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La révolution de Siam

Particularités de la révolution de Siam
arrivée en l'année 1688.

PAR JEAN VOLLANT DES VERQUAINS


1ère partie

La révolution arrivée au royaume de Siam en l'année 1688 est un des plus fameux événements de nos jours, soit qu'on la regarde du côté de la politique, ou de la religion. L'éloignement des lieux où les choses se sont passées n'a pas empêché que tout le monde n'y prît autant de part qu'à celles que se font parmi nous. La nation siamoise s'était rendue familière aux Français par les ambassades que le roi en avait reçues et par les fréquents voyages que ses sujets y avaient faits. On a donné au public des relations fidèles qui nous ont instruits des moeurs, des coutumes et des intérêts de ce pays.

On avait recueilli en peu de temps de grands fruits de part et d'autre de la correspondance établie entre les deux couronnes. Le roi de Siam avait accordé plusieurs avantages considérables en faveur de la Compagnie Française des Indes pour la sûreté du commerce. Il avait même honoré de sa protection et de plusieurs grands privilèges la religion romaine et les missionnaires apostoliques. Le roi de France avait envoyé de son côté des troupes aguerries pour la sûreté des États de ce monarque et pour la garde de ses meilleures places.

Le grand motif de ces liaisons était la piété de Louis-le-Grand, et le zèle qu'il fait paraître dans toutes ses glorieuses entreprises pour la propagation de la foi. Les personnes, qui étaient les instruments de la bonne intelligence et le canal de la communication de l'un à l'autre, lui avaient fait espérer la conversion d'un monarque infidèle dont l'exemple devait être suivi de tout un grand royaume, à cause du pouvoir absolu qui assujettit les Siamois à leurs souverains, et toutes choses étaient concertées de manière à pouvoir se promettre une alliance éternelle sous le noeud sacré d'une même religion.

Les bonnes dispositions où était le roi de Siam donnaient lieu à ces espérances. Il était avantageusement prévenu de la grandeur du roi. La gloire de son nom, la réputation de ses armes et l'étendue de son pouvoir en Europe, qui s'était répandue dans toute l'Asie, lui avaient fait concevoir une haute idée de ce monarque et lui avaient donné un tendre respect pour lui. Il recevait les Français avec des marques d'une estime et d'une bienveillance extraordinaire. Il ordonnait expressément dans les traités qu'il faisait avec eux de ménager leurs intérêts : et quant aux troupes qu'on lui avait amenées sous la conduite de M. Desfarges, maréchal des camps et armées du roi, il leur avait donné, avec sa confiance, la possession de ses forteresses et de ses postes les plus importants

Il avait permis aux missionnaires catholiques venus dans son royaume sous l'inspection de deux prélats français, M. l'évêque de Métellopolis (1) et M. l'abbé de Lionne, nommé évêque de Rosalie (2), de s'y établir et d'y exercer leurs fonctions. Il leur avait fait bâtir des églises et des chapelles magnifiques. Il donnait aux jésuites qui enseignaient les mathématiques des collèges, des maisons et des observatoires, ayant favorisé ces pères dans toutes les rencontres depuis qu'on lui eût fait connaître le mérite de cette compagnie et les bonnes intentions qui les faisaient agir.

La source de la bonne volonté de ce prince pour tout ce qui portait le nom Français était le fameux M. Constance, (3) qui possédait entièrement la faveur de son maître, ayant été élevé au plus haut degré du ministère. On ne doutait pas qu'avec l'ascendant qu'il s'était acquis sur son esprit et le zèle fervent dont il était pénétré en faveur de la religion catholique qu'il venait d'embrasser nouvellement, surtout après les assurances de ses services qu'il avait données aux ministres de France, on ne vînt à bout de toutes les difficultés.

Cependant le roi de Siam, sans témoigner de la répugnance pour une religion qu'il estimait utile à ses sujets, avait fait connaître qu'il ne songeait pas à se convertir et vivait dans une indifférence qui, quoi que très dangereuse pour lui, ne donnait pas lieu de désespérer qu'il ne fît un jour profession de la vérité. On attendait du ciel le moment favorable où il se laisserait toucher, et l'on prenait prudemment des mesures pour l'avenir, lorsque inopinément on vit arriver un accident qui ruina ces heureux commencements.

Le prince toujours idolâtre tomba grièvement malade. Plusieurs factions déchirèrent le corps de son État, et le ministre, ami et protecteur des Français, perdit tout d'un coup sa fortune et sa vie par le revers d'une triste destinée.

Ainsi ce grand édifice, dont le dessein avait eu des vues si nobles, qui avait été manié par de si habiles mains, ne reposant que sur la fortune d'un favori, et celle-ci sur la santé de son maître, disparut au moment qu'une maladie survint et qu'une nouvelle autorité s'éleva contre la légitime, qui ne fut pas soutenue. Alors la décoration changea et l'on vit une image de ce qui se passe dans la plupart des occasions où le premier rang est disputé entre des concurrents. Il est bien rare que la scène ne soit ensanglantée par le vainqueur, et qu'il n'arrose du sang de quelque victime les degrés par où il doit monter sur le trône.

On a parlé sur ce sujet en différentes manières et l'on n'en doit pas être surpris. Comme il se trouve dans le monde un mélange bizarre d'actions et d'intérêts opposés, il y a de même divers jugements, et la plupart des hommes se laissent plutôt conduire à la passion et à l'opinion qu'à la raison et à la vérité.

