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La révolution de Siam

Particularités de la révolution de Siam
arrivée en l'année 1688.

PAR JEAN VOLLANT DES VERQUAINS

3ème partie.

Cela donna lieu à plusieurs négociations de paix qui furent interrompues par de fréquents actes d'hostilité. Dans l'extrême nécessité où se trouvaient alors les assiégés, il ne tenait pas à eux qu'on ne terminât les différends à l'amiable. On ne donnait plus à leurs malades que des bouillons de corneilles que l'on tirait dans la place ; et toute la garnison était à la veille d'être réduite au riz et à l'eau. De plus le bois avait manqué et il fallait brûler les casernes des soldats et les maisons des officiers pour cuire le riz et les viandes. Mais la mauvaise foi des barbares les contraignait souvent de reprendre les armes ; on se lassa enfin de la guerre de part et d'autre : et l'on prit tout de bon les voies de douceur.

Ce qui ne contribua pas peu à rendre les Siamois traitables fut la présence de l'Oriflamme (1), vaisseau du roi, qui arriva sur ces entrefaites et vint mouiller à la rade de Siam. La prodigieuse grandeur de ce bâtiment leur donna de l'admiration et de la crainte, qui augmenta quand ils connurent ce qu'il portait.

C'était de nouvelles troupes de marine avec quelques officiers qui, ne sachant pas le changement qui était survenu, et ne le pouvant pas reconnaître à la contenance des Siamois qui affectèrent de les régaler de toute sorte de rafraîchissements accompagnés de mille feintes caresses, débarquèrent à l'embouchure de la rivière et demandèrent d'être conduits à Bangkok. Le nombre des soldats et la manière dont ils les virent équipés étonna tellement ces lâches ennemis que, craignant de n'en pas être les maîtres, quelque escorte qu'on leur donna, ils les firent remonter dans le vaisseau et ne retinrent que quelques-uns des officiers, à qui on fit entendre qu'on les allait mener à Bangkok, en attendant que l'on reçût des ordres pour le débarquement général. Il crurent effectivement y aller ; mais leurs guides évitèrent de passer devant cette place en pratiquant des canaux détournés et les rendirent à la ville capitale.

Ce fut là où, malgré les précautions qu'avait prises le barcalon, le hasard leur donna moyen d'apprendre la situation des affaires par un officier de Bangkok, qui vint heureusement dans le divan (2) de ce ministre, où on les avait introduits, et qui de son côté fit savoir à la garnison la nouvelle de leur arrivée. Le sieur Véret en fut le porteur, la facilité qu'il avait d'obtenir des tarras ou passeports pour donner ordre aux affaires de sa direction lui donnant lieu d'aller et de venir souvent ; et sous ce prétexte d'être aussi l'instrument des négociations entre le général français et le barcalon, qui après avoir demeuré longtemps dans le fort des Siamois à Bangkok pour traiter plus facilement avec les assiégés, était retourné à Siam depuis quelques jours pour d'autres affaires.

Les éclaircissements qu'on se donna de part et d'autres servirent merveilleusement à la sûreté du vaisseau français, lequel autrement eut été très difficilement garanti de surprises. Mais les assiégés n'en tirèrent aucun secours, la grosseur du bâtiment empêchait qu'il ne pût entrer dans le fleuve ; et les barricades qui en fermaient le passage, soutenues du canon dont on avait fait plusieurs batteries de distance en distance sur les bords, ne permettaient pas aux chaloupes de s'y exposer.

Ainsi on ne songea plus qu'à convenir de part et d'autre des articles du traité, qui était à peine ébauché après tant de démarches qu'on avait faites depuis le commencement du mois d'août. Les difficultés que les Siamois formaient sur chaque point firent naître des contestations, qui reculèrent encore la conclusion jusque vers la fin de septembre, où le projet ayant été dressé au gré des deux nations, il fut arrêté pour dernière résolution.

1. Que le roi de Siam prêterait aux Français deux vaisseaux bien équipés et capables de porter tout leur monde et leur bagage, pour se retirer hors de ses États en tel lieu que bon leur semblerait, et que ces bâtiments seraient amenés devant la forteresse et visités par des charpentiers.

2. Que M. l'évêque de Métellopolis, avec les missionnaires et le sieur Véret, demeureraient cautions pour le retour de ces vaisseaux et pour l'argent que M. Constance avait déclaré être à lui dans le commerce de la Compagnie Royale des Indes.

3. Que la garnison sortirait, armes et bagages, tambour battant et selon la coutume observée en Europe, et emporterait avec elle toute autre chose qui se trouverait appartenir au roi de France, savoir artillerie, poudres, grenades et semblables munitions de guerre apportées à Siam dans les vaisseaux de sa Majesté très chrétienne ; et qu'il serait fourni par les Siamois des vivres et autres nécessité pour la subsistance des troupes française, autant qu'il en faudrait pour une année entière à condition d'en payer le prix.

4. Que la mission serait continuée sans rien perdre de ses avantages, et que le christianisme serait en pleine liberté, sans qu'il fût fait à personne aucun empêchement dans l'exercice de sa religion.

5. Que les révérends pères jésuites auraient le choix de sortir ou de demeurer dans le royaume, et jouiraient des privilèges, prérogatives et autres biens que la libéralité du feu roi leur avait accordés.

6. Que le bureau de la Compagnie Royale des Indes subsisterait toujours dans ses anciens privilèges, sans inquiéter en aucune manière ceux qui seraient établis pour diriger le commerce.

7. Que pour sûreté des conventions et garanties de la parole qu'on se donnait mutuellement, il serait livré des otages : savoir du côté des Siamois des personnes d'autorité et de distinction dans le royaume et reconnus tels par M. l'évêque de Métellopolis ; et de la part des Français, le major de Bangkok, le chevalier Desfarges et le sieur Véret.

8. Que les otages des Siamois seraient mis dans le vaisseau que M. Desfarges monterait ; que ceux qu'il leur donnerait le suivraient dans un balon à la portée du pistolet, et que l'échange en serait fait à la dernière tabanque, c'est-à-dire au dernier bureau proche la mer.

