Les relations de voyage
Relation du Royaume de Siam,
La rivière Me-Nam (10), c'est-à-dire la Mère des Eaux, est fort large : ceux du pays n'ont point de connaissance de sa source, qui doit être bien avant dans la terre ferme ; elle est fort rapide, et a son cours du nord au sud ; elle traverse les royaumes d'Ava, de Pegu, et beaucoup de provinces du royaume de Siam ; elle se rend par trois embouchures dans le golfe de Siam, du reste fort semblable aux rivières du Gange et du Nil, car elle déborde tous les ans une fois, et couvre tout le plat-pays pendant quatre ou cinq mois de temps : la terre en devient extrêmement fertile. La plus grande des embouchures de cette rivière est celle qui est la plus avancée vers l'est, sous le treizième degré trente minutes de latitude septentrionale. C'est par cette embouchure que les vaisseaux et les jonques ont coutume d'entrer ; il y a au fond du golfe de Siam à l'entrée de cette rivière un banc plat de sable (11), il a pour le moins une lieue d'étendue, il s'y trouve ordinairement cinq ou six pieds d'eau quand la mer est basse, et quinze ou seize quand elle est haute, mais lorsque la mer est débordée, c'est-à-dire au mois de septembre, d'octobre et de novembre, il y a dix-sept ou dix-huit pieds d'eau ; au-dehors de ce banc, environ à deux lieues loin de terre, il y a bon ancrage pour les grands vaisseaux et pour ceux qui ne voudraient point entrer dans la rivière, car il s'y trouve toujours quatre, cinq à six brasses d'eau, fonds de glaise et bonne tenue. Pour ce qui est de ceux qui veulent entrer dans la rivière, ils attendent que l'eau soit haute pour passer sur ce banc, ils peuvent après faire voile, et là remonter jusque devant une petite ville appelée Bancoq à six lieues de l'embouchure ; au-dessus de cette ville, la rivière est moins large, et son fond est fort inégal. Un bâtiment qui ne prendrait que onze à douze pieds d'eau peut passer et remonter vingt-quatre lieues avant dans le pays, jusqu'à la ville d'India, et cela en cinq ou six jours de temps ; mais quand l'eau est fort haute, comme j'ai dit qu'elle était aux mois de septembre, d'octobre et de novembre, on met bien trois ou quatre semaines à faire cette navigation. Ce pays en général est fort peuplé, toutefois il y a des provinces qui le sont les unes plus que les autres, principalement celles qui sont le long des rivières dans le plat-pays, et où il y a peu de montagnes ; car dans celle-là on y voit tant de villes, de bourgs et des villages, qu'il serait difficile d'en rapporter le nombre. Les principales villes sont India, Picelouck, Sourckelouk, Caphengh, Soucethay, Kephinpet, Confeyvvan, Pijtsyay, Pitfidi, Lydure, Tenou, Mormelon, Martenayo, Ligor, Bordelong, Tannassary, Bangkok, Pijpry, Rapry, Mergy et autres (12). Ces villes sont les capitales des gouvernements des provinces où elles sont situées : ce n'est pas qu'il n'y en ait un grand nombre d'autres qui sont fort peuplées ; mais il serait inutile d'en mettre ici les noms. La ville d'India, capitale du royaume de Siam, où le roi fait sa résidence, est située sur la rivière de Me-Nam au milieu d'une belle plaine fort fertile ; elle est bâtie dans une île dont la figure est ronde de deux bonnes lieues de circuit. Les faubourgs sont bâtis sur les bords de la rivière qui regarde cette île, et à proportion sont aussi peuplés que la ville même. On voit dans ces faubourgs quantité d'édifices publics, plusieurs temples et lieux où les sacrificateurs (13) vivent en commun, semblables à des cloîtres de religieux. Il y a des quartiers de la ville qui sont fort bien bâtis ; les rues en sont larges, fort droites, avec des canaux au milieu ; il y en a d'autres où les maisons sont mal bâties, les rues fort étroites : il y a partout des canaux, si bien que lorsque la rivière est débordée, on peut entrer en bateau dans toutes les maisons. Les maisons sont bâties à la manière ordinaire des Indes, et couvertes pour la plupart de lassers de pierre en forme de tuiles. Les lieux où les sacrificateurs vivent en commun, et leurs temples, sont la plus belle partie de cette ville : il y a bien trois cents de ces bâtiments ornés de tours, de pyramides, et d'une incroyable quantité d'idoles et de figures de toutes sortes de matières. Le palais du roi est à une des extrémités de l'île, et de loin on le prendrait pour une seconde ville, tant il est grand et magnifique. Je ne connais point de séjour plus agréable en toutes les Indes, de lieu où l'on vive à meilleur marché, ni où il se trouve une plus grand diversité de peuples. La situation et les fortes murailles qui font une ville de cette île, la rendent imprenable, outre qu'une armée ne pourrait pas demeurer devant plus de six mois ; car l'inondation qui revient toujours dans ce temps obligerait les ennemis à lever le siège. Le roi de Siam est fort absolu dans ses États ; il est d'une maison fort ancienne et fort noble, qui règne depuis longtemps en ce pays-là (14). Seulement dans les occasions les plus importantes de l'État, la coutume du pays est qu'il communique ses desseins à quelques-uns des plus grands seigneurs, qu'ils appellent mandorins (15) : ces mandorins assemblent d'autres officiers qui sont au-dessous d'eux, auxquels ils communiquent les propositions que le roi leur a faites, et tous ensemble concertent leur réponse ou remontrance. Il y a tel égard qu'il lui plaît ; il dispose de toutes les charges de son État, sans considérer le plus souvent la naissance de ceux à qui il les donne ; il les ôte aussi sur la moindre faute qu'on leur puisse reprocher ; ses sujets par cette raison le servent avec une soumission d'esclaves. Son train