La révolution de Siam Particularités de la révolution
de Siam PAR JEAN VOLLANT DES VERQUAINS
2ème partie.
Le premier présage qu'on eut en sa maison de la disgrâce qui lui était arrivée, fut sa chaise qui revint sans le ramener (1) ; on alla au palais en chercher des nouvelles, et l'on fut quelque temps avant que de découvrir l'endroit où il était enfermé ; on obtint la permission de lui fournir le plus nécessaire, mais sa femme, qui s'acquittait uniquement de ce soin, fut bientôt hors d'état de continuer à soulager son mari, elle fut gardée à vue dans sa maison, que les Siamois pillèrent quatre jours après, ayant passé par-dessus plusieurs formalités, quoi qu'ils feignissent de les vouloir observer. Ces barbares après s'être saisi de toutes les richesses qui se trouvèrent sous leurs mains, n'étant pas encore assouvis de tant de biens, se persuadèrent que M. Constance avait détourné beaucoup de ses effets, et pour l'obliger à déclarer ses trésors cachés, ils mirent sa femme à la torture ; ce qui fut un spectacle bien douloureux pour sa famille de la voir traitée par des bourreaux d'une manière impitoyable. Mais laissons là cette histoire qui fait horreur, et supprimons les circonstances de cette sanglante tragédie qui s'est passée au logis de M. Constance pour revenir au palais, où le roi et celui qui régnait alors étaient deux personnes différentes. Le reste de la vie de ce prince ne fut plus qu'un misérable interrègne, durant lequel n'ayant plus aucun pouvoir il paraissait autoriser tout le mal qui se faisait, enfin ce n'était plus que son effigie qu'on servait, et à qui on rendait quelques devoirs, tous les grands ayant entièrement secoué le joug de la puissance légitime et naturelle, pour se ranger sous celle d'un usurpateur ; ce prince si malheureux apprit le désastre de son ministre et en témoigna une extrême douleur. Pour surcroît d'ennuis, deux jours après, on lui enleva de sa chambre l'unique consolation qui lui restait, c'était Mompi qui s'y étant cherché un asile en fut enlevé de force par ordre de Pitracha et fut massacré dans l'antichambre, son corps exposé publiquement à la grande porte du château, la tête jetée par opprobre dans la prison, aux pieds de M. Constance, en lui disant ces mots ; voilà ton roi, quoique quelques-uns uns aient raconté qu'on la pendit à son cou, pour marquer qu'il était complice de sa trahison. Pendant que toutes ces violences se commettaient à l'ombre de la nouvelle autorité, Pitracha qui croyait à peine ce qu'il voyait du procédé des Français envers M. Constance, lequel semblait leur être devenu indifférent, quoiqu'ils fussent redevables de leur établissement dans le royaume aux seuls soins de ce ministre, craignit que sa chute ne leur fît ouvrir les yeux et qu'ils n'entreprissent quelque chose en sa faveur ; il ne souhaitait pas apparemment d'avoir cet obstacle à surmonter par la force, pendant que les affaires demeureraient encore indécises et en suspens durant la vie du roi, et qu'il avait la faction des princes à redouter qui aurait pu se prévaloir de ces inconvénients. Comme il était rusé et fin politique, il envoya un mandarin faire civilité à Monsieur Desfarges et le prier de ne se point alarmer de ce que le roi avait fait arrêter M. Constance, que sa Majesté était toujours dans la résolution de maintenir la bonne intelligence avec le roi de France, et qu'il n'avait rien diminué de l'estime et de la considération singulière qu'il avait pour la nation : l'assurant au reste comme par manière de confidence, qu'une des principales raisons qui avaient causé la disgrâce du ministre, c'était que le roi avait remarqué en lui moins de zèle qu'à l'ordinaire pour les intérêts d'une couronne pour laquelle il prétendait que tous ses sujets fussent aussi bien intentionnés que lui. Un autre mandarin alla aussi de sa part vers MM. les évêques des Missions-Étrangères avec une lettre, où il leur mandait de le venir trouver à Louvo pour des affaires importantes, et d'être bien persuadés que ce qui était arrivé n'apporterait aucun préjudice à la religion chrétienne ni à l'intérêt de la nation. Il est vrai néanmoins que ni l'un ni l'autre n'étaient pas encore à se ressentir du changement qui était arrivé ; et tandis que Pitracha faisait mine de vouloir maintenir la paix et qu'il envoyait prévenir par des compliments affectés les prélats et le gouverneur de Bangkok, il faisait mettre aux fers tout le christianisme de Louvo, et ce n'était point à son insu, ni sans dessein de lui plaire, qu'on venait de maltraiter des officiers français d'une manière qu'on n'eût point exercé envers des ennemis dans la plus rude et la plus forte guerre. L'occasion fut que quelques-uns, au nombre de huit, appréhendant les suites du tumulte et de la confusion qui étaient à la cour, songèrent à profiter du peu de liberté qu'on leur laissait pour quitter un séjour où ils ne voyaient plus rien que de funeste, et se rejoindre aux leurs. Toute la difficulté était de tromper la vigilance d'un garde que le tyran leur avait donné pour observer leurs démarches et répondre de leurs personnes (2). Ils le firent heureusement, et afin que, si on s'apercevait de leur évasion, on les cherchât où ils ne seraient pas, ils prirent des chevaux et tournèrent du côté de la rivière, résolus de s'emparer de la première commodité que le hasard leur offrirait. Il ne s'y trouva qu'un balon plein de talapoins, qui, surpris de leur arrivée, s'enfuirent, et les laissèrent maîtres du balon. Étant entrés dedans, ils se flattèrent d'être plutôt rendus à Bangkok que l'on n'eût découvert la route qu'ils avaient prise, s'assurant qu'on ne les soupçonnerait pas d'être sur l'eau. En effet le garde ayant averti Pitracha de leur fuite, il mit après eux une troupe de trois cents Maures bien montés qui les poursuivirent sur le chemin qui conduit par terre à Siam. Ce fut inutilement ; il n'y parut aucun vestige des fugitifs. Cela leur donna à penser qu'ils seraient peut-être retranchés dans une pagode qui était aux environs. Ils y allèrent, et l'investirent avec cette précaution qu'ils n'avancèrent pas trop près, et qu'ils se tinrent toujours éloignés de la portée du mousquet. De temps et temps ils envoyaient quelqu'un des leurs avec un Siamois, qui s'efforçaient par diverses postures de faire signe de loin qu'on se rendît, et qu'on s'assurât qu'il ne ferait tort à personne. On dit qu'ils y demeurèrent près de deux jours entiers. Enfin par un effort de hardiesse, il visitèrent la pagode, et n'y ayant rien trouvé de ce qu'ils cherchaient, ils quittèrent honteusement ce poste et perdirent l'espérance de les ramener. Cependant les talapoins à qui on avait ôté le balon étaient aller soulever le peuple, qui pour venger les prétendues violences commises en leurs personnes, était accouru en foule sur le rivage, et suivant sa pointe avait bientôt atteint le balon qui n'était plus gouverné qu'avec peine par les Français, depuis que leurs rameurs avaient déserté à la faveur de la nuit, s'étant sauvés à la nage sans qu'on s'en aperçût. Au bruit de cette émotion populaire nos gens se trouvèrent dans un étrange embarras, mais avant que de se laisser envelopper, ils redoublèrent leurs efforts pour aborder en lieu favorable pour se défendre ; y étant descendus ils gagnèrent les plaines, espérant de s'échapper de cette populace qui les insultait par des huées insupportables, n'osant néanmoins en venir aux mains avec eux ; mais voyant qu'à la fin ils ne pouvaient éviter d'être enveloppés par cette troupe de peuple qui augmentait toujours, et étant abattus de fatigues et pressés par la faim, ils résolurent entre eux de demander composition (3), ce qu'ils firent, ne se livrant qu'à condition qu'il leur serait donné des vivres ; on leur promit ; mais on ne leur tint pas parole : ces bêtes féroces se jetèrent sur eux, et après les avoir dépouillés, les attachèrent par les mains à la queue de quelques chevaux qui furent ensuite