Les relations de voyage
ÉTAT DU GOUVERNEMENT, DES MOEURS, DE LA RELIGION,
ET DU COMMERCE DU ROYAUME DE SIAM, DANS LES PAYS VOISINS, ET PLUSIEURS
AUTRES PARTICULARITÉS. Alexandre de Chaumont
Les étrangers qui intentent procès au sujet des marchandises, la présentent au barcalon (1), c'est le Premier ministre du roi, qui juge toutes les affaires concernant les marchands et les étrangers ; en son absence, c'est son lieutenant, et en l'absence des deux, une manière d'échevins. Il y a un officier préposé pour les tailles et tributs (2) auquel on s'adresse, et ainsi des autres officiers. Après que les affaires sont discutées, on les fait savoir aux officiers du dedans du palais, qui en avertissent le roi étant lors sur un trône élevé de trois brasses (3), tous les mandarins se prosternent la face contre terre, et le barcalon ou autres des premiers oyas (4), rapportent au roi les affaires et leurs jugements, il les confirme ou il les change suivant sa volonté, c'est à l'égard des principaux procès, et très souvent il se fait apporter les procès au-dedans du palais, et leur envoie son jugement par écrit. Le roi est très absolu, on dirait quasi qu'il est le dieu des Siamois, ils n'osent pas l'appeler de son nom. Il châtie très sévèrement le moindre crime ; car ses sujets veulent être gouvernés la verge à la main, il se sert même quelquefois des soldats de sa garde pour punir les coupables quand leur crime est extraordinaire et suffisamment prouvé. Ceux qui sont ordinairement employés à ces sortes d'exécutions sont 150 soldats ou environ qui ont les bras peints depuis l'épaule jusqu'au poignet (5) ; les châtiments ordinaires sont des coups de rottes (6), trente, quarante, cinquante et plus, sur les épaules des criminels, selon la grandeur du crime, aux autres il fait piquer la tête avec un fer pointu (7) : à l'égard des complices d'un crime digne de mort, après avoir fait couper la tête au véritable criminel, il la fait attacher au col du complice, et on la laisse pourir exposée au soleil sans couvrir la tête pendant trois jours et trois nuits, ce qui cause à celui qui la porte une grande puanteur (8). Dans ce royaume, la peine du talion (9) est fort en usage, le dernier des supplices était, il n'y a pas longtemps, de les condamner à la rivière, qui est proprement comme nos forçats de galère, et encore pis ; mais maintenant on les punit de mort. Le roi fait travailler plus qu'aucun roi de ses prédécesseurs en bâtiments, à réparer les murs des villes, à édifier des pagodes, à embellir son palais, à bâtir des maisons pour les étrangers, et à construire des navires à l'Européenne, il est fort favorable aux étrangers, il en a beaucoup à son service et en prend quand il en trouve. Les rois de Siam n'avaient pas accoutumé de se faire voir aussi souvent que celui-ci. Ils vivaient presque seuls, celui d'à présent vivait comme les autres : mais Monsieur de Béryte, (10) vicaire apostolique, s'étant servi d'une certain brame, qui faisant le plaisant avait beaucoup de liberté de parler à ce monarque, trouva le moyen de faire connaître à ce prince, la puissance et la manière de gouverner de notre grand roi, et en même temps les coutumes de tous les rois d'Europe, de se faire voir à leurs sujets et aux étrangers ; de manière qu'ayant un aussi grand sens que je l'ai déjà remarqué, il jugea à propos de voir Monsieur de Béryte, et ensuite plusieurs autres ; depuis ce temps-là il s'est rendu affable et accessible à tous les étrangers. On appelle ceux qui rendent la justice suivant leurs différentes fonctions, Oyas Obrat, Oyas Momprat, Oyas Campheng, Oyas Ricchou, Oyas Shaynan, Opran, Oluan ; Ocun, Omun (11). Comme autrefois les rois ne se faisaient point voir, les ministres faisaient ce qu'ils voulaient, mais le roi d'à présent qui a un très grand jugement, et est un grand politique, veut savoir tout ; il a attaché auprès de lui le seigneur Constance (12) dont j'ai déjà parlé diverses fois ; il est grec de nation, d'une grande pénétration, et vivacité d'esprit et d'une prudence toute extraordinaire, il peut et fait tout sous l'autorité du roi dans le royaume, mais ce ministre n'a jamais voulu accepter aucune des premières charges que le roi lui a fait offrir plusieurs fois (13). Le barcalon qui mourut il y a deux ans, et qui par le droit de sa charge avait le gouvernement de toutes les affaires de l'Etat, était homme d'une très grand esprit, qui gouvernait fort bien, et se faisait fort aimer (14), celui qui lui succéda était Malais de nation, qui est un pays voisin de Siam (15), il se servit de Monsieur Baron, Anglais de nation (16), pour mettre mal Monsieur Constance dans l'esprit du roi, et le lui rendre suspect, mais le roi reconnut sa malice, il le fit battre jusqu'à le laisser pour mort, et le déposséda de sa charge, celui qui l'occupe présentement vit dans une grande intelligence avec Monsieur Constance (17). Comme par les lois introduites par les sacrificateurs des idoles qu'on nomme talapoins, il n'est pas permis de tuer, on condamnait autrefois les grands criminels ou à la chaîne pour leur vie, ou à les jeter dans quelques déserts pour y mourir de faim ; mais le roi d'à présent leur fait maintenant trancher la tête et les livre aux éléphants (18). Le roi a des espions pour savoir si on lui cache quelque chose d'important, il fait châtier très rigoureusement ceux qui abusent de leur autorité. Chaque nation étrangère établie dans le royaume de Siam a ses officiers particuliers, et le roi prend de toutes ces nations là des gens qu'il fait officiers généraux pour son royaume. Il y a dans son état beaucoup de Chinois, et il y avait autrefois beaucoup de Maures ; mais les années passées il découvrit de si noires trahisons, des concussions et des tromperies si grandes dans ceux de cette nation, qu'il en a obligé un fort grand nombre à déserter, et à s'en aller en d'autres royaumes. Le commerce des marchands étrangers y était autrefois très bon, on y en trouvait de toutes parts ; mais depuis quelques années, les diverses révolutions qui sont arrivées à la Chine, au Japon et dans les Indes, ont empêché les marchands étrangers de venir en si grand nombre. On espère néanmoins que puisque tous ces troubles sont apaisés, le commerce recommencera comme auparavant, et que le roi de Siam par le moyen de son ministre enverra ses vaisseaux pour aller prendre les marchandises les plus précieuses, et les plus rares de tous les royaumes d'Orient, et remettra toutes choses en leur premier et florissant état. Ils font la guerre d'une manière bien différente de celle de la plupart des autres nations, c'est-à-dire à pousser leurs ennemis hors de leurs places, sans pourtant leur faire d'autre mal que de les rendre esclaves, et s'ils portent des armes, c'est ce semble plutôt pour leur faire peur en les tirant contre terre, ou en l'air, que pour les tuer, et s'ils le font c'est tout au plus pour se défendre dans la nécessité ; mais cette nécessité de tuer arrive rarement parce que presque tous leurs ennemis qui en usent comme eux, ne tendent qu'aux mêmes fins (19). Il y a des compagnies et des régiments qui se détachent de l'armée pendant la nuit, et font enlever tous les habitants des villages ennemis, et font marcher hommes, femmes et enfants que l'on fait esclaves, et le roi leur donne des terres et des buffles pour les labourer, et quand le roi en a besoin il s'en sert. Ces dernières années, le roi a fait la guerre contre les Cambodgiens révoltés, aidés des Chinois et Cochinchinois, où il a fallu se battre tout de bon, et il y a eu plusieurs soldats tués de part et d'autre ; il a eu plusieurs chefs d'Européens qui les instruisent à combattre en notre manière. Ils ont une continuelle guerre contre ceux du royaume de Laos, qui est venu, de ce qu'un Maure très riche allant en ce royaume là pour le compte du roi de Siam, y resta avec de grandes sommes, le roi de Siam, le demanda au roi de Laos, mais celui-ci le lui refusa, ce qui a obligé le roi de Siam de lui déclarer la guerre. Avant cette guerre il y avait un grand commerce entre leurs Etats, et celui de Siam en tirait de grands profits par l'extrême quantité d'or, de musc (20), de benjoin, de dents d'éléphants et autres marchandises qui lui venaient de Laos, en échange des toiles et autres marchandises. Le roi de Siam a encore guerre contre celui de Pégu ; il y a quantité d'esclaves de cette nation. Il y a plusieurs nations étrangères dans son royaume ; les Maures y étaient, comme j'ai dit, en très grand nombre, mais maintenant il y en a plusieurs qui sont réfugiés dans le royaume de Golconde (21); ils étaient au service du roi, et ils lui ont emporté plus de vingt mille catis, chaque catis valant cinquante écus (22), le roi de Siam écrivit au roi de Golconde de lui rendre ces personnes ou de les obliger à lui payer cette somme, mais le roi de Golconde n'en voulut rien faire, ni même écouter les ambassadeurs qu'il lui envoya : ce qui a fait que le roi de Siam lui a déclaré la guerre et lui a pris dans le temps que j'étais à Siam un navire dont la charge valait plus de cent mille écus. Il y a six frégates commandées par des Français et des Anglais qui croisent sur ses côtes. Depuis quelque temps l'empereur de la Chine a donné liberté à tous les étrangers de venir négocier en son royaume ; cette liberté n'est donnée que pour cinq ans, mais on espère qu'elle durera, puisque c'est un grand avantage pour son royaume. Ce prince a grand nombre de Malais dans son royaume, ils sont mahométans, et bons soldats, mais il y a quelque différence de leur religion à celle des Maures. Les Pégouans sont dans son Etat presque en aussi grande quantité que les Siamois originaires du pays. Les Laos y sont en très grande quantité, principalement vers le Nord. Il y a dans cet Etat huit ou neuf familles de Portugais véritables, mais de ceux que l'on nomme métis, plus de mille, c'est-à-dire de ceux qui naissent d'un Portugais et d'une Siamoise (23). Les Hollandais n'y ont qu'une faiturie (24). Les Anglais de même. Les Français de même. Les Cochinchinois sont environ cent familles, la plupart chrétiens. Parmi les Tonkinois, il y