La révolution de Siam Particularités de la révolution
de Siam PAR JEAN VOLLANT DES VERQUAINS
4ème partie.
Ainsi on renouvela la mésintelligence sur le point de se quitter. Les Siamois reçurent ordre de se saisir des mirous ; et le ministre déclara qu'il ne les lâcherait point qu'il n'eût premièrement ses otages. Mgr de Métellopolis, qui restait à Siam, fut en butte à tous les reproches des barbares, que cet incident rendait plus hardis à insulter la nation. Le barcalon, l'ayant fait venir, lui en fit hautement les plaintes, et lui ordonna d'écrire à M. Desfarges pour lui témoigner son ressentiment et l'obliger, par le pouvoir attaché à son caractère, de lui faire justice. On fit plusieurs allées et venues de part et d'autre, enfin le ministre siamois accorda de donner et laisser passer les mirous, quand il aurait un de ses otages, et voulut que ce fût l'oya gouverneur de la ville de Siam, laissant les deux autres au pouvoir des Français, pour être rendus après qu'ils seraient maîtres du reste de leurs équipages. Il fallut accepter le parti, et l'otage fut remis en liberté, mais le barcalon ne tint pas sa parole, et se souciant peu de recouvrir ce qu'on avait à lui, il fut sourd à tous les moyens d'accommodement qu'on voulut ensuite lui proposer. On fut très sensible à cette perte, de laquelle les deux otages que l'on emmenait ne consolaient aucunement. L'un était le second ambassadeur venu en France, et l'autre le gouverneur de la tabanque au bas de la rivière : mais on abandonnait environ douze Français qui se trouvaient ainsi exposés aux outrages d'un ennemi cruel et vindicatif, trente-six pièces de canon, avec pour plus de mille écus de toutes sortes de vivres. Cependant la saison était déjà fort avancée, et la disposition des choses se trouvait telle qu'on ne pouvait pas se dispenser plus longtemps de mettre à la voile ; on le fit le vingt-deuxième de novembre (1) ; et on s'éloigna d'une terre où l'on avait couru tant de fortunes en moins d'une année, au commencement de laquelle on s'était vu élevé au point de la plus glorieuse prospérité, et ensuite presque anéanti dans la plus humiliante disgrâce ; c'est ce que l'avenir aura peine à croire, s'il juge de cet événement selon les lois communes : car tout semblait être de concert à favoriser ce projet. On arrive dans un pays non pas comme des étrangers voyageurs, mais comme des alliés de qui on avait recherché l'amitié. Le roi, qui y gouverne avec un pouvoir absolu, est le mieux intentionné du monde ; il fait toutes les démarches nécessaires pour arriver à une parfaite union ; il envoie le premier ses ambassadeurs, et les fait paraître avec assez d'éclat pour être jugé digne qu'on reçoive honnêtement ses avances ; il n'épargne ni magnificence pour bien régaler, ni caresses pour mieux engager à une alliance qu'il estime utile à ses intérêts et glorieuse à sa mémoire ; enfin après avoir achevé le plan de son dessein, et voyant tous les fondements établis, il donne à son ministre un plein pouvoir pour travailler à la perfection de son ouvrage. Le ministre revêtu d'une autorité si étendue s'en sert utilement pour l'exécution du dessein. Il prend la chose à cur autant que son maître, non pas par un motif d'ambition, mais par un pur zèle de religion, pour laquelle il veut bien courir risque de sa fortune, qui était pour lors au plus haut point de son élévation ; effectivement c'est ce qu'il a perdu, mais il est vrai que ce malheur était bien éloigné de toutes les apparences. Il connaissait le prince qu'il avait l'honneur de servir, ferme dans ses résolutions, et le possédait assez pour ne pas craindre un revers de sa part, après lui il était tout-puissant dans ses États. Les mandarins éblouis de sa grandeur lui venaient rendre leurs hommages, étant pour la plupart attachés à sa personne par des bienfaits ou par l'espérance d'en recevoir ; et il avait fait voir à ceux qui auraient eu envie de le traverser qu'il avait