Les traités franco-siamois
Traité et contrat passé entre Ocun Pipat Ta Cussa Raya Ballat, et Monsieur Deslandes (1) (3 décembre 1684)(2)
Les relations franco-siamoises entre 1680 et 1684 sont aux beau fixe. Le 3 septembre 1680, le Vautour, vaisseau de la Compagnie française des Indes Orientales, arrive en vue des côtes de Siam. A son bord, le jeune André Deslandes-Boureau, chargé par François Baron (3), directeur général de la Compagnie en Asie d'établir les premiers contacts commerciaux et de préparer une ambassade que le roi Naraï désire depuis longtemps envoyer en France. Tous les témoignages concordent pour confirmer l'engouement que le roi de Siam éprouve pour Louis XIV et pour la France, engouement encore renforcé par l'action de Phaulkon (4), entré au service du roi depuis la fin 1679, et qui cherchait à jouer déjà la carte française contre les Anglais et les Hollandais. André Deslande-Boureau évoque ainsi ses relations avec M. Constance : « Cet honnête homme est d'un esprit vif, agissant et pénétrant, ce qui l'a fait monter à un tel point de faveur, depuis deux ans qu'il s'est engagé au service du roi, qu'on le nomme présentement en riant le second barcalon (5). Il fait plus de négoce que tout le reste des marchands particuliers ensemble, va deux fois le jour à l'audience du roi, et le prince qui se plaît à sa conversation et est curieux, se fait souvvent entretenir des deux et trois heures d'horloge par ce mandarin. Vous pouvez juger de quelle utilité l'amitié d'un tel homme nous peut-être, puisqu'on ne peut rien faire savoir au roi de ce qu'on souhaite, que par le moyen de quelque personne affidée (6). J'ai fait une amitié très particulière avec lui, et j'ai aussi aidé à l'engager au service de Messeigneurs, de telle manières qu'ils ne font rien et ne demandent rien que par son avis et par son moyen. Et comme nos entretiens sont ordinairement sur les grandes actions de notre invincible monarque, duquel il conserve le portrait et plusieurs estampes dans les lieux les plus éminents de sa maison, il est certain qu'il donne à ce prince des idées si grandes de notre grand roi, qu'il n'y a rien à ajouter » (26 décembre 1682 - Archives des Missions-Etrangères - vol. 859 - p. 190). Malgré quelques propos amers d'André Deslandes qui se plaint que les Portugais et les Hollandais sont davantage favorisés par le roi Naraï que les Français, les conditions sont donc idéales pour obtenir du Siam la signature d'un traité commercial fort avantageux pour la Compagnie française. Dans ses mémoires, François Martin (7), qui succèdera à François Baron, évoque plusieurs fois ce traité : M. Lefèvre (8), missionnaire, arriva le 15 à Surat (9); il remit les paquets de Siam et dans le même temps on reçut des lettres de là par la voie de Masulipatam (10) depuis l'arrivée de M. l'évêque d'Héliopolis à Siam. Depuis la visite qu'il avait rendue au roi et la lettre du roi qu'il avait remise à ce prince, cette cour était toute changée en faveur de la nation (11). La sage conduite du sieur Deslandes, chef du comptoir, y avait aussi bien contribué ; il avait fait un traité avec le ministre par lequel tout le poivre qu'on cultivait dans le royaume serait livré à la Compagnie au prix dont on était convenu, qu'elle aurait la liberté d'acheter les marchandises de la première main des jonques (12) qui viendraient de la Chine et du Japon et encore de pouvoir embarquer sur les vaisseaux du roi de Siam les marchandises qu'on jugerait à propos d'envoyer en ces lieux sans payer de fret. Le sieur Deslandes avait procuré d'autres avantages à la Compagnie par le même traité. On attendait avec impatience le retour des ambassadeurs (13) et comme cette cour était bien persuadée que le roi les ferait accompagner par des envoyés pour lier une amitié étroite entre les deux nations, le roi de Siam avait donné des ordres de préparer et de meubler l'hôtel le plus considérable de la ville pour les loger. (François Martin - Mémoires avril - mai 1683) Dans les pages de février-mars 1684, François Martin évoque à nouveau le rôle d'André Deslandes et les grands avantages que la Compagnie tirait du traité commercial : « Le sieur Deslandes Boureau était venu à Surate