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Les relations de voyage

Relation du naufrage d'Occum Chamnan, mandarin siamois, au cap des Aiguilles, à l'extrémité méridionale de l'Afrique, en 1686.

publiée par le père Tachard, jésuite.

Depuis notre départ de Goa jusqu'au 27 d'avril, la traversée se fit très heureusement. Ce jour même, au coucher du soleil, on avait fait monter sur les mâts et les vergues du navire plusieurs matelots, pour reconnaître la terre qu'on voyait alors devant nous, un peu à côté sur la droite, et qu'on avait aperçue depuis trois jours. Sur le rapport des matelots, et sur d'autres indices, le capitaine et le pilote jugèrent, mais à tort, que c'était le cap de Bonne-Espérance. On continua la route, dans cette supposition, jusqu'à deux ou trois heures après le soleil couché, qu'on se crut au-delà des terres qu'on avait reconnues. Alors changeant de route, on porta un peu plus vers le nord. Comme le temps était clair et le vent fort frais, le capitaine, persuadé qu'on avait doublé le cap, ne mit personne en sentinelle sur les antennes (1). Les matelots de quart veillaient à la vérité, mais c'était pour les manoeuvres ou pour se réjouir ensemble avec tant de confusion, qu'aucun ne s 'aperçut et ne se défia même du danger. Je fus le premier qui découvris la terre. Je ne sais quel pressentiment du malheur qui nous menaçait m'avait fait passer une nuit si inquiète, qu'il m'avait été impossible de fermer oeil pour dormir. Dans cette agitation, j'étais sorti de ma chambre, et je m'amusais à considérer le navire qui semblait voler sur les eaux. En regardant un peu plus loin, j'aperçus tout d'un coup sur la droite une ombre épaisse et peu éloignée de nous. Cette vue m'épouvanta ; j'en avertis le pilote qui veillait au gouvernail. Au même instant on cria de l'avant du vaisseau : Terre, terre devant nous. Nous sommes perdus, revirez de bord. Le pilote fit aussitôt pousser le gouvernail pour changer de route ; mais nous étions si près du rivage, qu'en revirant, le navire donna trois coups de sa poupe sur une roche, et perdit aussitôt son mouvement. Ces trois secousses furent très rudes. On crut le vaisseau crevé. On courut à la poupe. Cependant, comme il n'était pas encore entré une seule goutte d'eau, l'équipage fut un peu ranimé.

On s'efforça de sortir d'un si grand danger en coupant les mâts et en déchargeant le vaisseau ; mais on n'en eut pas le temps. Les flots que le vent poussait au rivage, y portèrent aussi le bâtiment. Des montagnes d'eau, qui allaient se rompre sur les brisants avancés dans la mer, soulevaient le vaisseau jusqu'aux nues et le laissaient retomber sur les roches, avec tant de vitesse et d'impétuosité, qu'il n'y put résister longtemps. On l'entendait craquer de tous côtés. Les membres se détachaient les uns des autres, et l'on voyait cette grosse masse de bois s'ébranler, plier et se rompre de toutes parts avec un fracas épouvantable. Comme la poupe avait touché la première, elle fut aussi la première enfoncée. En vain les mâts furent coupés, et les canons jetés à la mer, avec les coffres et tout ce qui était de poids, pour soulager le corps du bâtiment. Il toucha si souvent, que s'étant ouvert enfin sous la sainte-barbe (2), l'eau qui entrait en abondance eût bientôt gagné le premier pont et rempli la sainte-barbe. Elle monta jusqu'à la grande chambre, et peu d'instants après, elle était à la hauteur de la ceinture sur le second pont.

A cette vue, il s'éleva de grands cris. Chacun se réfugia sur l'étage le plus haut du navire, mais avec une confusion qui augmenta le danger. L'eau continuant de monter, nous vîmes le vaisseau s'enfoncer insensiblement dans la mer, jusqu'à ce que la quille ayant atteint le fond, il demeura quelque temps immobile dans cet état.

Il serait difficile de se représenter l'effroi et la consternation qui se répandirent dans tous les esprits, et qui éclatèrent par des cris, des sanglots et des hurlements. On se croisait, on se heurtait à tout moment l'un contre l'autre. Ceux qui avaient été ennemis se réconciliaient. Les uns à genoux ou prosternés sur le tillac (3), imploraient l'assistance de Dieu ; les autres jetaientà la mer des barriques et des coffres vides et tout ce qui leur tombait sous la main. Les cris et le tumulte étaient si grands, qu'on n'entendait plus le fracas du vaisseau qui se rompait en mille pièces, ni le bruit des vagues qui se brisaient sur les rochers avec une furie incroyable.

Cependant, après s'être livrés à des gémissements inutiles, ceux qui n'avaient pas encore pris le parti de se jeter à la nage, pensèrent à se sauver par d'autres voies. On fit plusieurs radeaux des planches et des mâts du navire. Les malheureux à qui la frayeur avait fait négliger ces précautions, furent engloutis dans les flots ou écrasés par la violence des vagues qui les jetaient sur les rochers du rivage.

Mes craintes furent d'abord aussi vives que celles des autres ; mais lorsqu'on m'eût assuréqu'il y avait quelque espérance de se sauver, je m'armai de résolution. J'avais deux habits assez propres que je vêtis l'un sur l'autre ; m'étant mis ensuite sur quelques planches liées ensemble, je m'efforçai de gagner à la nage le bord de la mer. Notre second ambassadeur, le plus robuste et le plus habile des trois à nager, était déjà dans l'eau. Il s'était chargé de la lettre du roi, qu'il portait attachée à la poignée d'un sabre dont sa Majesté lui avait fait présent. Ainsi nous arrivâmes tous deux à terre presque en même temps. Plusieurs Portugais s'y étaient déjà rendus ; mais ils n'avaient fait que changer de péril. Si ceux qui étaient encore dans le vaisseau pouvaient être noyés, il n'y avait pas plus de ressource à terre contre la faim. Nous étions sans eau, sans vin et sans biscuit. Le froid d'ailleurs était très piquant ; et j'y étais d'autant plus sensible, que la nature ne m'y avait point accoutumé. Je compris qu'il me serait impossible d'y résister longtemps. Cette idée me fit prendre la résolution de retourner le lendemain au vaisseau pour y prendre des habits plus épais que les miens, et des rafraîchissements. Les Portugais de quelque rang avaient été logés sur le premier pont ; je m'imaginai que je trouverais dans leurs cabanes des choses précieuses, surtout de bonnes provisions de bouche qui étaient le plus nécessaire de nos besoins. Je me remis sur une espèce de claie, et je nageai heureusement jusqu'au vaisseau.

Il ne fut pas difficile d'y aborder, parce qu'il paraissait encore au-dessus de l'eau. Je m'étais flatté d'y trouver de l'or, des pierreries ou quelques meubles précieux qu'il n'eût pas été difficile de porter ; mais en arrivant je vis toutes les chambres remplies d'eau, de sorte que je ne pus emporter que quelques pièces d'étoffe d'or ; j'y joignis une petite cave de six flacons de vin et un peu de biscuit, qui se trouvèrent dans la cabane d'un pilote. J'attachai ce petit butin sur la claie; et la poussant devant moi avec beaucoup de peine et de danger, j'arrivai une seconde fois au rivage, quoique bien plus fatigué que la première.

J'y rencontrai quelques Siamois qui s'étaient sauvés nus. La compassion que je ressentis de leur misère en les voyant trembler de froid, m'obligea de leur faire part des étoffes que j'avais apportées du vaisseau. Mais craignant que si je leur confiais la cave elle ne durât pas longtemps entre leurs mains, je la donnai à un Portugais qui m'avait toujours marqué beaucoup d'amitié, à condition néanmoins que nous en partagerions l'usage. Dans cette occasion je reconnus combien l'amitié est faible contre la nécessité. Cet ami me donna un demi-verre de vin à boire pendant les deux ou trois premières journées, dans l'espérance de trouver une source ou un ruisseau. Mais lorsqu'on se vit pressé de la soif et qu'on craignit de ne pas découvrir d'eau douce pour se désaltérer, en vain le pressai-je de me communiquer un secours qu'il tenait de moi. Il me répondit qu'il ne l'accorderait pas à son père. Le biscuit ne put nous servir, parce que l'eau de la mer dont il avait été trempé lui donnait une amertume insupportable.

Aussitôt que tout le monde se fût rendu à terre, ou du moins que personne ne parût plus sortir du vaisseau, on compta ceux qui avaient gagné le rivage, et nous nous trouvâmes environ deux cents, d'où l'on conclut qu'il ne s'en était noyé que sept ou huit, pour avoir eu trop d'empressement à se sauver. Quelques Portugais avaient eu la précaution d'emporter des fusils et de la poudre pour se défendre des Cafres (4), et pour tuer du gibier dans les bois. Ces armes nous furent aussi fort utiles à faire du feu pendant toute la durée de notre voyage jusqu'aux habitations hollandaises ; mais surtout les deux premières nuits que nous passâmes sur le rivage tout dégouttants de l'eau de la mer. Le froid était alors si rigoureux, que si l'on n'eût allumé du feu pour faire sécher nos habits, peut-être aurions-nous trouvé tous dans une prompte mort le remède de nos peines.

Le second jour après notre naufrage, qui était un dimanche, les Portugais ayant fait leurs prières, nous nous mîmes en chemin. Le capitaine et les pilotes nous disaient que nous n'étions pas à plus de vingt lieues du cap de Bonne-Espérance où les Hollandais avaient une nombreuse habitation, et que nous n'avions besoin que d'un jour ou deux pour y arriver. Cette assurance porta la plupart de ceux qui avaient apporté quelques vivres du vaisseau à les abandonner, dans l'espoir qu'avec ce fardeau de moins, ils marcheraient plus vite et plus facilement. Nous entrâmes ainsi dans les bois, ou plutôt dans les broussailles, car nous vîmes peu de grands arbres dans tout le cours de notre voyage. On marcha tout le jour, et l'on ne s'arrêta que deux fois pour prendre un peu de repos. Comme on n'avait presque rien apporté pour manger, on commença bientôt à ressentir les premières atteintes de la faim et de la soif ; surtout après avoir marché avec beaucoup de diligence à l'ardeur du soleil, dans l'espérance d'arriver le même jour chez les Hollandais. Sur les quatre heures après midi nous trouvâmes une grande mare d'eau qui servit beaucoup à nous soulager. Chacun y but à loisir. Les Portugais furent d'avis de passer le reste du jour et la nuit suivante sur le bord de cet étang. On fit du feu. Ceux qui purent trouver dans l'eau quelques cancres, les firent rôtir et les mangèrent. D'autres en plus grand nombre, après avoir bu une seconde fois, prirent le parti de se livrer au sommeil, bien plus abattus par la fatigue d'une si longue marche, que par la faim qui les tourmentait depuis deux jours qu'ils avaient passés à jeun.