de la prudence pour dissiper une cabale, de la force pour y résister, et de l'autorité pour châtier des rebelles. Dans ces circonstances, il traite avec les Français, et il arrive ainsi au but des intentions du roi son maître : mais pour aller aussi à ses fins, qui étaient de planter solidement la foi, il leur accorde des conditions très favorables ; et persuadé que la Mission ne jouirait jamais paisiblement de ses privilèges qu'à l'abri d'une puissance redoutée des infidèles, il reçoit des troupes et les met en possession de deux places avec tous les agréments que l'on peut souhaiter ; leur fournissant abondamment de quoi se fortifier, et cela dans un pays où il n'y a ni villes murées, ni troupes réglées, mais seulement selon le besoin quelques milices mal disciplinées. Ces choses sont assez connues de tous ceux qui ont ouï parler de la forme de ce gouvernement. Les Français qui travaillent à se munir dans leurs retranchements n'ignorent pas que les différents États du royaume en murmurent : mais ils n'ont pas lieu de s'en mettre beaucoup en peine tant que leur protecteur sera dans la faveur, laquelle étant en assurance du côté du roi, semble ne devoir plus appréhender de disgrâce, surtout depuis le nouveau poids ajouté à son autorité par la présence des troupes, dont il attend toute sorte d'alliance. Cependant les murmures confus se lèvent comme des vapeurs, et forment une petite nuée qu'un souffle pouvait dissiper au commencement. Le ministre le voit, et fait connaître aux Français, afin de lui aider à détourner l'orage : mais l'intérêt d'un homme perdu et la trop grande crédulité d'un chef lui ôtent toute espérance de secours. La nuée s'épaissit et crève enfin sur la tête du ministre, sur le roi, la famille royale, et la nation française, qui s'est vue entraînée par le torrent. Si M. Constance a eu le malheur de n'avoir point été secondé dans ses justes projets, son épouse a eu cela de commun avec lui qu'une crainte vaine a causé aussi la plus rigoureuse circonstance de sa mauvaise fortune : et la prudence qui a eu un objet si faible est sans doute bien blâmable ; mais que sert-il d'en chercher dans la suite d'une affaire où on l'a bannie dès le commencement ? Il n'y a pas jusqu'à la retraite que l'on a faite en sortant du royaume de Siam, où il n'y ait eu de l'impudence, et les infidèles ont pris de là occasion de se moquer du traité fait avec eux, aussi la religion en a reçu en ce royaume le dernier coup de sa ruine. M. l'évêque de Métellopolis, chargé de fers avec tous ses missionnaires, a pu se désabuser à loisir que c'était assez d'une victime pour sauver le reste ; et il aura connu sans doute que toute autre considération a cédé à la peur de ne pas sortir assez tôt des mains des Siamois. C'est de ce principe qu'est venu aussi le désordre qui arriva dans l'embarquement des Français qui avaient occupé la forteresse de Mergui ; une trop grande précipitation a beaucoup diminué le mérite de cette action, qui eût eu plus de succès si elle eût été faite avec plus de sang froid. Cela est moins pardonnable à des gens qu'une longue expérience avait bien dû convaincre de la lâcheté de leurs ennemis. Il n'y en a jamais eu de plus méprisables ; et c'est ce qui a fait dire que les Siamois faisaient la guerre comme les anges, ils ne s'efforcent qu'à faire lâcher le pied à leurs adversaires : mais ils combattent rarement pour avoir leur vie, crainte d'y laisser la leur. On en jugera par les exploits, dont ils se signalèrent à l'attaque de Mergui. Monsieur du Bruant qui commandait ne fut pas deux mois dans ce poste, où il avait tant souhaité de se voir, qu'il comprit que son séjour n'y serait pas de longue durée, ses ouvrages abandonnés, la familiarité presque bannie entre les deux nations ; des différends suscités sur un point que la cour avait décidé et des pièges tendus à des officiers de la garnison lui firent connaître assez clairement qu'il fallait songer à faire