poussés au galop à travers les ronces et les épines. Ils furent encore traités plus inhumainement par ce parti de mahométans, qui les avait cherchés et dans lequel ils tombèrent comme on les ramenait à Louvo ; ces barbares enragés de ce qui s'était passé autour de la pagode, les lièrent au pommeau de la selle de leurs chevaux, en sorte qu'ils ne pouvaient marcher que de côté, et les chargeant à grands coups de rotin, couraient à toute bride. Le tourment fut si rude qu'un ingénieur nommé Breci mourut sous les coups. Le reste après avoir été exposé quelque temps à la raillerie et aux insultes de la canaille fut gardé en prison avec plus de soin (4). Le mandarin qui avait ordre de faire venir les évêques à la cour n'y revint accompagné que de M. de Rosalie, n'ayant pu amener M. de Métellopolis qui était arrêté par quelque indisposition. On mena le prélat à l'audience de l'usurpateur, qui s'était attribué le maniement de toutes les affaires avec la qualité de régent du royaume. Il le chargea de porter un ordre au gouverneur de Bangkok, l'obligeant de lui remontrer l'engagement où il était de faire ce voyage, dont il ne se pouvait dispenser sans rompre la correspondance qui était entre les deux nations. Il voulut aussi que le Sr. Véret allât pour le seconder, et joignit encore à leur compagnie le premier ambassadeur siamois venu en France (5), auquel il confia ses plus secrètes commissions. Cependant M. Desfarges vivait à Bangkok dans la tranquillité d'un homme qui n'avait rien à craindre, content d'avoir reçu quelque honnêteté de Pitracha, et de lui avoir envoyé un placet (6) pour lui demander la liberté de M. Constance et avec le collier de l'ordre de Saint-Michel, qu'on avait ajouté à tous les honneurs que ce ministre avait reçus de la Cour de France et auxquels il s'était montré extrêmement sensible (7). N'en recevant pas de nouvelles, il n'en fit pas paraître plus d'inquiétude, et rejeta toujours l'avis de ceux qui l'assurèrent du dernier malheur de M. Constance, n'ayant jamais voulu croire qu'on en pût venir à une si déplorable extrémité. Néanmoins les travailleurs des fortifications de Bangkok diminuaient tous les jours et les mandarins ne paraissaient plus sur le travail comme de coutume (8). Tout cela était un assez mauvais présage qui menaçait des maux qui suivirent peu de temps après. Ce fut pour y prévoir de bonne heure que l'ingénieur en chef s'avisa de proposer à M. Desfarges un expédient pour la sûreté de la place. Il lui représenta que, dans l'incertitude, si on avait le temps de relever deux bastions, auxquels on n'avait encore rien fait, il ne serait pas mauvais de munir l'un et l'autre d'un bon retranchement de palissade que l'on avait toutes prêtes, ajoutant que c'était une précaution qui n'empêchait pas d'achever les travaux en cas qu'on en eût le loisir et les moyens, qu'au contraire laissant tout un côté de la place sans défense, il faudrait pour le garder plus de la moitié de la garnison si l'on venait à être assiégé. M. Desfarges était trop préoccupé de la sincérité de Pitracha, et trop désireux de la paix, pour approuver un dessein qui pouvait lui donner quelque ombrage et passer pour un signe de guerre. Il fit réponse qu'il se donnerait bien de garde d'en user de manière avec les Siamois, qu'ils eussent lieu de soupçonner qu'il craignît une rupture avec eux ; puisqu'il ne doutait pas qu'en quelque état qu'ils fussent, ils ne recherchassent l'amitié des Français. Ce qui le confirma encore davantage en son opinion fut l'arrivée des députés parmi lesquels le sieur Véret le pressa autant pour le faire aller à Louvo qu'il avait fait six semaines auparavant pour l'obliger de n'y point aller ; l'évêque de Rosalie suivit aussi cet avis, croyant ce voyage utile aux intérêts de la Mission, et le Siamois l'ayant pris en particulier, lui dit qu'outre le service des deux rois, il y allait encore pour lui non seulement être déchargé de ce que M. Constance avait déposé à son désavantage, mais aussi de se montrer digne de l'estime que sa Majesté siamoise faisait de sa personne, laquelle il voulait honorer des grands emplois de ce ministre et y faire élever son fils aîné, afin de le rendre capable de les posséder après lui. Il est aisé de juger que l'appât était grossier, et que cette démarche qu'on exigeait de lui l'exposait à un danger bien plus évident que celle que M. Constance n'en avait pu obtenir ; aussi personne n'en pressentit rien d'heureux, et il n'y eut que ceux qui avaient commission de ménager sa venue qui en augurèrent bien, quoi qu'ils sussent aussi bien que les autres ce qu'on avait fait aux officiers français du nombre desquels était un des fils de M. le général : il partit néanmoins, se flattant de l'espoir qu'on lui avait donné, ou du moins, se promettant que Pitracha en viendrait au terme d'un fort honorable accommodement, et pour marque de la confiance qu'il en avait, il voulut que son fils aîné l'accompagnât. Sur le chemin, il commença de prendre ombrage de ce que son escorte grossissait à mesure qu'il avançait, plusieurs balons se trouvant d'espace en espace qui l'attendaient sur le fleuve : mais l'accueil qu'on lui fit à son arrivée lui donna entièrement sujet de se repentir de son voyage, et il ne douta plus qu'on ne l'eût attiré sous de fausses promesses pour l'avoir hors de sa place ; car il se vit en l'état d'un homme dont on se veut assurer, ayant toujours à ses côtés des soldats bien armés, qui le conduisirent à l'audience. Il trouva le fier Pitracha avec un appareil de souverain, assis sur de riches carreaux (9), selon l'usage des rois de Siam, avec une cour nombreuse des plus grands seigneurs du royaume, et de plusieurs mandarins portant auprès de lui le sabre nu ; on avait placé un siège dans un lieu fort au-dessous de lui sur lequel on fit signe au général de s'asseoir, et le grand mandarin prenant un air de hauteur, l'interrogea avec beaucoup d'insolence sur les articles suivants, savoir pourquoi il était venu quelque temps auparavant dans la capitale avec un gros détachement de ses troupes, et ce qui l'avait obligé de s'en retourner sur ses pas, à quel dessein M. Constance avait eu besoin de leurs armes. Mais surtout dans quelle vue le ministre avait appelé les Français à Siam et ce qu'il avait prétendu de leur établissement dans le royaume ; M. Desfarges répondit avec beaucoup de sang-froid qu'il n'avait pas pénétré les intentions de M. Constance, mais qu'ayant ordre de faire ce qu'il souhaiterait, il n'avait pu lui refuser de se rendre à la capitale, où ayant appris la mort du roi, il avait jugé à propos de n'embrasser aucun parti et de laisser aller les choses selon les lois du pays, toujours prêt de rendre au monarque héritier de la couronne les mêmes devoirs dont il s'était acquitté envers le feu roi ; qu'au surplus le roi son maître ne lui avait ordonné que de commander ses troupes dans les Indes, et de faire tout ce qui serait de son service et de celui du roi de Siam ; cette réponse fut interprétée sur-le-champ par l'évêque de Rosalie, mais à peine se donna-t-on la patience d'écouter, on prit occasion des derniers mots pour lui répartir que le service de sa Majesté siamoise demandait donc qu'il menât toutes ses troupes contre les Laos ses ennemis, et que pour cet effet, il fallait qu'il envoyât un ordre à celui qui commandait en son absence dans Bangkok d'en sortir incessamment avec toute la garnison et de le venir joindre ; le général répondit que son ordre n'aurait pas le succès qu'on en espérait, à cause que la discipline de France était qu'un commandant hors de son poste n'y était plus ouï, mais que si on lui permettait d'y aller lui-même, il engageait sa parole de faire ce qu'on désirait, à quoi Pitracha ayant consenti, il fut convenu que pour sûreté de l'exécution, M. Desfarges laisserait ses deux fils comme en otages à Louvo. Il ne put néanmoins s'empêcher d'écrire au gouverneur de Mergui, quelque raison qu'il