Le lendemain après avoir bu par précaution pour la soif future, on partit de grand matin. Les Portugais prirent les devants, parce que notre premier ambassadeur étant d'une faiblesse et d'une langueur qui ne lui permettaient pas de faire beaucoup de diligence, nous fûmes obligés de nous arrêter avec lui. Mais comme il ne fallait pas perdre un moment de vue les Portugais, nous prîmes le parti de nous diviser en trois troupes. La première suivait toujours à vue les derniers Portugais, et les deux autres marchant dans la même distance, prenaient garde aux signaux dont on était convenu avec la première bande, pour avertir lorsque les Portugais s'arrêteraient ou changeraient de route. Nous trouvâmes quelques petites montagnes qui nous causèrent beaucoup de peine à traverser. Pendant tout le jour nous ne pûmes découvrir qu'un puits dont l'eau était si jaunâtre qu'il fut impossible d'en boire. Un signal de la première troupe ayant fait juger en même temps que les Portugais s'étaient arrêtés, on ne douta pas qu'ils n'eussent rencontré de bonne eau, et cette espérance nous fit doubler le pas. Cependant avec tous nos efforts il nous fut impossible d'y conduire l'ambassadeur avant le soir. Nos gens nous déclarèrent que les Portugais n'avaient pas voulu nous attendre, sous prétexte qu'il n'y aurait aucun avantage pour nous à souffrir la faim et la soif avec eux, et qu'ils nous serviraient plus utilement en se hâtant de marcher pour se mettre en état de nous en envoyer des rafraîchissements.

A cette triste nouvelle, le premier ambassadeur fit assembler tous les Siamois qui étaient restés près de lui. Il nous dit qu'il se sentait si faible et si fatigué qu'il lui était impossible de suivre les Portugais ; qu'il exhortait ceux qui se portaient bien a faire assez de diligence pour les rejoindre ; et que les maisons hollandaises ne pouvant être éloignées, il leur ordonnait seulement de lui envoyer un cheval et une charrette avec quelques vivres pour le porter au Cap s'il était encore en vie. Cette séparation nous affligea beaucoup, mais elle était nécessaire. Il n'y eut qu'un jeune homme âgé d'environ quinze ans, fils d'un mandarin, qui ne voulut pas quitter l'ambassadeur, dont il était fort aimé et pour lequel il avait aussi beaucoup d'affection. La reconnaissance et l'amitié lui firent prendre la résolution de mourir ou de se sauver avec lui, sans autre suite qu'un vieux domestique qui ne put se résoudre non plus à quitter son maître.

Le second ambassadeur, un autre mandarin et moi, nous prîmes congé de lui, après l'avoir assuré de le secourir aussitôt que nous en aurions le pouvoir, et nous nous remîmes en chemin avec nos gens, dans le dessein de suivre les Portugais tout éloignés qu'ils étaient de nous. Un signal que nos Siamois les plus avancés nous firent du haut d'une montagne, augmenta notre courage et nous fit doubler le pas ; mais nous ne pûmes les joindre que vers dix heures du soir. Ils nous dirent que les Portugais étaient encore fort loin ; nous découvrîmes en effet leur camp à quelques feux qu'ils y avaient allumés. L'espérance d'y trouver du moins de l'eau, soutint notre courage. Après avoir continué de marcher l'espace de deux grandes heures au travers des bois et des rochers, nous y arrivâmes avec des peines incroyables. Les Portugais étaient postés sur la croupe d'une haute montagne, après y avoir fait un grand feu autour duquel ils s'étaient endormis. Chacun demanda d'abord où était l'eau. Un Siamois eut l'humanité de m'en apporter, car le ruisseau qu'on avait découvert était assez loin du camp, et je n'aurais pas eu la force de m'y traîner. Je m'étendis auprès du feu. Le sommeil me prit dans cette posture, jusqu'au lendemain que le froid me réveilla.

Je me sentis si affaibli et pressé d'une faim si cruelle, qu'ayant souhaité mille fois la mort, je résolus de l'attendre dans le lieu où j'étais couché. Pourquoi l'aller chercher plus loin avec de nouveaux tourments ? Mais ce mouvement de désespoir se dissipa bientôt à la vue des Siamois et des Portugais qui n'étant pas moins abattus que moi, ne laissaient pas de se mettre en chemin dans l'espérance de conserver leur vie. Je ne pus résister à leur exemple. L'exercice de mes jambes me rendit un peu de chaleur ; je devançai même une fois mes compagnons jusqu'au sommet d'une colline, où je trouvai des herbes extrêmement hautes et fort épaisses. La vitesse de ma marche avait achevé d'épuiser mes forces, je fus contraint de me coucher sur cette belle verdure où je m'endormis. A mon réveil je me sentis les cuisses et les jambes si raides, que je désespérai de pouvoir m'en servir ; cette extrémité me fit reprendre la résolution à laquelle j'avais renoncé le matin. J'étais si déterminé à mourir, que j'en attendais le moment avec impatience comme la fin de mes infortunes. Le sommeil me prit encore dans ces tristes réflexions. Un mandarin qui était mon ami particulier, et mes valets qui me croyaient égaré, me cherchèrent assez longtemps. Ils me trouvèrent enfin, et m'ayant éveillé, le mandarin m'exhorta si vivement à prendre courage, qu'il me fit quitter un lieu où je serais mort infailliblement sans son secours. Nous rejoignîmes ensemble les Portugais qui s'étaient arrêtés près d'une ravine d'eau. La faim qui les pressait comme moi, leur fit mettre le feu à des herbes demi-sèches pour y chercher quelque lézard ou quelque serpent qu'ils pussent dévorer. Un d'entre eux qui s'était un peu éloigné, trouva des feuilles sur le bord de l'eau ; il eut la hardiesse d'en manger, quelque amères qu'elles fussent, et sentit sa faim apaisée. Il vint annoncer aussitôt cette bonne nouvelle à toute la troupe, qui y courut avec empressement, et qui en mangea avec avidité. Nous passâmes ainsi la nuit.

Le lendemain, qui était le cinquième jour de notre marche, nous partîmes de grand matin, persuadés que nous ne pouvions manquer ce jour-là de trouver les habitations hollandaises. Cette idée renouvela nos forces. Après avoir marché sans interruption jusqu'à midi, nous aperçûmes assez loin de nous quelques hommes sur une hauteur. Personne ne douta que nous ne fussions au terme de nos souffrances, et nous nous avançâmes avec une joie qui ne peut être exprimée. Mais ce sentiment dura peu, et nous fûmes bientôt détrompés. C'étaient trois ou quatre Hottentots (5), qui nous ayant découverts les premiers, venaient armés de leurs sagaies pour nous reconnaître. Leur crainte parut égale à la nôtre, à la vue de notre troupe nombreuse et de nos fusils. Cependant nous nous persuadâmes que leurs compagnons n'étaient pas éloignés ; et nous croyant au moment d'être massacrés par ces barbares, nous prîmes le parti de les laisser approcher, dans l'idée qu'il valait mieux finir tout d'un coup une malheureuse vie que de la prolonger de quelques jours pour la perdre enfin par des tourments plus cruels que la mort même. Mais lorsqu'ils eurent reconnu d'assez loin que nous étions en plus grand nombre qu'ils ne l'avaient jugé d'abord, ils s'arrêtèrent pour nous attendre à leur tour ; et nous voyant approcher, ils prirent le devant en nous faisant signe de les suivre et nous montrant avec le doigt quelques maisons, c'est-à-dire, trois ou quatre misérables cabanes qui se présentaient sur une colline. Ensuite, lorsque nous fûmes au pied de cette colline, ils prirent un petit chemin par lequel ils nous menèrent vers un autre village, avec les mêmes signes pour nous engager à marcher sur leurs traces, quoiqu'ils tournassent souvent la tête et qu'ils parussent nous observer d'un air de défiance.

En arrivant à ce village, qui était composé d'une quarantaine de cabanes couvertes de branches d'arbres, dont les habitants montaient au nombre de quatre ou cinq cents personnes, leur confiance augmenta jusqu'à s'approcher de nous et nous considérer à loisir. Ils prirent plaisir à regarder particulièrement les Siamois, comme s'ils eussent été frappés de leur habillement. Cette curiosité nous parut bientôt importune. Chacun voulut entrer dans leurs cases pour y chercher quelques aliments ; car tous ces signes par lesquels nous leur faisions connaître nos besoins ne servaient qu'à les faire rire de toutes leurs forces, sans qu'ils parussent nous entendre. Quelques-uns nous répétaient seulement ces deux mots : tabac, pataque (6). Je leur offris deux gros diamants que le premier ambassadeur m'avait donnés au moment de notre séparation ; mais cette vue les toucha peu. Enfin le premier pilote qui avait quelques pataques, seule monnaie qui soit connue de ces barbares, fut réveillé par le nom ; il leur en donna quatre, pour lesquels ils amenèrent un boeuf qu'ils ne vendent ordinairement aux Hollandais que sa longueur de tabac. Mais de quel secours pouvait être un boeuf entre tant d'hommes à demi-morts de faim, qui n'avaient vécu depuis six jours entiers que de quelques feuilles d'arbres ? Le pilote n'en fit part qu'aux gens de sa nation et à ses meilleurs amis. Aucun Siamois n'en put obtenir un morceau. Ainsi nous eûmes le chagrin de ne recevoir aucun soulagement, à la vue non seulement de ceux qui satisfaisaient leur faim, mais de quantité de bestiaux qui paissaient dans la campagne. Les Portugais ne nous défendaient pas moins de toucher aux troupeaux des Hottentots, qu'aux boeuf qu'ils avaient fait cuire, et nous menaçaient de nous abandonner à la fureur de ces barbares.

Un mandarin voyant que les Hottentots refusaient l'or monnayé, prit le parti de se parer la tête de certains ornements d'or, et parut devant eux dans cet état. Cette nouveauté leur plut. Ils lui donnèrent un quartier de mouton pour ces petits ouvrages qui valaient plus de cent pistoles. Nous mangeâmes cette viande à demi-crue, mais elle ne fit qu'aiguiser notre appétit. J'avais remarqué que les Portugais avaient jeté la peau de leur boeuf après l'avoir écorché ; ce fut un trésor pour moi ; j'en fis confidence au mandarin qui m'avait sauvé de mon propre désespoir. Nous allâmes chercher cette peau ensemble, et l'ayant heureusement trouvée nous la mîmes sur le feu pour la faire griller. Elle ne nous servit que pour deux repas, parce que les autres Siamois nous ayant découverts, il fallut partager avec eux notre bonne fortune. Un Hottentot s'étant arrêté à considérer les boutons d'or de mon habit, je lui fis entendre que s'il voulait me donner quelque chose à manger je lui en ferais volontiers présent. Il me témoigna qu'il y consentait ; mais au lieu d'un mouton que j'espérais, pour le moins, il ne m'apporta qu'un peu de lait dont il fallut paraître content.