retraite. Il s'y disposait effectivement, lorsqu'il reçut la lettre que Monsieur Desfarges avait été forcé de lui écrire, il en reconnut aisément l'artifice, et déclara qu'il n'obéissait point à un ordre semblable à celui-là. Sa réponse fut la déclaration de la guerre, aussitôt une multitude prodigieuse de barbares amassés des lieux circonvoisins investit la place, jetant des cris épouvantables. Mais ils n'osèrent jamais en approcher de plus près que de la portée du mousquet, et ne firent point de mal aux assiégés que de les étourdir de leur criaillerie, car on les mit bientôt hors d'état de se servir de leurs canons, la batterie qu'ils avaient faite ayant été démontée et leur canonnier tué. Néanmoins, voyant les affaires ruinées, et que l'on ne gagnerait rien à défendre la forteresse, de laquelle tôt ou tard on serait obligé de sortir, on jugea de ne point différer davantage. Il y avait au port sous le canon des assiégés un petit vaisseau anglais, et un autre moyen bâtiment du roi de Siam, que le commandant avait eu soin de tenir prêts avant le blocus. Il ne fut point trouvé de plus sûr moyen que de les aller prendre à la barbe de l'ennemi, et de s'abandonner à la destinée. Ce fut le vingt-quatrième de juin que, n'ayant laissé dans la place que ce qu'on ne pouvait pas emporter, la garnison parût hors des retranchements, et eût fait croire aux Siamois effrayés quand ils la virent, qu'on leur faisait grâce de ne les pas aller attaquer, si la contenance des nôtres avait été mieux assurée (2). Mais chacun se hâtant d'aborder au rivage, pour se décharger du fardeau qu'il portait, cela causa beaucoup de confusion dont les infidèles s'étant aperçus, ils accoururent en foule avec leurs cris ordinaires et donnèrent une telle épouvante à leur tour, que les troupes en désordre s'étant embarrassées à l'embarquement, se renversèrent l'une sur l'autre, jusque-là qu'une chaloupe coula à fond, où il y eut plusieurs soldats et quelques officiers noyés, et qui pour avoir songé à sauver plus que l'honneur et la vie, perdirent le tout à la fois. M. du Bruant avec sa suite s'étant mis en mer, eut dans sa route des aventures fort extraordinaires : mais enfin malgré les vents, les mauvaises rencontres, et la perte de ses vaisseaux, il arriva à Pondichéry vers le quinzième janvier de l'année 1689. C'est un endroit sur la côte de Coromandel où la Compagnie Royale des Indes a un comptoir, et où pour commencer à s'établir, elle a fait bâtir une petite enceinte de murailles flanquées de quatre tours, après en avoir obtenu la permission par des présents considérables qu'elle a fait à un prince nommé Sivagi, lequel ayant secoué le joug du grand Moghol, a réduit une partie de la côte sous son obéissance. Les Français de Bangkok y étant venus relâcher environ quinze jours après, trouvèrent ceux de Mergui ; et ce fut un vrai miracle que tous se fussent rassemblés en ce lieu : car si cela avait été difficile du côté de M. du Bruant, à cause des dangers qu'il avait courus, il n'avait pas aussi tenu au sieur Véret que l'on n'allât se confiner à Poltimon, qui est une île déserte faisant face à la rivière qui sépare le Tonkin d'avec la Cochinchine, et où il faisait entendre au général qu'il trouverait une habitation fort saine et commode pour ses gens qui y seraient les maîtres, et autant avantageuse à la Compagnie des Indes pour la facilité du commerce que favorable au Séminaire pour y établir le centre de ses missions. Mais quoi que l'on donnât aveuglément dans tout ce qui pouvait être un sujet de demeurer aux Indes, où l'on se flattait de rencontrer quelque établissement tout autrement considérable qu'au royaume de Siam, il fallut céder aux vents, qui furent toujours contraires aux desseins qu'on se proposa, et le meilleur parti fut de dresser sa route vers Pondichéry. Après la commune réjouissance de s'être heureusement retrouvés, on songea à prendre des mesures touchant la conduite qu'il était