Pour faire un juste discernement dans la matière que je traite, il ne faut que faire un simple détail de plusieurs faits qui ont conduit cet incident à sa fin, disposés par ordre et accompagnés de leurs circonstances les plus remarquables, afin que la vérité de cette histoire paraisse dans un plein jour et que le monde soit désabusé des fausses notions qu'on lui a données, et qu'il soit mieux informé des particularités d'un événement si considérable, qui a changé comme en un moment la face d'un royaume qui ne nous était pas indifférent, et qui a exposé plusieurs de nos Français, gens de considération dans l'Église et de réputation dans la guerre, a des périls plus affreux que la mort, qui a renversé tout d'un coup les fondements de la vraie religion que nous avions jetés parmi des peuples idolâtres, qui enfin doit apprendre à la postérité que les ennemis jaloux de la gloire de Louis-le-Grand ont suscité toutes les forces de l'enfer jusqu'aux extrémités de la terre, et qu'ils y ont soutenu les plus hautes trahisons pour empêcher les pieux desseins de sa Majesté en faveur du vrai christianisme.

On ne prendra pas les choses de plus haut que du départ des vaisseaux français qui avaient amené les troupes à Siam, parce que les relations qui ont parues depuis les voyages qu'on a faits en ces pays ont suffisamment instruit le public des moeurs et des coutumes de ce royaume.

Ce fut donc le 2 de janvier de l'an 1688 à trois heures du soir qu'ils levèrent l'ancre pour s'en retourner en France, et M. Constance, après avoir vu appareiller les vaisseaux, s'embarqua dans son balon (4) pour s'en retourner à Siam, et passant devant Bangkok il y descendit pour examiner le projet des fortifications, que l'ingénieur en chef (5) jugeait à propos de faire pour la sûreté des troupes du roi, auxquelles néanmoins on ne travailla qu'après le retour de M. Desfarges qui le suivit jusqu'à Louvo (6), lieu de plaisance du roi de Siam, d'où il ne revint que vers la fin du mois de janvier, en attendant qu'on fût en état de commencer un nouveau projet.

M. du Bruant, destiné pour commander dans la forteresse de Mergui, ne donnait aucune relâche à M. Constance qu'il ne l'eût expédié avec un détachement de nos troupes pour se rendre à son poste, mais le sage ministre, qui n'ignorait pas ce qu'il devait craindre divisant les troupes, différait de jour en jour à lui délivrer la commission, voulant pourvoir à la sûreté du roi son maître qui, en cas de besoin, pouvait espérer un plus prompt secours des forces françaises réunies à Bangkok que, lorsqu'elles seraient partagées entre cette place et Mergui, d'où il ne fallait pas moins que six semaines pour se rendre en la capitale du royaume, encore devait-on faire diligence et n'avoir pas les vents contraires.

Néanmoins, les pressantes poursuites de M. du Bruant l'emportèrent sur une si bonne politique. La  prudence du ministre céda au zèle de l'officier, et M. Constance fut enfin obligé de consentir qu'il partît avec trois compagnies françaises composées de quarante hommes chacune, pour ne pas donner lieu de croire qu'il refusât d'exécuter l'article du traité qu'il venait de faire avec les envoyés extraordinaires de France, par lesquelles on était convenu de mettre les Français en possession de ces deux places. (7)

Ce fut là, au jugement des plus éclairés, la première fausse démarche qui encouragea les ennemis de M. Constance dans le dessein d'arrêter le cours des progrès favorables à nos intérêts et de renverser l'établissement que nous nous étions promis dans ce royaume. On s'aperçut bientôt que les vues du ministre n'avaient été qu'au vrai bien, lorsqu'il n'avait pu être d'avis qu'on s'affaiblit par la séparation des troupes.

M. du Bruant ne fut pas plutôt parti qu'un mandarin qui tenait le premier rang après la personne du roi et qui, par ses intrigues a su devenir le principal personnage de la révolution, crut avoir trouvé le moment favorable pour le projet qu'il avait conçu de perdre M. Constance, de tromper les espérances des Français et de se placer lui-même sur le trône.

C'était Opera Piteratia, que nous avons nommé Pitracha par une mauvaise habitude de prononcer, qui couvrant sous un extérieur désintéressé une ambition désordonnée, s'était rendu très puissant dans le royaume (8).

Il était d'une très illustre famille, qu'on disait même être l'unique qui se fût soutenue depuis un temps immémorial dans les honneurs et dans les charges les plus éclatantes de l'État (9), quoique la coutume de la nation soit que les enfants des plus grands mandarins demeurent sans crédit et sans considération, confondus parmi le peuple après la mort de leur père, s'ils n'ont soin de les élever à quelque dignité pendant leur vie.

Outre le crédit que lui donnait son rang et sa naissance, il avait acquis une grande estime à la cour, où pour l'ordinaire tout le mérite d'un homme roule sur un beau dehors. Le roi qui avait été nourri par la mère de Pitracha, et qui avait épousé sa soeur, lui donnait un très libre accès auprès de sa personne, mais de plus, ce qui le rendait fort recommandable, c'est qu'il était d'une très haute considération chez les talapoins, étant adonné à l'idolâtrie autant que ces ministres de la religion païenne, et pour avoir demeuré assez longtemps parmi eux, il y avait étudié un air de probité qui lui attirait l'affection et le respect des peuples.

M. Constance, qui tenait les yeux arrêtés sur le mandarin, le soupçonna d'abord de quelque attentat secret contre l'autorité légitime, mais ne voulant pas faire éclater sa défiance en faisant monter à Louvo des troupes française, crut donner moins d'ombrage et se précautionner assez contre une entreprise dont on avait encore lieu de douter, en tirant de Bangkok deux compagnies moitié siamoise et moitié portugaise des Indes, commandées par des officiers français, qu'il ordonna pour la garde du palais, résolu de prendre d'autres sûretés quand il serait mieux éclairci de la trahison et qu'il aurait entre les mains des preuves assez convaincantes pour hasarder d'en faire la déclaration au roi.