Nous passâmes la nuit dans ce lieu, près d'un grand feu qu'on avait allumé devant les cases des Hottentots. Ces barbares ne firent que danser et pousser des cris jusqu'au jour, ce qui nous obligea de renoncer au sommeil pour nous tenir incessamment sur nos gardes. Nous partîmes le matin, et prenant le chemin de la mer, nous arrivâmes au rivage vers midi. Les moules que nous trouvâmes le long des rochers tinrent lieu du plus appétissant régal. Après nous en être rassasiés, chacun eut soin d'en faire sa provision pour le soir. Mais il fallait rentrer dans les bois pour y chercher de l'eau. Nous n'en pûmes trouver qu'à la fin du jour, encore n'était-ce qu'un filet d'eau fort sale ; mais personne ne se donna le temps de la laisser reposer pour en boire, On campa sur le bord du ruisseau, avec la précaution de faire la garde toute la nuit, dans la crainte des Cafres dont on soupçonnait les intentions.

Le jour suivant nous nous trouvâmes au pied d'une haute montagne qu'il fallut traverser avec une étrange fatigue. La faim nous pressa plus que jamais, et rien ne s'offrait pour l'apaiser. Du sommet de la montagne nous vîmes sur un coteau des herbes assez vertes et quelques fleurs. On y courut, on se mit à manger les moins amères. Mais ce qui apaisait notre faim augmenta notre soif, jusqu'à nous causer un tourment qu'il faut avoir éprouvé pour le comprendre. Cependant nous ne trouvâmes de l'eau que bien avant dans la nuit, au pied de la même montagne. Lorsque tout le monde y fut rassemblé, on tint conseil, et d'un commun accord on prit la résolution de ne plus s'enfoncer dans les terres comme on avait fait jusqu'alors pour abréger le chemin. Le capitaine et les pilotes reconnaissaient qu'ils s'étaient trompés. Ne pouvant plus cacher leur erreur, ils avouaient qu'ils étaient incertains du lieu que nous cherchions, du chemin qu'il fallait tenir et du temps dont nous avions besoin pour y arriver. D'ailleurs on était sur en suivant la côte, de trouver des moules et d'autres coquillages qui étaient, du moins une ressource continuelle contre la faim. Enfin, comme la plupart des rivières, des ruisseaux et des fontaines ont leur cours vers la mer, nous pouvions espérer d'avoir moins à souffrir de la soif.

A la pointe du jour nous reprîmes le chemin du rivage où nous arrivâmes deux heures avant midi. On découvrit d'abord une grande plage terminée par une haute montagne. Cette vue réjouit tout le monde, parce que les pilotes assurèrent que c'était le cap de Bonne-Espérance. Une si douce nouvelle ranima tellement nos forces que sans nous reposer un moment nous continuâmes de marcher jusqu'à la nuit. Mais après avoir fait cinq ou six lieues, on reconnut que ce n'était pas le cap qu'on s'était flatté de trouver. De mortels regrets succédèrent à l'espérance. On se consola un peu néanmoins sur le récit d'un matelot, qui ayant été à la découverte une heure avant le coucher du soleil, rapporta qu'il avait trouvé à peu de distance une petite île presque couverte de moules, avec une fort bonne source d'eau. On se hâta de s'y rendre pour y passer la nuit, et le lendemain on se trouva si bien du rafraîchissement qu'on s'y était procuré, qu'on prit le parti d'y demeurer tout le jour et la nuit suivante. Ce jour nous délassa beaucoup, et l'abondance de la nourriture remit un peu nos forces. Le soir nous étant assemblés suivant notre coutume, un peu à l'écart des Portugais, nous fûmes surpris de voir manquer un de nos mandarins. On le chercha de tous côtés, on l'appela par des cris, mais ces soins furent inutiles ; ses forces l'avaient abandonné en chemin. L'extrême aversion qu'il avait pour les herbes et pour les fleurs que les autres mangeaient, du moins sans dégoût, ne lui avait pas permis d'en porter même à sa bouche ; il était mort de faim et de faiblesse, sans pouvoir se faire entendre et sans être aperçu de personne. Quatre jours auparavant un autre mandarin avait eu le même sort. Il faut que la misère endurcisse beaucoup le coeur. En tout autre temps la mort d'un ami m'eût causé une vive affliction ; mais dans cette occasion je n'y fus presque pas sensible.

Pendant le jour et les deux nuits que nous passâmes dans l'île, on remarqua certains arbres secs et assez gros, qui étaient percés par les deux bouts. La soif qui nous avait paru jusqu'alors un tourment si cruel, nous inspira le moyen d'en tirer quelque utilité. Chacun se pourvut d'un de ces longs tubes, et l'ayant bien fermé par le bas on le remplit d'eau pour la provision du jour. Dans l'incertitude de la situation du cap de Bonne-Espérance, les pilotes proposèrent de monter sur celui que nous avions devant nous et qui était assez élevé ; du sommet on pouvait espérer de découvrir l'objet de nos recherches. Cette idée plut à tout le monde. On eut besoin de beaucoup d'efforts pour grimper sur une hauteur escarpée, et pendant tout le jour on ne vécut que d'herbes et de fleurs qui s'y trouvaient en différents lieux. Vers le soir, en descendant de cette montagne d'où nous avions eu le chagrin de ne pas apercevoir ce que nous cherchions, nous découvrîmes à une demi-lieue de nous une troupe d'éléphants qui paissaient dans une vaste campagne, mais qui n'étaient pas d'une grandeur extraordinaire. On passa la nuit sur le rivage au pied de la montagne. Le soleil n'étant point encore couché, on se répandit de tous côtés, sans rien trouver qui put servir d'aliment : de tous les Siamois je fus le seul à qui le hasard offrit de quoi souper. J'avais cherché des herbes et des fleurs, et n'en ayant trouvé que de fort amères, je m'en retournais après m'être inutilement fatigué, lorsque j'aperçus un serpent ; il n'était pas plus gros que le pouce, mais il était aussi long que le bras. Je le poursuivis dans sa fuite et je le tuai d'un coup de poignard. Nous le mîmes au feu, sans autre précaution, et nous le mangeâmes tout entier, sans excepter la peau, la tête et les os. Il nous parut de fort bon goût. Après cet étrange festin nous remarquâmes qu'il nous manquait un de nos trois interprètes. On décampa le lendemain un peu plus tard qu'à l'ordinaire. Il s'était élevé à la pointe du jour un gros brouillard qui avait obscurci tout l'horizon. A peine eûmes-nous fait un quart de lieue, que nous fûmes incommodés d'un vent très-froid et le plus impétueux que j'eusse éprouvé de ma vie. Peut-être l'affaiblissement de nos forces nous le faisait-il trouver plus violent qu'il n'était en effet ; mais ne pouvant mettre un pied devant l'autre, nous fûmes obligés pour avancer un peu vers notre terme, d'aller successivement à droite et à gauche, comme on louvoie sur mer. Vers deux heures après midi, le vent nous amena une grosse pluie qui dura jusqu'au soir. Elle était si épaisse et si froide, que dans l'impossibilité de marcher, les uns se mirent à l'abri sous quelques arbres secs, d'autres allèrent se cacher dans le creux des rochers, et ceux qui ne trouvèrent aucun asile s'appuyèrent le dos contre la hauteur d'une ravine, en se pressant les uns contre les autres pour s'échauffer un peu et pour résister plus facilement à la violence de l'orage. La peinture de nos peines surpasse ici toute expression. Quoique nous eussions passé le jour sans manger et que nous n'eussions bu que de l'eau de pluie, la faim nous parut le moindre de nos maux, lorsqu'à l'arrivée de la nuit, tremblants de lassitude et de froid, il nous fut impossible de fermer oeil, et même de nous coucher pour prendre un peu de repos.

Ainsi nous crûmes-nous délivrés de la moitié de notre misère en voyant paraître le jour. L'engourdissement, la faiblesse et les autres maux qui nous restaient d'une si fâcheuse nuit, ne nous empêchèrent pas de tourner nos premiers soins à rejoindre les Portugais. Mais quels furent notre étonnement et notre tristesse de ne les plus apercevoir ! En vain nos yeux les cherchèrent de tous côtés ; non seulement nous n'en découvrîmes pas un seul, mais il nous fut impossible de juger quel chemin ils avaient pris. Dans ce cruel moment, tous les maux que nous avions essuyés jusqu'alors, la faim, la soif, la lassitude et la douleur se réunirent devant nous pour nous accabler ; la rage et le désespoir se saisirent de notre coeur. Nous nous regardions les uns les autres, étonnés, à demi-morts, dans un profond silence et sans aucun sentiment. Le second ambassadeur fut le premier qui reprit courage. Il nous assembla tous pour délibérer sur notre sort. Après nous avoir représenté que les Portugais ne pouvaient nous avoir abandonnés sans de fortes raisons, et que nous avions été obligés nous-mêmes de laisser notre premier ambassadeur derrière nous dans une affreuse solitude, il nous fit considérer que le secours que nous avions tiré d'eux ne méritait pas d'être regretté, et que nous pouvions continuer de suivre les côtes, suivant la résolution que nous avions prise de concert. Il n'y a qu'une seule chose, nous dit-il, que nous devons préférer à tout le reste, et qui m'empêcherait de sentir mon malheur si j'avais l'esprit tranquille sur ce point. Vous êtes tous témoins du profond respect que j'ai toujours eu pour la lettre du grand roi dont nous sommes les sujets. Mon premier soin dans notre naufrage fut de la sauver, je ne puis même attribuer ma conservation qu'à la bonne fortune qui accompagne toujours ce qui appartient à notre maître. Vous avez vu avec quelle circonspection je l'ai portée. Quand nous avons passé la nuit sur des montagnes, je l'ai toujours placée au sommet, ou du moins au-dessus de notre troupe, et me mettant un peu plus bas je me suis tenu dans une distance convenable pour la garder. Quand nous nous sommes arrêtés dans les plaines, je l'ai toujours attachée à la cime de quelque arbre. Pendant le chemin, je l'ai portée sur mes épaules, aussi longtemps que je l'ai pu, et je ne l'ai confiée à d'autres qu'après l'épuisement de mes forces (7). Dans le doute où je suis si je pourrai vous suivre longtemps, j'ordonne de la part du grand roi notre maître, au troisième ambassadeur, qui en usera de même à l'égard du premier mandarin s'il meurt avant lui, de prendre après ma mort les mêmes soins de cette auguste lettre. Si par le dernier des malheurs aucun de nous ne pouvait arriver au cap de Bonne-Espérance, celui qui en sera chargé le dernier ne manquera pas de l'enterrer, avant de mourir, sur une montagne ou dans le lieu le plus élevé qu'il pourra trouver ; afin qu'ayant mis ce précieux dépôt à couvert d'insulte, il meure prosterné dans le même lieu, avec autant de respect en mourant, que nous en devons au roi pendant notre vie. Voilà ce que j'avais à vous recommander. Après cette explication, reprenons courage; ne nous séparons jamais, allons à petites journées ; la fortune du grand roi notre maître nous protégera toujours.