plus à propos de tenir dans la conjoncture présente, et quelques vaisseaux de la compagnie se disposant à partir pour venir en France, on attendit la résolution du conseil, ou pour s'en retourner avec eux dans le vaisseau du roi l'Oriflamme, ou pour demeurer. Les chefs s'assemblèrent et mirent de la délibération M. Martin, directeur du lieu (3), homme de très bon sens et d'une expérience consommée dans les affaires, ayant en outre cela la connaissance parfaite des intérêts des princes orientaux, des divers caractères des Indiens, et de plusieurs autres nations. Si M. Martin avait voulu parler franchement, il eût conseillé le retour en Europe : mais il aima mieux se conformer au sentiment le plus général que de voir mépriser son avis. Sur ce principe, il proposa deux choses, la première de s'emparer de l'île de Jonselon (4) voisine du continent de Siam, et faisant partie de ce royaume, la seconde d'aller se rafraîchir à l'île Mascarin (5). Il n'oublia pas de représenter que l'île de Jonselon était une conquête qu'il fallait faire sur les Siamois, qui peut-être serait difficile à garder, que dans l'état où étaient alors les troupes une expédition militaire n'était pas ce qui leur convenait le mieux, quoique d'ailleurs cela favorisât beaucoup le dessein qu'on avait de tirer vengeance du traitement qu'on avait reçu, quand on aurait des forces pour le faire avec succès. Mais que dans l'île Mascarin, occupée par les sujets du roi, on y trouverait un séjour doux et paisible, l'air y étant si sain ; que cela seul pouvait rétablir la langueur de plusieurs malades, causée par les grandes fatigues qu'on avait souffertes. Au reste il pria qu'on en vint à une prompte exécution après avoir fait choix de l'un ou l'autre parti, si l'on voulait ménager les intérêts de la compagnie, parce que le débarquement de tant de Français armés pouvait donner ombrage à Sivagi, avec qui on était obligé d'avoir de grands ménagements. Ce que l'on publia du résultat du conseil, fut que contre l'avis de l'un des commandants, qui opinait de revenir en France, on avait résolu d'aller à l'île de Jonselon, et de s'en mettre en possession. Sur ce dessein on dressa les mémoires pour la Cour, et M. Desfarges ordonna au commandant des deux vaisseaux qui étaient prêts de partir pour venir en France, de relâcher au cap de Bonne-Espérance, quoique ce ne fût pas la coutume, croyant qu'on y rencontrerait une escadre qu'on pourrait instruire de l'état des choses, ou du lieu où elle pourrait se rendre pour rejoindre les Français. Mais ce fut une précaution bien malheureuse, car les Hollandais, amplement informés de la disposition des affaires de l'Europe où le roi faisait la guerre aux États-Généraux des Provinces-Unies et à tant de puissances liguées qui plient aujourd'hui sous l'effort de ses armes victorieuses, arrêtèrent les vaisseaux de la manière que je vais dire, en reprenant les choses de plus haut. Des six vaisseaux du roi qui avaient ramené les ambassadeurs de Siam aux Indes, il y en eut un commandé par un capitaine de frégate légère, qui eut ordre d'y demeurer, afin de charger des marchandises pour le compte de la Compagnie Royale de France (6) : et quoique ce bâtiment fût arrivé des derniers à la rade de Siam, ayant été longtemps séparé de la flotte dans la traversée, il en partit néanmoins des premiers avec un autre, et se rendit à la côte de Coromandel, où ayant reçu ordre d'aller prendre dans le Bingalat (7) une partie de sa cargaison et de revenir faire le reste à Pondichéry, il trouva à son retour que le Coche, vaisseau, y était aussi venu mouiller pour ce sujet. La saison étant déjà fort avancée, on ne perdit point de temps à achever de charger ces deux bâtiments, qui après avoir reçu leurs ordres mirent à la voile sous le commandement d'un capitaine de frégate du roi. Les vents leur ayant été très favorables, ils firent plus des trois quarts de leur route toujours à la vue l'un de l'autre