par les ordres du roi de Siam (14). Plusieurs raisons y avaient engagé ce prince, la première qu'il était surpris que la Compagnie n'avait point envoyé de vaisseau à Siam depuis que le navire le Vautour en était retourné (15) . Il était en peine aussi de n'avoir pas de nouvelles de ses ambassadeurs embarqués à Bantam sur le Soleil d'Orient pour passer en France. Cet article paraissait l'essentiel. Le roi de Siam ne se rebutait pourtant pas de ce retardement ; il savait que les voyages de mer sont plus de risques, qu'on n'y réussit pas toujours ; il ne fit point de mystère de dire que sa passion était si violente pour faire amitié avc la France que, quand même il serait arrivé un accident à ses gens, qu'il renverrait de seconds ambassadeurs et qu'il ne cesserait point jusqu'à avoir contracté cette amitié avec le roi. Le sieur Deslandes était chargé aussi de faire rendre compte à des Anglais particuliers qui avaient entre les mains des effets particuliers du roi de Siam. Le barcalon m'écrivait sur ce voyage. Le sieur Deslandes avant son départ, avait fait un traité de commerce avec les officiers du roi, très avantageux à la Compagnie. Sur ses avis, on avait commencé à cultiver des poivriers en quantité de lieux autour de Siam ; la Compagnie devait avoir la récolte de ce poivre au prix qu'on était convenu et fort modique, la liberté de charger des marchandises sur les vaisseaux du roi qui allaient au Japon sans payer de fret, de même pour le retour, de pouvoir vendre les marchandises du comptoir aux marchands qui se présenteraient, d'en acheter de même des marchands étrangers qui viendraient à Siam du Japon, des Manilles, de la Chine et des autres lieux. Cet article était un point considérable pour le commerce de Siam où les ministres du roi étaient sur un pied de prendre souvent pour son compte les marchandises qui venaient du dehors, particulièrement de la Chine et du Japon, qu'ils vendaient après à profit. Il y avait encore d'autres articles favorables à la Compagnie et qui rendaient ce traité fort avantageux. »
Signé : PHAULKON
NOTES :
1 - André Deslandes-Boureau (Tours 16? - Saint-Domingue 17?) entra au service de la nouvelle Compagnie Française des Indes un peu après 1665. Après une dizaine d'années passées en Inde, il est envoyé au Siam où il arrive à bord du Vautour en 1679. Il établit le premier comptoir de la compagnie dans le royaume en 1680. En 1684, il quitte le pays et laisse le comptoir sous la direction de M. Louvain. Il épouse en 1686 la fille de François Martin, le fondateur de Pondichery. Il ne retournera au Siam que quelques mois en 1687, pour appuyer l'ambassade Céberet-La Loubère. Après avoir occupé des postes importants au Bengale, à Calcutta, et fondé le comptoir de Chandernagor, il termine sa carrière comme Commissaire général de la marine à Saint Domingue où il meurt à une date inconnue. retour 2 - Ce traité se trouve dans l'ouvrage Recueil des traités conclus par la France en Extrême-Orient (1684-1902) par L. de Reinach, ancien adminitrateur des services civils de l'Indo-Chine - Paris - Ernest Leroux, éditeur - 28, rue Bonaparte, VI° - 1902, qui reproduit un document des Archives Nationales à Paris. La date indiquée (3 décembre 1684) ne correspond pas aux mémoires de François Martin, qui mentionne ce texte dès le mois de mai 1683. Par ailleurs, à cette date du 3 décembre 1684, François Baron et le barcalon Kosathibodi sont déjà morts, et André Deslandes-Boureau a quitté le Siam. Il s'agit certainement de la copie d'une traduction réalisée ultérieurement par Phaulkon. Nous savons grâce au Journal du voyage du Siam de Claude Céberet qu'il y eut au moins deux traductions de ce document : Quant au traité du poivre, Monsieur Constance me dit qu'il n'y en avait point eu de fait avec le chevalier de Chaumont et qu'il avait seulement ratifié celui fait avec le sieur Deslandes, que ce traité était bon ; et comme je lui expliquais les inconvénients qu'il y avait, il me dit que cela ne venait que de la mauvaise translation et qu'il traduirait le traité, qu'au surplus on n'en pouvait rien changer ayant passé au conseil. Il me donna la traduction qu'il avait faite, que je trouvai meilleure que la première (...) 