9. Qu'à toutes ces conditions M. Desfarges s'obligeait de remettre la forteresse de Bangkok entre les mains du roi de Siam en l'état qu'elle était alors, avec tout ce qui serait reconnu appartenir à sa Majesté siamoise (3).

L'accord étant ainsi disposé fut bientôt ratifié entre M. Desfarges et le barcalon, qui était le mandarin que nous avons vu en France chef de la première ambassade (4), il avait acquis la confiance du nouveau roi par les services importants qu'il lui avait rendu dans tout le cours de son entreprise, et pour reconnaissance, il avait été élevé à cette première dignité.

Ce ministre qui agissait selon les intentions de son maître, dont la plus forte envie était de voir s'éloigner promptement les Français de ses États, donna ordre que tout se fît en diligence. On amena le bazar, c'est-à-dire le marché, où chacun se fournit de ce qu'il avait besoin : et peu de jours après on vit arriver au pied de la forteresse les deux vaisseaux avec tous leurs agrès, selon le premier article de la convention.

On n'était plus occupé que des soins du départ, lorsqu'un officier de la garnison revenant de la ville capitale apporta la nouvelle que Mme Constance était devant Bangkok où elle se venait réfugier parmi les Français et chercher un asile pour elle et pour son fils sous l'auguste protection de sa Majesté très chrétienne. C'était le sieur De Larre, ou de Sainte-Marie, qui étant allé à Siam se pourvoir de quelques pièces nécessaires à l'appareil de l'un des vaisseaux dont il avait été fait commandant, avait cru qu'il était de son devoir de visiter Mme Constance avant de partir, et qu'il ne s'en pouvait dispenser honnêtement. Il y était porté par toutes les raisons que pût avoir un homme qui ne veut pas être soupçonné d'ingratitude, il avait des obligations très particulières au feu ministre époux de la dame, et en avait reçu des marques d'une bienveillance extraordinaire, pour ne point faire un plus long détail des bienfaits et des commissions considérables dont il en avait été honoré (5).

Sainte-Marie trouva cette illustre affligée dans le dernier accablement, et apprit par un récit bien touchant tout ce que la destinée avait de plus déplorable. Ce n'était plus la chute de la maison, ni la mort de son mari, ni la perte de ses biens et de sa liberté, ni l'avarice insatiable de ses persécuteurs ; mais l'amour brutal du bourreau de son époux était le sujet de ses peines : la fortune lui étant si contraire, qu'après l'avoir dépouillée de toutes choses au monde et ne lui avoir laissé pour consolation que sa seule vertu, elle allait jusqu'à ce point de dureté que de l'attaquer dans ce qu'elle préférait à tous les avantages de la vie.

C'était Soyatan (6) qui en était épris comme de mille autres femmes qu'il tenait enfermées sous bonne garde. Et la veuve de M. Constance, qu'il avait fait mourir et dont il avait ouï les dernières paroles qui l'auraient dû toucher de compassion pour elle, cette veuve qui, toute désolée qu'elle était, meurtrie de mille coups et réduite au plus vil état que puisse être la dernière des malheureuses, enflammait encore la passion de ce jeune emporté, qui, fier du rang où il venait de monter, ne prétendait pas soupirer inutilement.

Il fit savoir à Mme Constance qu'elle pouvait mériter sa protection en agréant l'affection qu'il avait pour elle, et qu'il lui voulait faire l'honneur de la mettre au nombre de ses femmes. La vertueuse femme s'en excusa sur sa religion qui ne lui permettait pas un mariage de la sorte, mais une excuse si raisonnable, au lieu de faire cesser les poursuites du prince, le fit seulement changer de manière d'agir. Sa passion se changea en fureur : et Mme Constance fut enlevée par son ordre, et ensuite livrée à une espèce de justice criminelle dont le magistrat, trop fidèle ministre des volontés de ce cruel persécuteur, essaya de tirer d'elle à force de tourments une déclaration favorable à son amour, lui supposant faussement des crimes où il n'y avait aucune apparence de mal.

Rien n'ayant pu ébranler sa constance, elle eut le loisir de respirer pendant quelques jours, que le tyran fit bâtir un appartement dans son palais pour la renfermer ; elle fut avertie de s'y préparer, et lorsque l'officier la vint saluer, c'était pour le lendemain qu'elle devait y être mise.

En racontant ses infortunes, Mme Constance versa tant de larmes que Sainte-Marie en fut ému ; il lui fit offre de ses services avec assez de franchise pour porter cette dame à lui demander son assistance pour l'exécution du dessein qu'elle avait conçu de se sauver à Bangkok sous le pavillon de France, où elle avait sujet de croire qu'elle serait en sûreté ; mais la difficulté était d'y arriver.

Sur l'avis qu'elle avait eu que les Français avaient terminé leur capitulation et que tout se disposait pour leur sortie, elle avait aussi préparé les choses nécessaires pour sa fuite, laquelle ne pouvait plus être différée, lorsqu'elle en parla au cavalier. Il reçut avec joie cette occasion de lui marque son zèle, et l'assura que si l'entreprise était heureuse pour elle, elle serait bien glorieuse pour lui.

Mme Constance lui témoigna qu'elle se serait bien donnée garde de songer à se retirer dans Bangkok, si on ne lui eût appris avant que toutes choses étaient réglées entre les deux nations, et que sa présence ne pouvait apporter aucun retardement au départ des Français : que ce n'était qu'en cette vue qu'elle prenait le parti que feu M. Constance lui avait plusieurs fois conseillé de prendre, s'il arrivait du changement et qu'elle eût besoin de protection : que la confiance qu'elle avait eue aux deux lettres que feu son époux avait reçues du roi de France, par où sa Majesté l'assurait, et toute sa famille, de sa protection royale, l'avait obligée de remercier le capitaine de la faiturie hollandaise, qui depuis peu de jours lui avait fait proposer de la conduire à l'insu des Siamois dans un vaisseau de sa compagnie jusqu'à Batavia, n'ayant autre intérêt à sa personne que de la tirer de ses malheurs.