Cependant Pitracha s'assurait de ses créatures, et son parti secret devenait puissant dans le royaume. Les sancras (10), ou principaux talapoins, et les plus illustres mandarins étaient séduits par les artifices de ce rusé conspirateur, d'autant plus insinuant qu'il n'affectait rien et qu'il paraissait bien éloigné de porter son ambition jusqu'au trône, car assurément ses partisans l'eussent abandonné dans ce dessein et n'eussent jamais donné les mains pour en dépouiller la famille royale, mais dissimulant ses prétentions, il savait les prendre par leurs intérêts particuliers et favoriser l'inclination d'un chacun.

Envers les talapoins, il se servait du pieux prétexte de rétablir la religion des pagodes, c'est à dire la religion du pays, dont il leur faisait voir la ruine prochaine et presque inévitable si l'on ne réparait promptement le dommage qu'elle avait souffert depuis que le roi, par une trop dangereuse facilité, avait permis une mission publique, et qu'il avait donné la liberté à tous ses sujets de se faire chrétiens. Envers les grands du royaume, il affectait d'être terriblement touché des maux qui menaçaient l'état, si l'on laissait gouverner plus longtemps un homme qui voulait les asservir sous une nouvelle domination dont ils ne pourraient plus secouer le joug, quand on lui aurait donné le temps de l'affermir. Il leur disait qu'il était instruit de bonne part que M. Constance n'avait appelé les Français que pour leur donner des tyrans, mais qu'il n'en voulait point d'autres preuves que la conduite de ce ministre, qui leur avait livré les deux plus importantes places du royaume, où ils ne songeaient qu'à se mettre en état de se faire respecter de la nation et de lui imposer la loi ; qu'après tout le roi n'autorisait ce traité que par un excès de bonté dont on abusait en ne lui permettant pas de réfléchir sur les suites d'une tolérance si contraire à toutes les lois de la politique, de laisser fortifier au milieu des terres des étrangers sujets du plus puissant prince de l'Europe. Il les conjurait ensuite par tout ce qu'il croyait plus capable de les engager, de racheter leur liberté en sacrifiant à leurs justes ressentiments un homme qui n'usait de sa faveur que pour les opprimer, et dont il était de la dernière importance pour le public que le ministère ne durât pas davantage.

Il y eut peu des deux ordres qui ne se laissassent persuader à des discours qui avaient pour fondement la religion et la liberté publique. Ceux même qui étaient plus étroitement attachés à la personne du roi en furent ébranlés, soit que le péril leur parût effectivement tel qu'on leur avait raconté, soit qu'il se trouvât dans plusieurs esprits des semences de haine pour M. Constance, qui s'étaient répandues depuis qu'il eût fait ôter aux grand la liberté du commerce pour rendre celui du roi plus fructueux.

Quoi que Pitracha gardât toutes les mesures nécessaires pour tenir ses pratiques secrètes, il ne put si bien faire que M. Constance n'en fût averti. Quelques mandarins fidèles lui apprirent bientôt qu'il se formait une faction dont Pitracha était le chef, et que sa perte avait été résolue par les conjurés : mais par sa pénétration le ministre alla plus avant dans les desseins du conspirateur et ne douta plus qu'il n'en voulût à la couronne de son maître.

Sachant contre quels ennemis il avait à se défendre, il songea aux moyens dont il se fallait servir ; et pour aller au devant du mal par un coup qui fît trembler tout le parti, et qui le dissipât proprement, il jugea qu'il était important de se saisir de l'auteur de ce désordre en faisant arrêter Pitracha ; mais il fallait des preuves de sa perfidie plus convaincante pour enflammer la jalousie du prince, et l'animer à punir dès aussitôt le coupable, la déposition des témoins eût été d'une assez longue discussion, et peut-être qu'il s'en fût trouvé peu de ceux qui avaient révélé le secret, qui eussent eu assez de courage et de résolution pour maintenir la vérité en présence du roi, qu'il fallait persuader, et de Pitracha qui devait être convaincu ; car il était redouté, ayant intimidé par des menaces ceux qu'il n'avait pu gagner par de spécieuses raisons. Cependant sans être assuré de lui faire faire son procès il ne fallait pas risquer de le prendre, la coutume du royaume étant de condamner celui qui en accuse un autre sur de fausses conjectures au même châtiment qu'eût mérité le crime prétendu s'il avait été bien avéré.

M. Constance, impatient de remédier au mal qui prenait tous les jours de nouvelles forces, était arrêté par ces considérations lorsqu'il reçut par un exprès du gouverneur de la ville capitale l'original d'un faux ordre, que Pitracha lui avait envoyé, de tenir prêt deux milliers de poudre, plusieurs bombes et bon nombre de grenades, avec quantité d'autres armes et munitions. Il était scellé des sceaux du royaume qui avaient été surpris ou contrefaits ; et il alléguait pour prétexte la sûreté de la personne du roi et de toute la nation siamoise. Presque en même temps, il en reçut un autre de même nature adressée au gouverneur de Pipeli (11) place frontière de l'État, par lequel on lui enjoignait d'armer les milices de son gouvernement et des environs et de les tenir prêtes à marcher au premier signal.