en a sept ou huit familles chrétiennes. Les Malais y sont en assez grand nombre, qui sont la plupart esclaves, et qui par conséquent ne font point de corps. Les Macassars (25) et plusieurs des peuples de l'île de Java y sont établis, de même que les Maures : sous le nom de ces derniers sont compris en ce pays là, les Turcs, les Persans, les Moghols, les Golcondais et ceux de Bengale. Les Arméniens font un corps à part, ils sont quinze ou seize familles toutes chrétiennes catholiques, la plupart sont cavaliers de la garde du roi. A l'égard des mœurs des Siamois, ils sont d'une grande docilité qui procède plutôt de leur naturel amoureux du repos que de toute autre cause, c'est pourquoi les talapoins qui font profession de cette apparente vertu, défendent pour cela de tuer toutes sortes d'animaux ; cependant lorsque tout autre qu'eux tue des poules et des canards, ils en mangent la chair sans s'informer qui les a tués, ou pourquoi on les a tués, et ainsi des autres animaux. Les Siamois sont ordinairement chastes, ils n'ont qu'une femme, mais les riches comme les mandarins ont des concubines, qui demeurent enfermées toute leur vie (26). Le peuple est assez fidèle et ne vole point ; mais il n'en est pas de même de quelques-uns des mandarins, les Malais qui sont en très grand nombre dans ce royaume là sont très méchants et grands voleurs. Dans ce grand royaume il y a beaucoup de Pégouans qui ont été pris en guerre, ils sont plus remuants que les Siamois, et sont d'ordinaire plus vigoureux, il y a parmi les femmes du libertinage, leur conversation est périlleuse (27). Les Laos peuplent la quatrième partie du royaume de Siam, comme ils sont à demi-chinois, ils tiennent de leur humeur, de leur adresse et de l'inclination à voler par finesse ; leurs femmes sont blanches et belles, très familières et par conséquents dangereuses. Dans le royaume de Laos, un homme qui rencontre une femme pour la saluer avec la civilité accoutumée, la baise publiquement ; et s'il ne le faisait pas il l'offenserait. Les Siamois tant officiers que mandarins sont ordinairement riches, parce qu'ils ne dépensent presque rien, le roi leur donnant des valets pour les servir, ces valets sont obligés de se nourrir à leurs dépens, étant comme esclaves, ils sont en obligation de les servir pour rien pendant la moitié de l'année : et comme ces messieurs là en ont beaucoup, ils se servent d'une partie pendant que l'autre se repose (28) ; mais ceux qui ne les servent point leur payent une somme tous les ans, les vivres sont à bon marché, car ce n'est que du riz, du poisson, et très peu de viande, et tout cela est en abondance dans leur pays ; leurs vêtements leur servent longtemps, ce ne sont que des pièces d'étoffes tout entières qui ne s'usent pas si facilement que nos habits et ne coûtent que très peu : la plupart des Siamois sont maçons ou charpentiers, et il y en a de très habiles, imitant parfaitement bien les beaux ouvrages de l'Europe en sculpture et en dorure (29). Pour ce qui est de la peinture ils ne savent point s'en servir, il y a des ouvrages en sculpture dans leurs pagodes, et dans leurs mausolées fort polis et fort beaux. Ils en font aussi de très beaux avec de la chaux, qu'ils détrempent dans de l'eau qu'ils tirent de l'écorce d'un arbre qu'on trouve dans les forêts, qui la rend si forte qu'elle dure des cent et deux cents ans, quoi qu'ils soient exposés aux injures du temps. Leur religion n'est à proprement parler qu'un grand ramas d'histoires fabuleuses, qui ne tend qu'à faire rendre des hommages et des honneurs aux talapoins, qui ne recommandent tant aucune vertu que celle leur faire aumône, ils ont des lois qu'ils observent exactement au moins dans l'extérieur (30) ; leur fin dans toutes leurs bonnes œuvres est l'espérance d'une heureuse transmigration après leur mort, dans le corps d'un homme riche, d'un roi, d'un grand seigneur ou d'un animal docile, comme sont les vaches et les moutons : car ces peuples là croient la métempsycose ; ils estiment pour cette raison beaucoup ces animaux, et n'osent, comme je l'ai déjà dit, en tuer aucun, craignant de donner la mort à leur père ou à leur mère ou à quelqu'un de leurs parents. Ils croient un enfer où les énormes péchés sont sévèrement punis, seulement pour quelque temps, ainsi qu'un paradis, dans lequel les vertus sublimes sont récompensées dans le ciel, où après être devenus des anges pour quelque temps, ils retournent dans quelque corps d'homme ou d'animal (31). L'occupation des talapoins est de lire, dormir, manger, chanter, et demander l'aumône ; de cette sorte, ils vont tous les matins se présenter devant la porte ou balon des personnes qu'ils connaissent, et se tiennent là un moment avec une grande modestie sans rien dire, tenant leur éventail de manière qu'il leur couvre la moitié du visage, s'ils voient qu'on se dispose à leur donner quelque chose, ils attendent jusqu'à ce qu'ils l'aient reçu ; ils mangent de tout ce qu'on leur donne, même des poules et autres viandes, mais ils ne boivent jamais de vin, du moins en présence des gens du monde ; ils ne font point d'office ni de prières à aucune divinité. Les Siamois croient qu'il y a eu trois grand talapoins (32), qui par leurs mérites très sublimes acquis dans plusieurs milliers de transmigrations sont devenus des dieux, et après avoir été faits dieux, ils ont encore acquis de si grands mérites qu'ils ont été tous anéantis, ce qui est le terme du plus grand mérite et la plus grande récompense qu'on puisse acquérir, pour n'être plus fatigué en changeant si souvent de corps dans un autre ; le dernier de ces trois talapoins est le plus grand dieu appelé Nacodon (33), parce qu'il a été dans cinq mille corps, dans l'une de ces transmigrations, de talapoin il devint vache, son frère le voulut tuer plusieurs fois ; mais il faudrait un gros livre pour décrire les grands miracles qu'ils disent que la nature et non pas dieu, fit pour le protéger : enfin ce frère fut précipité en enfer pour ses grands péchés, où Nacodon le fit crucifier (34) ; c'est pour cette raison qu'ils ont en horreur l'image de Jésus-Christ crucifié, disant que nous adorons l'image de ce frère de leur grand dieu qui avait été crucifié pour ses crimes. Ce Nacodon étant donc anéanti (35), il ne leur reste plus de dieu à présent, sa loi subsiste pourtant ; mais seulement parmi les talapoins qui disent qu'après quelques siècles il y aura un ange qui viendra se faire talapoin, et ensuite dieu souverain, qui par ses grands mérites pourra être anéanti : voilà le fondement de leur créance ; car il ne faut pas s'imaginer qu'ils adorent les idoles qui sont dans leurs pagodes comme des divinités, mais ils leur rendent seulement des honneurs comme à des hommes d'un grand mérite, dont l'âme est à présent en quelque roi, vache ou talapoin : voilà en quoi consiste leur religion, qui à proprement parler ne reconnaît aucun dieu, et qui n'attribue toute la récompense de la vertu qu'à la vertu même, qui a par elle le pouvoir de rendre heureux celui dont elle fait passer l'âme dans le corps de quelque puissant et riche seigneur, ou dans celui de quelque vache, le vice, disent-ils, porte avec soi son châtiment, et faisant passer l'âme dans le corps de quelque méchant homme, de quelque pourceau, de quelque corbeau, tigre ou autre animal. Ils admettent des anges, qu'ils croient être des âmes des justes et des bons talapoins ; pour ce qui est des démons, ils estiment qu'ils sont les âmes des méchants. Les talapoins sont très respectés de tout le peuple, et même du roi, ils ne se prosternent point lorsqu'ils lui parlent comme le font les plus grands du royaume, et le roi et les grands seigneurs les saluent les premiers ; lorsque ces talapoins remercient quelqu'un, ils mettent la main proche leur front, mais pour ce qui est du petit peuple, ils ne le saluent point ; leurs vêtements sont semblables à ceux des Siamois, à la réserve que la toile est jaune, ils sont nu-jambes et nu-pieds sans chapeau, ils portent sur leur tête un éventail fait d'une feuille de palme fort grande pour se garantir du soleil, qui est fort brûlant (36) ; ils ne font qu'un véritable repas par jour, à savoir le matin, et ils ne mangent le soir que quelques bananes ou quelques figues ou d'autres fruits ; ils peuvent quitter quand ils veulent l'habit de talapoin pour se marier, n'ayant aucun engagement que celui de porter l'habit jaune, et quand ils le quittent, ils deviennent libres ; cela fait qu'ils sont en si grand nombre qu'ils sont presque le tiers du royaume de Siam. Ce qu'ils chantent dans les pagodes sont quelques histoires fabuleuses, entremêlées de quelques sentences ; celles qu'ils chantent pendant les funérailles des morts sont, nous devons tous mourir, nous sommes tous mortels ; on brûle les corps morts au son des musettes et autres instruments, on dépense beaucoup à ces funérailles, et après qu'on a brûlé les corps de ceux qui sont morts, l'on met leurs cendres sous de grandes pyramides toutes dorées, élevées à l'entour de leurs pagodes. Les talapoins pratiquent une espèce de confession ; car les novices vont au soleil levant se prosterner ou s'asseoir sur leurs talons et marmottent quelques paroles, après quoi le vieux talapoin lève la main à côté de sa joue, et lui donne une sorte de bénédiction, après laquelle le novice se retire. Quand ils prêchent, ils exhortent de donner l'aumône au talapoin, et se croient fort savants, lorsqu'ils citent quelques passages de leurs livres anciens en langue bali, qui est comme le latin chez nous ; cette langue est très belle et emphatique, elle a ses conjugaisons comme la latine. Lorsque les Siamois veulent se marier, les parents de l'homme vont premièrement sonder la volonté de ceux de la fille, et quand ils ont fait leur accord entre eux, les parents du garçon vont présenter sept bossettes ou boîtes de bétel et d'arec à ceux de la fille, et quoi qu'ils les acceptent et qu'on les regarde déjà comme mariés, le mariage se peut rompre, et on ne peut encore accuser devant le juge ni les uns ni les autres, s'ils se séparent après cette cérémonie. Quelques jours après, les parents