est magnifique, il ne se montre presque jamais au peuple ; les grands seigneurs même le voient peu souvent, et cela à certains jours de l'année qui y sont destinés. Ces jours d'audience, son palais se voit paré de meubles fort riches ; le roi est assis sur un trône, tous les grands du pays à genoux à ses pieds, les mains croisées et la tête baissée : sa garde est composée de trois cents hommes ; ses réponses sont reçues comme des oracles, et ses ordres soigneusement exécutés. Outre la reine, il a un grand nombre de concubines, qu'on choisit entre toutes les plus belles filles de tout le pays : sa table est bien couverte ; mais sa religion lui défend le vin, avec les eaux-de-vie et les boissons fortes ; ainsi il ne boit ordinairement que de l'eau pure, ou de l'eau de coco, et ce serait un grand scandale pour son peuple si le roi ou ses principaux officiers avaient manqué à l'observance de cette loi. Quelquefois il se promène sur la rivière dans de petites galères, sur chacune desquelles il y a ordinairement quatre-vingts ou cent rameurs ; outre les praos du roi (16), qui sont ordinairement sept ou huit, il est encore suivi de trois ou quatre cents autres où sont les plus grands seigneurs du pays ; ces petits bâtiments ont au milieu un pavillon tout doré sous lequel on s'assied (…). Quand il va par terre, des hommes le portent sur leurs épaules dans une chaise dorée : sa garde et ceux de sa cour le suivent en grand silence et en bon ordre ; et tous ceux qui se rencontrent sur le chemin sont obligés de se jeter le ventre contre terre. Il se montre tous les ans vers le mois d'octobre à ses peuples, un jour sur l'eau, une autre fois il sort du côté de la terre et va aux principaux temples de ses dieux suivi d'une grande cour ; deux cents éléphants paraissent à la tête, ils portent chacun trois hommes armés ; ces éléphants sont suivis de joueurs d'instruments, de trompettes, et d'un millier de soldats à pied bien armés. Les grands seigneurs du pays viennent après, entre lesquels il y en a qui ont quatre-vingts et cent hommes à leur suite ; après ces seigneurs, on voit deux cents soldats du Japon, les soldats qui composent la garde du roi, puis ses chevaux de main et ses éléphants, et après eux les officiers de sa cour, qui portent tous des fruits ou quelque autre chose qui doit être présentée en sacrifice aux idoles ; après ces officiers, quelques-uns des grands seigneurs du pays, entre lesquels il y en a même qui ont des couronnes sur leur tête, l'un d'eux porte l'étendard du roi, l'autre une épée qui représente la justice ; Sa Majesté paraît après eux sur un petit trône mis sur un éléphant, tout entouré de gens qui lui portent des parasols, et suivi du prince qui lui doit succéder : ses femmes suivent aussi sur des éléphants, mais dans des petits cabinets fermés, tellement qu'on ne les voit point : six cents hommes armés ferment ce cortège, qui ordinairement est de quinze ou seize mille hommes. Quand il se met sur l'eau, deux cents seigneurs du pays paraissent à la tête, chacun dans son prao ou galiote, avec soixante ou quatre-vingts rameurs : quatre bateaux des musiciens les suivent, et cinquante autres praos du roi fort dorés. Après ceux-là, il en paraît dix autres plus magnifiques que les premiers, tous couverts d'or, les rames même en sont dorées : les roi est assis sur un trône dans le plus beau de ces praos ; sur le devant du prao est un des grands du pays qui porte son étendard : le prince suit après et les femmes du roi, avec leur suite, si bien que j'y comptais jusqu'à quatre cent cinquante prauws ou praos . Le peuple se rend en ce temps sur les bords de la rivière, les mains jointes et la tête baissée, témoignant un grand respect et vénération à son prince. Son revenu est de plusieurs millions d'or, il se tire principalement sur le riz que ce pays produit en grande abondance, sur le sappang (17), ou bois qui sert à teindre en rouge, sur l'étain, sur le salpêtre, sur le plomb, n'y ayant que les facteurs du roi qui puissent vendre ces marchandises aux étrangers, non plus que l'or de lavage qu'ils tirent du sable, et celui qu'ils travaillent dans les mines. Il y a encore des impositions sur les marchandises étrangères, les taxes des gouverneurs et le tribut des princes ses vassaux. Il tire aussi de grands profits du commerce que ses facteurs font dans la Chine et à la côte de Coromandel, d'où il tire bien deux mille cattis (18) d'argent tous les ans. Il a beaucoup d'officiers qui manient ses deniers, et les profits qui viennent de ce trafic sont ordinairement appliqués à bâtir quelque temple à leurs idoles, et le surplus de la dépense est mis dans le trésor du prince, que l'on tient être fort riche. Quand le roi est mort, le plus âgé de ses frères lui succède : lorsqu'il n'a point de frère, c'est l'aîné de ses fils ; et quand il a plusieurs frères, ils se succèdent les uns aux autres, selon l'ordre de la naissance. Les filles ne succèdent point à la Couronne ; mais cet ordre est souvent interrompu, et les princes qui ont plus de crédit parmi le peuple se rendent maîtres de l'État. Le roi qui règne maintenant l'a usurpé de la sorte, et a fait mourir tous ses compétiteurs pour s'assurer mieux la possession de son empire (19). Ils ont des lois écrites, et un conseil de douze juges présidé par un treizième règle toutes les affaires civiles et criminelles. Il y a encore d'autres juridictions subalternes à ce conseil, où les affaires se traitent par le moyen de procureurs et d'avocats, avec la même longueur qui se pratique en Hollande ; quand l'affaire a été bien instruite, on en dresse un procès-verbal ou relation, on le