Un secours de pièces comme celles-là, venu si à propos, acheva de déterminer M. Constance à exécuter promptement ce qu'il avait résolu. Il était informé chaque jour des progrès nouveaux que Pitracha faisait dans son entreprise et des mandarins qu'il engageait dans ses intérêts. Ce ministre demeura persuadé que ce n'était pas assez de sa bonne fortune et de la sagesse pour venir à bout de tant d'ennemis, et qu'en cas de résistance, c'était commettre l'autorité royale si l'on ne la soutenait avec vigueur ; c'est pourquoi il jugea prudemment qu'il fallait confier l'exécution de son dessein au courage des Français.

Il y avait auprès de lui un petit nombre d'officiers à la tête des deux compagnies de Siamois et de Portugais des Indes, dont il avait renforcé la garde du roi au premier avis qu'il avait eu de la conjuration. Mais il n'osait faire fond sur la fidélité de ces troupes, et la valeur des officiers français, quoique toujours prête à se signaler pour son service, n'était pas seule capable d'enlever Pitracha au milieu de ses partisans, qui auraient voulu faire quelques efforts pour le sauver. On ne délibéra point s'il ferait agir les forces des Français qui étaient à Bangkok ; il écrivit à M. Desfarges qu'ayant à lui communiquer une affaire de la dernière importance pour le bien des deux couronnes, il le priait de se rendre à Louvo avec peu de suite. M. Desfarges ne différa pas de partir après qu'il eût reçu cette lettre, et il ne fut pas plutôt arrivé près de M. Constance qu'il apprit de lui qu'il s'élevait un parti dans le royaume aussi contraire aux intérêts du roi du Siam et de la famille royale qu'à l'établissement de la religion chrétienne et de la Compagnie de France ; que Pitracha qui en était l'auteur, disposait secrètement toutes choses pour faire bientôt éclater quelque dessein funeste aux deux nations ; que le sien était de prévenir l'effet d'une si dangereuse cabale et de la déconcerter en lui ôtant son chef, mais que pour cette expédition il avait besoin du secours des armes françaises, et que c'était pour prendre avec lui des mesures sur cela qu'il avait désiré de voir.

M. Desfarges le remercia de la confiance qu'il lui témoignait et l'assura qu'il s'efforcerait de seconder ses bons desseins avec les troupes qui étaient en sa puissance, et qu'il trouverait avec plaisir une occasion de se distinguer par une action si utile au repos de l'état et à la conservation de leurs intérêts communs. Après une ample considération des choses et les réflexions que peut fournir une assez longue conversation, il fut arrêté que M. Desfarges irait à Bangkok et reviendrait incessamment à la cour, amenant avec lui l'élite de sa garnison ; après quoi le ministre, qui ne laissait rien échapper à la prévoyance, l'avertit plusieurs fois et le pria de ne pas ajouter foi aux bruits qui commençaient à se répandre de côté et d'autre touchant à la mort du roi, il lui fit entendre que c'était un artifice de Pitracha pour exciter un soulèvement général et pour prendre de là occasion d'armer ouvertement contre plusieurs factions, que cette nouvelle pressait de se déclarer : ajoutant que c'était peut-être un piège pour surprendre les Français et pour les engager à prendre parti, afin de les faire soupçonner de quelque intelligence contre le bien de l'État.

Mais afin que le général des Français eût lieu de mépriser davantage ces rumeurs fomentées par un esprit de sédition, M. Constance voulut qu'il fût lui-même témoin oculaire de la vérité. Il demanda pour lui une audience particulière à laquelle il fut admis le matin du jour de son départ, et où il lui fut aisé de s'instruire par lui-même de la bonne ou mauvaise disposition de la santé du roi, voici au vrai ce qu'il en était.

Ce prince, âgé d'environ cinquante à cinquante cinq ans, devenait infirme et usé ; et quoiqu'il fût ennemi des excès et peu adonné à certains vices plus ordinaires aux princes d'Orient, néanmoins étant d'une complexion délicate, et ne s'étant pas entièrement refusé à toutes sortes de plaisirs, sa santé en avait reçu plus d'altération qu'elle n'aurait fait seulement par le cours des années (12). On avait remarqué dès le commencement du mois de janvier un acheminement à quelque fâcheuse maladie, mais il n'en était pas encore attaqué jusqu'à ne pouvoir plus quitter le lit, il ne laissait pas de s'appliquer aux affaires de son royaume, donnant tous les jours à différents conseils les heures qui étaient destinées pour cela. On en peut juger par l'audience qu'en eut M. Desfarges, où le monarque, n'ayant pas à l'entendre sur aucun sujet important, le reçut pour lui marquer seulement qu'il continuait toujours dans son affection pour la nation française, et en particulier pour l'assurer de l'estime singulière qu'il faisait de sa personne.

M. Constance ayant ainsi découvert au commandant des Français la véritable situation des affaires de l'État, consentit qu'il partît de la cour, en lui recommandant tant de fois de se donner de garde des faux bruits que l'on débitait, que M. Desfarges, reconnaissant qu'il y avait de la défiance dans l'esprit du ministre, lui fit entendre qu'il se l'était tenu pour assez dit dès la première fois. En effet, ayant résolu de le servir, il usa de diligence et il fut bientôt rendu à sa forteresse, où dès le lendemain de son arrivée, il fit mettre la garnison sous les armes et tira quatre-vingts soldats des compagnies qui la composaient, avec dix officiers pour les commander, gens intrépides et hardis à tout entreprendre. Le jour suivant, il les distribua sur plusieurs bateaux, et s'étant mis à leur tête, il monta le long de la rivière.