Ce discours nous remplit de résolution. Cependant au lieu de nous attacher à suivre les côtes, on convint qu'il fallait tenter de rejoindre les Portugais, et prendre le chemin qu'on pouvait juger qu'ils avaient suivi. Nous avions devant nous une grande montagne, et sur la droite, un peu à côté, quelques petites collines. Nous nous persuadâmes aisément que fatigués comme ils étaient ils n'auraient pas choisi les plus rudes passages, quoiqu'ils fussent les plus droits. On prit par la première colline. Cette journée me causa d'étranges douleurs ; non seulement la nuit précédente m'avait rendu les jambes raides et engourdies, mais elles commencèrent à s'enfler avec tout mon corps. Quelques jours après, il me sortit de tout le corps, surtout des jambes, une eau blanchâtre et pleine d'écume ; cette évacuation dura tout le reste du voyage. Nous marchions fort vite, ou du moins il nous semblait que nous faisions beaucoup de diligence, quoiqu'en effet nous fissions peu de chemin. Vers midi, nous arrivâmes fort las au bord d'une rivière qui pouvait avoir soixante pieds de large et sept ou huit de profondeur. Nous doutâmes si les Portugais l'avaient passée, parce que sans avoir beaucoup de largeur elle était extrêmement rapide. Quelques Siamois essayèrent de la traverser, mais le courant était si impétueux qu'ils retournèrent sur leurs pas, dans la crainte d'être emportés. Cependant on résolut de tenter encore une fois le passage, et pour le faire avec moins de péril on s'avisa de lier ensemble toutes les écharpes de la troupe, dont un mandarin fort robuste entreprit d'attacher un bout au tronc d'un arbre qu'on voyait de l'autre côté de la rivière, dans l'espérance qu'à la faveur de cette espèce de chaîne chacun pourrait passer successivement. Mais à peine le mandarin fut au milieu de la rivière, que ne pouvant résister au cours de l'eau il fut obligé de quitter le bout des écharpes pour nager vers l'autre bord, et malgré toute son adresse il fut jeté contre une pointe de terre qui le blessa dans plusieurs endroits du corps. Il prit le parti de remonter à pied le long du rivage, pour crier vis-à-vis de nous qu'il n'était pas vraisemblable que les Portugais eussent pris cette route. On lui dit de nous rejoindre, ce qu'il ne put exécuter qu'en remontant bien haut pour se mettre à la nage.

Nous conclûmes que les Portugais avaient suivi le bord où nous étions, et l'on prit le même chemin. Un bas déchiré qu'on trouva une demi-lieue plus loin, nous confirma dans cette opinion. Après des peines infinies, nous arrivâmes au bas d'une montagne qui était creusée par le pied, comme si la nature en eût voulu faire un logement pour les passants. Il y avait assez d'espace pour nous y loger tous ensemble. Nous y passâmes une nuit très froide et par conséquent très douloureuse. Depuis quelques jours que mes jambes et mes pieds s'étaient enflés, je ne pouvais porter ni souliers ni bas ; cette incommodité s'accrut tellement, qu'en m'éveillant le matin je remarquai sous moi la terre couverte d'eau et d'écume, qui étaient sorties de mes pieds. Cependant je trouvai des forces pour partir.

Pendant le jour, nous continuâmes de suivre les bords de la rivière, impatients de trouver les Portugais que nous ne pouvions croire éloignés ; nous trouvions par intervalles des traces de leur marche. A quelque distance de la caverne ou nous avions couché, un de nos gens aperçut un peu à l'écart un fusil avec une boîte à poudre, qu'un Portugais avait apparemment laissés, dans l'impuissance de les porter plus loin : cette rencontre nous fut d'une extrême utilité. Depuis que nous suivions la rivière, nous n'avions trouvé aucune espèce de nourriture, et nous étions à demi-morts de faim. On fit aussitôt du feu. Pour moi qui n'avais plus d'usage à faire de mes souliers, et qui étais même embarrassé de cet inutile fardeau, j'en séparai toutes les pièces que je fis griller, et nous le mangeâmes avidement. On essaya de manger le chapeau d'un de nos valets, après l'avoir fait griller longtemps, mais il fut impossible de le mâcher ; il fallait en faire cuire les pièces jusqu'à les mettre en cendres, et dans cet état elles étaient si amères et si dégoûtantes qu'elles révoltaient l'estomac.

Après avoir repris notre route, nous trouvâmes encore au pied d'un coteau une preuve bien sensible que les Portugais suivaient comme nous le bord de la rivière ; ce fut le corps d'un de nos interprètes qui s'était joint à leur troupe, et qui était mort en chemin ; il avait les genoux en terre, et les mains, la tête et le reste du corps appuyés sur le revers d'un petit coteau. Les deux interprètes qui nous restaient étant métis, c'est-à-dire nés de pères européens et de mères siamoises, n'avaient pas voulu se séparer des Portugais, et nous avaient abandonnés avec eux. Nous jugeâmes que celui-ci était mort de froid. Le coteau était couvert d'une si belle verdure que chacun y fit une petite provision d'herbes et de feuilles les moins amères pour le repas du soir. L'idée que les Portugais étaient trop loin devant nous, et que nous nous fatiguions inutilement pour les rejoindre, commençait à nous faire regretter d'avoir quitté la petite île où nous avions trouvé de l'eau excellente et quantité de moules ; mais le chagrin et les murmures augmentèrent beaucoup dans le lieu où nous devions passer la nuit. Il n'y avait que deux chemins à prendre, tous deux fort difficiles, et rien ne pouvait servir à nous faire distinguer lequel des deux les Portugais avaient suivi. D'un côté, on voyait une montagne très rude, et de l'autre un marécage coupé de divers canaux que la rivière formait naturellement, et qui dans plusieurs endroits inondaient une partie de la campagne. On ne pouvait se persuader que les Portugais eussent traversé la montagne, il n'y avait pas plus d'apparence qu'ils fussent entrés dans le marais, qui nous paraissait presque entièrement inondé et qui n'offrait d'ailleurs aucun vestige d'hommes. Nous délibérâmes une partie de la nuit s'il fallait passer outre ou retourner sur nos pas. La difficulté de choisir entre les deux routes parut si difficile à surmonter, que tout le monde fut d'avis de ne pas aller plus loin. Il paraissait impossible de traverser le marais sans se mettre en danger d'y périr mille fois, et passer sur la montagne c'était s'exposer à mourir de soif, parce qu'il n'y avait aucune apparence d'y trouver de l'eau, et qu'il ne fallait pas moins de deux jours pour la traverser. On conclut de retourner à la petite île, qu'on regrettait d'avoir quittée, d'y attendre pendant quelques jours des nouvelles de la troupe portugaise, et si nous n'en recevions aucune lorsque nous aurions consumé les rafraîchissements, d'aller trouver volontairement les Hottentots, et de nous offrir à leur servir d'esclaves pour garder leurs troupeaux. Cette condition nous paraissait plus douce que le malheureux état où nous gémissions depuis si longtemps.

Après la résolution du conseil, il nous tarda que le jour fût venu pour nous remettre en marche. Nous retournâmes sur nos pas avec tant de courage, dans le désir de revoir l'île désirée et d'y soulager la faim qui nous devenait chaque jour plus insupportable, que nous y arrivâmes le troisième jour. Nous sentîmes des transports de joie à la vue d'un lieu si agréable. Chacun s'efforça d'y entrer le premier ; mais la diligence des plus ardents fut inutile, parce que la marée en avait fermé le passage. Cette île, à parler proprement, n'était qu'un rocher assez élevé, de figure ronde et d'environ cent pas de circuit dans la haute mer, mais qui s'agrandissait lorsque la mer commençait à se retirer, et qui se trouvait environné alors de quantité de petites roches qu'on découvrait sur le sable. Nous attendîmes impatiemment le départ de la marée qui nous rendit enfin la liberté du passage. Chacun s'empressa de prendre des moules. Après en avoir amassé suffisamment pour toute la journée, nous en mangions une partie, et nous exposions l'autre au soleil où nous la faisions cuire au feu pour le soir. Toutes les côtes voisines étaient si désertes et si arides, qu'il ne s'y trouvait qu'un petit nombre d'arbres secs pour allumer du feu. Nous ne pouvions vivre néanmoins sans ce secours, car à peine étions-nous endormis que le froid et l'humidité nous réveillaient. Le bois nous manquant bientôt sur le rivage, quelques-uns en allèrent chercher plus loin dans les terres ; mais les environs n'étaient que des déserts couverts de sable et pleins de rochers escarpés, sans arbres, sans aucune verdure. On trouva beaucoup de fiente d'éléphants, qui servit deux ou trois jours à l'entretien de notre feu. Enfin ce dernier secours nous ayant aussi manqué, la rigueur du froid nous fit abandonner un lieu qui nous avait fourni pendant six jours des rafraîchissements si nécessaires à nos besoins. Nous prîmes le parti de chercher les Hottentots, pour nous abandonner à la discrétion des plus barbares de tous les hommes. Mais à quoi ne nous serions-nous pas exposés pour sauver une vie qui nous avait déjà coûté si cher ?

Nous partîmes, en regrettant amèrement les moules et l'eau douce que nous laissions dans l'île. Ce qui avait achevé de nous déterminer, c'était l'idée que les Portugais ne donnant point de nouvelles, ils devaient être morts en chemin, ou qu'ils nous croyaient morts nous-mêmes, ou que les gens qu'ils avaient envoyés au-devant de nous ne viendraient pas nous déterrer dans cette île écartée. Avant que de nous mettre en marche, chacun se fit, suivant ses forces, une provision d'eau douce et de moules. On alla passer la nuit au bord d'un étang d'eau salée, fort près d'une montagne où nous avions déjà campé. Il fut heureux pour nous d'avoir apporté de l'eau et des vivres, car nous ne découvrîmes rien qui fût propre à servir d'aliment. Dès la pointe du jour, chacun se mit à chercher un peu d'herbes, ou quelques feuilles d'arbres. Nous voulions conserver le reste de nos moules pour des occasions plus pressantes. Quelques-uns descendirent dans le lac pour y trouver quelques poissons, mais ce n'était qu'un amas d'eau salée et bourbeuse.