de l'homme se vont présenter, et il offre lui-même plus de bossettes qu'auparavant ; l'ordinaire est qu'il y en ait dix ou quatorze, et lors celui qui se marie demeure dans la maison de son beau-père, sans pourtant qu'il y ait consommation, et ce n'est que pour voir la fille et pour s'accoutumer peu à peu à vivre avec elle durant un ou deux mois ; après cela tous les parents s'assemblent avec les plus anciens de la caste ou nation ; ils mettent dans une bourse, l'un un anneau et l'autre des bracelets, l'autre de l'argent ; il y en a d'autres qui mettent des pièces d'étoffes au milieu de la table : ensuite le plus ancien prend une bougie allumée et la passe sept fois autour de ces présents, pendant que toute l'assemblée crie en souhaitant aux époux un heureux mariage, une parfaite santé et une longue vie, ils mangent et boivent ensuite, et voilà le mariage achevé. Pour la dot, c'est comme en France, sinon que les pareils du garçon portent son argent aux parents de la fille, mais tout cela revient à un ; car la dot de la fille est aussi mise à part, et tout est donné aux nouveaux mariés pour le faire valoir. Si le mari répudie sa femme sans forme de justice, il perd l'argent qu'on lui a donné ; s'il la répudie par sentence de juge, qui ne la refuse jamais, les parents de la fille lui rendent son bien ; s'il y a des enfants, si c'est un garçon ou une fille, le garçon suit la mère, et la fille le père, s'il y a deux garçons et deux filles, un garçon et une fille vont avec le père, et un garçon et une fille vont avec la mère. A l'égard des monnaies, ils n'en ont point d'or, la plus grosse d'argent s'appelle tical, et vaut environ quarante sols, la seconde mayon qui pèse la quatrième partie d'un tical, et vaut dix sols, la troisième est un fouen, qui vaut cinq sols, la quatrième est un fontpaye qui vaut deux sols et demi ; enfin les plus basses monnaies sont les coris qui sont des coquillages que les Hollandais leur portent des Maldives ou qui leur viennent des Malais et des Cochinchinois ou d'autres côtés, dont huit cents valent un fouen qui est cinq sols (37). A l'égard des places fortes du royaume, il y a Bangkok qui est environ dix lieues dans la rivière de Siam, où il y a deux forteresses, comme j'ai déjà dit. Il y a la ville capitale nommée Juthia (38), autrement nommée Siam, qu'on fortifie de nouveau par une enceinte de murailles de brique ; Corfuma (39), frontière contre le royaume de Cambodge est peu forte ; Tanasserim à l'opposite de la côte de Malabar est peu fortifiée. Merequi (40) n'est pas fortifiée, mais se pourrait fortifier, et on y pourrait faire un bon port. Porcelut (41) frontière de Laos est aussi peu fortifié. Chenat (42) n'a que le nom de ville ; et il reste quelque apparence de barrières, qui autrefois faisaient son mur. Louvo (43), où le roi demeure neuf mois de l'année, pour prendre le plaisir de la chasse de l'éléphant et du tigre, était autrefois un assemblage de pagodes entouré de terrasses, mais à présent le roi l'a rendu incomparablement plus beau par les édifices qu'il y a fait faire, et quant au palais qu'il y a, il l'a extrêmement embelli par les eaux qu'il y fait venir des montagnes. Patang est un port des plus beaux du côté des Malais, où l'on peut faire grand commerce. Le roi de Siam a refusé aux compagnies anglaises et hollandaises de s'y établir : l'on y pourrait faire un grand établissement qui serait plus avantageux que Siam à cause de la situation du lieu ; les Chinois y vont et plusieurs autres nations, on peut s'y fortifier aisément sur le bord de la rivière. Cette place appartient à une reine qui est tributaire du roi de Siam, qui à parler proprement en est quasi le maître. Quant à leurs soldats ce n'était point la coutume de les payer, mais le roi d'à présent ayant oui dire que les rois d'Europe payaient leurs troupes, voulut faire la supputation à combien monterait la paye d'un fouen par jour, qui est cinq sols ; mais les contrôleurs lui firent voir qu'il fallait des sommes immenses, à cause de la multitude de ses soldats, de sorte qu'il changea cette paie en riz qu'il leur fait distribuer depuis ; il y en a suffisamment pour leurs nourritures, et cela les rend très contents ; car autrefois il fallait que chaque soldat se fournit de riz, et qu'il le portât avec ses armes, ce qui leur pesait beaucoup. A l'égard de leurs bateaux et vaisseaux, leurs balons d'état ou bateaux que nous appelons sont les plus beaux du monde ; ils sont d'un seul arbre, et d'une longueur prodigieuse, il y en a qui tiennent cinquante jusqu'à cent et cent quatre-vingts rameurs ; les deux pointes sont très relevées, et celui qui les gouverne donnant du pied sur la poupe fait branler tout le balon, et l'on dirait que c'est un cheval qui saute, tout y est doré avec des sculptures très belles, et au milieu il y a un siège fait en forme de trône en pyramide, d'une sculpture très belle et toute dorée, et il y en a plus de cent ornements différents, mais tous bien dorés et très beaux (44). Autrefois ils n'avaient que des navires faits comme ceux de la Chine, qu'on nomme somme ; il y en a encore pour aller au Japon, à la Chine, à Tonkin ; mais le roi a fait faire plusieurs vaisseaux à l'européenne, et en a acheté des Anglais quelques-uns, tous agréés et appareillées. Il y a environ cinquante galères pour garder la rivière et la côte ; ses galères ne sont pas comme ceux de France, il n'y a qu'un homme à chaque rame, et ils sont environ quarante ou cinquante au plus sur chacune ; les rameurs servent de soldats, le roi ne se sert que des Maures, des Chinois et des Malabars pour naviguer, et s'il y met quelques Siamois pour matelots, ce n'est qu'en petit nombre, et afin qu'ils apprennent la navigation. Les commandants de ses navires sont Anglais ou Français, parce que les autres nations sont très méchants navigateurs. Il envoie tous les ans cinq ou six de ces vaisseaux appelés sommes à la Chine, dont il y en a de mille jusqu'à quinze cents tonneaux chargés de quelques draps, corail, de diverses marchandises de la côte de Coromandel et de Surate, du salpêtre, de l'étain et de l'argent ; il en tire des soies crues, des étoffes de soie, des satins, du thé, du musc, de la rhubarbe, des porcelaines, des ouvrages vernis, du bois de la Chine, de l'or et des rubis. Ils se servent de plusieurs racines pour la médecine, entre autres de la couperose (45), ce qui leur apporte de grands profits. Le roi envoie au Japon deux ou trois sommes, mais plus petites que les autres, chargées des mêmes marchandises, et il n'est pas nécessaire d'y envoyer de l'argent ; les marchandises que l'on y porte sont des moindres, et au meilleur marché, les cuirs de toutes sortes d'animaux y sont bons, et c'est la meilleure marchandise que l'on y peut porter ; on en tire de l'or, de l'argent en barre, du cuivre rouge, toutes sortes d'ouvrages d'orfèvrerie, des paravents, des cabinets vernis (46), des porcelaines, du thé et autres choses ; il en envoie quelquefois un, deux et trois au Tonkin de deux à trois cents tonneaux au plus, avec des draps, de corail, de l'étain, de l'ivoire, du poivre, du salpêtre, du bois de sapin, et quelques autres marchandises des Indes et de l'argent au moins le tiers du capital, on en tire du musc, des étoffes de soie, de la soie crue, et jaune, des camelots (47), de plusieurs sortes de satins, du velours, toutes sortes de bois vernis, des porcelaines propres pour les Indes, et de l'or en barre ; à Macao, le roi envoie un navire au plus chargé de pareilles marchandises qu'à la Chine. On y peut encore envoyer quelque mercerie, des dentelles d'or, d'argent et de soie et des armes, on en tire des mêmes marchandises que de la Chine, mais pas à si bon compte. A Laos le commerce se fait par terre ou par la rivière, ayant des bateaux plats, on y envoie des draps et des toiles de Surate et de la côte, et on en tire des rubis, du musc, de la gomme, des dents d'éléphants, du camphre, des cornes de rhinocéros, des peaux de buffles et d'élans à très bon marche, et il y a grand profit à ce commerce que l'on fait sans risque. A Cambodge, on envoie des petites barques avec quelques draps de toiles de Surate et de la côte, des ustensiles de cuisine qui viennent de la Chine, on en tire des dents d'éléphants, du benjoin (48), trois sortes de gomme-gutte (49), des peaux de buffles et d'élans, des nids d'oiseaux pour la Chine dont je parlerai bientôt et des nerfs de cerfs (50). On envoie aussi à la Cochinchine, mais rarement : car ce peuple n'est pas bien traitable, parce qu'ils sont la plupart de méchante foi, ce qui empêche le commerce, on y porte de l'argent du Japon où l'on profite considérablement, du laurier rouge, de la cire jaune, du riz, du plomb, du salpêtre, quelques draps rouges et noirs, quelques toiles blanches, de la terre rouge, du vermillon et vif argent. On en tire de la soie crue, du sucre candi et de la cassonade (51), peu de poivre, des nids d'oiseaux qui sont faits comme ceux des hirondelles qu'on trouve sur des rochers au bord de la mer, ils sont de très bon commerce pour la Chine, et pour plusieurs autres endroits (52) ; car après avoir bien lavé ces nids et les avoir bien séchés, ils deviennent durs comme de la corne, et on le met dans des bouillons ; ils sont admirables pour les maladies de langueur et pour les maux d'estomac, j'en ai apporté quelques-uns en France, du bois d'aigle (53) et de calamba (54), du cuivre et autres marchandises qu'on y apporte du Japon, de l'or de plusieurs touches, et du bois de Japon. Lorsqu'on ne trouve pas de navire à fret, on en envoie un à Surate, chargé avec du cuivre, de l'étain, du salpêtre, de l'alun, des dents d'éléphants, du bois de Japon, et plusieurs autres marchandises qui viennent des autres parts des Indes, on en tire des toiles et autres marchandises d'Europe, quand il n'en vient point à Siam. On envoie à la côte de Coromandel, Malabar, et Bengale et de Tenasserim, des éléphants, de l'étain, du salpêtre, du cuivre, du plomb, et l'on en tire des toiles de toutes sortes. On envoie à Bornéo rarement ; c'est une île qui est proche de celle de Java, d'où l'on tire du