apportât pour s'en excuser. Pitracha voulut dicter lui-même la lettre, où il marquait au commandant l'endroit que se devait faire la jonction de ses troupes avec celles de Bangkok : au lieu de signature il y fut mis selon la manière des Siamois un sceau de cire rouge. Mais M. Desfarges avait tout sujet de croire qu'un ordre de la façon de celui-là serait de nul crédit auprès de M. du Bruant, n'ayant ni la forme ni le style français, à cause que M. de Rosalie avait interprété mot pour mot ce que le Siamois avait prononcé. Après avoir promis et fait ce qu'on voulait, le général des Français fut régalé de quelques présents et reçut des marques de faveur non commune, sur ce qu'on le trouva de si bonne composition et qu'on se flatta de retirer par douceur la forteresse d'entre ses mains. Cependant ce n'était aucunement ses intentions, et néanmoins il laissait ses enfants et ses amis exposés au ressentiment des barbares qui ne pouvait pas manquer d'éclater et de causer des effets bien funestes, quand ils sauraient qu'il les avait trompés ; pour lors il n'en eurent aucune défiance, au contraire Pitracha voyant les Français si traitables, ne balança plus s'il se déferait de M. Constance, ne le voulant pas garder dans un lieu où il s'attendait qu'ils dussent venir. C'était un homme qui s'était rendu trop considérable à son parti, et qu'il regardait comme la principale victime qui devait être immolée à la sûreté de son nouveau gouvernement ; c'est pourquoi le même jour que M. Desfarges partit de Louvo qui fut le cinquième juin veille de la Pentecôte, il ordonna son dernier supplice et en remit l'exécution à l'Oya Soyatan son fils (10). Outre les rigueurs de sa prison, on lui fit endurer plusieurs tourments dont on n'a point su les particularités, pour arracher les confessions qu'on voulait tirer de lui touchant le crime de Mompi, dont on l'accusait d'être complice ; on ne sait point ce qu'il avoua ou ce qu'il avoua pas, on a seulement su que ces tourments l'avaient tellement affaibli, qu'il ne pouvait plus se soutenir ; sans garder aucune forme requise en pareil cas, on lui signifia qu'il fallait mourir, et au coucher du soleil, on le mit sur un méchant palanquin de bambou, et ainsi il fut porté hors les portes de Louvo à l'entrée d'une forêt, où ayant eu le temps d'achever sa prière et voyant la mort prochaine, il prit le ciel à témoin de son innocence, et protesta en langue siamoise devant la nombreuse escorte qui l'avait conduit au supplice qu'il mourait plein de zèle et d'affection pour le service de son roi et le bien de l'État, dont les lois lui avaient toujours été saintes et inviolables ; quelques soins que ses ennemis eussent pris pour faire douter de sa fidélité, qu'il leur pardonnait de bon coeur, comme il désirait que le vrai Dieu lui pardonnât ses fautes particulières, et après avoir confié à Soyatan le collier de Saint-Michel et un reliquaire qu'il portait sur lui, le priant de le donner à son fils et de conserver à sa femme, non pas les biens, mais seulement la vie et la liberté, il fut mis à mort, sa tête lui ayant été enlevée de son corps, lequel on coupa ensuite par le milieu du ventre, et on le jeta au même endroit dans une fosse, ainsi que l'ont rapporté les gens du pays, car on n'a pas appris qu'aucun Européen ait été présent à l'exécution. Voilà quel fut le sort tragique de l'infortuné Monsieur Constance connu dans les Indes sous le nom et dignité d'Oya Vitraigent (11), dont le vrai nom était Constantin Faulkon, l'autre lui ayant été donné par abus, et lui étant demeuré par coutume. Il avait eu au commencement plus de naissance que de fortune, car il était fils d'un noble vénitien, et durant ses premières années, il fut réduit au service des Anglais de la Compagnie d'Orient, mais il eut toujours plus de courage et de grandeur d'âme que de naissance, et il se montra digne des plus grands emplois, après s'être volontairement assujetti aux plus petits. Il devait le commencement de sa fortune au malheur qu'il avait eu dans le commerce, s'étant introduit à la cour de Siam par une générosité qu'il exerça envers un grand de ce royaume, il s'y fit valoir par des services importants, ayant eu la force de résister à un parti qui faillit à renverser l'État (12), et s'y mit en crédit par la seule recommandation de son mérite. Aussi c'était un homme d'un jugement exquis et d'une expérience consommée ; le roi de Siam qui le reconnut, et qui aimait les étrangers habiles gens, donna des preuves d'estime et d'affection à sa sagesse et à sa vertu, et après la mort du barcalon le voulut mettre en sa place, mais il s'en excusa se contentant de posséder en effet toute l'autorité avec les bonnes grâces du prince sans s'attirer l'envie de cette première dignité. Il était bien juste qu'il ne départît pas des honneurs communs à un sujet où le ciel avait versé ses grâces ; depuis que par les soins du père Thomas Maldonat, jésuite de Mons en Hainaut (13), il était entré dans le sein de la vraie église, après avoir renoncé aux erreurs de la religion protestante, dans laquelle il avait été élevé parmi les Anglais. Si malgré ses nobles et pieux desseins et les mesures qu'il avait prises pour les conduire à leur entière perfection, il a succombé sous l'effort de ses ennemis, ses disgrâces n'ont rien qui déshonore, au contraire on jugera qu'elles lui ont été glorieuses, si l'on tient pour maxime que les seules fautes que nous faisons sont les seuls malheurs qui nous arrivent et que la consolation que reçoit un homme qui ne perd point par son imprudence, mais par l'infidélité d'autrui, est préférable aux bons succès de celui qui gagne par son crime, et non par la vertu. Cependant M. Desfarges descendait la rivière et approchait de Bangkok avec deux mandarins et leur suite, dont l'un était le chef de la seconde ambassade des Siamois en France, à qui il devait remettre sa place ; il les devança et étant entré, il trouva qu'on avait mis la forteresse en état de défense contre son sentiment, dont il était pour lors bien revenu ; il fit d'abord assembler le conseil de guerre, il exposa la réception qu'on lui avait faite à Louvo et la promesse qu'on avait exigée de lui. Sur quoi tous les avis furent qu'il fallait se tenir dans son poste et s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité, n'y ayant pas lieu de douter que le prétexte d'aller combattre les Laos ne fût un artifice pour les avoir en rase campagne et les exterminer tous. On attendit quelque temps les mandarins pour leur déclarer la résolution du conseil, mais ils n'osèrent venir, craignant qu'on commençât de faire des représailles sur eux ; M. Desfarges fit avertir le chef de leur troupe, qui s'excusa sur une indisposition qui lui était survenue. Sur l'heure même on commença de songer aux moyens de soutenir la guerre, puisqu'il fallait l'entreprendre, et de subsister dans la suite ; on délibéra de tuer 80 ou 100 vaches, dont on était redevable à la prévoyance de M. Constance (14), et de les saler, mais il se trouva qu'il manquait de sel dans les magasins. Dans l'embarras où l'on était, il passa devant Bangkok une somme chinoise, c'est un grand bâtiment à trois mats fort relevé de bord, et fait à plate varangue afin d'entrer facilement dans toutes les rivières qui sont au-delà des détroits, lesquelles sont toutes barrées à leur embouchure. Ayant eu avis que sa cargaison était de sel et de poivre, on envoya un officier avec quatre mousquetaires à bord de ce bâtiment pour y acheter ce qui était nécessaire, mais le capitaine en refusa à quelque prix que ce fût, et on n'en put rien obtenir, ni par prière ni par menaces ; au contraire l'officier lui ayant dit en le quittant qu'on allait tirer sur lui avec le canon de la forteresse, il répondit fièrement qu'il en avait aussi dans sa somme, se laissant néanmoins toujours dériver par la marée. Son refus ayant été rapporté à M. Desfarges, il ordonna de lui envoyer plusieurs volées de canon