cachette pour être ouvert dans ce conseil des douze. Dans les affaires criminelles, lorsque les délits ne sont pas bien prouvés, ils ont diverses manières d'en rechercher la vérité ; quelquefois on oblige le dénonciateur à se plonger dans l'eau et y demeurer quelque temps, on oblige les autres à marcher les pieds nus sur des charbons ardents, à se laver les mains dans de l'huile bouillante, ou à manger du riz charmé. L'on plante dans l'eau deux perches, les deux parties se plongent dedans, et celui qui demeure plus longtemps entre ces deux perches gagne son procès. Lorsqu'on les fait marcher sur des charbons ardents, un homme leur presse sur les épaules, afin qu'ils appuient davantage en marchant ; s'ils en sortent sans se brûler, on tient leur innocence bien prouvée. Pour le riz charmé (20), ce sont les docteurs de leur loi qui le préparent et qui le leur donnent, celui qui le peut avaler est déclaré innocent, et ses amis le ramènent comme victorieux et en triomphe chez lui, et l'on punit sévèrement son dénonciateur ; cette dernière preuve est la plus ordinaire de toutes. Ce prince a des mahométans et des soldats de Malacca à son service ; mais ceux du Japon y sont estimés pour leur bravoure plus que les autres, et les rois de Siam en ont toujours fait leurs principales forces. Le roi d'à présent en avait pris quelque jalousie, et avait fait mourir tous ceux de cette nation qui se trouvèrent dans ses États (21) ; mais ils y sont retournés depuis quelque temps. Ceux de Siam servent leur prince dans ses troupes, sans aucun salaire : on y loue quelquefois le vingtième, quelquefois le centième des habitants, selon le besoin qu'on en a ; le roi leur donne des officiers pour les commander ; outre cela, les seigneurs du pays entretiennent grand nombre de soldats, qui leur servent dans les occasions de la guerre. Ce roi peut mettre sur pied des armées de cent mille hommes, avec deux ou trois mille éléphants, qui servent, partie pour le combat, et partie pour le bagage et munitions ; néanmoins ses armées ne passent guère cinquante mille hommes. Ces troupes gardent assez bien leurs rangs et la discipline militaire ; mais elles sont mal armées, ne portant la plupart que l'arc, la pique, ayant peu de pratique à se servir du mousquet. La cavalerie n'est pas mieux armée ; elle porte le bouclier, l'arc, et la lance. La principale force de leurs armées consiste en un grand nombre d'éléphants de guerre, chacun monté par trois hommes armés ; ils ont une assez belle artillerie, mais ils ne s'en savent pas servir, et encore moins de celle qu'ils mettent sur leurs galères et sur leurs vaisseaux ; car ils ne sont pas des meilleurs mariniers. Ils ont un nombre infini de praos ou petites galiotes dans leurs rivières, mal armées, et qui ne pourraient pas résister aux vaisseaux ni aux galères de l'Europe : ils ne laissent pas d'être fort redoutés des peuples voisins, les rois de Siam ayant souvent avec ces mauvais soldats fait de grandes conquêtes, et formé un grand État dans cette partie de l'Asie dont ils sont considérés comme les empereurs. Le rois de Pegu et d'Ava lui ont fait souvent la guerre ; car se trouvant d'égales forces, ils lui disputent l'empire, si bien que les frontières de ces deux royaumes, qui ne sont jamais deux ou trois ans en repos, en sont entièrement ruinées et désertes. Le roi de Siam envoie presque tous les ans une armée de vingt-cinq ou trente mille hommes, durant les six mois du mousson sec (22), qu'ils appellent, ou pour mieux dire lorsque les eaux ne sont pas débordées, sur les frontières des royaumes de Iangoma, Tangou, Langhs-langs (23), et dans ces derniers temps il a fait la guerre au roi de Cambodge son vassal, qui s'est révolté contre lui ; mais il se défend, et lui fait encore maintenant tête. Depuis cette guerre de Cambodge, le royaume est demeuré en paix jusqu'à la mort du roi. Son fils lui succéda, contre la coutume du pays qui veut que les frères du roi succèdent à la Couronne ; tous les princes du sang qui y pouvaient prétendre furent mis à mort, le royaume a passé dans la personne d'un prince de sa maison qui l'a usurpé sur lui et l'a fait mourir, et qui après de longues guerres civiles et étrangères, l'a possédé depuis avec beaucoup de réputation et d'autorité. Il est présentement en guerre avec les rois d'Ava, de Pegu, et les rebelles de Cambodge. Ce prince aime les étrangers comme ses prédécesseurs les ont toujours aimés ; mais il aime davantage les Hollandais que les Portugais (24). Ces derniers avaient en l'an 1624 pris un petit bâtiment hollandais dans la rivière de Siam ; il fit arrêter la galère de Dom Fernando de Silua, fit dépouiller ses gens, nous fit rendre notre vaisseau et les marchandises. Les Espagnols des Manilles lui déclarèrent la guerre pour ce sujet, et arrêtèrent beaucoup de ses sujets qui trafiquent à la Chine. Les Hollandais, pour se revancher de cette obligation, lui prêtèrent six de leurs vaisseaux l'an 1634, pour lui aider à mettre à la raison ses sujets de Patan (25). Ce roi a bien trois mille éléphants, chacun de ces éléphants a deux ou trois hommes qui le pansent : on dresse les uns pour la guerre, les autres pour porter l'artillerie, les vivres et les munitions de guerre : il y en a beaucoup de sauvages dans le pays, voici comment ils les prennent et comment ils les apprivoisent. On fait entrer dans les bois une troupe de quinze ou vingt éléphants femelles, qui ayant été prises fort jeunes, sont privées (26) et dressées à cette chasse. Les éléphants sauvages se mêlent parmi elles ; ceux qui font cette chasse font entrer la troupe d'éléphants femelles dans un lieu carré fermé