poivre, du sang de dragon (55), camphre blanc, cire jaune, bois d'aigle, du bray, de l'or, des perles, et des diamants les plus beaux du monde ; on y envoie des marchandises de Surate, c'est à dire des toiles, quelques pièces de drap rouge et vert, et de l'argent d'Espagne. Le prince qui possède cette île ne souffre qu'avec peine le commerce, et il craint toujours d'être surpris ; il ne veut pas permettre à aucune nation européenne de s'établir chez lui. Il y a eu des Français qui y ont commercé, il se fie plus à eux qu'à aucune autre nation. On envoie encore à Timor île prochaine des Moluques, d'où l'on tire de la cire jaune et blanche, de l'or de trois touches, des esclaves, du gamouty (56) noir, dont on se sert pour faire des cordages, et on y envoie des toiles de Surate, du plomb, des dents d'éléphants, de la poudre, de l'eau-de-vie, quelques armes, peu de drap rouge et noir, et de l'argent. Le peuple y est paisible, et négocie fort bien. Il y a grand nombre de Portugais. A l'égard des marchandises du crû de Siam, il n'y a que de l'étain, du plomb, du bois de sapan (57), de l'ivoire, des cuirs d'élans et d'éléphants ; il y aura quantité de poivre en peu de temps, c'est-à-dire l'année prochaine, de l'arec, du fer en petits morceaux, du riz en quantité, mais l'on y trouve des marchandises d tous les lieux spécifiés ci-dessus, et à assez bon compte. On y apporte quelques draps et serges d'Angleterre, peu de corail et d'ambre, des toiles de la côte de Coromandel et de Surate, de l'argent en piastre que l'on troque ; mais comme je l'ai dit maintenant, que la plupart des marchands ont quitté depuis que le roi a voulu faire le commerce, les étrangers n'y apportent que très peu de choses, que les navires qui ont accoutumé d'y venir n'y sont pas vnus l'année dernière, et on n'y trouve rien, et si peu qu'il y en a, il est entre les mains du roi, et ses ministres les vendent au prix qu'ils veulent. Le royaume de Siam à près de trois cents lieues de long, sans y comprendre les royaumes tributaires, à savoir Cambodge, Gehor, Patavi, Queda, etc. du septentrion au midi ; il est plus étroit de l'Orient à l'Occident. Il est borné du côté du Septentrion par le royaume de Pegu et par la mer du Gange du côté du couchant, du Midi par le petit détroit de Malacca, qui fut enlevé au roi de Siam par les Portugais, ils l'ont possédé plus de soixante ans (58). Les Hollandais le leur ont pris, et le possèdent encore ; du côté d'Orient, il est borné par la mer et par les montagnes qui le séparent de Cambodge et de Laos. La situation de ce royaume est avantageuse à cause de la grande étendue de ses côtes, se trouvant comme entre deux mers qui lui ouvrent le passage à tant de vastes régions, ses côtes ont cinq cents lieues de tour ; on y aborde de toutes parts, du Japon, de la Chine, des îles philippines, du Tonkin, de la Cochinchine, de Siampa, de Cambodge, des îles de Java, de Sumatra, de Golconde, de Bengale, de toute la côte de Coromandel, de Perse, de Surate, de Lameque, de l'Arabie et d'Europe ; c'est pourquoi l'on y peut faire un grand commerce, supposé que le roi permette à tous les marchands étrangers d'y revenir comme ils le faisaient autrefois. Le royaume se divise en onze province, savoir celle de Siam, de Matavin, de Tenasserim, de Jonsalam, de Reda, de Pra, d'Ior, de Paam, de Parana, de Ligor, de Siama (59). Ces provinces là avaient autrefois la qualité de royaume ; mais elles sont aujourd'hui sous la domination du roi de Siam qui leur donne des gouverneurs. Il y en a telles qui peuvent retenir le nom de principauté ; mais les gouverneurs dépendent du roi et lui paient tribut. Siam est la principale province de ce royaume, la ville capitale est située à quatorze degrés et demi de latitude du Nord, sur le bord d'une très grande et belle rivière, et les vaisseaux tous chargés la passent jusqu'aux portes de la ville, qui est éloignée de la mer de plus de quarante lieues, et s'étend à plus de deux cents lieues dans le pays, et par ce moyen elle conduit dans une partie des provinces, dont j'ai parlé ci-dessus. Cette rivière est fort poissonneuse et les rivages sont assez bien peuplés, quoiqu'ils demeurent inondés une partie de l'année. Le terroir y est passablement fertile ; mais très mal cultivé, l'inondation provient des grandes pluies qu'il y tombe durant trois ou quatre mois de l'année ; ce qui fait beaucoup croître leur riz ; en sorte que plus l'inondation dure, plus les récoltes du riz sont en abondance, et loin de s'en plaindre, ils ne craignent que la trop grande sécheresse. Il y a beaucoup de terre en friche, et faute d'habitants elles ont été dépeuplées par les guerres précédentes, et comme ils sont ennemis du travail, ils n'aiment à faire que les choses aisées. Ces plaines abandonnées et ces épaisses forêts qu'on voit sur les montagnes servent de retraite aux éléphants, aux tigres, aux bœufs et vaches sauvages, aux cerfs, aux biches, rhinocéros, et autres animaux que l'on y trouve en quantité. A l'égard des plantes et des fruits, il y en a plusieurs dans le pays (60); mais qui ne sont pas rares et qui ne se peuvent porter que difficilement en France, à cause de la longueur de la navigation. Il n'y a point d'oiseaux particuliers que ne soient en France, à la réserve d'un oiseau fait comme un merle, qui contrefait l'homme à l'égard du rire, du chanter et du siffler ; les fruits les plus estimés y sont les durions ; ils ont une odeur très forte qui n'agrée pas à plusieurs, mais à l'égard du goût, il est très excellent. Ce fruit est très chaud et très dangereux pour la santé, quand on en mange beaucoup ; il y a un gros noyau, à l'entour duquel est une espèce de crème renfermée dans une écorce environnée de plusieurs piquants, et qui est faite en pointe de diamant ; mon goût n'a jamais pu s'y accomoder. La mangue en ce pays là est en prodigieuse quantité, et c'est le meilleur fruit des Indes, d'un goût exquis, n'incommodant aucunement, à moins que d'en manger en trop grande quantité, alors elle pourrait bien causer la fièvre ; elle a la figure d'une amande, mais aussi grosse qu'une poire de Messire-Jean, sa peau est assez mince et a la chair jaune ; le mangoustan est un fruit ressemblant à une noix verte, qui a dedans un fruit blanc d'un goût aigret et agréable, et qui approche fort de celui de la pêche et de la prune, il est très froid et restraintif. Le Jacques est un gros fruit qui est bon, mais très chaud et indigeste, et cause le flux de ventre quand on en mange avec excès. La nana est presque comme le durion, c'est-à-dire à l'égard de la peau ; il a au bout une couronne de feuilles comme celle de l'artichaud ; la chair en est très bonne et a le goût de la pêche et de l'abricot tout ensemble ; il est très chaud et furieux ; ce qui fait que l'on le mange ordinairement trempé dans du vin. La figue est un fruit très doux, suave et bienfaisant ; cependant un peu flegmatique, il y en a pendant toute l'année. L'ate est un fruit doux et très bon, et ne fait point de mal ; il y en a qui l'estiment plus que tous les fruits des Indes. Il y a des oranges en très grande quantité de plusieurs sortes très bonnes et fort douces. La pataïe est un fruit très bon mais l'arbre qui le porte ne dure que deux ans. Il y a de toute sorte d'oranges en quantité et de très bon goût. Le pamplemousse est un fruit très bon pour la santé à peu près comme l'orange, mais qui a une petit goût aigret. Il y a plusieurs autres fruits qui ne sont pas fort bons. On a commencé il y a quelques années à semer beaucoup de blé dans le pays haut proche des montagnes qui y vient bien et est très bon. On y a planté plusieurs fois des vignes qui y viennent bien, mais qui ne peuvent durer, à cause d'une espèce de fourmi blanc qui la mange jusqu'à la racine. Il y a beaucoup de cannes de sucre qui rapportent extrêmement ; il a aussi du tabac en quantité que les Siamois mangent avec l'arec et la chaux. A l'égard de l'arec, les Siamois estiment ce fruit plus que tout autre, et c'est leur manger ordinaire ; il y en a une si grande quantitié que les marchés en sont pleins, et un Siamois croirait faire une grande incivilité s'il parlait à quelqu'un sans avoir la bouche pleine d'arec, de bétel, de chaux et de tabac. Il y a grande quantité de riz dans tout le royaume et à très bon compte, et comme ce pays est toujours inondé, cela fait qu'il est plus abondant ; car le riz se nourrit dans l'eau et à mesure que l'eau croît, le riz croît pareillement, et si l'eau croît d'un pied en vingt-quatre heures, ce qui arrive quelquefois, le riz croît aussi à proportion et a toujours sa tige au-dessus de l'eau, il ne reste que cinq ou six mois au plus en terre, il vient comme l'avoine. Il n'y a point de ville dans l'Orient où l'on voit plus de nations différentes que dans la ville de Siam, et où l'on parle de tant de langues différentes (61) ; elle a deux lieues de tour et une demi-lieue de large, elle est très peuplée, quoi qu'elle soit presque toujours inondée, en sorte qu'elle ressemble plutôt à une île, il n'y a que des Maures, des Chinois, des Français et des Anglais qui demeurent dans la ville, toutes les autres nations étant logées aux environs par camps ; c'est-à-dire chaque nation ensemble, si elles étaient assemblées elles occuperaient autant d'espace que la ville qui était autrefois très marchandes, mais les raisons que j'ai dites ci-devant empêchent la plupart des nations étrangères d'y venir et d'y rien porter. Le peuple est obligé de servir le roi quatre mois de l'année régulièrement, et durant toute l'année, s'il en a besoin ; il ne leur donne pas un sol de paie, étant obligé de se nourrir eux-même et de s'entretenir ; c'est ce qui a fait que les femmes travaillent afin de nourrir leurs maris. A l'égard des officiers depuis les plus grands seigneurs de la Cour jusqu'au plus petit du royaume, le roi ne leur donne que de très petits appointements, ils sont aussi esclaves que les autres, et c'est ce qui lui épargne beaucoup d'argent. Les provinces éloignées dont les habitants ne le servent point actuellement lui payent un certain tribut par tête. J'arrivai dans le temps que le