qui furent sans effet, mais le Chinois ne répondit pas des siens, comme il l'avait promis. Bangkok, qui est la clé du royaume de Siam du côté de la mer du sud a deux forteresses, l'une à l'ouest de la rivière, l'autre vis-à-vis, qui avait été rebâtie de nouveau et fortifiée plus régulièrement par les Français (15). Les mandarins qui étaient demeurés dans le fort de l'ouest, ayant ouï le bruit du canon, jugèrent que c'était le signal de la guerre et partirent promptement pour en porter la nouvelle à Pitracha, pendant que le Siamois, gouverneur de la contrée, allait de tous côtés ramasser des milices et prendre les précautions nécessaires pour prévenir la suite des hostilités qui commençaient. De l'autre côté, M. Desfarges mit en délibération qu'il était expédient de s'emparer des deux forteresses, ou de se retrancher tous dans celle qui était la mieux fortifiée ; sur quoi l'ingénieur en chef ayant été consulté, fit son rapport de l'état des deux places et représenta la difficulté qu'il y avait de les garder ensemble, tant à cause du petit nombre de troupes qui suffisaient à peine pour occuper tous les postes du fort de l'est, qui était le plus sûr, que parce que la communication ne se pouvant faire de l'une à l'autre que par bateaux, il était à craindre qu'on ne pût se secourir mutuellement si l'on était attaqué pendant que la marée serait basse et les chaloupes échouées. Pour ces considérations, on abandonna la même nuit le fort de l'ouest, on fit transporter dans l'autre toutes les munitions qu'on pût emporter, et détruire ce qu'on fût contraint de laisser, ou dont on pouvait se passer. On fit crever le canon et l'on encloua (16) ceux qu'on ne pût faire crever, on éboula les parapets, on démolit les magasins, et dès le lendemain matin on commença de canonner ce fort sans relâche trois jours durant afin de le mettre tout à fait hors d'état de servir aux ennemis. A peine avait-on cessé de tirer, qu'on s'aperçût que les Siamois travaillaient en diligence à la réparation du fort, y ayant fait entrer du monde pour le mettre en défense et observer en même temps la contenance des Français. On jugea qu'il fallait les aller repousser, et M. Desfarges y envoya un détachement de trente hommes commandé par un capitaine, un lieutenant, un enseigne, qui furent mis dans deux chaloupes. Ils traversèrent ainsi le fleuve, et ayant mis pied à terre sur l'autre rive, posèrent des échelles contre la muraille et montèrent sur le rempart ; d'abord les Siamois prirent la fuite, mais soutenus d'un très grand nombre des leurs, ils revinrent aussitôt vigoureusement à la charge et pressèrent tellement les Français, qu'ils furent obligés de sauter du haut du rempart en bas, où ayant à essuyer le grand feu de la mousqueterie des ennemis, ils remontèrent dans leurs chaloupes avec beaucoup de confusion. Il y eut dans cette rencontre quatre soldats tués sur la place, et six dangereusement blessés, dont quatre moururent ensuite de leurs blessures. On ne saurait dire combien cet avantage enfla le coeur aux Siamois qui commencèrent à voir que les Français n'étaient pas si invincibles qu'ils l'avaient cru. Dès le lendemain ils élevèrent sur les ruines du vieux cavalier (17) de leur fort, un autre cavalier de bois construit de plusieurs troncs d'arbres de coco, dont l'assemblage était si mal entendu qu'il tomba de lui-même, et ce prodigieux travail qui n'était pas de l'invention des barbares, et duquel on leur avait fait espérer de grand succès, leur fut par après fort incommode à cause qu'étant devenu inutile, il empêchait encore l'usage de celui sur lequel il avait été bâti ; il est vrai néanmoins qu'ils en eussent tiré beaucoup d'avantages s'il avait pu subsister, car, de sa hauteur on découvrait jusqu'au pied intérieur du rempart de la forteresse des Français. Les Siamois s'appliquèrent ensuite à former des redoutes qui resserrèrent étroitement les assiégés dans leurs places. Les premières en étaient éloignées de deux à trois portées de mousquet, mais insensiblement, ils s'avancèrent jusqu'à la contrescarpe, et à une petite portée de pistolet de la place. Monsieur Desfarges souffrit toutes ces insultes sans y vouloir donner ordre, ayant au contraire défendu de tirer sur les travailleurs, sous prétexte de ménager sa poudre, dont à la fin du siège, il lui resta environ seize à dix-sept milliers (18) , de vingt que le vaisseau du roi avaient apporté dans Bangkok : il n'avait pas tenu à M. Constance qu'il n'y en eût dans les magasins une plus grosse provision, mais le gouverneur n'avait pas jugé cela nécessaire, et avait remercié le ministre toutes les fois qu'il en avait voulu envoyer. Pour plus grande précaution, les Siamois envoyèrent beaucoup de monde pour garder le bas de la rivière, lesquels depuis l'embouchure jusqu'à cinq lieues de Bangkok firent élever sept batteries qui contenaient en tout 180 pièces de canon, dont la meilleure partie appartenait aux Hollandais, qui leur avaient encore fourni plusieurs autres munitions, et barrèrent la rivière de palissades en trois endroits différents, et ils y mirent une forte garde pour empêcher qu'on ne pût entrer ni sortir sans leur permission. Ainsi on ôtait aux Français l'espérance de se sauver ou d'être secourus, et ils étaient réduits à la dure nécessité de languir quelque temps, et à la fin d'aller chercher une mort assurée parmi leurs ennemis, laquelle ils ne pouvaient éviter dans leurs propres retranchements quand ils auraient consumé le peu qu'ils avaient de nourriture. Ce fut dans ces tristes conjonctures que le sieur Véret, qui ne s'était pas attendu à des suites si fâcheuses quand il avait détourné M. Desfarges de servir M. Constance, voulut employer toute son adresse et user du crédit qu'il s'était acquis sur l'esprit du général pour tirer, comme on dit, son épingle du jeu ; il tâcha de lui persuader qu'il devait lui permettre de partir de Bangkok avec M. de Rosalie et un autre missionnaire, se servant pour cet effet d'un petit bâtiment qui, faisant voile à l'île de Borneo et ayant été obligé de relâcher, était venu mouiller au pied de Bangkok deux jours avant la déclaration de la guerre. Il lui promettait merveille de la faveur des princes voisins, qui devaient lui accorder à sa prière un secours considérable d'hommes et de vivres. Mais il ajoutait aussi que, connaissant l'humeur des Indiens extrêmement intéressée, il était à propos qu'il emportât avec lui l'argent comptant des missionnaires et du comptoir qu'ils avaient sauvé dans la place, afin qu'il ne tînt point à cela qu'il obtînt d'eux promptement les secours qu'il allait demander. Un officier qui eut part à cet entretien en donna avis aux principaux de la garnison, qui furent sur-le-champ trouver M. Desfarges pour lui remontrer que le sieur Véret leur allait jouer un mauvais tour, puisqu'après avoir mis les affaires au plus mauvais point qu'elle pussent arriver, il cherchait à se mettre à couvert de l'orage ; qu'il pouvait néanmoins partir, s'il était résolu d'aller chez les princes voisins solliciter le secours qu'il en espérait, auxquels il pouvait promettre toutes sortes de satisfactions tant pour les troupes que pour les vivres qu'ils lui fourniraient, mais qu'il ne fallait pas souffrir qu'il emportât l'argent. En effet, son prétexte n'était pas recevable à des gens qui n'ignoraient pas que de tous les Indiens, il n'y en avait pas un qui bien loin d'assister, ne voulût avoir égorgé le dernier Européen ; ainsi le sieur Véret ne put obtenir sa demande, et fit néanmoins semblant qu'il était bien content de ne point s'exposer à être pris ou brûlé par les Siamois. On ne laissa pas dès le lendemain de faire mettre à la voile le petit bâtiment, armé de sept hommes de la milice et quinze d'équipage (19) sous les ordres d'un enseigne de vaisseau, pour aller ramasser quelques provisions, et donner avis de la révolution sur la côte de Coromandel, les Français ne croyant pas d'en porter jamais