La dame ayant trop de bonnes raisons pour demander un asile aux Français, et l'officier trop de générosité pour ne point seconder un si juste dessein, prit toutes les mesures qui pouvaient favoriser l'évasion. Les moments étaient courts, et pour n'en point perdre, Sainte-Marie s'en alla en diligence mettre ordre aux choses qui avaient fait le sujet de son voyage, et la nuit étant survenue, il prit ses armes et se rendit sur les dix à onze heures au lieu où il devait prendre Mme Constance, qui se trouva prête avec son fils et une suivante. On sortit promptement sans bruit, et l'on gagna un rivage écarté, où la petite troupe s'embarqua dans un balon que la dame avait fait apprêter. Sa résolution fut telle qu'étant entrée dedans, elle s'adressa à son conducteur et le pria que si on l'arrêtait, il lui fendît la tête de son épée, plutôt que de souffrir qu'elle fût encore un coup la proie de ces barbares. Le ciel ne permit pas qu'il eût lieu de lui désobéir ; ils évitèrent tous les hasards qu'on pouvait appréhender par le chemin, et les rameurs ayant fait leur devoir avec une ardeur incroyable, ils arrivèrent le lendemain quatrième octobre à trois heures après midi devant Bangkok.

Après s'être réjouis ensemble de se trouver heureusement au port, Sainte-Marie, pour mettre en assurance le dépôt qui était à sa conduite, fit entrer Mme Constance dans l'un des vaisseaux qui étaient à l'ancre : et lui, ayant mis pied à terre, s'en alla avertir M. Desfarges de sa venue, afin qu'il ordonnât de lui préparer un logement. Il ne doutait pas que ce qu'il avait fait ne plût beaucoup à ce général, qui s'était déclaré en plusieurs occasions sensible au malheur de cette famille autant qu'on le pouvait être, et qui avait dit plus d'une fois qu'il risquerait volontiers quelque chose pour délivrer une femme de ce mérite de l'oppression ou elle était.

Des officiers de la garnison qu'il rencontra en chemin et à qui il parla de son action rendirent les louanges dues à son courage, et furent fâchés de ce que ne lui cédant point en cela, ils étaient obligés de lui céder en bonne fortune (7).

Mais ce fut une chose bien étonnante pour tous, et particulièrement pour celui à qui l'honneur rendait témoignage au-dedans du mérite de son action, de voir que M. Desfarges en désapprouva la conduite, et sembla en regretter le succès. Au lieu d'en recevoir les applaudissements dont Sainte-Marie s'était flatté, il fallut s'excuser de ce qu'il avait fait une démarche sans ordre, mais il le fit avec autant de retenue et de modération qu'il en parût moins sur le visage et dans les paroles du général, qui lui demanda d'un ton ému d'où il avait eu charge d'amener Mme Constance et pourquoi il avait osé le faire sans son congé. Sainte-Marie répondit qu'il avait été le compagnon de sa fuite, mais qu'il ne la lui avait pas suggérée, et que c'était assez pour n'en pas être garant ; qu'au surplus il avait toujours été persuadé qu'il y allait de son honneur, et que c'était l'obliger que de lui présenter une occasion de faire connaître les bonnes intentions qu'il témoignait avoir pour cette dame, et de la dédommager en quelque manière du tort que l'on avait fait à son mari.

Il ajouta au récit de toutes les particularités de l'entreprise, les causes qui en avaient précipité l'exécution, et rien ne fut jugé digne du moindre reproche. Mais M. Desfarges, prévenu de son opinion, continua toujours de blâmer Sainte-Marie et sa hardiesse, et le menaça de le punir, protestant qu'il ne voulait point voir Mme Constance ni savoir où elle était. Peu s'en fallut qu'il ne défendît même de la recevoir dans la place, et s'il en accorda la permission, ce fut aux instantes prières de tous les officiers de la garnison, qui s'intéressèrent pour cela, et à condition qu'elle n'y viendrait qu'à nuit fermée.

Les principaux allèrent au-devant d'elle lui aider à descendre du grand vaisseau où elle était demeurée depuis son arrivée et la conduisirent dans un appartement que M. de Vertesalle, commandant des troupes, lui fit préparer, où lui apprenant la disposition du gouverneur, ils tâcha d'essuyer les larmes qui coulèrent en plus grande abondance que jamais quand elle entendit une si étrange nouvelle ; les officiers lui promirent qu'elle trouverait toujours en eux de zélés défenseurs qui prendraient ses intérêts aux dépends de leurs vies, puisque l'honneur des Français et la gloire de leurs chefs dépendaient désormais de sa conservation.

M. Desfarges était agité de bien d'autres considérations, soit qu'il craignît que les Siamois pour ravoir cette femme voulussent rompre le traité de paix qu'il venait de faire avec eux, ou que quelque contestation sur son sujet arrêtât par de grandes longueurs sa sortie, qu'il souhaitait plus que toutes choses, ayant donné la main à bien des choses qu'un autre aurait cru devoir soutenir pour la réputation des armes du roi ; il députa le sieur Véret vers le barcalon, qui pour lors était dans le fort à l'opposite du sien, pour lui donner avis de l'arrivée de Mme Constance dans sa place, le priant de lui indiquer les moyens de la pouvoir garder. Le barcalon lui répondit que si M. le général était d'humeur d'en faire une honnêteté au roi, il ne doutait pas que sa Majesté ne lui accordât la permission d'emmener cette dame avec lui, toutefois à condition de rendre les pierreries, qu'on savait de sa propre confession avoir été apportées dans Bangkok et mises au pouvoir des Français.

La réponse du barcalon surprit d'autant plus qu'on ne s'attendait à rien moins qu'à une pareille docilité, et l'on commençait à espérer de voir la fin des malheurs de Mme Constance, mais tout devient funeste à celui qui est plongé dans les disgrâces, jusqu'aux précautions même qu'il prend pour l'avenir, comme si la malignité du sort se répandait ainsi qu'un venin sur tout ce que l'on fait pour l'éviter ; et pour bien comprendre les véritables motifs de plusieurs mouvements qui se firent à Bangkok depuis l'arrivée de Mme Constance, il faut supposer certains faits importants au dénouement de cette dernière aventure.