pays était tout à fait inondé, la ville en paraît plus agréable, les rues en sont extrêmement longues, larges et fort droites, il y a aux deux côtés des maisons bâties sur des pilotis et des arbres plantés tout à l'entour, ce qui fait une verdeur admirable, et on n'y peut aller qu'en balon ; en la regardant l'on croirait voir d'un coup d'œil une ville, une mer et une vaste forêt, où l'on trouve quantité de pagodes qui sont leurs églises, et la plupart sont fort dorées, à l'entour de ces pagodes, il y a comme des cimetières plantés d'arbres la plupart fruitiers, les maisons des talapoins sont les plus grandes et les plus belles et sont en très grand nombre. Ce pays-là est plus sain que les autres des Indes, les Siamois sont communément assez bien faits, quoi qu'ils aient tous le visage basané, leur taille est assez grande, leurs cheveux sont noirs, ils les portent assez courts à cause de la chaleur, ils se baignent souvent, ce qui contribue à la conservation de leur santé, les Européens qui y demeurent en font de même pour éviter les maladies ; ils tiennent leurs marchés sur des places inondées dans leurs balons pendant six ou sept mois de l'année que l'inondation dure. Le roi se lève du matin et tient un grand conseil vers les dix heures, où l'on parle de toutes sortes d'affaires, qui dure jusqu'à midi, après qu'il est fini ses médecins s'assemblent pour savoir l'état de sa santé, et ensuite il va dîner ; il ne fait qu'un repas par jour, l'après-dînée il se retire dans son appartement où il dort deux ou trois heures, et l'on ne sait pas à quoi il emploie le reste du jour, n'étant permis pas même à ses officiers d'entrer dans sa chambre. Sur les dix heures du soir, il tient un autre conseil secret, où il y a sept ou huit mandarins de ceux qu'il favorise le plus, ce conseil dure jusqu'à minuit. Ensuite on lui lit des histoires ou des vers qui sont faits à la leurs manières, pour le divertir (62) et d'ordinaire après ce conseil, Monsieur Constance demeure seul avec lui, auquel il parle à cœur ouvert, comme le roi lui trouve un esprit tout à fait vaste, sa conversation lui plaît, et il lui communique toutes ses plus secrètes pensées ; il ne se retire d'ordinaire qu'à trois heures après minuit pour s'aller coucher, voilà la manière dont le roi vit toujours, et de cette sorte toutes les affaires de son royaume passent devant lui ; dans de certains temps il prend plaisir à la chasse, comme j'ai dit ; il aime fort les bijoux même ceux d'émail et de verre, il est toujours fort proprement vêtu, il n'a d'enfants qu'une fille, que l'on appelle la Princesse Reine, agrée d'environ vingt-sept ou vingt-huit ans, le roi l'aime beaucoup, on m'a dit qu'elle était bien faite ; mais jamais les hommes ne la voient, elle mange dans le même lieu et à même temps que le roi, mais à une table séparée, et ce sont des femmes qui les servent qui sont toujours prosternées (63). Cette princesse a sa cour composée des femmes des mandarins qui la voient tous les jours, et elle tient conseil avec ses femmes de toutes ses affaires, elle rend justice à ceux qui lui appartiennent, et le roi lui ayant donné des provinces dont elle tire le revenu et en entretient sa maison, elle a ses châtiments et exerce la justice. Il y est arrivé quelquefois que lorsque quelques femmes de sa maison ont été convaincues de médisances d'extrême considération, ou d'avoir révélé des secrets de très grande importance, elle leur a fait coudre la bouche. Avant la mort de la reine sa mère, elle avait à ce que l'on dit du penchant à faire punir avec plus de sévérité ; mais du depuis qu'elle l'a perdue elle en use avec beaucoup plus de douceur ; elle va quelquefois à la chasse avec le roi, mais c'est dans une fort belle chaise placée sur un éléphant et où quoi qu'on ne la voie point elle voit néanmoins tout ce qui s'y passe. Il y a des cavaliers qui marchent devant elle pour faire retirer le monde, et si par hasard il se trouvait quelque homme sur son chemin qui ne pût pas se retirer, il se prosterne en terre et lui tourne le dos. Elle est tout le jour enfermée avec les femmes ne se divertissant à faire aucun ouvrage, son habillement est assez simple et fort léger, elle est nue jambe, elle a à ses pieds des petites mules sans talons d'une autre façon que celles de France ; ce qui lui sert de jupe est une pièce d'étoffe de soie ou de coton qu'on appelle pagne, qui l'enveloppe depuis la ceinture en bas et s'attache par les deux bouts, qui n'est point plissée, de la ceinture en haut elle n'a rien qu'une chemise de mousseline qui lui tombe dessus cette manière de jupe, et qui est faite de même que celle des hommes, elle a une écharpe sur la gorge qui lui couvre le col et qui passe par-dessous les bras, elle est toujours nu-tête, et n'a pas les cheveux plus longs que de quatre ou cinq doigts, ils lui font comme une tête naissante ; elle aime fort les odeurs, elle se met de l'huile à la tête ; car il faut en ces lieux là que les cheveux soient luisants, pour être beaux, elle se baigne tous les jours même plus d'une fois qui est la coutume de toutes les Indes, tant à l'égard des hommes que des femmes ; j'ai appris tout ceci de Madame Constance qui va souvent lui faire sa cour. Toutes les femmes qui sont dans sa chambre sont toujours prosternées et par rang, c'est-à-dire les plus vieilles sont les plus proches d'elle, et elles ont la liberté de regarder la princesse, ce que les hommes n'ont point avec le roi de quelque qualité qu'ils soient, car tant qu'ils sont devant lui, ils sont prosternés et même en lui parlant. Le roi a deux frères, les frères du roi héritent de la couronne de Siam préférablement à ses enfants (64). Quand le roi sort pour aller à la chasse ou à la promenade, on fait avertir tous les Européens de ne se point trouver sur son chemin, à moins qu'ils ne veuillent se prosterner un moment : avant qu'il sorte de son palais on entend des trompettes et des tambours qui avertissent et qui marchent devant le roi, à ce bruit les solda-ts qui sont en haie se prosternent le front contre terre et tiennent leurs mousquets sous eux ; ils sont en cette posture autant de temps que le roi les peut voir de dessus son éléphant, où il est assis dans une chaise d'or couverte, la garde à cheval qui l'accompagne et qui est composée de Maures est environ quarante maîtres marchant sur les ailes ; toute la maison du roi est à pied devant, derrière, et à côté, tenant les mains jointes, et elle le suit de cette manière. Il y a quelques mandarins des principaux qui le suivent sur des éléphants, dix ou douze officiers qui portent de grands parasols tout à l'entour du roi, et il n'y a que ceux-là qui ne se prosternent point ; car dès le moment que le roi s'arrête tous les autres se prosternent, et même ceux qui sont sur les éléphants. Quant à la manière que le roi de Siam observe à la réception des ambassadeurs, comme ceux de la Cochinchine, de Tonkin, de Golconde, des Malais, de Java et des autres rois, il les reçoit dans une salle couverte de tapis, les grands et principaux du royaume sont dans une autre salle un peu plus basse, et les autres officiers de moindre qualité dans une autre salle encore plus basse, tous prosternés sur des tapis en attendant que le roi paraisse par une fenêtre qui est vis-à-vis ; la salle où doivent être les ambassadeurs est élevée d'environ dix ou douze pieds et distante de cette salle de trente pieds ; l'on sait que le roi va paraître par le bruit des trompettes, des tambours et des autres instruments ; les ambassadeurs sont derrière une muraille qui renferme cette salle qui attendent la sortie du toi, et ordre des ministres que le roi envoie appeler par un des officiers de sa chambre, suivant la qualité des ambassadeurs, et ses officiers servent en telles occasions ; après que les ministres ont la permission du roi on ouvre la porte de la salle et aussitôt les ambassadeurs paraissent avec leur interprète, et l'officier de la chambre du roi qui sert de maître de cérémonies et marchent devant eux prosternés sur des tapis qui sont sur la terre, faisant trois révérences sur tête en bas à leur manière, après quoi le maître des cérémonies marche à genoux les mains jointes, l'ambassadeur avec ses interprètes le suit en la même posture avec beaucoup de modestie jusqu'au milieu de la distance d'où il doit aller, et fait trois révérences en la même forme ; il continue à marcher jusqu'au coin le plus proche des salles où les grands sont, et il recommence à faire des révérences où il s'arrête ; il y a une table entre le roi et l'ambassadeur, distante de huit pieds, où sont les présents que l'ambassadeur apporte au roi, et entre cette table et les ambassadeurs il y a un mandarin qui reçoit les paroles de sa Majesté, et dans cette salle sont les ministres du roi distants de l'ambassadeur d'environ trois pas, et le capitaine qui gouverne la nation d'où est l'ambassadeur est entre lui et les ministres, le roi commence à parler le premier et non l'ambassadeur, ordonnant à ses ministres de s'informer de l'ambassadeur quand il est parti de la présence du roi son maître, si le roi et toute la famille royale était en santé, auquel l'ambassadeur répond ce qui en est par son interprète ; l'interprète le dit au capitaine de la nation d'où est l'ambassadeur, le capitaine au barcalon et le barcalon au roi. Après cela le roi fait quelque demande sur deux ou trois points concernant l'ambassadeur ; ensuite le roi ordonne à l'officier qui est proche la table de donner du bétel à l'ambassadeur, ce qui sert de signal pour que l'on lui présente une veste, et incontinent le roi se retire au bruit des tambours, des trompettes et des autres instruments. La première audience de l'ambassadeur se passe entre lui et le ministre, qui examine la lettre et les présents du prince qui l'a envoyé ; l'ambassadeur ne présente point la lettre au roi, mais au ministre, après quelques jours du conseil sur ce sujet (65). Quand ce sont des ambassadeurs des rois indépendants de quelque couronne, que ce soit de ses pays, comme Perse, grand Moghol, l'empereur de la Chine, de Japon, on les reçoit en la manière suivante.