de murailles : ils bâtissent ce lieu dans le plus fort du bois, avec une allée qui y conduit, ainsi petit à petit les sauvages s'engagent dans cette allée et dans ce bâtiment que l'on ferme aussitôt qu'il y sont entrés, cependant l'on ouvre une autre porte par laquelle on fait sortir les éléphants privés, si bien que celui qui est sauvage demeure seul. A six pieds de distance de ces quatre murailles, il y a une palissade de grands pieux, et entre un pieu et l'autre, autant d'espace qu'il en faut pour faire passer un homme. Au milieu de ce carré, il y en a un autre, mais plus petit ; et devant tout ce bâtiment est un pavillon avec une galerie qui règne autour, où le roi se met ordinairement avec les principaux de sa cour, pour avoir le plaisir de cette chasse : on entre par les intervalles des pieux pour mettre l'éléphant en furie, on lui tire des fusées ; et quand il s'est bien tourmenté en vain et qu'il est tous à fait las, on ouvre une porte de cette enceinte et on le fait entrer dans un lieu plus étroit où on lui lie avec de gros câbles les pieds de devant et ceux de derrière : on le met entre deux éléphants privés, et lui ayant passé des câbles et des sangles par-dessous le ventre, on le guinde en haut, et on le laisse à demi suspendu quelques jours, tellement qu'en trois ou quatre mois de temps il devient privé comme les autres. Ils ont une autre manière de les prendre, ils attaquent à la campagne l'éléphant sauvage, montés sur des éléphants privés ; il l'approchent, lui jettent des cordes dont ils lui embarrassent les jambes, et le prennent ainsi. L'on voit par là combien les anciens se sont trompés lorsqu'ils ont parlé de cette chasse. Ce pays est le seul où il y ait des éléphants blancs. Ces peuples disent que l'éléphant blanc est le prince de tous les autres, et les rois de Siam en ont eus longtemps, qu'ils ont traités comme ils auraient fait quelque prince de leurs voisins qu'ils auraient reçus dans leurs États, les faisant servir avec autant de pompe et de magnificence. Le roi leur rendait souvent visite ; la vaisselle où l'on mettait leur nourriture, et tout ce qui servait à leur usage, était d'or massif. Il y a soixante ans que le roi de Siam eut une grande guerre avec celui de Pegu, pour avoir un de ces éléphant blancs ; celui de Siam fut vaincu et rendu tributaire à l'autre (27). Le roi d'aujourd'hui a eu le bonheur d'avoir deux jeunes éléphants blancs dans le temps de ma résidence, qui moururent bientôt après de tristesse. Ces peuples croient qu'il y a quelque chose de divin dans ces animaux, et en rapportent plusieurs preuves, si bien qu'ils ne les estiment pas seulement à cause du service qu'ils en tirent, mais par la raison de l'esprit qu'ils admirent dans cette bête. Ils croient avoir remarqué qu'il se réjouit lorsqu'il se voit traité comme il le mérite, et que les autres éléphants lui rendent le respect qu'ils lui doivent, qu'il est triste et mélancolique, au contraire, quand on le sert avec moins de respect et de soin. Ceux de Siam sont idolâtres ; le pays est plein de cloîtres et de temples, où l'on voit des idoles de tous côtés faits de diverses matières : j'ai vu de ces idoles qui avaient cinquante pieds de haut ; il y en a même une d'une figure assise qui en a six-vingts. Leurs temples et leurs idoles sont servis par des sacrificateurs, qui mènent une vie fort innocente ; ils se reconnaissent tous pour supérieur le sacrificateur du principal temple de la ville d'India, qui est la seconde personne de l'État, et la plus respectée. Il y a bien trente mille de ces religieux dans le pays. Ils n'ont presque point de marque qui les distingue du reste du peuple, ils portent des habits de toile jaune tout simples, et ont la tête rasée. On choisit entre eux les plus habiles pour sacrificateurs et pour supérieurs des temples ; ils prêchent le peuple, l'instruisent et font des offrandes et des sacrifices à leurs idoles ; il leur est défendu sur peine du feu d'avoir commerce avec les femmes ; mais lorsqu'ils ne se sentent pas assez forts pour résister à cette tentation, il leur est permis de quitter la vie religieuse. Les cloîtres sont bâtis proches des temples ; ils chantent ensemble le matin et le soir des prières ; les cloîtres et les églises sont fondées ; mais les ecclésiastiques tirent leur principale subsistance des aumônes qu'on leur fait, et il sort tous les jours des cloîtres et des églises des quêteurs avec des besaces, qui entretiennent leurs communautés des aumônes qu'ils rapportent. Il y a aussi, proches des principaux temples, des maisons de religieuses de vieilles filles, rasées, habillées de blanc, qui passent là leur vie pour être plus assidues aux prières, prédications et sacrifices qui s'y font ; mais c'est de leur bon gré qu'elles font cette vie, et avec la liberté de la quitter quand elles veulent. Ces peuples sont divisés en plusieurs sectes, mais elles s'accordent toutes à croire un dieu souverain, qui en a beaucoup d'autres au-dessous de lui, qui est créateur de tout l'univers ; que les âmes sont immortelles, et que dans l'autre monde elles sont punies ou récompensées selon le mérite de leurs actions. C'est là le fondement de leur religion, qu'ils disent être fort ancienne ; qu'elle a été confirmée par le témoignage de quantité de saintes personnes, auxquelles ils dressent des images. Ils font des aumônes, ils entretiennent les docteurs de leur loi, et exercent des oeuvres de charité indifféremment à l'endroit des hommes et de tout ce qui a vie. En effet, les jours de fêtes, on porte à l'entrée de leur temple des poissons et des oiseaux, ils les achètent de ceux qui les ont pris, et leur