eux-mêmes des nouvelles en France. La barque descendait la rivière et était déjà à deux lieues au-dessous de Bangkok, lorsqu'elle fut observée par plusieurs mirous, petit bâtiment construit en forme de galère et propre à naviguer le long des côtes ; ils n'osèrent d'abord en approcher, mais s'étant aperçus qu'il n'y avait dedans que deux ou trois hommes qui tinssent mine, ils se mirent en disposition de venir à l'abordage, et incontinent ils montèrent dessus en grand nombre. L'officier qui ne voulait pas tomber entre les mains des barbares, voyant qu'il n'y avait pas moyen de résister, prit la résolution de mourir, mais d'en faire périr bien d'autres avec lui, car ayant disposé auparavant sur sa dunette une partie de ses poudres, il ne la vit pas plutôt couverte d'ennemis qu'il y mit le feu et fit sauter tout ce qui était dessus ; ce rude échec rebuta si fortement les infidèles qu'il ne fut pas possible aux mandarins et aux talapoins de les faire retourner à la charge, ces derniers s'étaient trouvés à cette expédition pour encourager le peuple par leurs superstitions, lui faisant accroire que le vent de leurs éventails ou parasols avait la vertu de guérir leurs blessures : ils furent donc obligés de tenter d'avoir par ruse ce qu'ils n'avaient pu prendre par la force ; un des principaux s'avisa de faire crier de loin en langue portugaise qu'on envoyât un homme de la barque, pour lui donner un tarra ou passeport, ne voulant plus s'opposer à ce que le bâtiment sortît de la rivière. Le Français, qui l'avait commandé lorsque la compagnie de France avait voulu l'envoyer à l'île de Bornéo, se présenta pour aller chercher le tarra, et ne fut pas plutôt parmi les Siamois que ces perfides, ravis d'avoir entre leurs mains de qui pouvoir s'informer du véritable état de la barque, et le Français content de son côté d'être à l'abri du malheur qui allait tomber sur les autres, ne se fit pas beaucoup prier pour déclarer que de tout l'équipage, il n'y avait que le capitaine et deux soldats qui fussent en état de se défendre, tout le reste étant mort ivre entre deux ponts. Un pareil avis renfla le coeur des mandarins et des talapoins. Les premiers se servirent de toute leur autorité et les autres de toute leur superstition, distribuant aux soldats des espèces de chapelet dont ils se ceignaient la tête et le milieu du corps, et qu'ils assuraient avoir la vertu de les rendre invulnérables ; malgré tout cela, ce ne fut pas sans peine que ces lâches ennemis se mirent en devoir de recommencer l'assaut, tant ils étaient rebutés. Le capitaine de la barque, voyant que son homme ne revenait point et que les Siamois le tâtonnaient de tous côtés pour l'aborder une seconde fois, ne douta plus de la perfidie de celui qu'il avait envoyé, et toujours résolu de mourir plutôt d'une mort prompte et soudaine que d'en attendre une longue et cruelle de cette barbare nation, disposa tout ce qui lui restait de poudre, en sorte que le bâtiment pût s'ouvrir et sauter en l'air, avec généralement tout ce qui se trouverait dessus. Les ennemis, ne voyant paraître aucun homme, ne doutèrent plus de la vérité du rapport que leur avait fait le traître, se résolurent enfin d'aborder le bâtiment ; mais ils le firent avec une quantité de monde si prodigieuse qu'à peine pouvaient-ils se remuer, et crurent que pour être sur le pont de la barque, ils en étaient entièrement les maîtres ; le capitaine qui les avait toujours attendus, voyant qu'il y en avait autant que son bâtiment pouvait en contenir, mit le feu à ses poudres et fit périr avec lui près de cinq cents hommes ; il y eut néanmoins un soldat de l'équipage qui se sauva de l'incendie, s'étant jeté de bonne heure à la nage ; mais ayant pris terre sur le rivage, il y fut tué par les infidèles, après en avoir étendu plusieurs sur la place (20). Pendant que les Français donnaient des marques de leur courage et qu'on les tenait étroitement bloqués dans Bangkok, Pitracha trouvait encore d'autres affaires à démêler ; voyant que la maladie du roi, qui était dégénérée en hydropisie, augmentait tous les jours, il songeait à s'assurer de ses deux frères légitimes successeurs de la couronne, dont le plus jeune, que plusieurs mandarins voulaient élever sur le trône, n'oubliait rien pour fortifier son parti. Il ne témoigna pas au commencement de s'en mettre beaucoup en peine, et il avait ses raisons pour dissimuler, ne jugeant pas qu'il y eût alors assez de sûreté pour lui en déclarant son dessein. Il continua de feindre et s'en alla trouver ce prince au palais de Siam, où le roi le faisait garder. Il lui proposa de se mettre en état de recevoir la couronne dès que le roi son frère serait mort, puisqu'il était celui à qui elle appartenait, et qu'il avait d'autant plus droit d'y prétendre que le choix de la princesse sa nièce tombait sur lui, qu'il venait l'en assurer de sa part, et le prier de venir auprès d'elle recevoir les témoignages de son affection. Ensuite, pour lui faire mieux entendre le changement de sa fortune, il joignit les effets aux paroles, et lui fit la sombaye (21) ; honneur qu'on ne rend aux rois de Siam qu'à leur avènement à la couronne. Le prince se laissa prendre à ces amorces et conduire à Louvo, où au lieu de recevoir une couronne, il ne fit que changer de captivité. Pitracha eut quelque contestation avec le gouverneur de Siam pour avoir aussi l'aîné en sa puissance, et ne l'ayant pu obtenir, il envoya ses créatures sous-main corrompre les gardes de ce prince, qui le livrèrent à l'insu du gouverneur, et par-là il vit son pouvoir entièrement affermi et son injuste domination respectée de tout le monde. Pour la mettre entièrement hors d'atteinte, il voulut disposer du sort des princes avant que le roi mourût ; il allait souvent le visiter, et ne souffrait pas qu'aucune personne suspecte approchât de lui, de sorte qu'étant comme le seul canal par où ce malheureux prince pouvait se communiquer, il supposait tous les ordres qui devaient venir d'un endroit si digne de vénération et d'obéissance. Il assembla donc le conseil en vertu de l'autorité qu'il avait en main, et affecta d'y paraître extrêmement touché de ce qu'il allait proposer. Il prépara doucement les esprits en racontant les justes raisons que le roi avait de haïr ses frères, et dit que les injures qu'il en avait reçues avaient fait une si grande impression sur son coeur, que tout prêt qu'il était de mourir, il n'en pouvait perdre la mémoire, il voulait en tirer vengeance : et pour ne leur point laisser un bien dont le désir les avait rendus infidèles et dénaturés, il ordonnait qu'ils fussent mis à mort. Quoique ce perfide imposteur témoignât qu'il avait horreur de cette action, il pressa néanmoins les mandarins de donner au roi cette marque de soumission à ses dernières volontés ; et il n'y eut personne qui osât lui refuser ce qu'il voulût, au contraire chacun avec une complaisance aveugle consentit à cette exécution, dont on lui laissa le soin. Pitracha tenait les deux frères enfermés, et toutes choses prêtes pour leur supplice ; il ne jugea pas qu'il fût à propos de le différer plus longtemps, c'est pourquoi le dix-neuvième de juillet il les livra à un gros détachement de ses plus affidés sous les ordres de Soyatan son fils, qui les conduisit vis-à-vis d'une pagode entre Louvo et Telipouson (22) maison de plaisir du roi de Siam, où ayant été mis chacun dans un sac de velours écarlate, on leur pressa l'estomac avec du bois de santal, qui est le plus précieux des Indes, et ainsi on les étouffa selon la coutume de ces nations, qui ne répandent jamais le sang de leurs princes et estiment ce genre de mort le plus honorable. Ces malheureux princes furent les victimes de l'ambition de Pitracha, et les deux derniers degrés du trône où il voulait monter. Il ne craignit plus après cela de faire éclater son dessein, et il n'attendit que la mort du roi pour se faire déclarer son successeur. Elle arriva peu de jours