Les grands du premier et du second ordre vont aux pieds de la fenêtre où est le roi se prosterner suivant leurs qualités sur des tapis, et ceux du troisième, quatrième et cinquième, sont dans une salle plus basse et attendent la sortie du roi qui paraît par une fenêtre qui est enfoncée dans la muraille, et élevée de dix pieds ; les ambassadeurs sont dans un lieu hors du palais, en attendant le maître des cérémonies qui les vient recevoir, et l'on fait les mêmes cérémonies dont j'ai parlé ci-dessus : l'ambassadeur entrant dans le palais lève les mains sur sa tête et marche entre deux salles qu'il y a et monte des degrés qui sont vis-à-vis la fenêtre où est le roi, et quand il est au haut il pose un genou en terre, et aussitôt on ouvre une porte pour qu'il puisse paraître devant le roi ; ensuite on pratique les mêmes cérémonies qui viennent d'être marquées ci-devant. Il y a un bandège (66) ou plat d'or sur la table où est la lettre traduite et ouverte, ayant été reçue par les ministres quelques jours auparavant dans une salle destinée à cet usage ; quand l'ambassadeur est dans sa place le lieutenant du ministre prend la lettre et la lit tout haut ; après demande à l'ambassadeur par son ministre, son ministre par le capitaine de la nation, et le capitaine par l'interprète, et l'interprète enfin parle à l'ambassadeur. Ces demandes sont si le roi son maître et la famille royale sont en santé, et s'il l'a chargé de quelque autre chose qui ne fût pas dans la lettre, à quoi l'ambassadeur répond ce qui en est ; le roi lui fait encore trois ou quatre demandes, et donne ordre qu'on lui donne une veste et du bétel : après quoi le roi se retire au bruit des tambours et des trompettes, et l'ambassadeur reste un peu de temps, et ceux qui l'ont reçu le reconduisent jusqu'à son logis, sans autre accompagnement ; et comme j'appris cette manière de recevoir les ambassadeurs qui ne me parut pas répondre à la grandeur du monarque de la part de qui je venais, j'envoyai au roi de Siam deux mandarins qui étaient avec moi de sa part, pour savoir ce que je souhaiterais, pour le prier de me faire la même réception que l'on a accoutumé de faire en France, ce qu'il m'accorda de la manière que je l'ai raconté ci-devant.
NOTES : 1
- le mot barcalon est une déformation portugaise
du mot phra klang. (du pâli phra, terme utilisé sous
des formes diverses dans tous les royaumes d'Asie du sud-est. C'est
une formule de respect envers des personnages revêtus d'une
grande dignité ou de sainteté. C'est également
un terme qui sert à désigner le bouddha. klang signifie
trésor, au sens réserve de l'état.) Le phra klang
était un personnage considérable qui réunissait
des fonctions très diverses, commerce intérieur et extérieur,
finances, police, etc. retour
2 - La taille était l'imposition qu'on levait sur les personnes qui n'étaient pas nobles ni ecclésiastiques, ou qui ne jouissaient pas de quelques exemptions. Le tribut désignait ce qu'un état payait ou fournissait à un autre état pour marque de dépendance. Ici, tribut doit être pris dans le sens plus général d'impot. retour 3 - La brasse était la mesure que l'on prenait d'une extrémité à l'autre des deux bras étendus. Elle valait environ 5 pieds, soit 1,62 m. retour 4- Ok ya, un titre siamois, dont la signification reste obscure. L'abbé de Choisy les définit comme « les ducs et pairs du royaume de Siam ». Gervaise indique que les ok ya étaient à la tête des principaux postes du gouvernement. retour 5 - Les Français appelaient ces bourreaux les « bras peints ». « Bras peints sont leurs bourreaux, qui ont effectivement les bras peints de diverses couleurs et de diverses figures » (Journal du Voyage des Indes Orientales- Robert Challe). Ces bras peints s'illustreront par leur cruauté lors de la révolution de 1688. La Loubère évoque également ces soldats : « Entre les deux premières enceintes [du palais], et sous un hangar, est un petit nombre de soldats désarmés et accroupis. De sont de ces ken laï, ou « bras peints », dont j'ai parlé autre part. L'officier qui les commande immédiatement, et qui est « bras peints » lui-même, s'appelle oncarac ; et lui et eux sont les exécuteurs de la justice du prince, comme les officietrs et les soldats des cohortes prétoriennes étaient les exécuteurs de la justice des empereurs romains. Mais en même temps, ils ne laissent pas de veiller à la sûreté de la personne du prince, car il y a dans le palais de quoi les armer aux besoin. Ils rament le balon du corps, et le roi de Siam n'a point d'autre garde à pied. Leur emploi est héréditaire comme tous les autres du royaume, et l'ancienne loi porte qu'ils ne doivent être que six cents, mais cela se doit sans doute entendre qu'il n'y en doit avoir que six cents pour le palais, car il en caut bien davantage dans toute l'étendue de l'État parce que le roi en donne, comme j'ai dit ailleurs, à un fort grand nombre d'officiers. » retour 6 - Robert Challe parle de rotins, « cannes fort menues dont les Siamois se servent au lieu de verges ». Ces rottes étaient entourées de fine cordelette et arrachaient fort proprement la peau du dos. retour 7 - l'abbé de Choisy évoque également, d'une façon fort détachée, ce supplice en usage au Siam. retour 8 - Phaulkon aura à endurer ce supplice avant sa mort, et, selon les témoins, il portera la tête de Môm Pi accrochée au cou. retour 9 - La loi du Talion par laquelle une offense doit être punie par une offense équivalente. Elle est illustrée par la célèbre formule : « Oeil pour oeil, dent pour dent ». retour 10 - Pierre Lambert de la Motte, évêque de Bérythe, était arrivé au Siam en 1662. Voir la relation de Jacques de Bourges. retour 11 - Ces titres sont composées à partir du préfixe « ok », (ok ya, ok pra, etc.) La Loubère indique que ce préfixe n'est pas d'origine siamoise, et semble vouloir dire « chef ». retour 12 - Constantin Phaulkon, que les Français appelaient Monsieur Constance. Voir section : les personnages. retour 13 - Dans son Journal du 6 novembre, l'abbé de Choisy note la même chose : « Enfin, après avoir fait commerce à la Chine et au Japon, après avoir fait naufrage deux ou trois fois, il [Phaulkon] s’attacha au barcalon de Siam qui, lui trouvant de l’esprit et de la capacité pour les affaires, l’employa et le fit connaître au roi ; et depuis la mort du barcalon, sans avoir aucunes charges, il les fait toutes. Le roi plusieurs fois l’a voulu faire grand Chacri, qui est la première charge de l’état. Il a toujours refusé, en faisant connaître à sa Majesté que ces grands honneurs l’obligeraient à tant d’égards qu’il en deviendrait inutile à son service et ne pourrait plus aller partout comme il fait sans conséquence. Les plus grands mandarins sont devant lui en respect. » Habile politique, Phaulkon savait qu'un titre officiel le mettrait infailliblement en butte à l'hostilité et la jalousie des mandarins, qui, quoi que prétende l'abbé de Choisy, n'avaient pour lui qu'un respect de façade... retour 14 - Il s'agit du phra klang Kosathibodi, frère de lait du roi Naraï et frère de Kosapan, futur ambassadeur siamois en France. Kosathibodi mourut en 1683, non sans être tombé en disgrâce et avoir reçu des coups de rotin, sur l'ordre de Naraï qui lui reprochait d'avoir accepté des pots de vin pour combattre un projet de fortifications élaboré par Phaulkon. Sur la disgrâce de l'ancien barcalon, La Loubère indique qu'elle aurait été due à une liaison sentimentale entre Kosathibodi et l'épouse du roi : « L'opinion commune est, à Siam, que ce fut une faute de cette nature qui causa la dernière disgrâce du feu barcalon, frère aîné du premier ambassadeur du roi de Siam auprès du roi. Le roi son maître le fit bâtonner très rudement, et cessa de le voir, sans pourtant lui ôter ses charges. Au contraire, il continua de se servir de lui pendant les six mois qu'il survécut aux coups qu'il avait reçus, et il prépara de sa propre main tous les remèdes que le barcalon prit dans sa dernière maladie, parce que personne n'osait