11-12 décembre 1687. (Étude historique et critique du Journal du Voyage de Siam de Claude Céberet Envoyé extraordinaire du Roi en 1687 et 1688 par Michel Jaq-Hergoualc'h - Éditions l'Harmattan - Collection Recherches Asiatiques, dirigée par Alain Forest - 1992). Toutefois, c'est cette date officielle du 3 décembre 1684 qui est reprise dans le 12ème article du traité de commerce signé le 11 décembre 1687 par Céberet et La Loubère : Le Roi de Siam ratifie et confirme le traité et privilèges qu'il a accordé à la Compagnie au sujet du poivre de Siam et de ses dépendances, jusques à Ligor, dans la forme dont il fut convenu entre M. Deslandes et Ocun Pipat Cassuraia Bella, fait la 12e lune le 3 du Croissant de l'année 1615, qui est conforme à la réformation 22 qui est le 3e décembre de l'année 1684 et pour plusieurs considérations que la bonté de sa Majesté de Siam lui a suggérées, il déclare l'article de la confiscation en cette manière à savoir que la moitié de toutes les confiscations qu'on fera contre les contrevenants audit traité sera pour Sa Majesté le roi de Siam, et l'autre moitié étant divisée en deux parties l'une sera pour la Compagnie et l'autre pour le plus fidèle accusateur. Pour notre part, nous daterions le traité original de la fin de l'année 1682 ou du début de l'année 1683. retour 3 - François Baron occupa d'abord les fonctions d'ambassadeur de France à Alep avant d'être nommé directeur de la Compagnie des Indes à Surat dans le milieu de l'année 1671 en remplacement de François Caron. C'est là qu'il mourut le 14 juin 1683. Voici ce qu'en dit François Martin qui fut son successeur à ce poste pendant quelques temps : M. Baron, directeur général, était de Marseille, sa famille originaire du Milanais ainsi qu'il l'a dit plusieurs fois et où il avait des parents distingués par la qualité de marquis. C'était un homme d'esprit, de négociation, mais peu versé aux affaires du commerce ; il était splendide et extrêmement charitable, fort réglé dans ses moeurs, désintéressé et d'un grand ordre. Il avait été consul d'Alep ; son inclination libérale l'avait porté à des dépenses considérables ; il s'était beaucoup engagé dans cette charge où les personnes qui l'avaient précédé et ceux qui l'ont suivi y ont toujours fait leur compte. (Mai-juin 1683 - Mémoires de François Martin, fondateur de Pondichery (1665-1694) publiées par A. Martineau avec une introduction de Henry Froidevaux - Société de l'Histoire des Colonies Françaises - 28, rue Bonaparte - 1934) retour 5 - Le barcalon était une sorte de Premier ministre du roi de Siam, chargé plus spécialement des affaires intérieures et des finances. retour 6 - Selon Furetière, un affidé est un confident, celui en la foi et en la discrétion de qui on se confie. Il faut toujours avoir un ami affidé qui soit sûr, à qui on puisse confier ses pensées. Les plaideurs de Bénéfice ont toujours quelque partie affidée, qui leur est confidentiaire. Ce mot est pris de fidus ou de fides. (Dictionnaire universel contenant generalement tous les mots françois, tant vieux que modernes, & les termes de toutes les sciences et des arts, recueilli & compilé par feu Messire Antoine Furetière, Arnout et Reinier Leers, Rotterdam, 1690). retour 7 - Né à Paris vers 1634 et mort à Pondichéry en 1706, François Martin, le fondateur de Pondichéry, est une figure légendaire de la Compagnie française des Indes-Orientales. Une page de ce site lui est consacrée : François Martin retour 8 - François Lefèbvre, né vers 1643 à Ecouis dans l'Eure, rejoint le Séminaire des Missions-Étrangères en 1680 et part pour l'Extrême-Orient le 19 janvier 1681. En 1683, François Pallu l'envoie au Tonkin porter une lettre au roi d'Annam ; en 1684, il occupe :es fonctions de procureur provisoire à Rome. Il semble avoir quitté la Société en 1685 ; cependant, en 1686, il écrit encore de Rome une lettre sur les affaires des missions. (Renseignements recueillis sur le site des Archives des Missions-Etrangères de Paris http://archivesmep.mepasie.org/ ) retour 9
- Ou Surate. Aujourdhui Gujerat, port de lInde
sur le golfe de Cambay. Ancienne base portugaise, puis anglaise, où
Néerlandais et Français établirent des comptoirs.