C'était sur les actions d'une troupe si courageuse que roulait la destinée d'un empire, la fortune de son ministre et l'événement de toutes les grandes entreprises dont il était l'âme et le principal fondement. On s'étonnera peut-être qu'on fît tant de fonds sur une poignée de gens dans un royaume aussi considérable qu'est celui de Siam. Néanmoins il n'est rien de plus constant que le petit nombre des Français qu'on y avait introduit suffisait pour tenir en bride toute la nation siamoise ; et par conséquent on ne sera pas surpris qu'on eût lieu d'espérer qu'un détachement des plus braves réduisît un parti de factieux, ennemis du nom Français. Ceux qui en ont eu plus de connaissance n'ont pu disconvenir de cette vérité, et ils ont avoué dans leurs relations que si les nôtres eussent continué leur route, il eût été assez difficile d'empêcher de se saisir de la personne de Pitracha et de changer la disposition des affaires. Mais tel était l'ordre de la providence qui les conduisait à une grande révolution. Il se trouva de la contradiction de la part de celui qui devait être l'unique instrument d'un projet qui avait été si largement conçu. La chose arriva ainsi.

Pour aller à Louvo, selon le cours de la rivière, il fallait passer par la ville capitale du royaume à qui les Portugais ont donné de nom de Siam, quoi qu'elle s'appelle Iudia (13) dans la langue du pays. M. Desfarges y étant arrivé, alla malheureusement descendre à la faiturie (14) française où le sieur Véret, chef du comptoir, le reçut et apprit de lui le sujet de son voyage.

Cet homme, qui avait intérêt de brouiller et de souhaiter la perte de M. Constance, en haine de ce qu'il connaissait sa mauvaise foi dans la direction des effets de la compagnie, songea d'abord à détourner le coup qui allait dissiper l'orage et apaiser tous les troubles en élevant son ennemi au plus haut point de bonheur et de prospérité où il pouvait arriver.

Il employa toutes les inventions dont il était capable pour persuader ce qu'il voulut au général des Français, lui disant d'un air effrayé que c'était fait de sa personne et de ses troupes s'il prétendait les transporter à Louvo, que le roi n'était plus et que son ministre était déchu de sa fortune et perdu sans ressource ; ne pouvant y avoir de chute médiocre pour lui, d'autant plus qu'il était étranger, et que descendant du poste où il avait été élevé, il tombait entre les mains de ses ennemis.

La raison décisive fut que Pitracha était le maître, et l'assurance qu'il lui donna que ce mandarin ennemi capital de leur nation avait mis tout le royaume sous les armes pour l'arrêter entre Siam et Louvo et lui couper la gorge à son passage. Que c'était là la seule récompense qu'il pouvait espérer du service qu'il avait promis au ministre, lequel voyant la décadence de ses affaires, avait voulu envelopper tous les Français avec lui dans une ruine inévitable.

Il est bien vrai qu'il est aisé de se tromper dans le jugement qu'on fait des actions des hommes, puisque les hommes même qui les font y sont les premiers trompés et qu'ils n'en savent pas toujours la vraie cause. Ils sont souvent des instruments aveugles et sans connaissance de l'intérêt ou de la passion d'autrui. M. Desfarges, tout convaincu qu'il était de la fausseté du discours de Véret et des bonnes intentions de M. Constance, qu'il savait être également attaché aux intérêts du roi son maître et zélé pour ceux du roi très chrétien, n'étant de sa part suscité ni par aucun mouvement de haine, ni par aucun avantage particulier qu'il eût lieu d'espérer dans une confusion générale, cependant ne suit plus désormais que les conseils d'un homme intéressé que la passion aveugle et qui croit trouver son compte dans le trouble, songeant à profiter de l'occasion, non seulement pour se mettre à l'abri des disgrâces dont il était menacé de la part de Messieurs les intéressés de la Compagnie Royale des Indes, mais encore afin de s'approprier tous les effets du comptoir, comme il fit, supposant qu'ils avaient été pillés, comme on le verra dans la suite.

Ainsi les remontrances de Véret eurent tout le succès qu'il avait attendu, et il s'insinua si bien dans l'esprit de M. Desfarges qu'il le mit au point de balancer s'il continuerait sa route ou s'il s'en retournerait sur ses pas. Le voyant irrésolu, il lui proposa de voir Messieurs les prélats supérieurs des missionnaires apostoliques ou l'évêque de Rosalie, prévenu de bonne foi de la mort du roi de Siam et croyant effectivement qu'il y avait grand nombre de troupes postées sur les avenues de Louvo, qui attendaient que les Français donnassent dans l'embuscade pour les tailler en pièces, confirma l'avis de Véret sur ce qu'il avait appris de Véret même ou de la renommée (15), ce qui fit une telle impression sur le commandant, qu'il déclara qu'il était prêt de désister de son entreprise.

Mais M. l'évêque de Métellopolis, voyant qu'on désespérait avant que de savoir au vrai s'il fallait seulement craindre, usa de sa prudence ordinaire, et ne jugea pas qu'il fût à propos de reculer n'y d'abandonner la partie sans être bien persuadé qu'il n'y avait plus de ressource. Il n'ignorait pas que celui qui donne un conseil timide est le pire de tous les lâches, et plus il faisait de fortes réflexions sur les bruits que le vulgaire autorisait, moins il y trouvait d'apparence. On voulait que le roi fût mort, mais M. Desfarges en avait eu une audience depuis cinq jours, et la nouvelle courait par tous les quartiers de la ville avant ce temps-là, on assurait qu'il y avait des embûches dressées sur les routes de Louvo, mais on pouvait s'informer si les rapports de Véret étaient véritables ; sur toutes ces considérations on délibéra d'écrire à M. Constance pour lui donner avis de la cause du retardement et en attendant des nouvelles, M. Desfarges retira son détachement de la ville et s'alla poster à deux lieues au-dessous.