Depuis le temps que M. Constance fut arrêté, sa femme, prévoyant les malheurs qui allaient accabler sa maison, songea de bonne heure à sauver quelques débris du naufrage. Elle crut que mettant à couvert pour environ trente mille écus de pierreries qu'elle avait, ce serait une ressource pour elle dans le besoin ; et se flattant que cela serait en assurance entre les mains des Français, elle en fit trois paquets, qu'elle enveloppa elle-même, et les ferma de son cachet.

Ayant jeté les yeux sur ceux à qui elle pouvait confier ce dépôt, elle en donna deux au supérieur des jésuites, et le troisième fut mis à la discrétion d'un capitaine d'infanterie qu'elle connaissait homme d'honneur et de bonne foi (8). Il ne contenait pas de moindres richesses que les deux autres, et l'opinion était qu'il y avait dedans des perles d'un prix considérable, et quinze bagues, dont la moindre était estimée vingt catis, le catis valant cinquante écus de notre monnaie.

Le père, qui n'était pas en sûreté pour lui-même à Louvo, crut qu'il n'y en aurait point pour le dépôt de Mme Constance que dans Bangkok : et le sieur Beauchamp major de la place y allant, il le pria de le donner aux pères de sa compagnie qui servaient d'aumôniers aux troupes de cette place. Quant à l'officier, il porta lui-même le sien, et ne s'en cachant pas, il déclara qu'il en serait le gardien fidèle jusqu'à ce qu'il plût d'en disposer à celle qui le lui avait commis. Mais le major, à qui des choses de cette conséquence donnaient une violente tentation, ne fit mine de rien, jugeant que cela valait bien la peine d'être demandé par ceux qui le voudraient avoir.

La commission qu'il avait reçue du père supérieur ne vint pas à la connaissance des jésuites que M. Desfarges n'en fût aussi averti. Il demanda que l'on remît à sa garde tout ce qui venait de Mme Constance, ce qui lui tiendrait lieu de gages pour une somme de mille écus que feu son mari avait à lui, et qui avait subi le sort des autres biens de ce ministre dans la désolation de sa maison.

Le sieur Beauchamp néanmoins, qui croyait résister à son général, ne fut pas fâché de voir naître ce conflit qui lui offrait un beau prétexte de ne se pas dégarnir de ce dépôt en faveur des révérends pères jésuites, considérant que le temps amène bien des choses, que peut-être une jeune femme nourrie délicatement mourrait à la gêne, ou serait faite esclave pour le reste de ses jours, et qu'étant muni du butin, il serait bien malheureux s'il ne lui en tombait le meilleur lot en partage ; mais M. Desfarges ne désista point qu'il ne fût en possession de ce qui le pouvait dédommager de son argent perdu, et vint pour cela à un point d'emportement contre le major si grand qu'il n'y eut rien d'outrageant qu'il ne lui dît sur sa naissance, trouvant étrange qu'un homme à qui sa faveur avait toujours tenu lieu de tout, osât lui tenir tête.

Le sieur Véret était revenu du fort des Siamois, chargé d'un mémoire que le barcalon lui avait mis entre les mains, qui contenait un détail de tous les bijoux que Mme Constance avait avoué d'avoir fait transporter dans Bangkok, et dont il demandait la restitution ; on se mit à l'examiner avec soin, et voyant qu'il n'était point fait mention des bagues, on dissimula la chose, et s'étant fait pour le reste plusieurs allées et venues, la conclusion fut que, laissant à part les intérêts de Mme Constance, le général commencerait par rendre ce qui était contenu dans le mémoire ; et que d'un autre côté le barcalon lui ferait payer ses mille écus, ce qui fut exécuté : ensuite de quoi le ministre partit pour se rendre à la ville capitale où le sieur Véret, qui avait été le médiateur de cette affaire, le suivit pour en négocier d'autres.

On a su depuis que le barcalon ayant porté ses paquets fermés jusqu'à Louvo, où les révérends pères jésuites avec la plus grande partie du christianisme étaient depuis le commencement des troubles ; il envoya quérir le père supérieur en la présence duquel et de quelque mandarin il fit l'ouverture des deux paquets, mais n'y ayant que le tiers au plus de ce que portait la déposition de Mme Constance, le père fut interrogé, d'où pouvait venir une diminution si considérable, et lui qui la reconnaissait visiblement, répondit qu'il en ignorait la cause (9).

Cependant le ressentiment de M. Desfarges contre le libérateur de Mme Constance augmentait à mesure qu'il faisait réflexion sur l'embarras où il se trouvait de ne la pouvoir renvoyer sans franchir les lois de la guerre les plus sacrées. Dans ces inquiétudes, il reçut des nouvelles du sieur Véret, qui l'obligèrent de faire assembler de conseil, où il exposa que le barcalon ayant été à Louvo pour demander au roi de Siam d'agréer la sortie de Mme Constance hors de ses états, sa Majesté siamoise n'y avait point voulu consentir, et menaçait de pousser à bout la nation et d'abolir jusqu'aux vestiges de la religion plutôt que de le souffrir. Après une ample explication de ces choses, il demanda les avis sur ce qu'il y avait à faire.

Toutes ces menaces n'effrayèrent personne. De neuf capitaines qui composaient le conseil avec l'état-major, il n'y en eut que deux sur qui cette prétendue raison d'État fit impression (10). Tout le reste opina avec un courage déterminé de ne point épargner son sang, pour conserver à Mme Constance un asile qui lui était acquis par tant de titres, et qu'on ne pouvait lui refuser sans injustice : opposant au rapport que faisait M. le général, d'un côté la honte qui rejaillirait sur toute la nation, si sous le pavillon de France il n'y avait point de sûreté pour la veuve d'un homme qui s'était sacrifié pour ses intérêts, et de l'autre l'obligation où l'on était de défendre la liberté des sujets de sa Majesté, au nombre desquels cette dame devait être comptée depuis qu'elle et toute sa famille avaient reçu tant de marques honorables de la protection du roi notre maître.