Tandis que nous étions ainsi dispersés, ceux qui n'étaient pas éloignés du lac aperçurent trois Hottentots qui venaient droit vers eux. Un signe dont on était convenu nous rassembla aussitôt, et nous attendîmes ces trois hommes qui marchaient à grands pas pour nous joindre. Dès qu'ils se furent approchés, nous reconnûmes aux pipes dont ils se servaient, qu'ils avaient quelque commerce avec les Européens. La difficulté de part et d'autre fut d'abord à nous faire entendre. Ils nous faisaient des signes de leurs mains, en élevant six doigts et criant de toutes leurs forces : Hollanda, Hollanda. Quelques-uns de nos Siamois les prirent pour des émissaires de ceux que nous avions déjà rencontrés, et qui nous cherchaient peut-être pour nous massacrer. D'autres croyaient entendre par leurs signes que le cap de Bonne-Espérance n'était éloigné que de six journées. Après un peu de délibération, nous nous déterminâmes à suivre ces guides, dans quelque lieu qu'ils voulussent nous mener, par la seule raison qu'il ne pouvait nous arriver rien de pire que ce que nous avions déjà souffert, et que la mort même était le remède de tant de malheurs qui nous rendaient la vie insupportable. Cependant nous cessâmes bientôt de prendre ces Hottentots pour des espions, en reconnaissant qu'ils n'étaient pas si simples que les premiers, et qu'ils avaient quelque liaison avec les Européens. Ils avaient apporté un quartier de mouton que la faim nous obligea de leur demander. Ils nous firent connaître que nous l'obtiendrions pour de l'argent, et jugeant par nos signes que nous n'en avions pas, ils nous témoignèrent qu'ils accepteraient nos boutons qui étaient d'or et d'argent. Je leur en donnai six d'or ; ils m'abandonnèrent aussitôt le quartier de mouton, que je fis griller et que je partageai ensuite à mes compagnons.

Ces guides inconnus nous pressaient fort de les suivre ; ils marchaient quelque temps devant nous, et notre lenteur paraissant leur causer de l'impatience, ils revenaient à nous pour nous exciter. Nous avions quitté l'étang vers midi. Ils nous menèrent camper au pied d'une hauteur. Le chemin avait été fort rude. De quinze que nous étions encore, sept se trouvèrent si accablés de misère et de fatigue que le lendemain au moment du départ il leur fut impossible de faire usage de leurs jambes. Nous tînmes conseil sur ce triste incident, On résolut de laisser dans ce lieu les plus faibles, avec une partie des moules sèches qui nous restaient en les assurant que notre premier soin, si nous avions le bonheur de trouver une habitation hollandaise, serait de leur envoyer des voitures commodes. Quelque dure que leur parût cette séparation, la nécessité les força d'y consentir. A la vérité nous étions tous dans un misérable état ; il n'y avait pas un de nous qui n'eût le corps très enflé, particulièrement les cuisses et les pieds ; les malheureux surtout que nous abandonnions étaient si défigurés qu'ils faisaient peur. Nous emportâmes un regret fort amer de quitter ces chers compagnons, dans l'incertitude de les revoir jamais ; mais ils ne pouvaient recevoir de nous aucune espèce de soulagement, quand nous aurions pris le parti de rester et de mourir avec eux. Après nous être dit un triste adieu, nous recommençâmes à marcher, pour suivre nos guides qui nous avaient éveillés de fort grand matin. Comme j'étais toujours un des plus diligents, je fus témoin d'un spectacle fort désagréable, auquel je ne m'arrête ici que pour faire connaître la saleté de cette barbare nation. Après avoir fait du feu pour se chauffer à la fin d'une nuit très froide, ils prirent des charbons éteints, et les ayant mis dans un trou qu'ils creusèrent exprès, ils urinèrent dessus, ils broyèrent le tout ensemble et s'en frottèrent le visage et tout le corps. Après cette cérémonie ils vinrent se présenter devant nous, fort chagrins de nous voir moins prompts qu'eux. Enfin la patience parut leur manquer ; ils tinrent conseil entre eux pendant quelques moments. Deux se détachèrent et prirent le devant avec beaucoup de diligence ; le troisième demeura près de nous, sans s'écarter jamais, et s'arrêtait même à chaque occasion aussi longtemps que nous paraissions le désirer.

Nous employâmes six jours entiers à le suivre, avec une fatigue et des peines qui nous semblèrent beaucoup plus insupportables que les précédentes. Il fallait incessamment monter et descendre par des lieux dont la seule vue nous effrayait ; notre guide, accoutumé à grimper sur les hauteurs les plus escarpées, avait peine lui-même à se soutenir dans plusieurs passages. Quelques Siamois lui voyant prendre le chemin d'une montagne si rude qu'ils la croyaient inaccessible, formèrent la résolution de l'assommer, dans l'idée qu'il ne nous y menait que pour nous faire périr. Le second ambassadeur leur fit honte de ce cruel dessein ; il leur représenta que ce pauvre Hottentot nous servait sans y être obligé, et que dans notre situation l'ingratitude serait le plus horrible de tous les crimes. Comme les difficultés qui étonnent à la première vue s'aplanissent lorsqu'on les envisage de près, ces mêmes lieux qui nous semblaient si dangereux dans l'éloignement, prenaient une autre face à mesure que nous avancions, et les pentes devenaient plus faciles. Enfin, malgré tous nos maux, la lassitude, la faim et la soif, il n'y avait pas d'obstacle que notre courage ne nous fît surmonter.

Pendant ce temps-là, nous ne vivions que de nos moules séchées au soleil, et nous les ménagions soigneusement. On se croyait heureux de rencontrer certains petits arbres verts, dont les feuilles avaient une aigreur appétissante et servaient d'assaisonnement à nos moules ; les grenouilles vertes nous paraissaient aussi d'un fort bon goût ; nous en trouvions souvent, surtout dans les lieux couverts de verdure ; les sauterelles nous plaisaient moins. Mais l'insecte qui nous parut le plus agréable, était une espèce de grosse mouche ou de hanneton fort noir qui ne se trouve et qui ne vit que dans l'ordure. Nous en trouvâmes beaucoup sur la fiente des éléphants. L'unique préparation qu'on apportait pour les manger, c'était de les faire griller au feu. Je ne ferai pas difficulté d'avouer que je leur trouvais un goût merveilleux. Ces connaissances peuvent être utiles à ceux qui auront le malheur de se trouver réduits aux mêmes extrémités.

Enfin le trente et unième jour de notre marche et le sixième après l'heureuse rencontre des Hottentots, en descendant une colline, vers six heures du matin, nous aperçûmes quatre personnes sur le sommet d'une très haute montagne qui était devant nous et que nous devions traverser. On les prit d'abord pour des Hottentots, parce que l'éloignement ne permettait pas de les distinguer, et qu'il ne pouvait pas nous venir à l'esprit que ces déserts eussent d'autres créatures humaines à nous offrir. Comme ils venaient à nous et que nous marchions vers eux, nous fûmes bientôt agréablement détrompés. Il nous fut aisé de reconnaître deux Hollandais avec les deux Hottentots qui nous avaient quittés en chemin. Le transport de notre joie fut proportionné à toutes les peintures qu'on a lues de notre misère. Ce sentiment augmenta lorsque nos libérateurs se furent approchés. Ils commencèrent par nous demander si nous étions Siamois, et où étaient les ambassadeurs du roi notre maître. On les leur montra. Ils leurs tinrent beaucoup de civilités ; après quoi, nous ayant invités à nous asseoir, ils firent approcher quelques rafraîchissements qu'ils nous avaient apportés. A la vue du pain frais, de la viande cuite et du vin, nous ne pûmes modérer les mouvements de notre reconnaissance. Les uns se jetaient aux pieds des Hollandais et leur embrassaient les genoux ; d'autres les nommaient leurs pères, leurs libérateurs. Pour moi je fus si pénétré de cette faveur inestimable, que dans le sentiment qui l'agitait je voulus leur faire voir sur-le-champ le prix que j'attachais à leurs généreux soins. Notre premier ambassadeur, en nous ordonnant de le laisser derrière nous et d'aller lui chercher quelque voiture, s'était défait de plusieurs pierreries que le roi notre maître lui avait confiées pour en faire divers présents. Il m'avait donné cinq gros diamants enchâssés dans autant de bagues d'or. Je fis présent d'une de ces bagues à chacun des deux Hollandais, pour les remercier de la vie dont je croyais leur avoir obligation.

Mais ce paraîtra surprenant, c'est qu'après avoir bu et mangé, nous nous sentîmes tous si faibles et dans une si grande impossibilité d'aller plus loin, qu'aucun de nous ne put se lever qu'avec des douleurs incroyables. En un mot, quoique les Hollandais nous représentassent qu'il ne restait qu'une heure de chemin jusqu'à leurs habitations, où nous nous reposerions à loisir, personne n'eut assez de force et de courage pour entreprendre une marche si courte. Nos généreux guides reconnaissant que nous n'étions plus capables de faire un pas, envoyèrent les Hottentots nous chercher des voitures. En moins de deux heures nous les vîmes revenir avec des charrettes et quelques chevaux. Le second de ces deux secours nous fut inutile. Personne n'ayant pu s'en servir, nous nous mîmes tous sur les charrettes qui nous portèrent à l'habitation hollandaise. Elle n'était éloignée que d'une lieue. Nous y passâmes la nuit, couchés sur la paille, avec plus de douceurs qu'on n'en a jamais ressenti dans la meilleure fortune. Mais le lendemain à notre réveil, quelle fut notre joie de nous voir délivrés et désormais à couvert des effroyables souffrances que nous avions essuyées l'espace de trente et un jours !

Notre premier soin fut de prier les Hollandais d'envoyer une charrette avec les rafraîchissements nécessaires aux sept Siamois que nous avions laissés en chemin. Après avoir vu partir cette voiture, nous nous rendîmes sur deux autres dans une habitation hollandaise à quatre ou cinq lieues de la première. A peine y fûmes nous arrivés, que nous vîmes paraître plusieurs soldats envoyés par le gouverneur pour nous servir d'escorte, et deux chevaux pour les deux ambassadeurs. Mais ils étaient si malades qu'ils n'osèrent s'en servir. Ainsi nous reprîmes nos charrettes, et dans cet équipage nous nous rendîmes à la forteresse que les Hollandais ont à la rade du cap de Bonne-Espérance. Le commandant averti de notre arrivée, envoya son secrétaire au-devant des ambassadeurs pour leur faire des compliments de sa part. On nous fit entrer dans le fort au travers d'une vingtaine de soldats rangés en haie. Nous fûmes conduits à la maison du commandant qui se trouva au pied de l'escalier, où il reçut avec de grandes marques de respect et d'affection les ambassadeurs et les mandarins de leur suite. Il nous fit entrer dans une salle, où nous ayant priés de nous asseoir, il nous fit apporter des rafraîchissements, tandis qu'il faisait tirer onze coups de canon pour honorer le roi de Siam dans la personne de ses ministres. Nous le conjurâmes d'envoyer avec toute la diligence possible quelque secours au premier ambassadeur que nous avions laissé assez après du rivage où notre vaisseau s'était brisé. Il nous répondit que dans la saison où l'on était encore il était impossible de nous satisfaire, mais qu'aussitôt qu'elle serait passée il ne manquerait pas d'y employer tous ses soins. Il ajouta que nous étions heureux d'avoir suivi les côtes ; que si nous eussions un peu pénétré dans les bois, nous serions infailliblement tombés entre les mains de certains Cafres qui nous auraient massacrés sans pitié.