jusqu'à ce qu'il survint un petit différend entre le commandant et le capitaine marchand, au sujet d'un des deux révérends pères jésuites que ce dernier avait dans son vaisseau, (8) et que le capitaine de frégate lui fit dire qu'il souhaitait aussi d'avoir dans son bord pendant la semaine sainte, pour faire faire les Pâques à son équipage, son aumônier étant tombé malade ; le capitaine marchand s'en excusa sur ce que sa chaloupe n'était point en état d'être mise en mer à cause qu'elle faisait de l'eau de tous côtés, et qu'il n'avait personne pour la galfater (9), son galfat étant à l'extrémité. Une excuse si légitime ne fut pas reçue du commandant qui s'oublia jusqu'au point de faire donner la huée par son équipage au marchand, lequel se sentant fort indigné d'un pareil mépris, prit dès ce moment la résolution de s'en séparer, sans avoir égard à l'ordre que M. Martin directeur du comptoir de Pondichéry lui avait donné de ne le pas quitter pour quelque prétexte que ce pût être, à moins qu'un gros temps ne l'y contraignît, et voulant néanmoins s'exempter la réprimande qu'il aurait pu s'attirer de ses maîtres MM. les intéressés (10), d'avoir contrevenu à leurs ordres, dit pour prétexte au capitaine du roi qu'il était très dangereux de naviguer davantage si près des côtes d'Afrique, et qu'il serait très difficile de s'en relever s'il s'élevait un vent de mer ; que pour lui, il jugeait à propos de prendre plus au large, que la route à la vérité en serait plus longue, mais beaucoup plus assurée ; après s'être acquitté de ce à quoi il se croyait obligé, il s'éloigna, et le quatrième jour on le perdit de vue, mais le capitaine du roi, méprisant beaucoup son avis, continua sa route et fut assez heureux pour avoir toujours un petit vent de terre qui le porta jusqu'à deux lieues de l'entrée de la baie du cap de Bonne-Espérance, où le calme l'ayant pris, il fut obligé de mouiller l'ancre. Pour gagner du temps en attendant le vent, il fit mettre sa chaloupe en mer, et se contenta de ne faire monter que les six pièces de canon qui lui étaient nécessaires pour le salut de la forteresse du Cap, ne croyant pas que les autres lui dussent être d'aucune utilité, non plus que les mousquets qu'il négligea de faire charger après les avoir très longtemps auparavant fait tirer de la grande chambre où on a coutume de les mettre, afin qu'ils soient plus à la main en cas de surprise, pour les faire enfermer dans un coffre entre deux ponts, ne se piquant pas beaucoup d'observer l'ordre établi dans les vaisseaux du roi, qui est de ne jamais entrer en aucune rade étrangère, que tout préparé au combat, et le boute-feu (11) à la main. Le lendemain vers le midi, il se leva un petit vent qui fit qu'on appareilla en diligence pour en profiter, et qui en moins d'une heure porta le navire dans la baie. L'on y trouva à l'entrée un vaisseau hollandais qui revenait des Indes pour aller en Europe, et qui, sachant qu'un bâtiment français n'était pas bien loin, s'était tenu toujours prêt de mettre à la voile pour l'aller combattre si au lieu d‘entrer, il se fut aperçu qu'il eût fait une autre route ; mais la confiance avec laquelle on entra dans cette rade l'exempta de cette peine, et comme si le fort eût voulu que rien ne manquât de notre part pour faire réussir le dessein des ennemis, le capitaine commanda qu'on mouillât l'ancre directement par le travers du vaisseau hollandais, en sorte que si les ennemis avaient souhaité une situation pour qu'il n'y eût aucun de leurs coups de canon perdus, ils n'auraient pu l'espérer plus avantageuse. Toutes les voiles étant serrées, le capitaine envoya son enseigne à terre pour convenir du salut de la forteresse ; et cet officier n'y fut pas plutôt arrivé qu'il se vit arrêté avec tout l'équipage de sa chaloupe, et mené devant le gouverneur, qui lui dit pour toute consolation en portugais fortuna di guerra Signor (12) et ordonna que les matelots fussent enfermés et