Un lieutenant d'infanterie fut chargé de la commission, lequel prenant toutes les précautions pour éviter les surprises et les mauvaises rencontres, cacha adroitement sa lettre dans un noeud de sa perruque et s'éloignant le plus qu'il pût des routes communes, suivit les sentiers détournés et le plus souvent marcha à travers champ : Mais il fut bien étonné de ne voir aucune apparence de danger ; et à mesure qu'il avançait, approchant des chemins ordinaires et côtoyant quelquefois le rivage,, il aperçut seulement de loin tantôt quelques balons sur le fleuve, tantôt des éléphants, des chevaux et des palanquins (16) dans la plaine ; voiture qu'il sût depuis avoir été envoyée par les soins du ministre au devant du général et de sa suite pour la commodité du voyage.

L'officier, sans savoir ce que c'était, n'en conçut pas moins de soupçon : mais il s'imagina que ce serait au terme qu'il trouverait d'étranges désordres. Il y fut encore trompé, entrant à Louvo, il vit la cour quant au dehors dans une grande tranquillité : quoiqu'elle refermât au-dedans les semences du trouble et de l'agitation qui n'a éclaté que plusieurs jours après et que pour lors on pouvait facilement étouffer. Le roi y était aussi absolu que jamais, prenant alors le divertissement d'observer dans son palais une éclipse de lune avec les pères jésuites à qui il faisait l'honneur de demander l'explication de diverses questions d'astronomie (17), enfin tout était calme dans la situation ordinaire, mais particulièrement chez M. Constance qui se reposait sur la parole qu'on lui avait donnée et qui se flattait de se voir bientôt délivré d'un redoutable ennemi.

On alla dire à ce ministre qu'il venait d'arriver un officier français de la part de M. Desfarges, il n'eut pas la patience qu'il vînt à lui, il alla au-devant recevoir la lettre, et il y répondit sur-le-champ ; priant instamment M. le général d'être moins facile à croire des faussetés qu'il devait assez bien connaître pour ne s'en pas alarmer, de se souvenir de l'état auquel il avait vu lui-même la cour, et de croire qu'il n'était pas arrivé de changement depuis ce temps-là : de quoi il ne doutait pas qu'il n'eût une entière assurance par le récit qu'on lui ferait, il recommanda à l'officier de bien considérer ce qui se passait dedans et dehors Louvo et de s'en retourner par le chemin le plus fréquenté, afin de rapporter le tout plus fidèlement à M. Desfarges, ce qui fut exécuté de point en point, et on n'en apprit rien qui eût aucun rapport avec les avis du Sieur Véret.

Pendant qu'on était allé du côté de Louvo pour découvrir la vérité, M. Desfarges qui s'était éloigné de la ville capitale y envoya un officier, pour tirer un entier éclaircissement de toutes choses, sous prétexte d'acheter des provisions pour le rafraîchissement de ses troupes. Cet officier avait ordre d'observer la contenance des habitants et de remarquer exactement leurs démarches ; s'y étant rendu, il parcourut pendant près d'une journée entière tous les quartiers des différentes nations, et n'ayant trouvé lieu de rien soupçonner d'aucun soulèvement secret, ni un seul homme armé autrement que de coutume, il s'en revint le soir faire son rapport, au même moment que celui qu'on avait dépêché vers M. Constance rendait compte de sa commission ; les nouvelles se confirmèrent mutuellement, et il n'y eut pas une circonstance qui démentît l'autre.

Il arrive souvent que les hommes ont peine d'abandonner un dessein qu'ils ont entrepris, on voit que l'honneur est engagé à le maintenir et qu'on ne saurait le changer sans condamner sa conduite et rendre un témoignage public ou de son aveuglement passé, ou de sa légèreté présente. C'est un effet de l'amour-propre, et une complaisance que peu de gens se refusent à eux-mêmes mais ce n'est presque jamais que lorsqu'on a commencé de faillir, car ne voulant pas avouer qu'on soit capable de le faire, c'est alors qu'on entreprend de justifier par la constance ce qui s'est fait contre la raison. M. Desfarges, qui s'était avancé jusqu'à Siam dans la résolution de passer outre, n'a pas plutôt commencé de reculer qu'il est inaccessible à toute autre persuasion, il se dérobe lui-même à ses propres lumières, il se défie de la vérité si nettement découverte, et n'usant que des raisons empruntées d'un homme plein de mauvaise foi, il veut garder par opiniâtreté une fausse opinion qu'il n'a pris que par rencontre.

Un capitaine d'infanterie qui l'accompagnait eut beau lui présenter l'engagement où il était de secourir M. Constance, particulièrement dans une conjoncture où il s'agissait d'un coup de partie (18), et où il devait être persuadé qu'en exposant ni lui ni son monde à aucun péril, il remporterait la louange de s'être acquitté généreusement d'une action aussi glorieuse pour lui qu'utile aux intérêts des deux rois et à ceux du ministre protecteur de leur nation ; le général ne connut plus d'autre raison que la sienne et ne voulut jamais entrer dans le sens de personne, mais au contraire pour marque que, s'étant retiré en arrière, il avait agi avec beaucoup de jugement, il le fit avec persévérance et donnant les ordres sur-le-champ pour s'embarquer, il retourna à son gouvernement, laissant ce même officier chargé d'une dépêche pour M. Constance où il s'excusait de ce qu'il ne l'allait pas trouver, sur le risque qu'il aurait couru de perdre sa tête en France s'il sortait de son poste, et en tirait ses meilleures troupes pour les employer ailleurs. Ce fut la couleur qu'il donna à son procédé, sans faire réflexion que si sa sortie hors de sa place était une faute qu'on lui dût imputer, il en était déjà coupable et qu'il ne s'agissait plus que du plus ou du moins. On ne laissa pas de lui en faire l'objection ; mais se sentant pressé, il dit résolument que son parti était tout pris, et qu'au reste Messieurs les évêques, dont le mérite et la prudence étaient connus de la cour et de qui il avait ordre de suivre les avis, s'étaient bien voulus charger de le disculper (19).