Lorsqu'en approchant du Cap nous eûmes aperçu plusieurs navires à la rade, nous sentîmes l'espérance de revoir encore une fois nos parents et notre chère patrie. Les offres du commandant nous confirmèrent dans une idée si consolante, et nous firent presque entièrement oublier nos peines. Il fut fidèle à ses promesses. Son secrétaire reçut ordre de nous conduire au logement qu'il nous avait fait préparer, et l'on nous y fournit libéralement tous les rafraîchissements qui nous étaient nécessaires. Il est vrai qu'il fit tenir un compte exact de notre dépense et du loyer même de notre maison, qu'il envoya jusqu'à Siam aux ministres du roi notre maître, et qui lui fut payé avec autant d'exactitude. On lui remboursa jusqu'à la paie de l'officier et des soldats qui étaient venus au devant de nous, et qui firent la garde à notre porte pendant tout le séjour que nous fîmes au Cap (8).

Les Portugais étaient arrivés huit jours avant nous, après avoir encore plus souffert. Un père portugais de l'ordre de Saint Augustin, qui accompagnait par l'ordre du roi les ambassadeurs destinés à la cour de Portugal, nous fit une peinture de leurs peines, qui nous tira les larmes des yeux. Un tigre, nous dit-il, aurait eu le coeur attendri des cris et des gémissements de ceux qui tombaient au milieu de leur marche, également accablés de douleur et de faim. Ils invoquaient l'assistance de leurs amis et de leurs proches. Tout le monde paraissait insensible à leurs plaintes. La seule marque d'humanité qu'on donnait en les voyant tomber, était de recommander leur âme à Dieu. On détournait les yeux, on se bouchait les oreilles pour n'être pas effrayé par les cris lamentables qu'on entendait sans cesse, et par la vue des mourants qui tombaient presqu'à chaque heure du jour. Ils avaient perdu dans ce voyage, depuis qu'ils nous eurent quittés, cinquante ou soixante personnes d'âges et de conditions différentes, sans y comprendre ceux qui étaient morts auparavant, parmi lesquels était un jésuite déjà vieux et fort cassé.

Mais le plus triste accident qu'on puisse s'imaginer, et dont on n'a peut-être jamais vu d'exemple, fut celui qui arriva au capitaine du vaisseau. C'était un homme de qualité, riche et d'un caractère vertueux. Il avait rendu des services considérables au roi son maître, qui estimait sa valeur et sa fidélité. Je ne puis me rappeler son nom, mais on vantait sa naissance comme une des plus illustres du Portugal. Il avait amené aux Indes son fils unique, âgé d'environ dix ou douze ans, soit qu'il eût voulu l'accoutumer de bonne heure aux fatigues de la mer, ou qu'il n'eût osé confier à personne l'éducation d'un enfant si cher. En effet, ce jeune gentilhomme avait toutes les qualités qui concilient l'estime et l'amitié. Il était bien fait de sa personne, bien élevé, savant pour son âge, d'un respect pour son père, d'une docilité et d'une tendresse qu'on aurait pu proposer pour modèle. Le capitaine en se sauvant à terre, ne s'était fié qu'à ses propres mains du soin de l'y conduire en sûreté. Pendant le chemin il le faisait porter par des esclaves. Mais enfin, tous ses esclaves étant ou morts, ou si languissants qu'ils ne pouvaient se traîner eux-mêmes, ce pauvre enfant devint si faible, qu'un jour après midi, la fatigue l'ayant obligé comme les autres de se reposer sur une colline, il lui fut impossible de se relever. Il demeura couché, les jambes raides et sans les pouvoir plier. Ce spectacle fut un coup de poignard pour son père. Il le fit aider, il l'aida lui-même à marcher. Mais ses jambes n'étant plus capables de mouvement, on ne faisait que le traîner ; et ceux que le père avait priés de lui rendre ce service, sentant eux-mêmes leur vigueur épuisée, déclarèrent qu'ils ne pouvaient le soutenir plus longtemps sans périr avec lui. Le malheureux capitaine voulut essayer de porter son fils. Il le fit mettre sur ses épaules ; mais n'ayant pas la force de faire un pas, il tomba avec son fardeau. Cet enfant paraissait plus affligé de la douleur de son père que de ses propres maux. Il le conjura souvent de le laisser mourir, en lui représentant que les larmes qu'il lui voyait verser augmentaient sa douleur sans pouvoir servir à prolonger sa vie. On n'espérait pas en effet qu'il pût vivre jusqu'au soir. A la fin, voyant que ses discours ne faisaient qu'attendrir son père jusqu'à lui faire prendre la résolution de mourir avec lui, il conjura les Portugais avec des expressions dont le souvenir les attendrissait encore, de l'éloigner de sa présence et de prendre soin de sa vie. Deux religieux représentèrent au capitaine que la religion l'obligeait de travailler à la conservation de sa vie. Ensuite tous les Portugais se réunirent pour l'enlever, et le portèrent hors de la vue de son fils qu'on avait mis un peu à l'écart, et qui expira pendant le cours de la nuit. Cette séparation lui fut si douloureuse, qu'ayant porté jusqu'au Cap l'image de son malheur et le sentiment de sa tristesse, il y mourut deux jours après son arrivée.

Nous passâmes près de quatre mois au cap de Bonne-Espérance, pour attendre quelque vaisseau hollandais qui fît voile à Batavia. Mais nous mîmes plus de deux mois à reprendre nos forces. Un habile chirurgien qui se chargea de rétablir notre santé, nous imposa d'abord un régime dont l'observation nous coûta beaucoup. Malgré la peine que nous ressentions de ne pouvoir satisfaire notre appétit, il nous fit craindre de charger notre estomac de viandes qui l'eussent suffoqué. Ainsi nous éprouvâmes encore la faim au milieu de l'abondance.

Avant notre départ du Cap, nous apprîmes que le second pilote de notre vaisseau s'était sauvé dans un navire anglais. Le premier pilote voulait suivre son exemple, mais il fut gardé si étroitement par le maître du navire et par tout le reste de l'équipage, qui voulaient le mener en Portugal et le faire punir de sa négligence, qu'il ne put échapper à leurs observations. La plupart des Portugais s'embarquèrent sur des vaisseaux hollandais qui devaient les porter à Amsterdam, d'où ils comptaient retourner dans leur patrie. Les autres montèrent avec nous sur un navire de la Compagnie hollandaise, qui était arrivé au Cap dans l'arrière-saison, et qui nous porta heureusement à Batavia. Pour nous, après avoir passé six mois dans cette ville, nous fîmes voile pour Siam au mois de juin, et nous y arrivâmes dans le cours du mois de septembre. Le roi notre maître nous reçut avec des marques extraordinaires de tendresse et de bonté ; il nous fit donner aussitôt des habits et de l'argent ; il eut même l'attention de nous assurer lui-même qu'il ne nous oublierait point dans les occasions favorables à notre fortune.

Il n'y avait pas plus de six mois que j'étais à Siam, lorsque les envoyés du roi de France arrivèrent à la barre avec leur escadre. Oya Vichaigen, (M. Constance) (9) Premier ministre du roi mon maître, m'ordonna de me rendre de sa part sur leur bord (10), pour les remercier de l'honneur qu'ils lui avaient fait par leur lettre et par le gentilhomme qu'ils lui avaient député (11).

Pendant mon voyage, j'avais appris assez de portugais pour le parler et pour me faire entendre : cette raison décida le choix du ministre en ma faveur, et porta aussi le P. Tachard à me demander au roi pour l'ambassade de France et de Rome. Quoique je fusse à peine remis des maux que j'avais soufferts, le récit des mandarins qui venaient de France (12) me fit bientôt naître une passion extrême de voir un pays dont ils publiaient tant de merveilles, et surtout d'admirer de près un monarque dont la renommée avait porté la gloire et les vertus jusqu'aux régions les plus éloignées.


33 feuilles format A4

NOTES :

1- Vergue très inclinée et fixée au mât par le tiers de sa longueur, dont les deux tiers s'élèvent ainsi au-dessus du mât. L'antenne soutient ainsi la voile triangulaire de certains bâtiments. (Littré)   retour

2 - Emplacement qui, dans un vaisseau, contient les ustensiles d'artillerie (emplacement qui a toujours été distinct de la soute aux poudres.) (Littré)  retour

3 - Synonyme de pont. retour

4 - Les Cafres étaient les habitants de la Cafrerie (dénomination d'origine arabe donnée aux XVIIe et au XVIIIe siècles à la partie de l'Afrique, au sud de l'Équateur, peuplée par des non-musulmans ou infidèles. (Kafirs en arabe) - Larousse) - Dans le recueil Histoire des naufrages ou recueil Des Relations les plus intéressantes des Naufrages, Hivernemens, Délaissemens, Incendies, Famines, & autres Evènemens funestes sur Mer ; qui ont été publiées depuis le quinzième siècle jusqu'à présent Par M. D…, Avocat - Tome troisième. A Paris, Chez CUCHET - Libraire, rue & hôtel Serpente. 1789, la note sur les Cafres est ainsi rédigée : Les Cafres habitent une partie de l'Afrique méridionale. Ils sont partagés en différentes nations, presque toutes si cruelles et si barbares, que les missionnaires n'ont pu y pénétrer. Les marchands européens trafiquent rarement avec eux, soit à cause du peu de denrées commerçables qui s'y trouvent, soit par la difficulté des côtés et la crainte de leur naturel pervers. On connaît très peu l'intérieur des contrées habitées par ces peuples.    retour

5 - L'ouvrage Histoire des naufrages ou recueil Des Relations les plus intéressantes des Naufrages, Hivernemens, Délaissemens, Incendies, Famines, & autres Evènemens funestes sur Mer ; qui ont été publiées depuis le quinzième siècle jusqu'à présent Par M. D…, Avocat - Tome troisième d'où nous extrayons cette Relation du père Tachard nous donne une très abondante description du pays des Hottentots. Nous la reproduisons ici in extenso. On pourra la comparer avec celle de l'abbé de Choisy dans son Journal du 10 juin 1685. On lira à la note 10 de la même page les réflexions d'Alexandre de Chaumont et du chevalier de Forbin.

Les Hottentots, habitants du Cap, gravure publiée dans la relation de voyage du père Tachard.

