des Maldives. Pour la description des monnaies de Siam, on consultera la relation de Joos Schuten, note N° 31. retour 14 - Le roi qui régnait alors était l'usurpateur Prasat Thong. (voir relation de Joos Schuten notes N° 19 et 21) retour 15 - Cette pagode est évoquée par le père Tachard et par l'abbé de Choisy dans son Journal du 30 octobre 1685. « Enfin, après avoir bien marché, nous sommes arrivés à la pagode du roi. En entrant j'ai cru entrer dans une église. La nef est soutenue par de grandes et grosses colonnes, sans ornements d'architecture. Les colonnes, les murailles, la voûte, tout est doré. Le chœur est fermé par une espèce de jubé, fort chargé d'ornements. Au-dessus du jubé sont trois idoles ou pagodes d'or massif, de la hauteur d'un homme, assises à la mode du pays. Ils ont de gros diamants au front, aux doigts, et sur le nombril. Le pagode qui est à gauche en entrant, est le plus honoré. C'est l'image de leur Dieu, qui vivait il y a deux mille ans dans l'île de Ceylon ; il a passé dans plusieurs pays, et enfin a été conquêté par un Roi de Siam. Les Talapoins disent que ce pagode va quelquefois se promener hors du palais ; mais l'envie ne lui en prend jamais que quand on ne voit goutte. Le chœur est petit et fort obscur : il y a bien cinquante lampes qui brûlent continuellement. Mais ce qui va vous surprendre, au bout du chœur est un pagode d'or massif c'est à dire d'or jeté en moule. Il peut avoir quarante-deux pieds de haut sur treize ou quatorze de large, et a trois pouces d'épaisseur. On dit qu'il y a pour douze millions quatre cents mille livres d'or. Nous avons encore vu en d'autres endroits du pagode dix-sept ou dix-huit figures d'or massif, de hauteur d'homme, la plupart avec beaucoup de diamants aux doigts, des émeraudes et quelques rubis sur le front et sur le nombril. Ces figures sont très assurément d'or ; nous les avons touchées et maniées : quoi que nous n'ayions approché qu'à cinq ou six pieds de la grande statue, sans la toucher, je crois qu'elle est d'or aussi bien que les autres ; et à l'œil c'est le même métal. Il y a outre cela plus de trente idoles, qui ont des chemises d'or. Je n'ai garde de vous parler de trois idoles, qui ont vingt-cinq pieds de haut, ni de plus de cent cinquante qui sont de la hauteur ordinaire, parce que tout cela n'a que deux ou trois couches d'or. Je n'en ai vu que deux d'argent, et quelques-unes de cuivre. Vous savez que Pagode est le nom du temple, aussi bien que de l'idole. Il y en a aussi quelques-unes de deux pieds de haut, faites d'une composition d'or et de cuivre, plus brillante que l'or, et que l'on appelle Tambague. Je ne trouve point cela si beau qu'ils disent : c'est peut-être l'Electrum de Salomon. J'ai encore remarqué plusieurs arbres, dont le tronc et les feuilles sont d'or : l'ouvrage est fort délicat ; et c'est le tribut de la plupart des Rois qui dépendent du Roi de Siam. » Il s'agit peut-être du Wat Phra Ram, construit par le roi Ramesuan en 1369 sur le site de crémation de son père Ramathibodi 1er. Le « prang » qui s'élève en son centre serait dû au roi Borommatrailokanat (1448-1488)
16 - C'est une des très nombreuses contre-vérités qui constituent la légende des éléphants. La longévité moyenne de l'éléphant est à peu près la même que celle de l'homme, environ 60 à 85 ans. On trouvera d'autres absurdités de ce tonneau dans la section « Les Mémoires du Comte de Forbin », 3ème partie, le généralissime, note N° 7. retour 17 - Peut-être s'agit-il du Wat Phra Phuttha Saiyat Pa Mok, au sud d'Ang Thong. Ce wat abrite un bouddha couché qui date du XVe siècle. retour 18 - Au regard des autres relations, ce chiffre paraît très largement exagéré. Le chevalier de Chaumont évoque cent quatre-vingts rameurs, l'abbé de Choisy cent cinquante. Aujourd'hui, les barges royales ont entre cinquante et quatre-vingts rameurs. retour 19 - Cette cérémonie semble avoir beaucoup frappé les observateurs occidentaux, qui l'évoquent largement. Dans son Journal du 15 octobre, l'abbé de Choisy ecrit : « Il y a pourtant douze ans que le roi ayant marqué un jour pour couper les eaux, il plut, et tous les beaux ballons furent gâtés. Les astrologues en furent chassés, et depuis on n'a pas fait la cérémonie. Les missionnaires sont venus là-dessus, et ont prouvé que c'était une superstition. Le roi allait commander aux eaux de se retirer de dessus ses terres ; et les talapoins ne l'y faisaient aller que quand ils voyaient que les eaux s'allaient retirer : ce qu'ils connaissaient à une certaine marque. » Mgr Pallegoix évoque aussi cette cérémonie dans sa « Description du royaume de Siam ». Cet ouvrage date de 1854, et le roi à cette époque ne se déplace plus en personne pour accomplir le rituel : « Lorsque l'inondation a atteint son plus haut point, et dès que les eaux commencent à se retirer, le roi députe plusieurs centaines de talapoins, pour faire descendre les eaux du fleuve. Cette troupe de phra, montée sur de belles barques, s'en va donc signifier aux eaux l'ordre émané de Sa Majesté, et, pour en presser l'exécution, tous ensemble se mettent à réciter des exorcismes, pour faire descendre la rivière; ce qui n'empêche pas que, certaines fois, l'inondation augmente encore, en dépit des ordres du roi et des prières des talapoins. » retour 20 - D'après les plans de l'époque, la loge des Hollandais se trouvait au sud-est de l'actuel centre ville. Le temple qui se trouve dans cette zone est le Wat Phanan Choeng, qui abrite effectivement un monumental bouddha assis du XIVe siècle. Toutefois, de très nombreuses restaurations ont peu à peu donné à ce temple un aspect totalement différent de celui qu'il devait avoir sous le règne de Prasat Thong.