Voir le Journal de l'abbé de Choisy, mai
1685, note 14. retour
11 - Il s'agissait de François Pallu (1626-1684), qui accomplissait là son troisième (et dernier) voyage au Siam. (Voir la page Repères historiques : Les missionnaires) Il y était déjà venu en 1664, puis en 1673, et lors de ce deuxième séjour, il avait remis au roi Naraï des lettres de Louis XIV et du pape Clément IX. Ces lettres se trouvent reproduites sur ce site à la page : Correspondances royales. Pour ce troisième voyage, il s'était embarqué en France au début de l'année 1681 avec 11 missionnaires, l'abbé de Lionne, MM. Pin et Maigrot, docteurs de Sorbonne, et M. Lefèbvre « tous distingués par leur piété, par la science et par toutes les qualités de parfaits missionnaires » sur les navires le Blancpignon et le Président qui arrivèrent à Surat en octobre 1681. Il partirent de là pour le Siam le 23 avril. François Pallu apportait au roi Naraï une nouvelle lettre de Louis XIV, ainsi que de nombreux présents. Voici ce qui est consigné dans le journal de la Mission de Siam : C'est le 4 juillet 1682 que Mgr d'Héliopolis arriva au séminaire après la prière du soir, ayant envoyé auparavant M. Pin donner avis de son arrivée. Comme il arriva de nuit, on ne put pas lui faire de réception telle qu'on désirait et qu'on devait faire ; on se contenta de chanter un Te Deum et un Ave maria stella à l'église, et on le conduisit à sa chambre pour se reposer ; il nous embrassa tous si affectueusement que nous ne pouvions contenir notre joie ; nous adorâmes la Providence de nous l'avoir ramené dans un temps où il était ici très nécessaire. Mgr d'Héliopolis apportait de la part du Pape quatre grands tableaux avec de très belles bordures dorées, savoir : l'Adoration des Rois, l'Ascension de Notre-Seigneur, l'Apparition de la Croix à Constantin, et la retraite d'Attila de Rome. Les autres présents, il les fit en son nom ; en ajoutant, cependant, que le roi l'avait aidé pour en faire la dépense. Ces présents consistaient en deux grands miroirs à bordure de cuivre doré ; deux autres miroirs de moindre grandeur avec de belles peintures sur les glaces, et des bordures de bois doré fort bien ciselées ; deux pièces de brocard fort riche ; une très belle et fort grande pendule sonnante ; une montre émaillée et ornée de très belles miniatures ; deux petits arbres d'or émaillés, dans des caisses de cuivre doré ; deux grands tapis, qui devaient servir seulement de montre [d'échantillons] et non de présent, ayant été tous gâtés dans le vaisseau, Monseigneur offrant d'en faire venir d'autres semblables si le dessin et la façon agréaient au roi ; enfin, un livre des estampes de la vie et de la mort de Notre-Seigneur. Monseigneur présenta aussi au barcalon un grand miroir, une pièce d'écarlate très fine de 20 aunes, et deux autres pièces d'étoffes de mêmes grandeur, l'une d'écarlate moins fine, et l'autre de ratine d'Angleterre. Le 24, le barcalon fit appeler Monseigneur pour lui dire, de la part du roi, que Sa Majesté avait eu si agréables les lettres du roi de France, que pour correspondre de sa part au témoignage d'union et d'amitié que lui donnait le roi, et à la recommandation qu'il lui faisait des marchands français, il voulait faire donner à la Compagnie française un poste fort considérable nommé Jor, à la pointe de la presqu'île de Malacca, et que tous les ans il voulait envoyer au roi de France tout ce qu'il pourrait trouver de plus curieux dans la Chine et le Japon. (Journal de la Mission de Siam - archives des Missions-Etrangère volume 878 page 488) C'est sur la suggestion de Phaulkon que l'évêque d'Héliopolis avait offert en son nom au roi Naraï les présents de Louis XIV. En effet, M Constance avait jugé, ce qui peut paraître aujourd'hui un peu insultant, que ces cadeaux n'étaient pas suffisamment somptueux pour une telle occasion. François Pallu relate ces faits dans une lettre adressée à Colbert datée du 15 novembre 1682 : Je suis heureusement arrivé en cette ville le quatrième de juillet dernier. Je ne vous dirai rien du détail de mes voyages, pour ne vous être pas ennuyeux ; je vous rendrai compte seulement du succès qu'on eu les lettres de Sa Majesté pour le roi de Siam, et les présents dont elle m'avait chargé pour lui remettre. Aussitôt que je fus arrivé, je fis savoir au roi que je lui apportais des lettres du roi de France ; il fut d'abord surpris de se voir prévenu et honoré une seconde fois des lettres d'un si grand monarque, avant qu'il eût pu recevoir la réponse qu'il avait faite à ses première dépêches, sachant bien que les ambassadeurs qu'il avait envoyés en France n'y pouvaient pas être arrivés quand j'en suis parti. Il ordonna aussitôt qu'on reçût ces lettres avec le même appareil et la même magnificence des premières, à laquelle il eût été difficile d'ajouter quelque chose. Le roi de Siam a auprès de soi un certain Grec de nation, homme d'esprit et fort entendu, et qui nous considère beaucoup. Lui ayant fait voir les lettres de Sa Majesté, il me pria de n'en point parler ; il me dit qu'il ne pouvait pas me dissimuler que ces présents ne paraissaient pas proportionnés à la grandeur de l'une et de l'autre Majesté, et qu'il appréhendait qu'en les présentant, cela ne fit un très mauvais effet en cette cour ; qu'il estimerait beaucoup mieux de n'en point faire du tout, le roi de Siam sachant bien, par ce que je lui fit entendre lorsque je lui présentai les premières lettres du roi de France, qui n'étaient accompagnées d'aucun présent, que ce n'est pas la coutume des rois d'Europe d'accompagner toujours leurs lettres de présents, comme on fait ordinairement dans les Indes. Il m'ajouta que je pourrais bien faire, si je voulais, ces mêmes présents en mon nom, pour marquer la reconnaissance que je dois au roi, pour tous les bienfaits dont il nous honore tous les jours ; et pour lors, je pourrais faire dire au roi que je les ai reçus du roi de France, pour me mettre en état de satisfaire en quelque façon aux grandes obligations que nous avons à Sa Majesté. J'ai cru devoir suivre de point en point l'avis de cet ami, ne doutant pas qu'il ne fût très conforme aux intentions de Sa Majesté ; ce qui m'a fort bien réussi, le roi m'ayant fait dire par son ministre, que quoiqu'il n'eût pas coutume d'accepter des présents des personnes comme moi qui, n'étant pas marchands, ne tirent aucune utilité de ses États, et qui au contraire y font beaucoup de bien, néanmoins, eu égard à l'affection avec laquelle je les lui offais et pour ne me pas contrister, il les acceptait bien volontiers. (Archives des Missions-Étrangères, volume 859 p. 185) retour 12 - Le mot était masculin au XVIIe siècle. Voici la description de ce bateau donnée par l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert : c'est le nom que les Chinois donnent à leurs vaisseaux, soit qu'ils soient équipés en guerre ou en marchandises. Ceux dont on se sert plus communément pour le commerce sont fort légers, et à-peu-près de la grandeur d'un flibot ; la quille est de trois pièces ; celle du milieu est en ligne droite ; mais les deux autres qui sont plus courtes ont à l'arrière et à l'avant un relèvement de cinq pieds. L'avant est plat, formé presque en triangle, dont la pointe la plus aiguë est en bas, et a un peu de quête. L'arriere est plat aussi et rentré un peu en dedans depuis le bord jusqu'au milieu. De cette manière ce bâtiment n'a ni étrave ni étambord, il n'y a qu'une préceinte posée à la hauteur du premier pont, et qui est ronde par dehors, avec un relèvement proportionné à tout le gabarit ; sous cette préceinte le vaisseau est arrondi par le bas, mais au-dessus jusqu'au haut pont, il a les côtés plats. Il a deux ponts qui sont également ouverts dans le milieu, selon la longueur du bâtiment, et ces ouvertures sont entourées de bordages. A l'arrière, proche du gouvernail, sont quelques marches sur le bas pont pour descendre au fond de cale ; à ce même endroit le vaisseau est ouvert au-dessus de l'arcasse, laquelle est aussi haute que le pont, de sorte que le vent peut entrer par l'arrière. Le gouvernail est suspendu à cette partie du bâtiment et attaché de chaque côté avec des cordes qui passent au travers par le bas, et qui sont amarrées au haut par le haut pour aider à gouverner, parce que le gouvernail étant fort grand, la barre ne suffit pas pour le faire jouer dans des gros tems. On ajoute même alors de grosses rames à chaque côté de l'arrière pour gouverner avec plus de facilité. Le grand mât est plus proche de l'avant que de l'arrière, et penche un peu vers l'arrière. Il y a sur le bas pont un ban ou traversin tout rond, qui par chaque bout est joint avec la préceinte et dans lequel le mât est enchassé et tenu par un cercle