M. Desfarges, voyant une si générale opposition à ses sentiments, rompit le conseil avec des manières peu séantes à la gravité d'un chef qui doit gouverner avec discrétion, et les officiers étant entrés ensemble en discussion des raisonnements dont il avait appuyé son opinion et que personne n'avait osé combattre en sa présence par respect, ils trouvèrent qu'il n'y avait nulle apparence que l'évasion d'une femme malheureuse fût de telle importance au roi de Siam, pour l'obliger à recommencer la guerre qu'il avait tant souhaité de finir pour son repos et le soulagement de ses peuples.

Cela était encore plus incroyable à ceux qui faisaient réflexion sur l'état présent des Français, remis pour la plupart des fatigues du siège, ayant bonne provision de vivres et de munitions qu'ils avaient amassés pour leur voyage, et accrus considérablement par le nombre de Français et Anglais que l'on avait laissé venir à Bangkok depuis l'accommodement. Le roi aurait plutôt cédé Mme Constance avec tous les trésors qu'elle avait eus que de venir alors l'enlever par force aux Français, dont on avait lieu de craindre une plus longue et plus vigoureuse résistance qu'auparavant.

D'ailleurs on était informé que sa Majesté siamoise n'approuvait pas les violences de son fils envers cette dame ; au contraire, il n'était pas fâché que son éloignement fît mourir une passion, qui, pour avoir tant éclaté, lui déplaisait infiniment. Enfin la religion ne pouvait pas avoir pis, et si elle en souffrit alors ce ne fut qu'autant que les pratiques détestables des ennemis de Mme Constance la firent persécuter.

Les choses demeurèrent indécises près de huit jours, pendant quoi M. Desfarges fit éclater son ressentiment contre tous ceux qu'il croyait avoir eu part à ce qui faisait sa peine, il traita Sainte-Marie avec la dernière rigueur, il le cassa premièrement du commandement qu'il lui avait donné du plus grand des deux bâtiments que l'on préparait pour la retraite, et le fit mettre ensuite en prison, gardé à vue par deux sentinelles l'épée à la main, avec ordre de ne le laisser parler à personne.

Sa mauvaise humeur s'étendit aussi sur les révérends pères jésuites, qu'il savait ne pas ignorer le fondement qui le faisait agir avec tant de passion. Il leur défendit d'approcher Mme Constance, leur attribuant de lui avoir suggéré sa fuite, et pour s'en assurer davantage, il ordonna un officier de garde à la porte de la chambre de cette dame.

Pendant ce temps, les flatteurs de Soyatan représentèrent au barcalon qu'il rendrait un service considérable à ce prince s'il lui faisait rendre cette femme qui s'obstinait à demeurer avec les Français. Ce ministre, joyeux de pouvoir obliger en quelque chose le fils de son maître, fit prendre plusieurs chrétiens avec la mère et tous les plus proches parents de Mme Constance, les fit mettre à la cangue (ce sont deux pièces de bois qu'on attache au col des prisonniers, de manières qu'il ne peuvent s'en dépêtrer et sont obligés de demeurer au lieu où on les attache) (11) et les menaça du dernier des supplices s'ils ne rachetaient bientôt leur liberté en lui livrant la dame réfugiée.

Cette nouvelle ne tarda guère à être divulguée dans Bangkok, où le pieux évêque de Métellopolis, vivement alarmé de la persécution qui allait détruire le reste du christianisme de Siam, jugea que c'était là une occasion de se signaler pour une personne de son caractère. Ce saint prélat, digne de l'estime et de la vénération de l'univers autant pour sa profonde science que pour ses autres vertus apostoliques qui lui ont attiré l'admiration et le respect des barbares, estimait sans doute les intentions des autres semblables aux sentiments que son zèle et sa charité faisaient naître en son coeur ; et peu accoutumé à démêler la fusée d'une intrigue délicate (12), n'envisageait que la délivrance de ce grand nombre de captifs, aux intérêts de qui il ne pouvait préférer la satisfaction d'une seule personne.

Il conseilla à M. Desfarges d'assembler de nouveau le conseil, où il avait lieu d'espérer qu'il trouverait du changement depuis que l'expérience des maux présents faisait pressentir ceux que l'on devait craindre pour l'avenir, et offrit de lui donner par écrit les raisons qu'il jugeait plus capables de ramener les esprits (13) ; avouant néanmoins qu'il ne prétendait pas décider du point d'honneur, à cause du peu de connaissance qu'il avait des maximes du monde, mais seulement proposer les intérêts du christianisme, auxquels il fallait déférer quelque chose.

Ainsi deux sortes de prudences bien opposées l'une à l'autre conspirèrent ensemble pour une même fin. On tint conseil pour la seconde fois, où l'on ne fit que produire les mémoires du prélat ; et ensuite on exhorta puissamment de remédier aux désordres que causait l'entêtement de vouloir garder Mme Constance.

L'assemblée répondit que M. de Métellopolis était louable du soin qu'il avait de son église : mais on se défendit toujours d'une action si injuste que de faire un sacrifice au bien public contre le droit des gens, et chacun demeura ferme dans son premier sentiment. Le général, fort en colère, menaçant tout le monde et moins maître de lui-même en ce moment qu'il ne l'avait été à la première délibération, protesta qu'il ferait bien voir, qu'usant de toute son autorité, il aurait l'avantage d'être estimé le plus sage de ceux que le roi avait envoyés pour soutenir la cause de la religion aussi bien que la gloire de ses armes.

Sur une décision si authentique, il ordonna que Mme Constance changerait de logement et serait transportée dans l'endroit du fort le plus inaccessible aux révérends pères jésuites ; attendant, ou qu'elle-même consentît de s'en retourner, ou qu'il survint quelque autre motif plus pressant de la renvoyer.

Quant à la proposition qu'on lui fit de sortir de son gré, il fut impossible d'en rien obtenir ; elle répondit avec une discrétion merveilleuse à toutes les sollicitations qu'on lui en fit faire par des personnes de qui les bonnes intentions furent tout le mérite de cet emploi. Mais les efforts du sieur Véret décidèrent bientôt toutes choses, car s'étant fait arrêter par les Siamois, on le mit avec les autres prisonniers, où trouvant la mère de Mme Constance, il n'eut pas de peine à lui persuader d'écrire à M. Desfarges, que s'il avait compassion de sa vieille accablée sous le poids de tant de souffrance, il lui renvoyât sa fille.