donnent la liberté, croyant que cette charité s'étende jusqu'aux âmes de ceux qui ont vécu auparavant eux (28). Ils ont des prières publiques, des prêches ; ils vont entendre les leçons que leur font leurs docteurs ; ils font des offrandes dans leurs temples à leurs dieux, qu'ils accompagnent de torches, de lumières et de fleurs, et de feux d'artifice, croyant par-là détourner leur colère et se les rendre favorables. Leur plus grande fête se solennise dans certaines saisons de l'année à certains quartiers de la lune. Ils ont un jeûne de trois mois, pendant lequel ils ne mangent de rien qui ait eu vie ; ils prient Dieu pour les malades ; ils rasent leurs morts, les saluent avec beaucoup de superstition, et les portent près de leurs temples, où ils les brûlent avec musique, représentations de comédies, feux d'artifice, prières de leurs prêtres et autres magnificences. Il ramassent après les cendres de ces corps brûlés, y mettent du sel, et les enterrent aux mêmes lieux. Les plus riches dressent sur leur sépulture des pyramides et des monuments, et la coutume du pays est de faire de grandes dépenses dans ces rencontres. Leurs docteurs traitent humainement ceux des autres religions, ne s'emportent point à les blâmer, et soutiennent qu'on peut arriver au Ciel par différents chemins, que Dieu se plaît à la diversité des cultes : c'est ce qui les rend plus difficiles à recevoir le christianisme, et cette difficulté paraît assez dans le peu de progrès qu'y ont fait les Portugais aussi bien que les Mahométans qui on tâché de les attirer à leur religion, et n'ont pu rien avancer de ce côté-là, quoique les uns et les autres y aient toute la liberté de l'exercer. Ces peuples d'ailleurs fort dévots, ne laissent pas de sacrifier aux diables qu'ils tiennent les auteurs de tout le mal qui arrive aux hommes, et c'est principalement dans leurs afflictions qu'ils ont recours à eux, qu'ils supposent en être les auteurs. Il serait honteux à un chrétien d'apprendre au monde les abominations qu'ils commettent dans ces sacrifices, et c'est le sujet le plus ordinaire des prédications de leurs ecclésiastiques, qui ne cessent de prêcher contre ces abominations. Ils sont assez bien faits de leurs personnes, ont le teint fort brun, tirant sur la couleur d'olive, mauvais soldats, mais cruels vers leurs ennemis quand ils sont en leur puissance : ils ont l'air fier, vivent entre eux fort civilement, naturellement portés à la légèreté, timides, fourbes, infidèles, grand menteurs, les hommes fainéants, les femmes assez belles, fortes, labourent la terre et font tout le travail qui occupe les hommes ailleurs. Ceux-ci se contentent de faire la Cour, de servir dans les armées : elles portent des habits fort légers, de toile peinte, ou pour mieux dire, imprimée, et une veste par-dessus d'étoffe qui a plus de corps, et qui leur couvre le sein ; et pour tout ornement, quelque anneau aux doigts, et quelque priam ou poinçon sur leur coiffure ; les hommes ont de même un habit d'étoffe fort légère, et une espèce de justaucorps avec des demi-manches. Les pauvres et les riches sont habillés les uns et les autres quasi de la même façon, mais on les connaît assez à leur suite : car il y en a qui ont vingt-cinq ou trente personnes qui les suivent, cependant que les autres n'ont qu'un esclave ou deux. Leurs maisons, comme la plupart des maisons des Indes, sont bâties de charpente ou de roseaux, et couvertes de feuilles de cocos ou de tuiles ; le plancher est plus élevé que le rez-de-chaussée de trois ou quatre pieds ; ils ne vivent que de riz, de poisson et de légumes, mais il est ordinaire, principalement entre ceux du menu peuple, de s'enivrer d'arac ou d'eau-de-vie les jours de fêtes. Les mariages entre les personnes riches se font en mettant en commun une certaine somme de deniers, ils se font avec beaucoup de fêtes et de magnificence, mais sans qu'il y entre aucune cérémonie de leur religion ; les mariés ont toujours la liberté de se séparer en partageant leurs enfants et leurs biens : le mari avec cela peut prendre autant de concubines qu'il en veut, qui doivent néanmoins obéissance à la première femme, dont les enfants héritent tout le bien de leur père, ceux des concubines n'en ayant qu'une partie fort peu considérable. Les biens des personnes de condition, après leur mort, sont séparés en trois parties : les sacrificateurs ou ecclésiastiques en ont une, le roi l'autre, et la troisième est pour les enfants ; mais les pauvres gens en usent autrement ; les hommes achètent leurs femmes par quelque présent qu'ils donnent à leurs pères ; ils ont la même liberté de les quitter que les grands, mais les divorces ne se font point légèrement et sans qu'ils aient grande raison de le faire. Les enfants des gens du peuple partagent entre eux également le bien de leur père, laissant néanmoins ordinairement quelque chose de plus à l'aîné. Ils mettent les enfants dès leur jeunesse auprès de leurs prêtres et docteurs, pour apprendre à lire, à écrire, et autres connaissances : durant ce temps, ils ne viennent point en la maison de leur père, et à la fin de leurs études, il en demeure toujours beaucoup qui continuent à vivre le reste de leurs jours dans la communauté de ces docteurs. Le plus grand trafic du pays est d'étoffes qui viennent de la côte de Coromandel et de Surate, toutes sortes de marchandises de la Chine, des pierreries, d'or, du benjoin (29), de la gomme laque, de la cire, de sappangh, du pao d'aquila ou bois d'aigle (30), d'étain, plomb, et quantité de peaux de cerf : car il s'en prend tous les ans plus de cent cinquante mille dans le pays, et on les porte avec grand