après, pendant lesquels ses derniers soins se tournèrent du côté des révérends pères jésuites, à qui il envoya par son trésorier, à chacun environ cinquante écus, n'en ayant pas davantage à sa disposition. Il leur fit promettre qu'ils témoigneraient au roi de France, qu'il appelait le grand roi, que le plus sensible déplaisir qu'il avait en mourant était de n'avoir pu lui donner jusqu'au dernier moment de sa vie des marques de sa sincère affection, mais que pour avoir été malheureux, il n'en était pas moins digne de son amitié et de son estime. La destinée de ses frères étant venue à sa connaissance augmenta tellement son chagrin et son mal, qu'avec quelque remède violent que peut-être on y ajouta (23), il mourut le onzième de juillet après avoir gouverné glorieusement son royaume pendant près de trente-deux ans. La fin de son règne si peu semblable au reste nous met naturellement devant les yeux un tableau en raccourci de l'inconstance et du néant des choses humaines, et nous montre à quoi tient la grandeur des monarques. Il n'y a peut-être point dans le monde de rois dont le pouvoir soit si absolu et respecté que celui des rois de Siam. Personne n'oserait prononcer le nom du roi vivant (24), ses sujets l'adorent comme s'il était leur dieu et le regardent comme le maître de la nature ; car lorsque les eaux qui inondent une grande partie du pays la moitié de l'année commencent à s'écouler, il paraît en pompe sur le fleuve, et frappant la surface des eaux de trois coups de sabre, il leur commande de se retirer et de découvrir la terre pour mettre au jour ses moissons. Il passe ensuite au milieu de plus de vingt mille hommes qui bordent le rivage, et qui les mains jointes et le visage contre terre, lui rendent les honneurs divins. Cependant ce dieu mortel voit éclipser la grandeur dès qu'il tombe malade ; il voit immoler devant ses yeux les deux idoles de sa faveur, son fils adoptif et son ministre favori, on y ajoute même ses deux propres frères, et la douleur qui achève de le mettre au tombeau fait monter sur le trône celui qu'il n'y avait pas destiné. Il faut néanmoins avouer que ceux qui ont plus connu ce prince ont rendu de lui ce témoignage qu'il regardait avec assez d'indifférence ces adorations que ces sujets étaient obligés de lui rendre, et qu'il sentait l'infirmité de sa condition humaine ; aussi avait-il plus de connaissance de la divinité que tous les docteurs indiens, et il en jugeait plus sainement que ces idolâtres n'ont coutume de faire, prenant plaisir à s'informer de la religion, des moeurs et des coutumes des autres nations. Il donnait un libre accès à tous les étrangers, avec qui il conférait d'une manière affable, n'étant pas toujours comme cloué sur le trône, ainsi que demande l'incommode gravité des rois des Indes. Au reste il était petit et maigre, mais d'une taille droite et bien prise, d'une physionomie agréable, ayant de grands yeux noirs, vifs, pleins d'esprit, il parlait vite, ce qui causait souvent du désordre dans ses paroles, il avait le jugement bon, était habile, curieux, actif, vigilant, et attentif à tout ce qui pouvait contribuer à la prospérité de ses affaires, et à la gloire de son gouvernement, il prenait son plus grand divertissement à la chasse des éléphants, il n'aimait pas la guerre parce qu'il aimait le soulagement et le repos de ses sujets : mais quand il ordonnait de prendre les armes, il se faisait craindre et respecter ; pour toutes ses bonnes qualités, il passait pour le plus grand et le meilleur prince qui eût jamais régné sur les Siamois. Il ne faut pas regarder l'attachement qu'il eut pour son ministre et son affection pour les Français comme l'effet d'un naturel trop bon et trop facile, c'est plutôt une marque de sa grande pénétration, par laquelle ayant reconnu la légèreté des Siamois et voyant le désordre de sa maison, il avait jugé que l'assistance d'un puissant ami lui était nécessaire, ne se fiant pas tellement à lui-même qu'il crût empêcher de sa seule force les suites funestes de ces discordes domestiques. Il crut aussi trouver dans M. Constance un ministre digne de lui, éclairé des plus vives lumières pour le conseil, plein de zèle et de courage pour l'exécution : et il eût cherché en vain dans toute l'étendue de son royaume un meilleur instrument de ses glorieuses entreprises et un homme plus capable pour l'établissement de l'alliance qu'il désirait ardemment de pratiquer avec notre invincible monarque, depuis qu'on lui eût fait entendre quel était le pouvoir de ce prince en Europe, et que l'ayant pour ami et pour allié, il en pouvait attendre un grand secours en cas de besoin. Pitracha ayant été averti que le roi était à l'extrémité, alla en diligence donner ses ordres, auxquels il trouva tout le monde entièrement soumis. Il voulut que le reste du mois fût employé à rendre au défunt roi les honneurs ordinaires, et le premier jour du mois d'août, il sortit de Louvo avec le corps, et se rendit à la capitale dans un pompeux équipage, où il se fit proclamer roi, et ensuite couronner, ayant épousé la princesse héritière du royaume afin de rendre son règne plus assuré et d'ôter tout prétexte de l'y troubler. Tous les Siamois témoignèrent à l'envie la joie qu'ils avaient de son avènement à la couronne. Les talapoins lui rendirent hommage comme au restaurateur de leur religion, et se promirent la destruction totale du christianisme. Les mandarins le regardèrent comme vengeur de leur liberté et de leurs privilèges contre des étrangers qui avaient possédé tout le crédit sous le règne précédent. Enfin le peuple, ravi d'un changement si extraordinaire, accompagna les respects dont il idolâtra le nouveau roi d'acclamations et d'applaudissements universels. Il en avait toujours été beaucoup aimé, parce qu'il avait la réputation d'être populaire et fort porté pour le soulagement des misérables, s'étant opposé plusieurs fois à diverses impositions qui avaient été mises par M. Constance. Pour jouir en repos du fruit de tant de prospérité, il ordonna de travailler sérieusement à conclure un accommodement avec les Français dont il craignait le courage, et en faisait assez d'estime pour ne pouvoir s'empêcher d'en regretter la perte, ayant dit plusieurs fois qu'il était fâcheux que de si braves gens s'obstinassent à souffrir tant de misères, dont l'issue la plus certaine était une mort affreuse. Dans le commencement du blocus, il avait tâché d'intimider le gouverneur en lui faisant appréhender la vengeance qu'on pouvait prendre de son manque de parole sur les otages qu'il avait laissé à Louvo. C'était ses propres enfants qui le conjurèrent par une lettre, qui leur fût permis d'écrire, et qu'un Siamois attacha au bout d'un bâton qu'il vint planter pendant la nuit sur le bord du fossé de la place, d'être sensible à leur malheur ; mais l'intérêt particulier céda ; et on ne jugea pas à propos de sacrifier toute une garnison dans l'espérance de tirer seulement deux personnes d'un mauvais pas. Cela fut suivi d'une chose à laquelle on ne s'attendait pas ; c'est que Pitracha se piquant de générosité renvoya les deux fils au père, et fit connaître par-là qu'il ne porterait pas les choses à la dernière extrémité. Depuis il fit sommer le général plusieurs fois de sa promesse : mais enfin n'ayant plus que cette affaire sur les bras qui lui causât de l'inquiétude et du trouble dans ses États, il résolut de la terminer ; et lui fit dire que son prédécesseur avait eu ses raisons pour entretenir commerce avec les étrangers et leur donner sa protection dans ses terres : mais que pour lui, il avait une politique tout opposée, et qu'il était résolu de n'en souffrir aucun. Que néanmoins, en considération de l'alliance du feu roi avec le roi de France, il ne refuserait pas de procurer aux Français toutes les commodités qui leur pourraient apporter du soulagement, si de leur part ils voulaient lui remettre ses forteresses et sortir de son royaume.