de fer ; mais par le bas il n'y a aucune pièce qui l'arrête sur le plafond. Sa forme carrée en cet endroit suffit. A l'avant est un autre mât un peu plus petit, qui penche en avant. On peut ôter ces mâts et les coucher en arrière. Ils ont des tons fendus en échancrure, dont les deux côtés sont entretenus avec des chevilles et les bouts liés ensemble en haut, c'est-là que s'ente le bâton de pavillon ; de sorte que quand on couche le mât on en peut ôter le ton. On monte le long du mât par des taquets qui y sont cloués, et on hisse les voiles avec des vindas. L'ancre est de bois, sa figure ressemble à deux coudes courbés et attachés l'un à l'autre. Sous ses bras qui n'ont point de pattes, il y a une pièce de bois en travers, entée de chaque côté dans la vergue. Dans le milieu du bâtiment, sous le premier pont, il y a de chaque côté une porte carrée pour entrer dans le vaisseau. On met sur le bas pont quatre pièces de canon, à tribord et à babord, dont deux sont posées sur le tillac même, et deux sont un peu plus élevées ; on y voit aussi de faux sabords, les uns ronds, les autres carrés, peints en dehors avec de la couleur noire. Ce sont les seuls endroits du vaisseau qui soient peints. Il y a au haut du bordage à l'un et à l'autre bout des balustres qui peuvent s'ôter et se remettre, et au haut contre le bord est une espèce d'échafaud où les matelots montent pour puiser de l'eau dans la mer. A l'arrière contre le bord en dedans, est à babord un long épars où l'on hisse un pavillon et même une petite voile au besoin. Pour donner une idée de la forme entière d'un jonque, son pont est plus étroit à l'avant qu'à l'arrière, et le bâtiment plus étroit par le haut que par le bas. Pour conduire ce bâtiment, le pilote est assis à l'arriere, et là avec un petit tambour, il marque au timonier de quel côté il doit gouverner. Cet article est tiré de M. Nicolas Witsen, bourgmestre d'Amsterdam, dont l'ouvrage très-estimé est devenu fort rare, où il dit avoir fait cette description d'après un petit modèle de jonque qu'il a eu entre les mains. 13 - à la fin de l'année 1680, le roi Naraï avait dépêché une ambassade de prestige en France. Trois mandarins de qualité, Pya Pipat Kosa, Luang Sri Wisat, et Khun Nakhon Vichaï, accompagnés du père Claude Gayme (1642-1680) des Missions-Etrangères avaient été envoyés en ambassadeurs à la cour de France, chargés d'une lettre du roi de Siam et de nombreux présents destinés à Louis XIV. Cette lettre est reproduite à la page La lettre de Phra Naraï. L'ambassade quitta le Siam le 24 décembre 1680, sur le navire le Vautour et arriva à Bantam le 10 janvier de l'année suivante. Comme on s'aperçut que le Vautour était trop petit pour transporter cette expédition en France, avec l'énorme chargement de présents (il y avait même deux jeunes éléphants) et les vivres nécessaires au voyage, on attendit qu'un vaisseau plus important soit envoyé à cet effet. Le Soleil d'Orient, fleuron de la Compagnie française, fut dépêché à Bantam sur les ordres de François Baron. L'ambassade put ainsi reprendre la mer vers la fin du mois d'août 1681. Elle n'arriva jamais en France, le Soleil d'Orient fit naufrage, sans doute vers les derniers jours de décembre 1681, pris dans une tempête entre Madagascar et le cap de Bonne-Espérance. Ce n'est qu'en 1683 que la nouvelle du naufrage fut connue à la cour de Siam. retour 14
- François Martin note dans ses mémoires que Deslandes-Boureau
arriva à Suali, le port de Surate, le 29 février 1684. Le
traité n'a donc être conclu le 4 décembre de la même
année. retour
15 - Depuis le 24 décembre 1680, jour où il mit à la voile vers Bantam emportant l'ambassade du roi Naraï, le Vautour n'était plus retourné au Siam. Les affaires de la Compagnie n'étaient pas des plus florissantes, ainsi que le note François Martin dans ses Mémoires d'avril 1683 : on avait convenu d'envoyer le navire le Vautour à faire un voyage à Siam ; la situation des affaires de la Compagnie, sans argent pour fournir à l'achat d'une cargaison qu'il aurait été nécessaire de faire charger sur le vaisseau, fut un obstacle à l'exécution du dessein qu'on avait eu ; ce bâtiment avait besoin aussi de quelques réparations pour être mieux en état de servir, le capitaine eut ordre d'entrer en rivière. retour 16
- Le barcalon (sorte de Premier ministre) Kosathibodi était
le frère de Kosapan.