lui en donner, de peur d'être accusé de la mort d'un homme qui paraissait si cher à son maître. » retour 15 - D'après Claude de Bèze, Okya Wan, Le barcalon qui succéda à Kosathibodi était d'origine malaise. Dans son ouvrage « Louis XIV et le Siam » (Éditions Fayard - 1991), Dirk van der Cruysse note : « Claude de Bèze raconte encore qu'Okya Wang, mécontent de n'être qu'un homme de paille, entreprit de perdre M. Constance dans l'esprit du roi. Avec l'aide d'un adjoint encore moins perspicace que lui, il accusait le Grec de concussion et d'autres crimes, mais Phra Naraï perça aisément la manoeuvre. Okya Wan fut dépossédé de sa charge, son lieutenant eut la tête tranchée, Phaulkon déclina une fois de plus l'honneur d'être Phra Klang, et un khunnang siamois qui mangeait dans la main du Grec fut élevé au poste prestigieux. » Dans son « History of Siam », W.A.R. Wood indique pour sa part que le Phra Klang qui succéda à Kosathibodi en 1683 se nommait Phra Sri Thammarat. retour 16 - Samuel Barron était un commis de l'East India Company qui accusait Phaulkon de favoriser le commerce des « interlopes » (voir dans la section Repères historiques, la page consacrée aux compagnies des Indes Orientales) au détriment de la Compagnie. Une lettre qu'il écrivit le 15 novembre 1684 illustre cette accusation : « Le Grec Phaulkon n'a d'autre but que d'exclure et chasser l'Honorable compagnie du commerce au profit des interlopes et de quelques marchands privés. (...) Ce porc a l'ambition de se faire appeler Excellence. (...) Ce monstre de la nature a eu l'impudence de diffamer notre roi en le qualifiant de roi des démons. Il a dénigré notre nation et a nui à l'Honorable Compagnie en faisant jeter ses serviteurs aux fers, les spoliant, les dépossédant et les injuriant, ouvrant leur courrier et recourant à toutes sortes d'autres procédés aussi énormes qu'inédits, d'une audace telle que même les princes indiens n'oseraient l'employer. » Samuel Barron rédigera même une pétition pour perdre Phaulkon auprès du roi Naraï : « Sur les cent ou cent cinquante Anglais présents cette année, je ne réussis même pas à en persuader trois ou quatre de se joindre à moi pour soumettre un pétition (dont j'attendais qu'elle renouvelle une plainte déjà déposée auprès du roi) contre le Grec. Tous rampent devant lui, soit dans l'attente d'une rétribution ou d'un emploi, soit par la crainte, car il est en train de mettre à exécution la menace qu'il a brandie à M. Strangh de faire ramper les Anglais comme des chiens devant lui. Et assurément, depuis que ce coquin mène le jeu, le pays n'appartient qu'à ceux qui savent flatter et se complaisent dans les vices les plus abjects. » (Au Service du Roi de Siam (Siamese White) par Maurice Collis, traduit de l’anglais et présenté par Isabelle Landry – Editions Jean-Claude Lattès – 1991). Maurice Collis rappelle également que l'année suivante, Samuel Barron se mettra au service de Phaulkon. Les rapports de Phaulkon avec l'EIC étaient des plus tendus. Il fut suspecté d'avoir fait mettre le feu au comptoir d'Ayutthaya le 6 décembre 1682 pour effacer les preuves des nombreuses dettes qu'il avait contractés auprès de la compagnie. Il y eut de nombreux échange d'insultes entre lui-même et les dirigeants du comptoir, Samuel Potts, Thomas Ivatt, ainsi qu'avec William Strangh, envoyé par Londres avec Thomas Yale pour enquêter sur les affaires de l'EIC au Siam. Cet animosité permanente ne pouvait qu'inciter Phaulkon à se rapprocher des Français. retour 17 - Selon Dirk van der Cruysse, ce nouveau Phra Khlang était Oya Phra Sedet, homme qui acceptait sans trop de rancoeur de n'être qu'un homme de paille et de s'effacer devant Phaulkon. retour 18 - La Loubère nous en dit davantage sur les supplices pratiqués à la cour de Siam : « Quelquefois, il expose un coupable à un taureau qu'on irrite, et on arme le coupable d'un bâton creux, et par conséquent propre à lui faire peur, mais non à blesser, avec quoi il se défend quelque temps. D'autre fois, il le donnera aux éléphants, tantôt pour être foulé aux pieds et tué, tantôt pour être ballotté sans être tué, car on assure que les éléphants sont dociles jusqu'à ce point, et que s'il ne faut que ballotter un homme, ils se le jettent l'un à lautre, et le reçoivent sur la trompe et sur les dents sans le laisser tomber à terre. Je ne l'ai pas vu, mais je n'en ai pu douter de la manière dont on me l'a assuré. Mais les châtiments ordinaires sont ceux qui ont quelque rapport à la nature des crimes. Par exemple, la concussion exercée sur le peuple, et le vol fait de l'argent du prince, seront punis par faire avaler de l'or ou de l'argent fondus. La menterie, ou un secret révélé, seront punis par coudre la bouche. On la fendra pour punir le silence ou il ne le fallait pas garder. Quelque faute dans l'exécution des ordres sera châtiée par piquer la tête, comme pour punir la mémoire. Piquer la tête, c'est la taillader avec le tranchant d'un sabre ; mais afin de le manier sûrement, et de ne pas faire de trop grandes blessures, on le tient d'une seule main par le dos, et non par la poignée. La peine du glaive ne s'exécute pas seulement par couper le col, mais par couper un homme par le milieu du corps, et le bâton y est quelquefois aussi une peine de mort. Mais, lors même que le châtiment du bâton ne doit pas aller jusqu'à la mort, il ne laisse pas d'être très rigoureux et de faire perdre souvent toute connaissance. » Toutefois La Loubère précise encore : « Mais dès qu'il doit y avoir peine de mort, la décision en est réservée au roi seul. Nul autre juge que lui ne peut ordonner une peine capitale si ce prince ne lui en donne expressément le pouvoir ; et il n'y a presque point d'exemple qu'il le donne, hormis à des juges extraordinaires que ce prince envoie quelquefois dans les provinces, ou pour un cas particulier, ou pour faire justice sur les lieux de tous les crimes dignes de mort. » retour 19 - Toutes les relations soulignent effectivement que les armées siamoises sont davantages préoccupées de faire des esclaves de leurs ennemis que de les tuer. La Loubère note : « L'opinion de la métempsycose leur inspirant l'horreur du sang, leur ôte encore l'esprit de guerre. Ils ne songent qu'à faire des esclaves. Si les Péguans, par exemple, entrent d'un côté sur les terres de Siam, les Siamois entreront par un autre endroit sur les terres de Pégu ; et les deux partis emmèneront des villages entiers en captivité. Que si les armées se rencontrent, ils ne tireront point directement les uns contre les autres, mais plus haut ; et néanmoins, comme ils tâchent de faire retomber ces coups perdus sur les ennemis, afin qu'ils en puissent être atteints, s'ils ne se retirent, un des deux partis ne tarde pas beaucoup à prendre la fuite, pour peu qu'il sente pleuvoir les traits ou les balles. Que s'il est question d'arrêter des troupes qui viennent sur eux, ils tireront plus pas qu'il ne faut, afin que si les ennemis approchent, ce soit leur faute de s'être mis à portée d'être blessés ou tués. « Ne les tuez point ! » est l'ordre que le roi de Siam donne à ses troupes quand il les envoie en campagne, ce qui ne veut pas dire qu'on ne tue pas absolument, mais qu'on ne tire pas droit sur les ennemis. » retour 20 - Le mot musc désigne à la fois le chevrotain qui produit cette substance (moschus moschiferus, qu'on appelle aussi porte-musc) et la substance elle-même, utilisée autrefois en parfumerie. Tavernier évoque le musc dans ses « Voyages » : « La meilleure sorte et la plus grande quantité de musc vient du royaume de Boutan, d'où on le porte à Parna, principale ville de Bengala, pour négocier avec les gens de ce pays-là. Tout le musc qui se négocie dans la Perse vient de là, et les marchands qui négocient de musc aiment mieux que vous leur portiez de l'ambre jaune et du corail que de l'or ou de l'argent, parce qu'ils font grand cas de ces deux choses. J'ai eu la curiosité d'apporter la peau de cet animal à Paris, dont en voici la figure.