NOTES : 1. Un manuscrit anonyme intitulé Relation succincte du changement surprenant arrivé dans le royaume de Siam en l'année 1688 (voir bibliographie) confirme ce retour du palanquin de M. Constance vide de son occcupant : Il [Phaulkon] se rendit à la cour le 19 mai avant midi, fut de là dîner chez lui et donner ordres à quelques affaires. Il lui échappa de dire à sa garde européenne que la nuit suivante, on devait exécuter une entreprise considérable qui ferait changer entièrement les affaires. Il la quitta fort inquiet et retourna à la cour, mais comme ses domestiques virent un peu de temps après revenir son palanquin d'argent sans lui, ils en tirèrent un mauvais augure et ils apprirent un moment après que leur maître avait été arrêté avec le fils adoptif du roi et le capitaine des gardes, et mis en prison, et eux-mêmes furent aussi arrêtés, menés au palais et mis aux fers. retour 2 - Les relations diffèrent quant au nombre de captifs français qui furent les acteurs de cet épisode. On peut citer sûrement le chevalier Desfarges, fils cadet du général, le chevalier de Fretteville, Saint-Vandrille, Peut-être Delas, et un officier nommé Des Targes, dont le nom apparaît dans la relation de La Touche, et qui est confondu avec Des Farges dans la relation du père Louis Le Blanc. L'ingénieur qui périt dans cette aventure se nommait Brécy, ou Bressy. retour 3 - Furetière donne pour définition de ce mot, capitulation, traité, accord où l'on fait grâce ou remise. Selon Littré, on appelle composition un accord entre deux parties qui transigent sur leurs prétentions respectives. retour 4 - Cette démonstration de barbarie souleva l'indignation de tous les Français. Dans une lettre du 27 décembre 1693 adressée à M. de Brisacier, supérieur des Missions-Étrangères, Kosapan, qui fut ambassadeur du roi de Siam en France en 1686 et rallia le parti de la révolution à son retour dans le royaume, donne une version un peu différente des évènements : De plus, les fils de M. le général et les autres officiers qu'il avait laissés à Louvo pour gage de sa parole, étant allés se promener à cheval comme ils faisaient quand ils le désiraient, s'enfuirent et voulurent se rendre à Siam, et ne sachant pas que c'était les enfants de M. le général, ni des officiers français, mais croyant voir là quelques Anglais et gens de la faction de M. Constance, les poursuivirent, se saisirent de plusieurs d'entre eux qui s'étaient déjà embarqués sur la rivière et de plusieurs qui étaient encore à terre ; les ayant attachés, elles les ramenèrent à Louvo. Aussitôt que les mandarins eurent connus que ce n'étaient pas des gens de la faction de M. Constance, mais les enfants de M. le général avec les officiers français, ils les firent détacher, et leur donnèrent des hommes qui eussent soin de les traiter et nourrir, comme auparavant, dans leur maison. Il est vrai que l'ingénieur, se voyant poursuivi et pressé par les sentinelles, donna plus de peine à prendre que les autres ; mais après avoir bien couru de côté et d'autre, étant extrêmement fatigué, il s'arrêta pour se reposer ; aussi il tomba comme évanoui ; on fit ce qu'on put pour le soulager, mais les remèdes qu'on lui donna furent inutiles : il mourut. (Archives des ME vol 863 page 81 - reproduit par Adrien Launay - Histoire de la Mission de Siam - Documents historiques - Tome I - Paris - Anciennes Maisons Charles Douniol et Retaux - P. Tequi Successeur - 82, rue Bonaparte - 1920) retour 5. Il s'agissait de Kosapan. Voir sur ce site la page qui lui est consacrée dans la section les personnages. retour 6. Un placet est une requête abrégée, ou prière qu'on présente au roi, aux ministres ou aux juges, pour leur demander quelque grâce, quelque audience, pour faire quelque recommandation. (Furetière). retour 7 - Dans son ouvrage Louis XIV et le Siam (Éditions Fayard - 1991) Dirk van der Cruysse indique que Phaulkon reçut de Louis XIV l'ordre de Saint-Michel, des lettres de naturalité, le droit de porter trois fleurs de lys d'or dans ses armes, et pour son fils, le titre de comte et le don d'une terre de trois mille livres de rente. retour 8 - Beauchamp, major de Bangkok, révèle que Vollant des Verquains ne faisait rien pour stimuler l'ardeur des Siamois qui travaillaient aux fortifications ; pis encore, s'il faut en croire ces fielleuses et savoureuses confidences, il utilisait cette main-d'oeuvre à des fins strictement personnelles : M. Desfarges fut fort surpris d'apprendre à son retour que Vollant, ingénieur, s'amusait à faire des maisons de plaisance ; qu'il débauchait sous main des ouvriers de la place ; qu'il en avait tiré jusqu'à trente en un seul jour ; qu'il avait fait démolir en partie une très belle maison que les missionnaires lui avaient prêtée, pour la rendre plus spacieuse, comme aussi il en avait fait bâtir une entière à un quart de lieue de celle-là sur le bord de la rivière, à quatre pavillons, avec une grand ménagerie, ce qui fut cause que les Siamois qui travaillaient à Bangkok se plaignirent de lui à M. Desfarges, sur ce qu'il leur enlevait leurs travailleurs. Ce fut sur ces plaintes et sur ce que M. Desfarges s'aperçut qu'ils n'étaient plus si assidus aux travaux, qu'il lui dit qu'il ne prétendait pas qu'il quittât les travaux du roi pour bâtir des palais ; qu'il devait se ressouvenir que, manque d'application, les fortifications qu'il conduisait de la place ne valaient rien : que le bâtardeau qu'il avait fait construire pour retenir l'eau dans les fossés s'était éboulé, en un mot qu'il voulait qu'il fît ce qu'il était obligé de faire ; que ce n'était pas ainsi qu'on gagnait l'argent du roi, et que s'il continuait il en écrirait à la cour. Vollant lui répondit brusquement qu'il s'en souciait fort peu et qu'il en écrirait aussi. M. Desfarges, indigné d'une telle réponse, le mit lui-même en prison, où il ne demeura que deux heures, parce qu'il pria le sieur de la Salle, commissaire, de dire à M. Desfarges qu'il lui demandait pardon et qu'il tâcherait de le mieux contenter à l'avenir. (La relation de Beauchamp - Le Cabinet Historique - 1861 ?) retour 9. Coussin carré pour s'asseoir ou s'agenouiller. retour 10
- Fils de Petratcha, Sorasak - ou Sarasak - devint en 1703, à
la mort de son père, le 33ème roi dAyutthaya,
connu sous le surnom de Phra Chao Süa (le roi Tigre). W.A.R.
Wood brosse ainsi son portrait : Ce fut un homme cruel, intempérant
et dépravé. Turpin dit quil a épousé
la princesse Yotathep, une des veuves de son père [par
ailleurs fille de Phra Naraï]. Une des portes de son palais
était connue sous le nom de Porte des Cadavres en raison
du grand nombre de petits cercueils qui en sortaient, contenant des
enfants assassinés victimes de sa luxure et de sa cruauté.
(
) Le roi Tigre, usé par lalcool et la débauche,
mourut en 1709, terminant ainsi un règne court et peu glorieux.