Un si étrange stratagème ne se put tramer avec tant de circonspection que le père de la Breuille jésuite ne s'en aperçût (14) ; il était dans la prison comme les autres, qu'il encourageait à la patience en la pratiquant le premier, et il ne fut jamais plus surpris que lorsqu'il découvrit ce lâche dessein. Il en donna avis à son supérieur qui séjournait depuis quelque temps à Bangkok, et l'assura qu'un si grand nombre de personnes mises aux fers, tant de la famille de Mme Constance que d'autres des plus illustres de la chrétienté du pays, et l'emprisonnement du sieur Véret, n'étaient qu'une feinte pour obliger de renvoyer Mme Constance, et que c'était là la seule cause de la persécution.

Il est à croire que M. Desfarges n'eut aucune part à un aussi lâche procédé, et que le sieur Véret qui avait ses raisons pour vouloir sortir du royaume avec les autres, quoiqu'il fût porté par la capitulation qu'il y demeurerait pour sûreté du retour des vaisseaux que le nouveau roi de Siam donnait aux Français pour leur sortie, jugea que le plus sûr moyen d'abréger tout sujet de contestation était de faire tomber entre les mains de ce général quelques lettres qui lui parussent assez fortes pour ne pouvoir plus douter qu'il était obligé, pour remédier à un plus grand mal, de se servir de toute son autorité pour rendre Mme Constance.

En effet le stratagème eut tout le succès qu'il en attendait. M. Desfarges n'eut pas plutôt reçu les lettres de la mère et de toute la parenté de Mme Constance, que se sentant muni de ce qu'il croyait nécessaire pour justifier en France la conduite qu'il avait tenue en cette affaire, il ne songea plus qu'aux conditions avec lesquelles il la remettrait au pouvoir des Siamois, et pour cet effet il dressa quelques articles d'un traité particulier, qui fut ensuite ratifié par le barcalon, voulant non seulement paraître ne pas être contraire aux intérêts de cette dame, mais aussi que ses malheurs le touchaient assez pour aviser aux moyens de la soulager.

Ces articles contenaient en substance des assurances que le roi de Siam lui donnait pour la liberté de sa religion et celle de son fils. Qu'elle demeurerait dans le camp des Portugais à Siam sous la protection de M. l'évêque de Métellopolis, et qu'il lui serait permis de se remarier à qui elle le souhaiterait sans que Soyatan y mît par son autorité aucun obstacle. Enfin qu'elle ne serait plus inquiétée dorénavant au sujet des affaires du feu ministre son époux. Ce qui étant achevé et signé de part et d'autre le même jour dix-neuvième d'octobre, le général appela son major et l'envoya vers Mme Constance, pour lui faire entendre que, n'ayant pu obtenir du roi de Siam la permission de l'emmener avec lui, la conjoncture présente de ses affaires ne lui permettait pas de la garder davantage dans sa forteresse, et qu'il fallait qu'elle se résolût d'en sortir incessamment si elle ne voulait s'y voir contrainte par force, qu'au surplus il avait pris tous les soins qu'il croyait nécessaires pour la mettre à couvert des persécutions qui l'avaient obligée de chercher un asile sous le pavillon du roi.

Le major trouva cette pauvre dame dans une extrême désolation attendant la décision de son sort ; et lui ayant déclaré sa commission, s'il remarqua en elle des signes d'une douleur bien amère, il ne lui vit rien faire indigne de son courage : mais considérant de quelle manière elle avait été traitée pendant son séjour dans la forteresse, elle témoigna que ces indignités lui étaient très sensibles au milieu d'un asile qu'elle avait cru inviolable, et regardant avec indignation les ministres des violences qu'on était près de lui faire, elle ne put s'empêcher de dire qu'elle n'en avait pas moins attendu de celui qui avait tant fait que d'abandonner son époux.

Incontinent, elle marcha vers la porte du petit fort où elle avait été enfermée, et s'y étant arrêtée, elle appela le commissaire en présence duquel, et de plusieurs officiers de la garnison qui s'y rencontrèrent, elle fit sa protestation contre le commandant, qui de son autorité privée lui refusait non seulement la protection du roi, dont elle avait des assurances dans deux lettres de sa Majesté qu'elle produisait publiquement, mais de plus l'arrachait par force de dessous le pavillon de France, où elle était venue implorer un asile, remerciant tous les officiers de la bonne volonté qu'ils avaient témoignée pour elle, et les priant pour dernière grâce d'informer sa Majesté des violences qu'on lui faisait, si contraires à ses généreuses et royales intentions.

Elle acheva ainsi ses tristes adieux, qui tirèrent des larmes de toute l'assemblée, et continua sa marche jusqu'au bord de l'eau, où le vieux Siamois venu en France dans la seconde ambassade la fit entrer dans un balon qu'il tenait tout prêt, accompagné de plusieurs autres pour lui servir d'escorte.

Ce fut une espèce de triomphe que les Siamois remportèrent sur les Français, et il emmenèrent leur conquête avec d'autant plus de gloire qu'ils la leur avaient enlevée dans un temps où ils étaient plus que jamais en état de la maintenir ou de la transporter hors du royaume, obtenant en ce temps-là très facilement des tarras ou passeports pour sortir de la rivière et aller à bord de l'Oriflamme, vaisseau du roi qui était mouillé à la barre.

Les Siamois gardèrent leur conquête avec beaucoup de soin pendant quelques jours sur la rivière en présence de la ville capitale avec une bonne garde, et il ne lui fut pas permis de mettre sitôt pied à terre. Mais enfin les causes qui arrêtaient son débarquement ayant cessé, elle fut tirée de son balon, et ensuite condamnée à un esclavage perpétuel (15).