Nous savons par le P. de Bèze (cité dans Louis XIV et le
Siam de Dirk Van der Kruysse - Ed. Fayard) qu'il fût impliqué
dans une affaire de pots-de-vin et condamné par le roi Naraï
à recevoir des coups de rotin, traitement si cruel qu'il en mourût
en juillet 1683. Après sa mort, Phaulkon aura - de fait - les pleins
pouvoirs, et sans recevoir jamais le titre officiel de Phra Khlang (nom
siamois du barcalon), il en assumera toutes les fonctions. retour
17 - Le texte reproduit dans le Recueil des traités conclus par la France en Extrême-Orient (voir note 2) indique François Davon. Il s'agit bien évidemment de François Baron, qui était à cette époque directeur de la Compagnie à Surat (voir la note 3). retour 18 - Furetière nous décrit ainsi cette épice : Fruit aromatique qui a une qualité chaude et sèche, qui vient en grains, dont on se sert pour l'assaisonnement des viandes. Il croît en Java, Sumatra et Malacca, et le long des côtes de Malabar. Il y en a de mâle qui a les feuilles plus grandes, et de femelles qui les a plus petites, qui sont pointues, et représentent un cur. Elles ont une longue queue, et sont vertes en dehors, et jaunâtres en-dedans. La plante est sarmenteuse, ployable et pleine de nuds, et il faut planter auprès des arbres ou des échalas, pour lui servir de soutien. Les grains viennent en grappes. Chaque branche en produit ordinairement six, longues de trois doigs, et pareilles à celle des raisons. Il n'ont presque point de queue, et sont verts au commencement, et noircissent en mûrissant, ou étant séchés au soleil. On les cueille au mois de novembre. Le poivre blanc vient de la même plante, et se fait de poivre noir qu'on arrose, et qu'on humecte de l'eau de la mer, l'exposant après aux rayons du soleil, et rejettant l'écorce, qui abandonne alors le grain, d'où vient qu'il se trouve blanc. Le poivre long est une autre espèce de poivre dont la figure approche du chaton du coudrier. Sa longueur approche de celle des dattes. Il est composé de plusieurs petits grains contigus fort bien arrangés, de la grosseur et de la couleur de la graine de jusquiame. Son goût est presque semblable à celui du poivre noir, mais il est plus modéré dans sa siccité. Il y a aussi un poivre d'eau et un poivre vert. Il y a un poivre des Indes Occidentales, qu'au Pérou on appelle buchu, et dans les îles axi, dont les Indiens sont fort friands, parce qu'ils en mettent à toutes sortes de sauces, et même en mangent les racines crues, dont l'usage est défendu dans le jeûne. Ce poivre ordinaire est gros, longuet et sans pointe. On le mange en vert, et quand il a sa couleur parfaite, il est tantôt rouge, tantôt jaune, et tantôt noir. Il y en a d'autre qui est fort menu, qui pend à une queue, et qui a la forme d'une cerise. C'est le plus piquant de tous, le plus estimé, et le moins commun. Les Espagnols le préfèrent à celui des Indes-Orientales. Les reptiles les plus venimeux l'ont naturellement en horreur, tellement qu'on peut croire qu'il est contraire au venin. Pline dit que de son temps, le poivre s'achetait au poids de l'or et de l'argent. (Dictionnaire universel contenant generalement tous les mots françois, tant vieux que modernes, & les termes de toutes les sciences et des arts, recueilli & compilé par feu Messire Antoine Furetière, Arnout et Reinier Leers, Rotterdam, 1690) Dans ses Nouveaux Mémoires sur l'État Présent de la Chine 1687-1692, le père Louis le Comte décrit une variété de poivre de Chine particulièrement fort : Parmi les arbres extraordinaires de la Chine, je ne dois pas omettre ceux qui portent le poivre ; non pas un poivre semblable à celui dont nous usons en Europe, et que les Indes seules nous fournissent, mais une autre espèce de grains qui ont à peu près les mêmes propriétés. Ils viennent dans un arbre grand comme nos noyers, de la grosseur d'un pois, de couleur grise, mêlée de quelques filets rouges : quand ils sont mûrs, ils s'ouvrent d'eux-mêmes, et font paraître un petit noyau noir comme du jai. L'odeur en est si forte qu'on ne peut, sans s'incommoder notablement, demeurer longtemps sur l'arbre pour les cueillir, ainsi il faut se retirer bientôt et y revenir à diverses fois. Aprés avoir exposé ces grains au soleil, on jette le noyau qui est d'un goût trop fort et trop âpre ; mais son écorce desséchée quoique moins agréable et moins piquante que notre poivre ordinaire, ne laisse