(A history of Siam - W.A.R. Wood - 1924) retour
11. Phaulkon était connu au Siam sous le nom de Chao Phaya Wichayen. retour 12. Vollant des Verquains désigne ici les Maures qui s'étaient rendus coupables de malversations et détournements des deniers de l'État et qui furent dénoncés au roi par Phaulkon. retour 13 - Thomas Maldonat (1634-1699). Jésuite qui arriva au Siam en 1673 et gagna la confiance de Phaulkon qui le chargea d'une mystérieuse mission vers Macao en 1684. Il revint dans le royaume en 1686, et lors de la révolution de 1688, il aidera de son mieux les missionnaires emprisonnés. Il est inquiété par l'Inquisition en 1691 pour avoir quelques années plus tôt, conformément à l'ordre du Pape, prêté serment aux vicaires apostoliques (voir sur ce site les pages consacrées aux missionnaires et aux jésuites). Dans une lettre du 25 octobre 1691 adressée au séminaire des Missions-Etrangères, Mgr témoigne de ces accusations : Il est arrivé une fâcheuse affaire aux deux pères Maldonat et Suarès, accusés qu'ils avaient obéi, et cela de la part de l'Inquisition et Vice-roi de Goa, lesquels ont donné l'ordre qu'on les retînt d'ici pour ce sujet, les traitant avec des paroles fort indignes. Nous avons cru les devoir assister, et quoi que notre pouvoir ne fût guère grand, nous avons néanmoins retenu le père Maldonat au séminaire et empêché que l'on ne l'emmenât à Macao, et l'avons fait embarquer pour Manille pour de là s'en aller à Rome. Le père Maldonat ne rentrera jamais en Europe pour se justifier. Après bien des pérégrinations en Asie, il meurt au Cambodge. retour 14 - D'autres relations, dont celle du père Le Blanc, donnent le chiffre de 200 vaches. retour 15. Dans son journal, l'abbé de Choisy nous donne le nom de ces forteresses : Nous avons passé ce matin entre deux forts de bois qui nous ont salués, l'un de dix coups de canon, et l'autre de huit.Il n'ont ici que du canon de fonte, et la poudre est fort bonne. Le fort à main droite s'appelle Halle de cristal, et celui de la gauche Halle de rubis » (Journal de Choisy – 10 octobre 1685) retour 16. Enclouer un canon, c'est enfoncer avec force un clou dans la lumière de ce canon pour empêcher qu'on ne puisse s'en servir. (Littré) retour 17. Terme de fortification : un cavalier est un amas de terre, dont le sommet compose une plate-forme, sur laquelle on dresse des batteries de canon pour nettoyer la campagne ou pour détruire quelque ouvrage de l'ennemi. retour 18. Un millier désignait un poids de mille livres. Il s'agissait sans doute de la livre poids de marc qui valait 489 g ce qui portait le millier de poudre à 489 k. retour 19 - Ce bateau était commandé par M. de Saint-Cry, et selon le père Le Blanc, il n'y avait que 14 passagers, dont 9 soldats et 5 hommes d'équipage portugais, tous ivres-morts : Il n'y eut qu'un Malais qui se hasarda de venir seul dans une petite nacelle, et monta à bord en faisant le signe de la Croix, et criant en Portugais qu'il était chrétien. Il venait pour observer ce qu'il y avait de force dans le bâtiment, il rapporta à ses gens qu'il n'y avait que huit soldats français presque tous ivres et couchés sur le pont. La chose était ainsi : un accident léger y avait donné occasion. La frégate en se retirant avait reçu de la batterie des ennemis un coup de canon qui avait cassé une cave remplie d'eau-de-vie. Les soldats avaient recueilli cette liqueur avec trop de soin, et pour n'en rien laisser perdre ils s'étaient enivrés. (Histoire de la révolution de Siam - Marcel Le Blanc - 1692) retour 20 - Selon plusieurs autres relations, le soldat qui put se sauver de l'incendie se nommait Lapierre. Un petit mousse put également s'échapper, qui fut emprisonné et mourut quelques jours plus tard. retour 21. Ou la zombaye. Dans sa relation, La Loubère nous explique de façon assez alambiquée la manière de saluer des Siamois : Quand un Siamois salue, il lève ou ses deux mains jointes, ou au moins sa main droite, à la hauteur de son front, comme pour mettre sur sa tête celui qu'il salue. Toutes les fois qu'ils prennent la parole pour parler à leur roi, ils recommencent toujours par ces mots : prà pouti chaou ca co rap pra ouncan saï claou saï cramon, c'est-à-dire : « Haut et excellent seigneur de moi ton esclave, je demande de prendre ta royale parole et de la mettre sur mon cerveau et sur le haut de ma tête ». et c'est de ces mots Tchaou ca, qui veulent dire : « Seigneur, fais de moi ton esclave », qu'est venu parmi les Français cette façon de parler « faire choca » pour dire ta vàï bang com, c'est-à-dire « se prosterner à la façon siamoise ». « Faire la zombaye » au roi de Siam veut dire lui présenter un placet, ce qui ne se fait pas sans faire choca. Je ne sais d'où les Portugais ont pris cette façon de parler. Si vous tendez la main à un Siamois pour toucher dans la sienne, il porte ses deux mains à la vôtre et par-dessous, comme pour se mettre tout entier en votre puissance. C'est une incivilité, selon eux, de ne donner qu'une main, comme aussi de ne tenir pas à deux mains ce qu'ils vous présentent, et de ne pas prendre à deux mains ce qu'ils reçoivent de vous. retour 22. Talé Chupson, près de Lopburi. C'est, paraît-il, le lieu où fut exécuté Phaulkon. On consultera sur ce site la page consacrée à Thale Chubson retour 23. Vollant des Verquains reprend ici une rumeur selon laquelle Phra Naraï aurait été empoisonné. Un document conservé aux Archives Nationale de Paris peut accréditer cette rumeur. Il s'agit d'une déposition de Jean Rival, gouverneur français de Joncelon (Phuket aujourd'hui) arrêté après la révolution, et qui fait état d'une discussion qu'il aurait surprise à Louvo entre Petratcha et le médecin protestant Daniel Brouchebourde, discussion au cours de laquelle fut évoqué cet assassinat. Ce document paraît toutefois peu crédible. Le roi semblait en effet dans un tel état de faiblesse que cet empoisonnement aurait sans doute été inutile. retour 24. Le père Tachard rapporte cette coutume dans sa relation : Je n'omettrai pas une circonstance assez particulière, qui fera connaître une partie du caractère et de l'éducation des Siamois. Tandis que notre mandarin recevait les respects des habitants de la première tabanque, je m'informai en langue du pays de la santé du roi de Siam. A cette demande, chacun regarda son voisin, comme étonné de ma demande, et personne ne me fit de réponse. Je crus manquer à la prononciation ou à l'idiome même des gens de cour. Je m'expliquai en portugais par un interprète : mais je ne pus rien tirer du gouverneur, ni d'aucun de ses officiers. A peine osaient-ils prononcer entre eux et fort secrètement le nom de roi. Quand je fus arrivé à Louvo, je racontai à M. Constance l'embarras où je m'étais trouvé en demandant des nouvelles du roi de Siam, sans avoir pu obtenir aucune réponse : j'ajoutai que le trouble de ceux auxquels je m'étais adressé, et la peine qu'ils avaient eue à me répondre, m'avaient causé beaucoup d'inquiétude, dans la crainte qu'il ne fût arrivé à la cour quelque changement considérable. Il me répondit qu'on avait été fort étonné de mes questions, parce qu'elles étaient contraires aux usages des Siamois, auxquels il est si peu permis de s'informer de la santé du roi leur maître, que la plupart ne savent pas même son nom propre : et que ceux qui le savent n'oseraient le prononcer ; qu'il n'appartient qu'aux mandarins du premier ordre de prononcer un nom qu'ils regardent comme une chose sacrée et mystérieuse ; que tout ce qui se passe au dedans du palais est un secret impénétrable aux officiers du dehors, et qu'il est rigoureusement défendu de rendre public ce qui n'est connu que des personnes attachées au service du roi dans l'intérieur du palais ; que la manière de demander ce que je voulais savoir était de m'informer du gouverneur si la cour était toujours la même, et si depuis un certain temps il n'était rien arrivé d'extraordinaire au palais ou dans le royaume ; qu'alors, si on m'avait répondu qu'il n'était arrivé aucun changement, c'eût été m'assurer que le roi et ses ministres étaient en parfaite santé ; mais qu'au contraire, si la face du gouvernement eût été changée par quelque révolution, on n'eût pas fait difficulté d'en parler, parce qu'après la mort des rois de Siam, tout le monde indifféremment peut apprendre et prononcer leur nom. retour
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