profit au Japon. Il s'y fait aussi grand trafic de riz, on en tire tous les ans plusieurs milliers de tonneaux, et ce commerce y attire toutes sortes de nations des Indes. Le roi est le plus grand négociant de tout son royaume ; il envoie tous les ans de ses marchandises en la côte de Coromandel, et à la Chine, où il a été de tout temps fort considéré. Il tire aussi tous les ans de grandes richesses du trafic qu'il fait dans le royaume de Pegu à Iangoma, Langhsjangh. La monnaie de ce pays est d'un argent fort pur, ils en ont de trois sortes, des ticals qui valent trente sols, des mafos qui ont cours pour sept sols et demi, et les foanghs pour trois sol neuf deniers : ils font ordinairement leurs comptes par cattis d'argent. Chaque cattis vaut vingt tayls, ou cent quarante-quatre livres, car le tail vaut sept francs, et quelque chose davantage. Tout le commerce se fait avec cette monnaie, il ne s'en bat point d'autre dans le pays ; mais on y apporte des Manilles, de l'île de Borneo et de celle de Lequeo, une espèce de coquille dont il en faut huit à neuf cents pour faire la valeur d'un foangh, et cette monnaie leur sert pour acheter les choses nécessaires à la vie, qui y sont à grand marché (31). Auparavant que les Hollandais vinssent en ce pays, les Portugais y étaient fort considérés : les roi de Siam recevaient avec démonstration d'estime les envoyés des vice-rois des Indes, et des évêques de Malacca : ils avaient exercice de leur religion dans la ville d'India, jusque-là même que le roi donnait des appointements à un prêtre qui avait soin de cette église : mais ils commencèrent à perdre leur crédit aussitôt que les Hollandais eurent mis le pied dans le pays ; ils en vinrent enfin à une rupture ouverte, les Portugais traversèrent le commerce que ces peuples avaient à Santome et à Nagapatan, et prirent l'année 1634 dans la rivière de Menam une petite frégate Hollandaise. Le roi de Siam leur porta la guerre jusque dans les Manilles ; leurs marchands ne laissèrent pas de demeurer cependant dans le pays, mais sans considération et sans crédit, si bien qu'il n'y reste maintenant que quelques métis ou Portugais bannis. L'année 1631, le roi de Siam, par droit de représailles, se saisit de leurs vaisseaux et fit arrêter prisonnier les Portugais qui se trouvèrent dessus ; ils se sauvèrent deux ans après par le moyen d'une ambassade supposée ; l'on prit aussi dans les havres de Ligor et de Ténassérim des vaisseaux aux Espagnols et Portugais, mais le roi fit mettre ceux de l'équipage en liberté, et les chargea de lettres pour les gouverneurs de Manilles, de Malacca, où il leur offrait la liberté du commerce, et de les recevoir dans ses États, tellement qu'il y a apparence qu'ils y retourneront. Pour les Hollandais, il y a bien trente ans qu'ils se sont établis dans le pays ; le commerce qu'il y font a été jugé assez important par la Compagnie des Indes Orientales pour y entretenir un gouverneur, après avoir bâti dans la ville d'India un magasin et y avoir fait un grand commerce de peaux de cerf, de sappangh, etc. Ils envoient tous les ans ces marchandises au Japon, toutefois avec plus de réputation que de profit, si ce n'est qu'on fasse entrer en ligne de compte les vivres qu'on en tire pour Batavia et la commodité de cet établissement pour traverser le commerce des Espagnols. J'y fis bâtir en 1633 un nouveau magasin, et dans les quatre ans de temps que j'y ai eu la direction des affaire de la Compagnie, j'y ai réduit les choses à tel point qu'elle en pourra tirer beaucoup de profit à l'avenir. L'année 1634 j'y fis bâtir, par ordre du général Brouwer et du Conseil des Indes, une maison de pierre avec ses magasins, des appartements fort commodes et des fossés pleins d'eau, pouvant dire que c'est la meilleure maison que la Compagnie ait dans les Indes. Voilà ce que j'ai appris du royaume de Siam dans les huit années de résidence que j'y ai fait dans la ville d'India, capitale du pays.
NOTES : 1 - royaume de basse Birmanie, appartenant aujourd'hui pour partie à la Thaïlande. retour 2 - Au nord du royaume de Pégou, aujourd'hui la Birmanie. retour 3 - ou Martaban - Petit port à quelques kilomètres de Moulmein, aujourd'hui en Birmanie. retour 4 - Pattani, port et petit royaume malais, tributaire du Siam. retour 5 - Port et petit royaume sur la côte ouest de la péninsule malaise, tributaire du Siam. Ce nom viendrait du malais Kadàh : piège à éléphant. retour 6 - Schuten orthographie Cambodia. retour 7 - Le nom que les Anglais donnaient souvent à Chiang Mai. On trouve aussi Zangomay, Iamayhey, Xiengmai ou Kiang-mai. Les Birmans l'appelaient Zimmé. retour 8 - Aujourd'hui Toungoo, en Malaisie. retour 9 - C'était le nom du Laos, lan chan, en thaï le pays des « milliers d'éléphants. » On trouve de nombreuses variantes : Lanjang, Lanchan, Langianne, Lan John, etc... retour 10 - Appelée aujourd'hui Chao Praya. retour 11 - C'est ce banc de sable que les relations française nomment la « barre de Siam. » retour 12
- India est une des nombreuses orthographes d'Ayutthaya -
Picelouck = Phitsanulok - Sourkelouck
désigne certainement Sawankhalok - Soucethai est l'ancienne
capitale Sukhothaï - Kephinpet est Kampaeng Phet, à