Toutes ces réponses furent portées à Louvo, et ce fut comme un coup de foudre qui étonna M. Constance, lequel ne songeait pas à la tempête pendant que le temps semblait encore calme et serein. Il se plaignit de ce qu'on l'abandonnait dans une nécessité pressante où le danger était commun ; mais l'officier ne put que lui offrir une retraite dans Bangkok, selon l'ordre qu'il en avait reçu de M. le général, et où il l'assura qu'il trouverait toujours un asile pour lui et pour sa famille ; c'était peut-être alors le parti le plus sûr qu'il avait à prendre. Il se retira à part sous prétexte d'aller répondre à la lettre, mais bien moins pour délibérer là-dessus que pour s'abandonner librement à a toute sa douleur dans le pressentiment qu'il avait des malheurs dont il allait être accablé ; car quoi qu'il connût le danger, il ne pouvait néanmoins se résoudre à la fuite, soit que, piqué de générosité, il crût honteux de laisser son maître à la merci de ses ennemis, soit que se flattant encore, il espérait  toujours plus qu'il ne craignait, et qu'il ne voulût pas tourner le dos à la fortune qui semblait le vouloir favoriser.

C'est pour cela qu'il entreprit de faire un dernier effort pour engager M. Desfarges à renouer la partie. Il en parla au major de Bangkok (20) qui avait toujours été auprès du ministre depuis l'arrivée des troupes à Siam, et connaissant le crédit de cet officier envers son général, dont il était la créature, et la confiance que le général avait en son officier, il le pria d'aller lui-même à Bangkok, pour presser l'effet des promesses dont il avait été le témoin, faisant entendre qu'il n'était point trop tard et que l'occasion n'était pas encore perdue, et qu'un peu de diligence pouvait réparer la faute du retardement. Le major promit de se servir de tout le crédit qu'il s'était acquis sur l'esprit de M. Desfarges pour le porter à faire ce qu'il devait. Il partit de Louvo, très convaincu de l'extrême besoin où l'on était de venir seconder M. Constance dans une expédition d'où dépendait le bon ou le mauvais succès de toutes choses.

Mais on n'a jamais vu plus de légèreté et de bizarrerie dans aucun procédé. Le major, arrivé à Bangkok, n'eut pas plutôt fait l'ouverture du sujet de son voyage qu'on lui ferma la bouche, et voyant qu'on l'arrêtait dès le premier pas et qu'il ferait mal sa cour s'il parlait davantage en faveur de M. Constance, il tourna tout court et alla du blanc au noir, prenant le parti d'approuver hautement la démarche de M. Desfarges, surtout en sa présence, où il n'eut jamais le courage de proférer une vérité qu'il crût tant soit peu désagréable à ce général et dangereuse à sa fortune, quoique très importante au service du roi.

M. Constance ayant perdu toute espérance de secours du côté qu'il en devait le plus attendre, fut contraint de laisser aller le cours des choses ; afin néanmoins de mettre en usage tout ce qui pouvait contribuer à la guérison ou à l'adoucissement du mal qui allait bientôt causer des terribles effets, il jugea qu'il était temps de donner avis au roi de tout ce qui se passait au préjudice de ses intérêts et du repos de son État, et de lui proposer pour dernier remède de faire choix d'un successeur qui ralliât en sa faveur les volontés de tous ses sujets et fît cesser toutes leurs divisions ; c'était bien le conseil le plus utile dans la conjoncture présente, mais aussi le plus difficile à insinuer. On en jugera par l'état où se trouvait la famille royale, à cause de la désunion qui y était depuis longtemps.

Le roi n'avait point d'autres enfants qu'une seule princesse (21), à qui le doit de régner n'appartenait pas immédiatement, parce que selon la coutume du pays les frères du roi succèdent à la couronne préférablement à ses enfants, auxquels néanmoins elle revient après la mort de leurs oncles ; il y avait deux princes frères du roi, tous deux d'une humeur inquiète, et qu'il était obligé de tenir sous bonne garde dans ses palais. L'un était impotent, l'autre plus jeune était bien fait et sans aucun défaut naturel en sa personne, quoique quelques-uns disent qu'il était muet, et d'autres qu'il affectait de le paraître. La mauvaise conduite de ces princes ayant plusieurs fois désobligé le roi, il avait conçu beaucoup d'aversion pour tous deux ; et quelques-uns avaient tellement pris soin d'augmenter les soupçons qu'il en pouvait avoir, qu'ils avaient entièrement éloigné d'eux la bonne volonté du prince ; c'est pourquoi il faisait élever un fils adoptif nommé Mompi, lequel apparemment il destinait pour être un jour son successeur.

Mais M. Constance, qui croyait que la gloire de son maître était de faire en sorte que sa couronne ne sortit pas de sa maison, aurait bien voulu lui persuader de nommer un de ses frères pour gouverneur après lui, ce qui fait bien voir qu'il n'avait jamais flatté Monpi de l'espérance de régner, comme ses ennemis ont tâché de lui imputer. C'est pour cela qu'il chercha le moyen de s'introduire auprès de ce prince et de se ménager une favorable audience ; il n'en trouva pas l'occasion sans quelque difficulté, quoiqu'il eût beaucoup de part dans la confiance et dans l'estime de son maître à cause qu'il le voyait alors plus rarement qu'à l'ordinaire, encore le trouvait-il souvent entouré des créatures de Pitracha.