l'officier gardé chez lui en attendant le sort des autres. Le conseil du gouverneur mit en délibération trois moyens pour prendre ce vaisseau, le premier d'envoyer dire au capitaine que la guerre était déclarée en Europe et que n'y ayant aucune apparence qu'il pût éviter d'être pris, il s'en vint à terre avec son pavillon et tout son équipage, le second de le canonner, et de le mettre hors d'état de pouvoir faire aucune manoeuvre, et le troisième de le surprendre en l'abordant de tous côtés avec des chaloupes. Il n'était pas croyable que des français fussent capables de rendre un navire avec autant de facilité, aussi ne s'arrêta-t-il pas à la première proposition ; pour la seconde il n'était pas à propos d'endommager ce bâtiment, voulant l'envoyer en Hollande, ainsi la troisième fut suivie particulièrement après qu'on eût appris par les matelots déjà prisonniers, que les Français n'étant occupés que du plaisir d'aller à terre se rafraîchir et se délasser des fatigues de la mer, avaient négligé de se tenir sur leurs gardes. Sur cet avis, le gouverneur appréhendant que le capitaine ne conjecturât mal de ce que son officier ne revenait point faire son rapport et ne se mît en état de faire une forte résistance, donna ses ordres pour armer en toute diligence une chaloupe et deux boottes (13). Pendant qu'on commençait à s'impatienter de la longueur du temps que mettait l'officier à s'acquitter de sa commission, on vit aborder la chaloupe du vaisseau hollandais avec le pilote de ce bâtiment ; il monta le premier dans le vaisseau français, et cachant son dessein sous des manières honnêtes, demanda au capitaine d'où il venait ; il lui répondit qu'il venait du même lieu que lui, puisqu'il se souvenait de l'avoir vu dans le Bengalat, et voulant le régaler le pria d'entrer dans sa chambre pour y goûter son vin ; mais dans le temps qu'il s'en excusait, le lieutenant du vaisseau regardant dans la chaloupe qui venait d'aborder aperçut qu'il y avait des armes couvertes de plusieurs justaucorps, et l'ayant fait remarquer à son capitaine, sauta sur le sabre de celui qui était déjà dans le navire ; mais ce pilote s'étant dégagé de ses mains et ayant été soutenu dans le moment par l'équipage de sa chaloupe et celui des deux bootes, qui abordèrent un instant après les armes à la main, se rendit ainsi maître du navire sans trouver aucune résistance, les Français n'ayant rien de prêt pour les repousser. Les Hollandais ayant amené le pavillon, qui est le signal qu'ils s'étaient rendu maîtres du navire, on vint aussitôt faire débarquer les officiers pour les mener dans le vaisseau hollandais, et sur le soir ils furent mis à terre et introduits dans la forteresse, où le gouverneur qui ne s'oubliait pas plus qu'un autre dans ce pillage, commença par demander un mémoire de ce qu'un chacun avait perdu en son particulier, afin de faire retrouver parmi ceux qui avaient été à la prise ce qui lui convenait le mieux ; les Français, à qui il était indifférent qui profitât de leurs débris, puisque la perte était égale pour eux, n'hésitèrent point à le satisfaire là-dessus, d'autant plus qu'ils savaient que le bon ou le mauvais traitement qu'ils recevraient dans la suite dépendait entièrement de lui. Il faut avouer qu'on n'eut point lieu de se plaindre des honnêtetés de ce commandant tant qu'il a cru trouver du profit ; mais il n'eut pas plutôt ce qu'il avait souhaité qu'il retrancha ses visites avec la nourriture. Huit jours après la prise de ce vaisseau, celui de la compagnie qui comme j'ai dit s'était séparé de son commandant, parut à la vue du Cap ; aussitôt le gouverneur détacha des chaloupes pour l'aller reconnaître, et ayant appris que c'était celui qu'il attendait avec autant de crainte qu'il ne lui échappât que d'impatience pour son profit, se prépara à le recevoir, prenant soin de venir très souvent s'informer de ses prisonniers de la grandeur, et de la force de ce bâtiment ; mais comme si