Quelques voyageurs anglais et français, entre autres Guillaume Ten-Ryne, Boéving, Vogel, le père Tachard et l'abbé de la Caille ont publié des remarques sur les Hottentots ; mais aucune de ces relations ne peut être comparée à celle de Pierre Kolben (Description du cap de Bonne-Espérance, par Pierre KOLBEN, Amst. 1743. 3 vol. in 12. Depuis cette note écrite, le voyage de Sparmann a paru, et l'on y trouve d'excellentes observations sur l'histoire naturelle de ce pays et sur ses habitants. Lorsque la relation de M. Vaillant sera publiée, il est probable qu'il ne restera rien à désirer sur cette partie si célèbre de l'Afrique.) qui réunit le double avantage de l'exactitude et du détail. Ce voyageur était très instruit, et avant que de donner au public son ouvrage, il avait fait au cap de Bonne-Espérance un séjour de huit ans. La critique s'est élevée à la vérité contre plusieurs de ses observations ; mais le capitaine Cook (Voyage dans l'Hémisphère austral - 1778, in 4°. Premier vol. pages 76, 77 et 81.) dans ses relâches au Cap en 1772 et 1775 a vérifié qu'elle n'avait point d'autre fondement que l'animosité de parti qui divisait alors les colons hollandais.

La région des Hottentots, environnée de trois côtés par la mer, est située à la pointe méridionale de l'Afrique. Elle s'étend depuis le cap de Bonne-Espérance, en remontant vers le nord au-delà du tropique du capricorne. On lui assigne pour bornes du côté de l'ouest les royaumes de Mataman, d'Abutua, et l'empire du Monomotapa, et du côté de l'est la terre de Natal, des terres maritimes, et encore le même empire de Monomotapa. L'espace que le pays des Hottentots occupe est renfermé entre le vingt-deuxième et le trente-cinquième degré de latitude, et entre le trente-troisième et le quarante-septième degré de longitude. Sa longueur du nord au sud est d'environ sept cent quatre-vingt milles, et sa largeur de l'ouest à l'est est de cent trente milles environ.

Kolben, qui a parcouru la plupart des contrées habitées par les différentes nations hottentotes, en compte dix-sept, qu'il nomme les Gungemans, les Kokkaquas, les Sussaquas, les Odiquas, les Khirigriquas, les grands Numaquas et les petits, les Attaquas, les Khorogauquas, les Kopmans, les Hessaquas, les Sonquas, les Dunquas, les Damaquas, les Gauriquas, les Hoteniquas, les Kantovers et les Heikoms.

Les Gungemans sont les plus voisins du Cap ; les Hottentots de cette nation ont vendu la jouissance de leur territoire aux Hollandais, qui leur a été payée 15000 florins en diverses sortes de marchandises. Ils vivent aujourd'hui mêlés avec eux, et n'ont conservé qu'une très petite partie de leur ancienne possession.

Les moeurs et les usages des Hottentots sont singuliers, et diffèrent même beaucoup de ceux des Nègres et des Cafres leurs voisins ; mais la bizarrerie de quelques-uns doit être un motif de plus pour les faire connaître au lecteur.

Les deux sexes sont bien proportionnés chez les Hottentots. Ils ressemblent aux Nègres pour la grandeur des yeux, le nez plat, l'épaisseur des lèvres, ainsi que par la chevelure courte et laineuse ; mais ils diffèrent d'eux par la couleur, qui est olive terne, au lieu que celle des Nègres est d'un noir luisant ; celle des Cafres est moins foncée. Les Hottentots sont robustes, industrieux dans le besoin, agiles et d'une légèreté surprenante. Un cavalier bien monté suit à peine leur pas ordinaire. Ils sont d'une adresse inconcevable dans le maniement des armes ; avec les sagaies (espèce de demi-lance), ils parent les flèches et les pierres.

Tous ces peuples sont très attachés à leurs usages et à leur pays. Ils sont bergers ou chasseurs, suivant la nature et les productions de la contrée qu'ils habitent. On les a accusés, avec fondement, de paresse et d'ivrognerie ; mais ces vices, si on s'en rapporte aux voyageurs modernes qui les ont observés attentivement, ne sont point accompagnés de l'immodestie et de l'incontinence, suite inséparable de l'ivresse en Europe ; ils sont même rachetés chez eux par les qualités les plus estimables. Les Hottentots sont humains, hospitaliers, réservés dans leurs paroles et leurs actions : amis sincères, ils ne respirent que l'envie de s'obliger et de se donner mutuellement ; lorsqu'ils sont aux gages de leurs compatriotes ou des Hollandais, ils sont laborieux, exacts et si fidèles, que leur passion désordonnée pour les liqueurs n'empêche point qu'on n'en confie à leur garde ; ils n'y toucheront jamais sans une permission formelle : exemple rare de retenue, même chez les nations les plus policées.

Aux vices favoris des Hottentots, la paresse et l'ivrognerie, on peut ajouter la malpropreté dans leur habillement et leur personne ; mais Kolben assure que c'est moins l'effet de leur goût que de leur paresse ou du besoin.

L'habillement des Hottentots est très singulier. Les hommes se couvrent les épaules d'une espèce de manteau qu'ils appellent kroffes. Elles sont composées, pour les riches, de peaux de tigres, et pour ceux qui ne sont point aisés, de peaux de mouton. Les kroffes varient pour la forme, suivant les différentes nations. Les Hottentots du Cap ne les laissent pas tomber au-delà des hanches. Le milieu du corps, devant et derrière, est caché d'une peau de chat ; ils ont les jambes nues, excepté lorsqu'ils gardent leurs bestiaux ; alors ils les couvrent d'une espèce de bas ou de bottine de peau. Pendant les chaleurs, tous les Hottentots vont la tête découverte. En hiver et dans les temps de pluie, ils portent des calottes fixées par des cordons qui se lient sous le menton. Les deux sexes portent encore, suspendu au cou, un petit sac de peau dans lequel ils referment leur couteau, une pipe et du tabac.

La différence de l'habillement pour les femmes consiste dans l'habitude qu'elles ont de porter des bonnets qui s'élèvent spiralement sur la tête ; au lieu que ceux des hommes sont contigus à la peau, comme une véritable calotte : elles portent devant et derrière une espèce de tablier de peau de mouton, plus grand que celui des hommes. Les premiers voyageurs qui ont publié des remarques sur les Hottentots, ont assuré hardiment que les femmes des Hottentots portent autour des jambes des boyaux de mouton et d'autres animaux ; c'est une erreur, fondée apparemment sur un usage des jeunes filles de ce peuple, qui depuis l'enfance jusqu'à l'âge de douze ans, ont des joncs tressés autour de leurs jambes : lorsque cet âge est passé, elles changent la matière de ces cercles ; ce sont alors des courroies de cuir larges du petit doigt ; mais ils servent plutôt de défense à cette partie du corps dans leurs exercices champêtres, que d'ornements.

Quelques navigateurs ont aussi prétendu que les femmes hottentotes avaient une espèce de tablier naturel ; mais le lord Gordon (Supplément à l'Histoire naturelle, par M. de Buffon, in-4° quatrième volume, pages 500 et 501) qui a parcouru quelques contrées de ces nations, M. Bergh, médecin du Cap, et le Capitaine Cook (Voyage dans l'Hémisphère austral - 17774, in-4°, quatrième vol, page 325) déclarent positivement que c'est une de ces exagérations hasardées par les voyageurs.

Le principal article de la toilette chez les Hottentots, celui pour lequel les hommes, les femmes et même les enfants sont également passionnés, est l'usage de sa graisser le corps avec du beurre ou de la graisse de mouton, mêlée avec de la suie de leurs chaudrons ; ils renouvellent cette onction autant de fois qu'elle sèche au soleil. L'odeur qu'exhale cet enduit, surtout chez les pauvres qui gardent plus longtemps le même, les fait fuir des Européens. Ils ne s'expliquent point sur les motifs de cet ancien usage ; il y a toute apparence que c'est pour donner de la souplesse à leurs membres, et aussi pour se défendre des ardeurs excessives du soleil : sans ce secours, leurs forces seraient bientôt épuisées dans un climat si chaud.

Les Hottentots se nourrissent de la chair de leurs bestiaux, de racines et de fruits de différentes espèces. Ils avalent ou plutôt ils décorent la viande à demi-crue. Les entrailles des animaux qu'ils tuent leur servent aussi d'aliment ordinaire ; mais ce n'est jamais sans les avoir lavées dans plusieurs eaux. Les hommes et les femmes mangent séparément. Ils suivent pour le temps de leurs repas, leur caprice ou leur appétit, sans aucune distinction de la nuit ou du jour ; leur boisson commune est l'eau ou le lait, mêlé ou à part. Ils aiment avec passion le vin, l'eau-de-vie, et surtout l'arak ; cependant les liqueurs fortes sont bannies de leurs repas ou réjouissances publiques. Les deux sexes ont une passion désordonnée pour le tabac. Un Hottentot, dit Kolben, aimerait mieux perdre une dent, que la moindre partie de cette précieuse plante. Ils jugent mieux de sa bonté que l'Européen le plus délicat. Le tabac fait toujours une partie de leurs gages, lorsqu'ils se louent à un blanc.

Toutes les nations hottentotes habitent comme les Tartares, des villages mobiles appelés kraals. Ils sont composés au moins de vingt huttes bâties fort près l'une de l'autre.

On ne peut mieux les comparer qu'à des fours. La charpente est formée de branches d'arbres enfoncées en terre par les deux bouts et couverts de nattes. Dans le milieu de la hutte, l'élévation est de quatre à cinq pieds, et elles n'ont pas plus de quatorze pieds de diamètre. Une peau de bête attachée en dedans au-dessus de la porte, s'ouvre et se ferme comme un rideau, pour arrêter le vent. Dans les grandes huttes comme dans les petites, on ne voit jamais résider qu'une famille, composée ordinairement de dix ou douze personnes de tout âge. Outre leurs kroffes de réserve et leurs armes suspendues aux côtés de la hutte, deux ou trois pots pour l'usage de la cuisine, un ou deux pour boire, et quelques vaisseaux de terre pour le beurre et le lait, composent tout l'ameublement d'un Hottentot. Chaque kraal est placé en rond dans une plaine, le plus souvent sur le bord de quelque rivière, et il n'a qu'une entrée fort étroite entre deux huttes. Le centre forme une place vide. Un chien veille pendant la nuit à la sûreté de la famille et des bestiaux. Ces animaux sont fort laids, mais ils surpassent ceux de l'Europe par la fidélité et l'instinct.

Les richesses de ces peuples se réduisent à leurs troupeaux ; plus ils ont de bestiaux, plus ils sont opulents. Ils en prennent des soins extraordinaires, soit pour les garantir des bêtes féroces qui infestent leur pays, soit pour la pâture. Le salaire de leurs services, comme le prix de leur travail, consiste toujours en bestiaux.

Leur commerce se fait en échange avec les Européens ; ils leur donnent du bétail, des dents d'éléphants, des oeufs d'autruches, et des peaux de bêtes ; et ils en reçoivent du vin, de l'eau-de-vie, du tabac, du fer, des couteaux, etc. Le prix est toujours le même ; ils livrent un boeuf pour une livre de tabac, une grosse brebis pour une demi-livre, et un agneau pour un quart.