quelques kilomètres de Phitsalunok. 13 - Selon Littré, le sacrifice est l'offrande faite à Dieu avec certaines cérémonies et consistant en victimes ou en dons. Le sacrificateur est le prêtre qui fait cette offrande. retour 14 - Le roi régnant à cette époque était Phrasat Thong, 27ème roi d'Ayutthaya sur le trône depuis 1629. retour 15 - Une des nombreuses variante de ce mot qui désigne un officier chinois et vient du portugais mandar, détenir l'autorité, commander, gouverner, etc. On trouve aussi mandarim, manderym, mandarijs, manderenn, mandarino, menteries, mantri, etc. retour 16 - On trouve de nombreuses variantes de ce mot (paráo, prauwe, paro, etc.) qui, selon Sir Henry Yule et A.C. Burnell dans The Anglo-indian dictionnary, aurait pour double origine le malais puru (bateau) et le mot prau ou prahu usité dans beaucoup de langues de l'archipel indonésien. Ce terme désigne une sorte de petite galère, embarcation qui sera également appelée balon notamment dans les relations française. retour 17 - ou sapan - bois utilisé pour la teinture. retour 18 - Le catti (ou catty) était une mesure de poids d'origine chinoise et utilisée dans toute l'Asie de sud-est. Elle était égale à environ 625 grammes. retour 19 - La mort du roi Song Tham en 1628 est le point de départ d'une sanglante conquête du trône. Ainsi que le note Xavier Galland dans son Histoire de la Thaïlande (éditions Que Sais-Je ?) : son fils Chettarat a 15 ans et ses prétentions au trône sont contestées par Si Sin, son oncle, frère cadet du roi disparu et qui semblait devoir lui succéder. Un cousin de Son Tham, Si Worawong, élimine cependant Si Sin, installe Chettarat sur le trône, puis se défait de lui quelque neuf mois plus tard pour le remplacer par son jeune frère Atthitayawong (10 ans) qu'il tue pour s'octroyer la Couronne. Il prend alors le nom de Prasat Thong. (Le Roi du Palais d'Or). W.A.R. Wood note que c'est la première fois dans l'histoire du royaume d'Ayutthaya (à l'exeption de Khun Worawongsa qui ne régna que quelques mois en 1548) qu'un monarque peut être qualifié d'usurpateur, ne possédant aucun droit héréditaire à la Couronne. retour 20 - affecté d'un charme. Il s'agissait en fait de vomitifs. retour 21 - De très nombreux Japonais s'établirent au Siam sous le règne d'Ekhathotsarot, 22ème roi d'Ayutthaya (1605-1610). Ils y furent bien reçus, et le roi constitua même un corps de garde japonais dont il confia le commandement à Yamada Nagamasa. C'est sur les conseils de ce dernier que se développèrent rapidement les relations diplomatiques et commerciales entre les deux nations. Vers la fin de son règne, Ekhathotsarot désigna comme vice-roi son fils aîné, le prince Suthat. Ce dernier était à peine nommé qu'il fut accusé par Phra Naï Waï, un mandarin ligué à une puissante faction japonaise, de comploter pour accéder au trône. Le roi Ekhathotsarot, qui n'avait sans doute plus toute sa raison à ce moment, fit exécuter son fils avant de mourir lui-même, en proie au remords. Le prince Intharacha, un autre fils qu'il avait eu avec une concubine, lui succéda en 1610 ou 1611. Ce roi est généralement connu sous le nom de Song Tham, le Roi Juste. Il régna jusqu'à sa mort en 1628. Une des premières mesures prises par Song Tham fut de faire exécuter Phra Naï Waï, considéré comme responsable de la mort du prince Suthat. C'était oublier que Phra Naï Waï avait de très nombreux partisans japonais. Deux cent quatre-vingts d'entre eux se révoltèrent, forcèrent le passage jusque dans les appartements privés du roi et l'obligèrent à signer de son propre sang un traité dégradant par lequel il acceptait toutes les conditions qu'on crut bon de lui imposer. Parmi celles-ci figuraient la remise de quatre importants mandarins qui s'étaient rendus odieux aux Japonais, l'octroi de divers privilèges résidentiels et commerciaux, et la livraison aux insurgés de moines importants, qui, en tant qu'otages, garantissaient l'exécution des promesses signées par le roi. Les quatre mandarins, ayant été livrés, furent immédiatement massacrés, puis les Japonais mirent à sac la ville d'Ayutthaya et s'en retirèrent après de grandes violences et en possession d'un important trésor. Ils se replièrent à Phetchabury, où leur chef s'établit presque comme un roi indépendant. Peu de temps après, le roi Song Tham leva une armée et les chassa de leur position. Il semble toutefois que le Roi Juste ne renia pas tout à fait les promesses qu'il avait consenties par la force. Les Japonais ne furent pas tous expulsés du royaume, et nous trouvons plus tard dans le règne de Song Tham un corps de garde japonais encore employé dans le palais royal sous le commandement de Yamada, qui était alors en grande faveur et portait le titre de Phya Senaphimuk. Ce même Yamada deviendra gouverneur de Nakhon Sri Thammarat et, après la mort de Song Tham, jouera un rôle déterminant dans l'accession au trône de Prasat Thong en 1628. Il mourra empoisonné peu de temps après. C'est à cette époque que de nombreux Japonais qui avaient été expulsés auparavant revinrent s'installer à Ayutthaya. W.A.R Wood note : Prasat Tong, l'usurpateur, n'approuvait pas du tout la présence de ces Japonais, pensant avec raison que ceux qui l'avaient aidé à accéder au trône pourraient facilement l'en faire descendre. Il chercha alors un moyen de se débarrasser une bonne fois pour toutes de ces étrangers turbulents. Le quartier japonais d'Ayutthaya fut soudainement attaqué de nuit, pendant la saison des pluies de 1632. Beaucoup de Japonais furent sauvagement massacrés, mais un grand nombre d'entre eux s'échappèrent en bateaux. Ils furent poursuivis par les Siamois, et un combat acharné se déroula depuis Ayutthaya jusqu'à la mer, avec de lourdes pertes des deux côtés. La majorité des Japonais put se réfugier au Cambodge. Le ressentiment de l'usurpateur contre les Japonais était peut-être également attisé par le fait que le Shogun du Japon avait refusé de le reconnaître, et de recevoir ses envoyés. Il est de tradition pour les empereurs du Japon de vivre dans l'isolement, cependant que