le ciel n'eût pas voulu qu'il augmentât le nombre des malheureux, il eut pendant trois jours les vents contraires, au bout desquels le temps ayant changé, il appareilla et entra dans la baie où étaient mouillés plusieurs vaisseaux hollandais, qui dans l'espace de ces huit jours étaient arrivés les uns des Indes, les autres d'Europe ; et passant près du navire, qu'il croyait toujours celui de son commandant, les ennemis n'ayant point changé le pavillon ni la flamme pour le surprendre plus aisément, le salua, et alla mouiller au-dessous de lui : mais voyant qu'on ne lui rendait point le salut et que peu de gens paraissaient sur le pont, crut qu'une grande partie de l'équipage était à terre, et comme il lui était important de savoir de quelle manière il avait été reçu pour prendre les mêmes mesures que lui, il envoya sa chaloupe qu'il avait fait mettre en état, laquelle n'eut point plutôt abordé le vaisseau, que l'équipage s'apercevant de son erreur voulut s'en éloigner ; mais cinquante mousquetaires qui parurent dans le moment sur le bord les en empêchèrent, et les contraignirent de se rendre prisonniers. Le capitaine voyant que sa chaloupe ne revenait point, joint au soupçon que la négligence de rendre le salut lui avait fait naître, ne douta plus qu'il ne fût au milieu de ses ennemis, et ne voyant aucun moyen d'en pouvoir sortir, prit la résolution de ne rendre son vaisseau qu'au prix de sa vie, il se prépara donc au combat, et comme la nuit était proche lorsqu'il vint mouiller dans la baie, il ne comptait pas d'être attaqué avant le lendemain à la pointe du jour, tous ces vaisseaux ennemis, dont le moindre était plus gros que celui du Français, s'étant postés avantageusement pour le canonner, ne lui donnèrent point le temps d'achever de se mettre en défense, et lui envoyèrent sur le minuit chacun leurs bordées et leurs décharges de mousqueterie, dont le capitaine français fut tué d'un coup de canon qui lui coupa le corps par le milieu. Un coup de plus de six-vingts (14) pièces de canon, et de deux cents mousquets joint à la mort du capitaine causa un si grand désordre parmi cet équipage marchand, qu'ils ne songèrent plus qu'à se rendre, et permirent qu'un de leurs matelots criât pour demander quartier ; les Hollandais qui ne discontinuaient point de tirer comme s'ils eussent eu en tête un vaisseau de cent canons, ne purent entendre la voix, jusqu'à ce que croyant le navire en assez grand désordre pour pouvoir l'aller aborder avec des chaloupes, en détachèrent plusieurs, qui trouvèrent à leurs abordages des gens qui ne demandaient qu'à sortir d'un poste aussi peu tenable. Le second vaisseau ayant été ainsi pris, tous les officier furent enfermés dans une même place, et la quantité fut cause qu'ils n'en furent pas mieux traités ; on peut dire que ce petit démêlé fut cause de la perte de trois vaisseaux si richement chargés, parce que s'ils ne s'étaient point séparés et fussent entrés tous deux en même temps dans la baie du Cap, le seul navire hollandais qui y était pour lors aurait été infailliblement enlevé à la vue de la forteresse. Deux mois après, la flotte des Indes étant prête de partir pour s'en venir en Hollande et le gouverneur n'osant mettre tant de Français dans ces navires, renvoya une partie des équipages français dans ceux qui allaient aux Indes, et le reste en Europe, mais avant que de les faire embarquer, il fit appeler tous les officiers dans une chambre, où deux hommes, qu'il avait établis pour les mettre en chemise s'acquittaient fort exactement de leur commission, visitant les prisonniers jusqu'au plus petit repli de leurs habits, et les endroits du corps les plus réservés, ceux qui avaient pu sauver quelque chose le perdirent dans cette visite, et pour les consoler de leur malheur aussi bien que de leur perte, il leur fit présent de chacun une livre de tabac à fumer, et ensuite fit conduire un chacun dans le vaisseau qui lui était destiné, où quelques-uns ont eu l'avantage de tomber sous des capitaines qui ont eu pour eux toutes les honnêtetés et les considérations imaginables, et d'autres ont été réduits à essuyer les dernières brutalités et les dernières avanies ; et bien loin de trouver quelque soulagement à une si longue suite de malheurs, en arrivant en Hollande, on les enferma encore dans une affreuse prison, où ayant été retenus les uns plus les autres moins, tous furent enfin mis en liberté, et rendus à leur patrie par un échange général.