Justement après le départ de Mme Constance, tout se trouva prêt pour celui des troupes : et il ne fut plus parlé que d'avoir les otages pour se mettre en chemin. M. Desfarges les ayant demandés et reçus sans délai donna les siens, et on sortit de la place en bon ordre pour s'aller embarquer sur les vaisseaux. Le général voulait que le sien fît l'avant-garde, et que celui du sieur de Vertesalle, second commandant, fît l'arrière-garde, mais on se hâta si fort de sortir qu'on négligea plusieurs mirous chargés de vivres et de canons que l'on destinait pour l'Oriflamme, et qui furent ensuite enlevés par les Siamois au sujet de la rupture du traité.

 
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NOTES :

1 - Parti de France au début de 1688, l'Oriflamme, commandé par M. de l'Estrille, amenait 200 hommes de troupes pour renforcer la garnison française au Siam.   retour

2 - Selon Littré, un divan est un salon garni de coussins. La Harpe décrit ainsi les demeures des dignitaires siamois : « Les chambres sont grandes et bien ornées ; celles du premier étage ont vue sur la salle basse, que son exhaussement devrait faire  nommer salon, et qui est quelquefois entourée de bâtiments par lesquels elle reçoit le jour. C'est proprement à cette salle qu'on donne le nom de divan, mot arabe qui signifie salle de conseil ou de jugement. Mais il y a d'autres sortes de divans, qui, étant clos de trois côtés, manquent d'un quatrième mur, du côté par lequel on suppose que le soleil doit moins donner dans le cours de l'année. Devant cette ouverture, on élève un appentis de la hauteur du toit. L'intérieur du divan est souvent orné, du haut en bas, de petites niches où l'on met des vases de porcelaine. Sous l'appentis, on fait quelquefois jaillir une petite fontaine. »   retour

3 - On pourra consulter sur ce site le texte exact de ce traité de capitulation à la page Papier de répondance,    retour

4 - Il s'agit de Kosapan.   retour

5 - Il y avait peu de Français qui n'aient reçu quelque faveur de Phaulkon, et Sainte-Marie ne faisait sans doute pas exception à la règle. Le père Le Blanc le confirme : Cet officier, écrit-il, qui avait obligation à feu M. Constance, en fut plus reconnaissant que plusieurs autres qui lui en avaient davantage. Allusion à peine voilée à Desfarges.     retour

6 - Voir la deuxième partie de la relation, et principalement la note 10.    retour

7 - S'il faut en croire Beauchamp, l'esprit chevaleresque ne fut pas la seule motivation de l'action de Sainte-Marie. En effet, il s'était rendu coupable de désobéissance, ce qui avait entraîné la perte de son bateau, et il avait tout à redouter des foudres du général à son retour en France. Les jésuites lui firent miroiter qu'un acte héroïque en faveur de Mme Constance pourrait lui faire obtenir sa grâce. Et Beauchamp conclut : M. Desfarges m'ordonna de faire prendre sur le champ Sainte-Marie par quatre mousquetaires et de le faire mettre en prison, de l'interroger et de lui demander pourquoi il n'avait pas exécuté les ordres qu'il lui avait donnés pour le service du roi, et qui lui avait fait emmener Mme Constance sans l'en avertir ? Il me répondit que les pères jésuites étaient la cause de tout ; qu'ils lui avaient tant promis de choses, et l'avaient si fort pressé, qu'il n'avait pu s'empêcher de leur obéir.   retour

8 - D'après Beauchamp, il s'agissait de M. de Fretteville.   retour

9 - L'histoire des biens de Phaulkon et des bijoux de Mme Constance constitue un invraisemblable imbroglio. Il n'est pas un officier qui n'espère retourner en France avec une part du butin et il est bien difficile de démêler le vrai du faux, les uns et les autres déguisant la vérité et s'accusant mutuellement. Il semble qu'avant son arrestation, Mme Constance avait fait trois paquets de ses bijoux. Elle en remit deux au supérieur des jésuites, le père Le Royer, et le troisième à l'officier Fréteville. Le père Le Royer ne tenant pas à conserver ce précieux et dangereux dépôt le remit à Beauchamp afin de les faire rendre à Mme Constance par l'intermédiaire du père Comilh. Selon Beauchamp, le général Desfarges, informé de cette commission, aurait demandé que ces deux paquets ne soient pas restitués tant que les Siamois ne lui auraient pas remboursé une somme de 400 pistoles que Phaulkon lui devait. Les Siamois ayant promis d'honorer cette dette, Desfarges aurait fait remettre les deux paquets au barcalon par l'intermédiaire de Véret. Connaissant la réputation plus que douteuse du chef du comptoir, on peut légitimement se demander si les bijoux ont jamais été rendus à leur propriétaire. Le contenu de ces deux paquets, révélé par Beauchamp, avait effectivement de quoi faire tourner les têtes : quatre colliers, un chapelet, deux paires de bracelets et des pendants d'oreille de perles, quatre douzaines d'anneaux d'or de plusieurs façons, une très grosse et parfaitement belle émeraude, des agrafes, de petits rubis, quatre bagues de petits diamants, neuf ou dix chaînes d'or, onze lingots d'or pesant plus de trois marcs chacun, huit coupans d'or de dix écus pièce, une douzaine de boutons, demi-douzaine d'aiguilles de tête, et douze ducats d'or. L'accusation à peine voilée de Vollant des Verquains qui indique que les paquets restitués ne renfermaient plus qu'à peine le tiers de leur contenu initial laisse à penser que certains se sont servis au passage.