« Après qu'on a tué cet animal, on lui coupe la vessie, qui paraît sous le ventre de la grosseur d'un œuf, et qui est plus proche des parties génitales que du nombril. Puis on tire de la vessie le musc qui s'y trouve, et qui est alors comme du sang caillé. Quand les paysans le veulent falsifier, ils mettent du foie et du sang de l'animal hachés ensemble en la place du musc qu'ils ont tiré. Ce mélange produit dans les vessies en deux ou trois années de temps de certain petits animaux qui mangent le bon musc, de sorte que quand on vient à les ouvrir, on y trouve beaucoup de déchet. D'autres paysans, quand ils ont coupé la vessie et tiré du musc ce qu'ils en peuvent tirer sans qu'il y paraisse trop, remettent à la place de petits morceaux de plomb pour la rendre plus pesante. Les marchands qui l'achètent et le transportent dans les pays étrangers aiment bien mieux cette tromperire que l'autre, parce qu'il ne s'y engendre point de ces petits animaux. Mais la tromperie est encore plus malsaisée à découvrir, quand de la peau du ventre de l'animal, il font de petits bourses qu'ils cousent fort proprement avec des filets de la même peau et qui ressemblent aux véritables vessies, et ils remplissent ces bourses de ce qu'ils ont ôté des bonnes vessies avec le mélange frauduleux qu'ils y veulent ajouter, à quoi il est difficile que les marchands puissent rien connaître. Il est vrai que s'il liaient la vessie dès qu'ils l'ont coupée, sans lui donner de l'air et laisser le temps à l'odeur de perdre un peu de sa force en s'évaporant tandis qu'ils en tirent ce qu'ils en veulent ôter, il arriverait qu'en portant cette vessie au nez de quelqu'un, le sang lui sortirait aussitôt par la force de l'odeur, qui doit nécessairement être tempérée, pour se rendre agréable sans nuire au cerveau. L'odeur de cet animal que j'ai apporté à Paris en était si forte qu'il était impossible de le tenir dans mes chambres, il entêtait tout le monde du logis, et il fallut le mettre au grenier, où enfin mes gens lui coupèrent la vessie, ce qui n'a pas empêché que la peau n'ait toujours retenu quelque chose de l'odeur. On ne commence à trouver cet animal qu'environ le 56ème degré, mais au 60ème il y en a grande quantité, le pays étant rempli de forêts. Il est vrai qu'aux mois de février et de mars, après que ces animaux ont souffert la faim dans le pays où ils sont, à cause des neiges qui tombent en quantité jusqu'à dix ou douze pieds de haut, ils viennent du côté du midi jusqu'au 44ème et au 45ème degré, pour manger du blé ou du riz nouveau ; et c'est en ce temps-là que les paysans les attendent au passage avec des pièges qu'ils leur tendent, les tuant à coups de flêches et de bâtons. Quelques-uns d'eux m'ont assuré qu'ils sont si maigres et si languissants à cause de la faim qu'ils ont soufferte, que beaucoup se laissent prendre à la course. Il faut qu'il y ait une prodigieuse quantité de ces animaux, chacun d'eux n'ayant qu'une vessie, et la plus grosse qui n'est ordinairement que comme un œuf de poule, ne pouvant fournir une demi-once de musc. Il faut bien quelquefois trois ou quatre de ces vessies pour en faire une once. » retour 21 - Cette ville en ruines célèbre pour ses trésors légendaires se trouve en Inde, près de Hyderabad. C'est là que Tavernier acheta le fameux diamant bleu. (voir la Relation de Tavernier). L'abbé de Choisy évoque cette guerre entre Golconde et le Siam dans son Journal du 14 novembre 1985 : « un vaisseau du roi de Siam a pris un vaisseau de Golconde dont la charge est estimée plus de cent mille écus et qu’il l’a emmené à Ténasserim. Le roi de Siam, depuis qu’il a déclaré la guerre au roi de Golconde, a fait armer six vaisseaux dont trois sont commandés par un Français et trois par un Anglais. Ils courent les côtes de Golconde et prennent tout ce qu’ils trouvent. Le sujet de la guerre est venu de ce qu’à Golconde on a maltraité des Siamois et qu’on n’en a pas voulu faire raison au roi de Siam, qui l’a demandée trois ou quatre ans durant. A la fin, il s’est mis en colère. » retour 22 - Le catti (ou catty) était une mesure de poids d'origine chinoise et utilisée dans toute l'Asie de sud-est. Elle était égale à environ 625 grammes. Le chavalier de Chaumont ne l'emploie pas ici comme un poids, mais comme une somme. A propos des noms des monnaies, La Loubère note : Il est vrai que quelques-uns de ces noms ne signifie pas des monnaies, mais des valeurs ou des sommes, comme en France le mot de « livre » ne signifie pas une monnaie, mais la valeur d'une livre pesant de cuivre, qui est une somme de vingt sols. Sur les monnaies siamoises, voir sur ce site la page les anciennes monnaies de siam. retour 23 - On appelait cette population les « métis ». C'était également les origines de Maria Guyomar de Pinha, Madame Constance. retour 24 - La faiturie, ou factorerie, ou factorie, était le bureau où les facteurs, les commissionnaires, faisaient commerce pour le compte de la Compagnie. L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert précise également : On appelle ainsi dans les Indes orientales et autres pays de l'Asie où trafiquent les Européens, les endroits où ils entretiennent des facteurs ou commis, soit pour l'achat des marchandises d'Asie, soit pour la vente ou l'échange de celles qu'on y porte d'Europe. La factorie tient le milieu entre la loge et le comptoir ; elle est moins importante que celui-ci et plus considérable que l'autre.. retour 25 - Macassar, ou Makassar, ou encore Makasar, était l’ancien nom d’Ujungpandang, ville d’Indonésie sur la côte sud-ouest de l’île de Célèbe. Les Macassars désignent les populations du sud de Célèbe. Pendant son séjour au Siam, le chevalier de Forbin eut l’occasion de mesurer l’invraisemblable férocité des combattants macassars, ainsi que leur complet mépris de la mort. (Voir les Mémoires du comte de Forbin). retour 26 - Sur la polygamie au Siam, voir la Relation de Jean-Baptiste Tavernier, note N° 12. retour 27 - On consultera à ce sujet la relation du Sieur Leblanc, et notamment la note 17. Les auteurs de relations attribuent aux enseignements de la reine Tirada (sans doute une reine de Pegu) cette attitude impudique des femmes, dans le but de combattre l'homosexualité trop répandue chez les hommes. Dans les « Helvétiennes » ou « Lettres provinciales philosophiques », l'abbé Barruel note en 1787 : « les jeunes siamoises, portées dans les rues sur des palanquins, s' y présentent dans des attitudes très lascives. (...) Car la reine Tyrada l' ordonna ainsi pour le bonheur des deux sexes ; elle créa alors les vertus siamoises. » Toutefois, il ne devait pas en falloir beaucoup pour scandaliser le très bigot et très prude chevalier de Chaumont... retour 28 - L'abolition de l'esclavage en Thaïlande ne fut pas une mince affaire, puisqu'il fallut une trentaine d'années pour l'imposer complètement et vaincre l'opposition des propriétaires terriens. Commencée en 1873 sous le règne du roi Chulalongkorn (Rama V), on peut dire qu'elle fut définitivement menée à bien en 1905 avec la fin du régime des corvées. Selon La Loubère, la condition des esclaves au XVIIe siècle n'était pas si terrible : « A Siam, les personnes sont ou libres, ou esclaves. Le maître y a tout pouvoir sur l'esclave, hormis celui de le tuer, et quoiqu'on dise que les esclaves y sont fort battus (ce qui est bien vraisemblable dans un pays où l'on bat si fort les personnes libres), néanmoins l'esclavage y est si doux ou, si l'on veut, la liberté y est si vile, qu'il a passé en proverbe que les Siamois la vendent pour manger d'une sorte de fruit qu'ils appellent durion. J'ai déjà dit qu'ils aiment mieux la jouer que de ne point jouer du tout ; il est certain aussi qu'ils craignent plus la mendicité que l'esclavage ; et cela me fait croire que la mendicité y est aussi pénible que honteuse, et que les Siamois, qui ont beaucoup de charité pour les bêtes, jusqu'à les secourir s'ils en trouvent de malades dans les champs, en ont fort peu pour les hommes. Ils emploient leurs esclaves à cultiver leurs terres et leurs jardins, et à quelques services domestiques, ou bien ils leur permettent de travailler pour gagner leur vie, sous un tribut qu'ils en retirent, depuis quatre jusqu'à huit ticals par an, c'est-à-dire depuis sept livres dix sols, jusqu'à quinze livres. On peut naître esclave ou le devenir. On le devient, ou pour dette, comme j'ai dit, ou pour avoir été pris en guerre, ou pour avoir été confisqué en justice. Quand on n'est esclave que pour dette, on redevient libre en payant, mais les enfants nés pendant cet esclavage, quoique passager, demeurent esclaves. » retour 29 - Cette habileté des Siamois à contrefaire les ouvrages occidentaux a très souvent été relevée dans les relations. Aujourd'hui encore, la Thaïlande n'est-elle pas le paradis de la contrefaçon ? retour 30 - Dans sa « Description du Royaume de Siam », Mgr Pallegoix note l'extrême rigueur des règles imposées aux talapoins : « La règle des talapoins est contenue dans les livres intitulés Phra- Vinai, qui, pour la plupart, sont de longs commentaires de cette règle ; mais les deux cent vingt-sept articles que doivent observer les talapoins sont exposés dans un seul volume, appelé Patimôk. Cette règle est si sévère et si minutieuse, qu'il est impossible aux phra de l'observer tout entière et avec fidélité. Elle donne une grande idée du détachement, de la mortification, de la patience et des autres vertus morales de Bouddha qui en est l'auteur. » retour 31 - Le chevalier de Chaumont lui-même s'était confronté à cette croyance dès son arrivée au Siam. Dans son Journal du 29 septembre 1685, l'abbé de Choisy relate le compliment fait à l'ambassadeur par des mandarins siamois : « Voici deux mandarins de la maison du roi qui viennent faire compliment à M. l’ambassadeur. (...) Ils ont dit que le roi avait été transporté de joie d’apprendre la bonne santé du roi de France et comme il était toujours victorieux de tous ses ennemis et ont assuré M. l’ambassadeur que sa personne était si agréable à sa majesté siamoise qu’il fallait qu’autrefois il eût rendu de grands services à la nation, voulant lui faire entendre qu’il avait été siamois il y a deux ou trois mille ans. » On ne sait comment le chevalier de Chaumont réagit à ce compliment... retour 32 - D'après les textes sacrés, ce ne sont pas trois, mais quatre bouddhas qui se sont succédés depuis la reconstruction du monde. retour 33 - le Nacodon du chevalier de Chaumont est une des nombreuses variantes de Somona Ckodom, le nom par lequel les Européens appelaient généralement le Bouddha. Selon Mgr Pallegoix, Somona était un titre siamois signifiant moine, ou bonze. Quant à Ckodom, ou Khôdom, c'était la déformation de Gautama, nom du Bouddha. Bayle, puis Voltaire, consacreront chacun un article à Somona-Ckodom dans leur Encyclopédie. retour 34 - Il s'agissait en fait du beau-frère et rival de Bouddha, Thevathat, qui fut précipité dans le grand enfer Avichi puis empalé sur trois grandes broches de fer et brûlé au milieu des flammes. Les écritures annoncent qu'un jour, Thevathat reviendra sur la terre et deviendra bouddha. retour 35 - Cette anéantissement est le nirvana, (le nirupan siamois), le neuvième et dernier degré de sainteté. retour 36 - Sur les talapoins, voir notamment le Journal de l'abbé de Choisy - septembre 1685 - Note N° 26. retour 37 - Sur les monnaies siamoises, voir la relation de Joos Schuten, et plus particulièrement la note N° 31. retour 38 - Ayutthaya. retour 39 - Sans doute Nakhon Ratchasima, appelée plus couramment Korat. retour 40 - Mergui, aujourd'hui au Myanmar. retour 41 - Phitsanulock. retour 42 - Chaï Nat, sur le Chao Praya, à une centaine de kilomètres au nord d'Ayutthaya. retour 43 - Lopburi. retour 44 - Sur les balons, voir notamment le Journal de l'abbé de Choisy - Octobre 1685 - Note N° 6. retour 45 - La couperose était le nom ancien de plusieurs sulfates. On appelait couperose verte le sulfate de fer, couperose blanche le sulfate de zinc, et la couperose bleue le sulfate de cuivre. (Littré) retour 46 - Un cabinet était un buffet à plusieurs compartiments. retour 47 - Etoffe de poil ou de laine mêlée quelquefois de soie en chaîne. Le camelot était une étoffe de qualité médiocre et de peu de valeur, qui est à l'origine du mot « camelote ». retour 48 - Baume qui découle d'incisions faites au tronc du styrax benzoin. (Littré) retour | ||||||||||