21 - A propos de l'éléphant blanc, Mgr Pallegoix écrit dans sa « Description du royaume de Siam » publiée en 1854 : « On a fait croire que les Siamois honoraient l'éléphant blanc comme un dieu ; c'est une erreur, puisque les Siamois ne reconnaissent aucun dieu, pas même Bouddha, qu'ils ne regardent que comme leur docteur et leur maître en religion. Mais comme, d'après leur système de métempsycose, les bouddhas dans leurs générations seront nécessairement singes blancs, moineaux blancs, éléphants blancs, ils ont de grands égards pour tous les animaux albinos et surtout pour l'éléphant blanc. Ils croient qu'il est animé par quelque héros ou grand roi qui deviendra un jour bouddha, et qu'il porte bonheur au pays qui le possède. De là vient que, dès les anciens temps, les rois de Siam ont toujours fait rechercher les éléphants blancs et les ont traités avec beaucoup d'honneur. Quand un roi tributaire ou quelque gouverneur de province a fait la découverte et la capture d'un éléphant blanc, de suite l'ordre est expédié de lui faire un beau chemin à travers les forêts ; une fois qu'il est parvenu au bord du fleuve, on lui prépare un vaste radeau planchéié, surmonté d'un bâtiment avec un toit en indienne, décoré de guirlandes de fleurs ; on établit l'animal au beau milieu du radeau et on le laisser flotter en le nourrissant de gâteaux et de cannes à sucre. Bientôt un mandarin, et quelquefois même un prince, avec un cortège de cinquante à soixante barques, une troupe de musiciens et une foule de rameurs viennent à la rencontre de l'éléphant blanc ; le radeau s'attache à chaque barque, on le tire avec des cris de joie qui font retentir les deux rives, et l'animal ébahi fait son entrée triomphale dans la capitale, où il est reçu par tous les grands dignitaires et par le roi lui-même qui lui impose un nom ronflant avec le titre de mandarin de premier ordre. Il est conduit en grand pompe à son écurie ou plutôt à son palais, où il trouve une cour nombreuse, des officiers et des esclaves empressés à le servir dans de la vaisselle d'or ou d'argent. Les gâteaux, les cannes à sucre, les bananes et d'autres fruits délicieux avec des herbes choisies lui sont fournis à foison. On garnit ses dents de plusieurs anneaux d'or, on met sur sa tête une espèce de diadème, on se prosterne devant lui comme devant les mandarins. Lorsqu'il va au bain, un officier étend sur sa tête un grand parasol rouge, un autre frappe de la cymbale pour qu'on fasse place à sa seigneurie, et quelques douzaines d'esclaves lui font cortège. S'il tombe malade, c'est un médecin de la cour qui vient le traiter ; les talapoins eux-mêmes viennent réciter sur lui des prières et l'aspergent d'eau lustrale pour obtenir sa guérison ; quand il meurt, toute la Cour est dans une grande affliction et fait rendre au défunt les honneurs funèbres dus à son rang. »
22
- Peut-être s'agit-il de Phra Pitsanulok, un des personnages
les plus influents du royaume, qui fut exécuté le
1er janvier 1636 pour avoir faussement accusé le frère
du roi de comploter pour s'emparer de la couronne. Toutefois, le
règne entier de Prasat Thong ne fut qu'une longue succession
de meurtres, ainsi que le rappelle W.A.R. Wood dans son « History
of Siam » : « En 1635, une de
ses filles étant morte et ayant été incinérée,
une partie de sa chair, pour une raison ou pour une autre, ne se
consumat pas. Attribuant ceci à la magie (car il était
aussi crédule qu'il était cruel), il se livra à
une véritable orgie de meurtre et de torture. Il est inutile
de dégoûter le lecteur par une description détaillée
de ces scènes. Plus de trois mille personnes perdirent la
vie, d'autant que le tyran voyait dans la mort de sa soeur une bonne
excuse pour se débarrasser de ceux qu'il suspectait de désapprouver
son usurpation de la couronne. Une des filles et deux des fils du
roi Songtham furent sacrifiés en plus du reste. 23 - Cette tradition du tatouage se retrouvera chez les « bras peints », les bourreaux de Phetratcha qui joueront un rôle important dans la révolution de 1688.
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