Le sort du troisième paquet n'est pas plus clair. M. de Fretteville à qui il fut remis fut arrêté à Louvo lors de l'arrestation de Phaulkon, fouillé et sans doute dépouillé d'une partie des trésors. Beauchamp ici encore nous donne sa version : Quelques jours après Saint-Vandrille et M. Desfarges me vinrent trouver et me dirent qu'ils avaient sauvé des diamants que Mme Constance avait mis entre les mains de Fretteville, lorsqu'ils furent pris et fouillés quand on les ramena à Louvo, et que le chevalier Desfarges les avait, qu'ils me priaient de leur en faire donner leur part, puisqu'ayant tout perdu et ayant aidé à les sauver, il était bien juste qu'ils en profitassent. Je leur dis que je n'entrais point la-dedans, que c'était une chose qu'il fallait rendre à madame Constance, et qu'il était indigné à des gens comme eux de vouloir profiter de son malheur. Comme Saint-Vandrille vit que je ne donnais point dans sa proposition, il en parla à M. Desfarges, qui lui dit que c'était infâme à lui de vouloir partager le bien d'une femme qui avait tout perdu, et que s'il faisait son devoir, il le ferait mettre dans un cul de basse-fosse. Aussitôt il fit appeler le chevalier son fils, qu'il gronda très fort de ce qu'il ne lui avait rien dit de ces diamants, lui ordonna de les remettre entre les mains de Fretteville, puisque c'était à lui que Mme Constance les avait confiés, et à Fretteville de les rendre à Mme Constance aussitôt qu'il pourrait, et que si les uns et les autres manquaient à la moindre de ces choses, il les mettrait tous en prison et commencerait par son fils. Les protestations vertueuses de Beauchamp ne suffisent pas pour nous convaincre. Quant à Saint-Vandrille, auteur d'une relation conservée aux Archives Nationales de Paris ne souffle pas un mot de ce trésor. Desfarges garde le même silence. Beauchamp note sobrement qu'après la signature du traité de capitulation, le chevalier de Fretteville, qui avait été chargé des diamants dont j'ai parlé, alla voir Mme Constance, à qui il rendit ce qu'il lui avait pu sauver. Ce chevalier de Fretteville était peut-être le seul officier honnête au milieu de cette brochette de canailles. Cela ne lui porta pas chance, puisqu'il se noya au mois d'octobre 1688. Il était d'une grande piété et voulait rentrer dans les ordres à son retour en France. Quant à la famille Desfarges, à Beauchamp, à Saint-Vandrille, à Véret, il est plus que probable qu'ils ont tous plus ou moins participé au pillage des biens de Mme Phaulkon.    retour

10 - Ici encore, les témoignages divergent quant à la date exacte de cette consultation et quant à ses résultats. Le père Le Blanc et Saint-Vandrille confirment le chiffre de 2 voix en faveur du renvoi de Mme Constance, sans donner de nom. Une relation anonyme conservée aux Archives Nationales de Paris, intitulée Relation de ce qui s'est passé à Louvo, indique la date du 7 octobre et donne un résultat de 2 voix, celle de Desfarges et celle de la Roche du Vigeay. Le père d'Orléans, s'appuyant sur des témoignages de jésuites, indique également 2 voix et nomme les deux fils Desfarges. Beauchamp qui place la réunion du Conseil le 9 octobre et qui affirme vertueusement qu'il aurait préféré périr que de rendre Mme Constance, indique 4 votes en faveur du renvoi, et cite les noms des deux fils Desfarges, de M. de la Roche Vigeay et de Vollant des Verquains. Ce nouveau petit coup bas n'est pas forcément crédible, l'inimitié étant grande entre l'ingénieur et le major de Bangkok. Quant à François Martin, qui n'était pas présent et s'appuyait sur on ne sait quels témoignages, il parle comme Beauchamp de quatre avis contraires, et cite les deux fils Desfarges, un officier qui touchait le général d'une alliance de loin, (sans doute la Roche du Vigeay) et un autre qu'il avait attaché à son parti (et qui pourrait bien être Beauchamp).   retour

11 - La Loubère donne une description détaillée de ce dispositif des plus inconfortables : Outre ces punitions que j'ai dites, ils en ont de moins douloureuses, mais plus infamantes, comme d'exposer un homme en place publique chargé de fers, ou le col passé dans une sorte d'échelle, qu'on appelle cangue, en siamois ka. Les deux côtés de cette échelle sont longs d'environ une toise et sont attachés à un mur ou à des poteaux, chacun par l'un de ses bouts, avec une corde, de telle sorte que l'échelle peut se hausser et s'abaisser, comme si elle tenait à des charnières. Au milieu de l'échelle sont des échelons entre lesquels est le col du patient, et il n'y a point d'autres échelons que ces deux-là. Le patient peut s'asseoir à terre, ou se tenir debout lors que le poids de l'échelle, qui porte sur ses épaules, n'est pas trop grand, comme il l'est quelquefois, ou lors qu'on n'attache pas l'échelle par tous les quatre bouts, car, en ce dernier cas, elle est couchée en l'air, portant par les extrémités sur des appuis, et alors le patient est comme pendu par le col ; à peine touche-t-il à terre par la pointe des pieds. Outre cela, ils ont l'usage des ceps et des menottes. (La Loubère - Du royaume de Siam).    retour

12 - La fusée est la masse de fil enroulé sur le fuseau et qui provient de la filasse de la quenouille. Démêler une fusée, c'est pénétrer un mystère, une intrigue, toute espèce d'affaire embrouillée. (Littré)    retour

13 - Selon Beauchamp, il y aurait effectivement eu une deuxième réunion du Conseil le 14 octobre, avec les mêmes résultats que la première.   retour

14 - Charles de La Breuille (1653-1720) arriva au Siam avec en 1687 avec l’ambassade Céberet – La loubère. Lors de la révolution de 1688, seul de tous les jésuites, il décida de demeurer dans le royaume, et il connut les mêmes infortunes que Mgr Laneau. Après sa libération, il rejoignit à Pondichéry le père Tachard, dont il devient l’homme de confiance. Tous deux retournèrent au Siam en 1699, et eurent notamment une audience avec Petratcha.    retour

15 - Le sort de Mme Constance sera moins dur qu'on ne pouvait le craindre. Le père de Bèze qui la voit juste après la révolution de Siam la décrit jetée dans une écurie parmi la puanteur et l'ordure, dénuée de toutes choses, et n'ayant qu'une claie pour se coucher. Le père Tachard aura l'occasion de la visiter en 1699, lors de son avant-dernier voyage en Asie, et son sort semble s'être sensiblement adouci. D'abord confinée dans un emploi de domestique, on retrouve la veuve de Phaulkon surintendante des cuisines du roi Thaï Sa (Phumintharatcha - 33ème roi d'Ayutthaya). On ignore la date de sa mort, mais le capitaine écossais Alexander Hamilton, de passage au Siam, atteste qu'elle était encore vivante en 1718.   retour


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Page mise à jour le 26/09/03