d'autres règnent en leur nom. Un grand respect est cependant attaché à leur personne. Un homme qui avait impitoyablement massacré les légitimes héritiers au trône, et qui avait usurpé le titre et le pouvoir de roi, était regardé au Japon comme un bandit dépourvu de toute respectabilité. retour 22 - Selon Littré, les moussons sont des vents réglés et périodiques des mers des Indes qui soufflent six mois du même côté et les six autres mois du côté opposé. Mousson est du féminin. retour 23 - Iangoma est une des innombrables variantes du nom de Chiang Maï. Il en a été dénombré plus de 120. (voir note 7) Sur Tangou et Langhs-langs, voir note 8 et 9. retour 24 - Dès 1498, Vasco de Gama ouvrait la voie vers les Indes Orientales et atteignait Calicut. En 1511, Alfonso d'Albuquerque abordait au Siam, s'emparait de Malacca et signait un traité avec le roi Ramathobodi II par lequel il obtenait des garanties pour l'établissement et le commerce des Portugais dans le royaume. La perte de l'Invincible Armada en 1588 allait marquer le début du déclin portugais. En 1602, la création de la Verenigde Oost-Indische Compagnie, (la Compagnie Réunie des Indes Orientales) va offrir aux Hollandais un outil d'une énorme puissance pour conquérir à leur tour la suprématie commerciale sur cette partie du monde. Entre cette date et janvier 1641, année de la prise de la Malacca et de l'anéantissement définitif de la prospérité portugaise au Siam, des comptoirs hollandais vont s'installer dans toute l'Asie à un rythme accéléré : Siam, Japon, côte de Coromandel, Surate, Sumatra, Ispahan, prise de Jacatra en 1619 - la ville rebaptisée Batavia sera le centre vital de la compagnie dans les Indes Orientales -. Il semble, comme le note Joost Schuten, que le caractère hollandais, fait de tempérance et de vertus toutes calvinistes, suscite davantage la confiance des Siamois que les excès des Portugais. Turpin écrit : Ils (les Portugais) offrent le spectacle de la plus affreuse pauvreté. Leur paresse naturelle, fomentée par le vice du climat, les empêche de profiter des avantages d'un pays où ils ont porté leurs vices, sans en prendre les vertus. (...) Les Hollandais, flexibles, et toujours préparés à recevoir les impressions de ceux qui peuvent les enrichir, sont les seuls Européens qui aient élevé des établissements sur des fondements solides. Tout leur convient lorsque tout leur est utile. La simplicité des moeurs leur attire la confiance d'une nation qui croit avoir droit de se défier de tous ceux qui vivent plongés dans le luxe. Dans son Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes écrite en 1770, l'abbé Raynal rapporte cette anecdote au sujet de la prise de la Malaca: Ces républicains (les Hollandais), qui connaissaient l'importance de cette place, firent les plus grands efforts pour s'en emparer : ils furent deux fois inutiles. Enfin, s'il fallait s'en rapporter à un écrivain satyrique, on eut recours à un moyen que les peuples vertueux n'emploient jamais, et qui réussit souvent avec une nation dégénérée. On tenta le gouverneur portugais qu'on savait avare. Le marché fut conclu ; et il introduisit l'ennemi dans la ville, en 1641 ; les assiégeants coururent à lui et le massacrèrent, pour être dispensés de payer les quatre-vingts mille écus qui lui avaient été promis. Dans la vérité, les Portugais ne se rendirent qu'après la défense la plus opiniâtre. Le chef des vainqueurs, par une jactance qui n'est pas de sa nation, demanda à celui des vaincus, quand il reviendrait : lorsque vos péchés seront plus grands que les nôtres , répondit gravement le Portugais. retour 25 - Cet incident est relaté par Van Vliet. En 1624, les Portugais capturèrent un navire hollandais dans les eaux siamoises. Le roi obligea les Portugais à rendre le navire, et à partir de ce temps, tous les résidents portugais furent traités avec des marques de défaveur. En 1628, une jonque siamoise fut coulée par les Portugais. Ce fait d'arme, coïncidant avec la mort du roi Song Tham, instaura un état de guerre entre les deux nations. retour 26 -Qui est l'état d'animal domestique (Littré) retour 27 - Sur cette guerre entre le Siam et Pegu, voir la relation du Sieur Leblanc, note 2. retour 28 - Cette coutume charmante se pratique encore de nos jours. retour 29 - le benjoin est un baume d'odeur vanillée obtenu par l'incision du tronc du styrax tonkinensis. retour 30 - Également appelé bois de garo, nom donné à différents arbres des Indes et des Moluques, appartenant au genre agallochum aquilaria. (Littré) retour 31 - Sur les monnaies siamoises, voir sur ce site la page les anciennes monnaies de Siam.
Dans ses relations de voyages publiées en 1676, Jean Tavernier donne une description précieuse des monnaies en usage dans les états des Indes Orientales. En ce qui concerne les monnaies de Siam, il les décrit sans les nommer.
N° 3. N°4. N°5 et N° 6. Ce n'est qu'une pièce de la grosseur d'une bonne noisette, aplatie des quatre côtés comme un demi-rond, dont il y en a trois qui sont fendus comme un fer à cheval, et sur deux côtés il y a quelques-unes de leurs lettres. On ne voit point de monnaie en Orient si étrangement fabriquée que celle-là. Elle pèse trois gros et demi et vingt-cinq grains, et est au même titre de notre argent à trois livres dix sols l'once. Elle vient à 32 sols 4 deniers de notre monnaie. N° 7 et N° 8. C'est la monnaie de cuivre du roi de Siam, et l'on donne deux cents de ces pièces pour une pièce d'argent. Ils se servent aussi en ce pays là pour la plus basse monnaie de ces coquilles de mer qu'on apporte des Maldives. retour
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