Kolben assure que les Hottentots reconnaissent un Être suprême créateur de l'univers. Ils sont aussi persuadés de l'immortalité de l'âme ; mais ils évitent soigneusement de donner la moindre explication sur ces articles de leur croyance. Il paraît seulement qu'ils rendent une espèce de culte à la lune. Les sacrifices qu'ils lui offrent consistent en bestiaux et en lait. Ils sont accompagnés de cris, de danses et de chants. Leurs assemblées à ce sujet se tiennent la nuit en rase campagne, lorsque la lune est dans son plein. Chaque kraal à son prêtre, appelé suri. Il préside aux sacrifices, aux mariages, aux enterrements, etc.

Les Hottentots ne vivent point sans gouvernement et sans règles de justice. Chaque nation particulière à son chef, qui se nomme konquer, et dont l'emploi consiste à commander dans la guerre et à négocier la paix ; il a aussi le droit de présider aux assemblées publiques, au milieu d'un cercle que tous les capitaines accroupis et les coudes sur les genoux forment autour de lui. L'office du konquer est héréditaire ; mais il n'a point de revenus établis pour le maintien de sa dignité, ni la moindre distinction personnelle. En prenant possession de son emploi, il s'engage à ne rien entreprendre contre les prérogatives des capitaines de chaque kraal et contre les privilèges du peuple. Les criminels d'état sont jugés par le konquer assisté de tous les capitaines.

Après le konquer, chaque kraal a pour chef un capitaine dont l'emploi est de maintenir la paix et la justice dans l'étendue de sa juridiction. Cet office est aussi héréditaire ; mais en commençant à l'exercer, le capitaine s'oblige à ne rien changer dans les lois et les anciennes coutumes du kraal. Pendant la guerre il commande la troupe de son propre village, sous l'autorité du chef de la nation. Il juge avec tous les hommes du kraal les disputes qui concernent les droits et la propriété de chacun. C'est à lui qu'appartient le jugement du vol, du meurtre, de l'adultère et des autres crimes qui se commettent dans son territoire. Ces officiers se distinguaient autrefois seulement par de belles peaux de tigre ou de chats sauvages ; ils y ont ajouté depuis quelque temps des cannes à pomme de cuivre dont les Hollandais leur ont fait présent. Les chefs de chaque nation portent aussi pour marque de leur dignité une couronne de cuivre, depuis que les gouverneurs du Cap les ont mis dans le goût de cet ornement.

L'administration de la justice civile et criminelle chez les Hottentots est aussi prompte qu'impartiale. Les deux parties, au milieu du cercle formé par tous les hommes du kraal, plaident elles-mêmes leur cause. Lorsqu'elles ont cessé de parler, le jugement se prononce à la pluralité des voix, et il est exécuté sans appel et sans aucune sorte d'obstacle. Le même ordre s'observe pour les matières criminelles. Quelqu'un est-il accusé d'un crime ? On en donne aussitôt connaissance à tous les habitants du kraal, qui se regardant comme autant de ministres de la justice, cherchent le coupable et s'en saisissent ; le capitaine même n'obtient pas plus de faveur que le moindre habitant du kraal. Le coupable arrêté est aussitôt renfermé sous une sûre garde, pour se donner le temps de convoquer l'assemblée. Le jour du jugement le criminel est conduit au milieu de cercle ; ses accusateurs exposent le délit, on écoute les témoins ; ensuite le coupable a la liberté de parler. Si l'accusation est injuste, le tribunal condamne le dénonciateur à des dédommagements, qui sont pris sur ses troupeaux. Si au contraire le crime est vérifié, la sentence se prononce et s'exécute sur-le-champ. C'est le capitaine du kraal qui est l'exécuteur : il se lève, fond sur le coupable et l'étend à ses pieds d'un coup de bâton. Tous les juges l'achèvent et son corps est enterré au même instant, sans aucune tache pour sa famille, ni même pour sa mémoire. L'héritier du défunt ne souffre point de cette exécution, ses biens lui passent en entier.

Le larcin, le meurtre, le viol, l'adultère, et en temps de guerre l'espionnage et la désertion, sont autant de crimes capitaux chez ces peuples qui les punissent par la mort du coupable.

L'ordre des successions et des mariages chez les Hottentots a beaucoup de rapport avec plusieurs coutumes d'Europe : tous les biens d'un père descendent à l'aîné de ses fils ; s'il n'en a point, ils tombent à son plus proche héritier, sans être jamais divisés. Un père qui veut pourvoir à la condition de ses cadets, doit le faire de son vivant ; sans cette disposition, leur établissement et leur fortune dépendent de la volonté de leur aîné. Son pouvoir est le même sur ses sœurs ; elles ne peuvent le quitter ni se marier sans son consentement. Il leur donne la part qu'il lui plaît dans la succession paternelle. La loi oblige seulement l'héritier de prendre soin des femmes du défunt jusqu'à leur mariage ou leur mort. Ces avantages n'ont pas lieu pour le fils aîné, s'il se marie avant la mort de son père ; alors il n'a pas plus de droit que ses frères à l'héritage paternel, ils le partagent tous également.

Les mariages chez les Hottentots sont prohibés entre les cousins au premier et au second degré. La polygamie est admise parmi eux ; mais il est rare, même parmi les plus riches, qu'ils aient plus de trois femmes. Les filles se marient sans dot. Les Hottentots dans leurs femmes ne cherchent que l'esprit, la beauté et les agréments. Kolben assure qu'avec ces avantages naturels, souvent la fille du plus pauvre du kraal, devient l'épouse du capitaine ou même du chef de la nation.

Leur législation admet le divorce. Un homme peut répudier sa femme, et la femme peut quitter son mari ; cependant il n'est pas toujours admis, il faut qu'il soit fondé sur des motifs suffisants et approuvé par le tribunal du kraal. Lorsque le divorce a été prononcé, l'homme peut se remarier s'il le juge à propos ; mais la femme n'a pas la même liberté pendant la vie de son mari. Autrement elle serait punie de mort comme adultère.

L'Hottentot, content du pays où la nature l'a fait naître, est pacifique ; mais il n'est pas insensible à l'injure, surtout lorsqu'elle blesse toute la nation ; au moindre tort qu'on fait à leurs droits ou à la propriété de l'un d'eux, leur fureur s'allume ; ils courent aux armes et marchent contre l'ennemi commun. Les causes de la guerre entre les nations hottentotes sont ordinairement le vol de bestiaux, ou l'enlèvement d'une femme, ou l'usurpation de quelque pâturage. Au premier acte d'entreprise ou de violence, le chef de la nation convoque l'assemblée de tous les capitaines : la guerre y est ordinairement résolue ; cependant avant que de l'entreprendre, on envoie des députés au peuple agresseur. Si la justice que la nation offensée exige est refusée ou trop lente, elle prend les armes et se venge aussitôt par des représailles. Les deux parties également irritées se cherchent avec ardeur et ne tardent point à se rencontrer. Presque toujours une seule bataille décide la querelle et la campagne ; mais la victoire est toujours achetée chèrement par le vainqueur. Ces peuples combattent avec obstination et ne lâchent le pied qu'à la dernière extrémité. Kolben rapporte des traits de la bravoure des Hottentots et de leurs ruses de guerre, qui feraient honneur aux nations les plus belliqueuses. Plusieurs fois, dans la guerre qui a été terminée par le traité d'alliance de 1660, ils ont attaqué les Hollandais en rase campagne, ou les ont engagés dans des défilés ; souvent ils sont venus enlever à la vue du fort les bestiaux de la Compagnie. Les armes à feu ont seules mis fin à leurs hostilités, et assurent encore aujourd'hui l'établissement du Cap.

Après le combat, l'Hottentot vainqueur ne pille ni ne mutile les morts, il laisse même sur le champ de bataille les habits et les armes des vaincus.

Outre ces motifs de guerre, les nations hottentotes prennent souvent part à celles de leurs voisins, comme troupes auxiliaires. Lorsqu'il existe entre quelques-unes d'elles un traité d'alliance offensive et défensive, l'alliée entre en campagne aussitôt que la nation principale, combat pour elle avec autant d'animosité que dans sa propre cause, et ne quitte les armes qu'à la fin de la guerre.

Pendant la paix les Hottentots s'exercent souvent à des combats simulés. Par ces exercices fréquemment répétés, les hommes faits s'entretiennent dans l'usage des armes, et la jeunesse s'y forme.

On peut juger maintenant par ce tableau du gouvernement civil et militaire des Hottentots, s'ils sont des barbares ou les plus méprisables des hommes, ainsi que les premiers navigateurs qui ont touché au Cap ont affecté de les représenter. Kolben, qui y a demeuré huit ans et qui a souvent parcouru leurs kraals, avoue dans plus d'un endroit de son ouvrage que quelques nations policées perdraient à être comparées aux Hottentots.

Pour ne rien laisser ignorer de ce qui peut faire connaître ce peuple, nous rapporterons encore quelques autres usages qui lui sont particuliers.

Le premier est l'éducation de la jeunesse confiée aux mères jusqu'à l'âge de dix-huit ans. Auparavant, les garçons mêmes ne peuvent converser avec les hommes, sans en excepter leur propre père. Mais à cet âge l'adolescent est admis dans leur société, avec l'approbation du kraal et des cérémonies qui lui en font sentir l'avantage.

Le deuxième est la suppression d'un des testicules de chaque mâle ; ce qui a lieu à l'âge de neuf à dix ans pour ceux des riches, et à douze pour ceux des pauvres. C'est le suri qui fait l'opération. Les Hottentots ne donnent pour motif de cet usage, que le besoin qu'ils ont d'être légers à la course, soit pour la chasse, soit pour la défense de leurs bestiaux.

Le troisième est aussi singulier que le précédent : lorsqu'une veuve se remarie et autant de fois que cela lui arrive, elle est obligée de se faire couper la première jointure d'un doigt, en commençant par le dernier de la main gauche. Kolben n'a pu découvrir le véritable motif de cette opération.

Ces coutumes particulières aux Hottentots ne sont que bizarres ; mais on les accuse aussi de deux autres qui blessent essentiellement les droits de la nature. Tous ceux qui ont publié des observations sur ce peuple lui reprochent d'abandonner les vieillards décrépits, et d'exposer un des deux enfants jumeaux, dont leurs femmes accouchent quelquefois, si le père est pauvre, ou que la mère ait peu de lait. Kolben avoue que ces pratiques barbares sont observées chez toutes les nations hottentotes, mais il en diminue en quelque façon l'atrocité à leur égard, en remarquant que les Hottentots ne se portent à ces actes d'inhumanité, qu'après l'approbation du kraal ; il ajoute qu'ils ne sont pas plus particuliers à ce peuple qu'à plusieurs autres de l'Afrique et de l'Asie, sans en excepter les Japonais et les Chinois.

Les différentes nations des Hottentots vivent dans une union constante, depuis 1660, avec les Hollandais : elle est cimentée par la bonne foi de ces peuples et la sagesse du gouvernement de la Compagnie. Cette bonne intelli