NOTES : 1 - Les dates divergent quant au départ des Français. Beauchamp la fixe au 6 novembre. Le texte anonyme Relation de ce qui s'est passé au royaume de Siam indique le 2 novembre. Les trois vaisseaux ne sont peut-être pas tous partis en même temps. François Martin, qui n'y était pas, indique pour sa part le 2 décembre. retour 2 - Cette date est confirmée par le père Le Blanc. La relation de La Touche indique pour sa part le 27 juin. retour 3 - François Martin était le fondateur et le directeur du comptoir français de Pondichéry. On lira sur ce site la page qui lui est consacrée : François Martin retour 4 - L'île de Joncelang, aujourd'hui Phuket, au sud de la Thaïlande. Dans ses Mémoires, François Martin qu'il avait formellement déconseillé l'expédition vers Phuket. Il évoque un Conseil qui se serait tenu le 6 février, et nous renseigne davantage sur la teneur des discussions : M. Desfarges fit assembler le Conseil le 6 [février 1689] ; les personnes qui le composèrent furent le général, M. de Bruant, M. de Vertesalles, M. de l'Estrille, capitaine du navire l'Oriflamme, M. de la Salle, commissaire général. Je fus de l'assemblée ainsi que le sieur J.B. Martin, second du comptoir. Le sieur Véret [ancien directeur du comptoir de Siam] y entra aussi avec le sieur de la Mare, ingénieur. Le point était sur ce qu'on ferait des vaisseaux et des troupes ; on parla d'abord d'aller à l'île de Joncelang ; le sieur Véret en avait entretenu M. Desfarges qui donnait fort dans ses sentiments. Les officiers n'avaient point de connaissance de cette île ; ils suivirent les intentions du général qui marquait y être porté. Le sieur de la Mare, qui n'en savait que par un rapport confus, et qu'on avait fait entrer dans l'assemblée (quoiqu'il ne fut pas d'un caractère à y avoir voix), mais pour pousser au voyage, exagéra extraordinairement la fertilité, l'abondance et la richesse de Joncelang. J'étais informé du contraire, ainsi que le sieur J.B. Martin, par quatre ou cinq voyages qu'on y avait faits de Pondichéry pour les intérêts de la Compagnie ; je pris la parole sur cette exagération opposée entièrement à la vérité ; je fis aussi appeler le sieur Germain qui avait eu l'emploi de capitaine sur les vaisseaux que nous avions envoyés à cette île, qui contredit hautement l'ingénieur ; cependant il soutint toujours sa thèse, appuyé du sieur Véret. Je n'ai jamais pu comprendre les raisons qui portèrent ces deux hommes à un voyage si mal dirigé. Mémoires de François Martin, Février 1689. retour 5 - Nom donné à l'île de la Réunion par de Pronis, gouverneur de Madagascar, (alors Fort-Dauphin) en 1643. retour 6 - Il s'agissait de la Normande, commandée par M. de Courcelles. On peut s'interroger sur les obscures raisons qui poussèrent Vollant des Verquains à ne pas nommer explicitement ce navire. retour 7 - Le Bengale. retour 8 - Il s'agissait du père Le Blanc. retour 9 - Ou calfater, mettre des étoupes, et par-dessus du suif, du goudron dans les joints, trous et fentes d'un bâtiment. Le maître calfat est l'ouvrier qui calfate les bâtiments. retour 10 - Ceux qui avaient des intérêts. Nous dirions les actionnaires. retour 11 - Bâton garni d'une mèche à son extrémité, pour mettre le feu au canon. retour 12 - Les hasards de la guerre, Monsieur ! retour 13 - Peut-être des boutres, petits navires arabes. retour 14 -
Cent vingt. retour
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