pas d'être d'un assez bon usage dans les ragoûts. Au XVIIe siècle, et bien plus tard encore, le poivre, comme la plupart des épices, demeure fort coûteux et constitue une denrée de luxe. L'expression un sac de poivre désigne un homme qui s'est enrichi rapidement, surtout par le commerce des épices. Voltaire, dans les Fragments sur l'histoire, ecrit : Cet ancien proverbe : cela est cher comme poivre, proverbe trop bien fondé sur ce qu'en effet une livre de poivre valait au moins deux marcs d'argent avant les voyages des Portugais,... Dans le langage populaire, poivrer une facture, c'était la glonfler exagérément. Aujourd'hui encore, ne dit-on pas d'une note un peu trop élevée qu'on la trouve plutôt épicée ? On ne peut passer sous silence les vertus aphrodisiaques du poivre. Voici, pour rire, un curieux usage de cette épice préconisé dans le Aupanishadika, la dernière partie du Kamasutra, ce traité de l'amour rédigé en Inde par Vatsyayana vers l'an 250 après Jésus-Christ : Si un homme, après s'être enduit la verge avec du datura, du poivre noir (Maricha) et du poivre long (Pippali) écrasés et mêlés à du miel, s'engage dans une relation sexuelle avec une femme, il l'asservira à ses volontés.
19 - Aujourd'hui Nakhon Si Thammarat, dans le sud de la Thaïlande. retour 20 - La pataca, monnaie espagnole d'argent, était l'équivalent du tael, du cruzado de 400 reis et du rial-de-huit portugais. Cette monnaie est à l'origine du patard ou patac, monnaie flamande qui valait au début du XVIe siècle un demi-denier. La pataca est aujourd'hui l'unité monétaire de Macao. retour 21 - Le taël est une monnaie d'origine chinoise. Selon l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, cette monnaie était appelée au Siam le tamling : c'est le nom que les Siamois donnent à une espèce de monnaie et de poids que les Chinois appellent taël. Le taël de Siam est de plus de la moitié plus faible que le taël de la Chine ; en sorte que le cati siamois ne vaut que huit taëls chinois, et qu'il faut vingt taëls siamois pour le cati chinois. A Siam, le tamling ou taël se subdivise en quatre ticals ou baats, le tical en quatre mayons ou selings, le mayon en deux fouangs, chaque fouang en deux sompayes, la sompaye en deux payes, et la paye en deux clams, qui n'est qu'une monnaie de compte, mais qui, en qualité de poids, pèse douze grains de riz ; en sorte que le tamling ou taël siamois est de sept cent soixante-huit grains. Pour plus de précisions sur le système monétaire du Siam, voir sur ce site la page Les anciennes monnaies du Siam. retour 22 - François
Martin dans ses mémoires utilise le terme bar pour évoquer
un certain poids de poivre. Il s'agit de la déformation du mot
bahar, qui désignait un poids en usage dans les Indes
orientales. L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert en
parle ainsi : le bahar, bahaire, ou baire est un poids dont on sert
à Ternata, à Malacca, à Achem, et en plusieurs
autres lieux des Indes orientales, aussi-bien qu'à la Chine. 23 - La faiturie, ou factorerie, ou factorie, était le bureau où les facteurs, les commissionnaires, faisaient commerce pour le compte de la Compagnie. L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert précise également : On appelle ainsi dans les Indes orientales et autres pays de l'Asie où trafiquent les Européens, les endroits où ils entretiennent des facteurs ou commis, soit pour l'achat des marchandises d'Asie, soit pour la vente ou l'échange de celles qu'on y porte d'Europe. La factorie tient le milieu entre la loge et le comptoir ; elle est moins importante que celui-ci et plus considérable que l'autre. retour 24
- Le calin, du portugais calaim, est un alliage
composé de plomb, d'étain, et d'une petite quantité
de cuivre. L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert en donne
la définition suivante : CALLIN, composition de plomb et
d'étain, dont l'alliage et l'usage vient de la Chine. C'est de
cette espèce de métal que plusieurs faux-monnoyeurs ont
fabriqué des écus, en y ajoutant ce qu'ils ont cru le plus
propre à remplir leur dessein. A la Chine, à la Cochinchine,
au Japon, à Siam, on couvre les maisons de callin bas ou commun.
On fait avec le callin moyen des boîtes de thé et autres
vaisseaux semblables ; et du callin qu'ils appellent fin, on en fabrique
des espèces. retour
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