Jusque-là le ministre avait caché au roi les menées de ce puissant mandarin, craignant que ce prince, dont les forces commençaient à diminuer par la maladie, et qui baissait tous les jours, ne fût pas assez maître de son ressentiment pour garder la modération nécessaire au dessein qu'il avait toujours eu de le faire arrêter, néanmoins ce n'était plus la raison de lui rien dissimuler ; s'étant donc un jour approché de son lit, et le pouvant entretenir sans témoin, il lui représenta avec tant de force le péril qui menaçait la cour et sa personne par les cabales que ce perfide sujet avait formées pour s'assurer du gouvernement, et la nécessité qu'il y avait d'en prévenir les malheureuses suites, qu'il le fît résoudre à faire une déclaration de sa dernière volonté en présence de grands de son royaume, touchant le règne de la princesse sa fille à laquelle il laisserait la liberté de choisir pour époux celui de ses oncles qu'elle jugerait plus digne de son affection et plus capable de commander après lui.

M. Constance aurait peut-être encore souhaité que le roi eût voulu déterminer lui-même le choix que devait faire la princesse, mais il se faisait déjà trop de violence en consentant de proposer seulement d'une manière indirecte des frères dont il n'avait pas lieu d'être content ; et d'ailleurs cette précaution ne pouvait être nécessaire que pour ôter le doute du parti auquel on se devait arrêter. Or il était peu important que ce soit à l'un ou à l'autre des deux princes, pourvu qu'on demeurât inviolablement attaché aux intérêts de la famille royale, et qu'on abandonnât ceux de Pitracha, dont on découvrirait les mauvaises intentions s'il continuait de cabaler après la déclaration du roi ; car alors n'ayant plus sujet d'armer pour le droit des princes, tout le monde serait convaincu qu'il ne le ferait que pour soutenir ses injustes prétentions, ce qui ne pouvait manquer d'abattre sa faction, plusieurs n'y étant engagés que sur les assurances qu'il leur donnait que toutes ses vues étaient de conserver la couronne aux légitimes héritiers. Ajoutez à cela qu'il était difficile de se méprendre, vu que suivant la peinture qui a été faite des deux princes, il n'y avait que le plus jeune qui fût propre au mariage et en état de gouverner, et qu'enfin l'on n'ignorait pas quelle était en sa faveur la disposition du coeur de la princesse.

Le roi ayant déféré au conseil de son ministre en ce qu'il pouvait contribuer au rétablissement des affaires, ne le laissa pas aller sans lui faire des reproches de ce qu'il avait attendu si tard à lui donner connaissance de tous ces troubles. M. Constance s'en excusa sur la maladie de ce prince, à laquelle il n'avait pas voulu ajouter le chagrin d'apprendre de si fâcheuses nouvelles, et lui raconta les mesures qu'il avait tâché de prendre avec M. Desfarges pour remédier d'abord à ces malheurs, mais que ce général les avait toutes rendues inutiles en refusant d'amener ses troupes à Louvo après lui en avoir donné sa parole. On ne peut exprimer quel fut l'étonnement de ce prince, quand il entendit cela, il ne fit point paraître plus de sensibilité dans tout le reste de ses malheurs ; comment donc, disait-il, mêlant sa plainte à sa douleur, le général des Français nous abandonne dans un aussi pressant besoin, lui que vous m'aviez tant de fois assuré avoir ordre du roi son maître de me donner tous les secours qui me seraient nécessaires. Auriez-vous donc été d'intelligence à me tromper, mais vous vous seriez trahi vous-même le premier. M. Constance l'interrompit et pouvant se justifier en donnant le blâme à celui qui le méritait, il ne perdit point le temps en d'inutiles discours et crut que l'importance était de songer uniquement à la sûreté du roi et à l'exécution du projet qu'il lui avait conseillé ; pour l'un il lui représenta qu'il était de la dernière importance de garder le secret touchant l'entreprise de Pitracha et de cacher son ressentiment jusqu'à ce qu'il le pût faire éclater en souverain, et pour l'autre il lui fit comprendre que tous les moments étaient précieux et qu'il ne fallait pas différer davantage de montrer à ses sujets le maître qu'ils auraient après lui.

Aussitôt l'assemblée des grands du royaume fut convoquée, où le roi se fit porter tout malade qu'il était, et y ayant exposé ce qu'il avait ordonné du gouvernement à venir, suivant ce qui avait été concerté, il harangua les mandarins avec toute la vigueur que ses forces lui purent permettre, et les exhorta puissamment de lui garder la fidélité, et de porter les autres à rentrer dans leur devoir. C'était assez s'il en fût demeuré là, mais son discours animé de son ressentiment le mena plus loin qu'il ne devait aller, il parla de traîtres qui séduisaient les serviteurs pour s'assurer par leur crédit un chemin vers le trône auquel la naissance ne les destinait pas, puisqu'il n'appartenait qu'aux princes du sang royal, et il fit entendre trop clairement le nom de Pitracha parmi les plaintes que sa douleur lui fournit pour laisser aucun doute aux assistants qu'il ne fût celui qu'il accusait d'une si criminelle usurpation.

Les mandarins donnèrent grande attention au discours de leur roi, et quand il eut achevé de parler, commençant à ouvrir les yeux, ils se regardaient l'un l'autre avec quelque sorte d'étonnement, comme s'ils se fussent reproché la facilité qu'ils avaient eue de donner dans le piège qu'on leur avait tendu. Le conseil finit et chacun se retirant faisait d'étranges réflexions ; mais Pitracha qui n'avait osé y venir, craignant qu'on se saisît de sa personne, ne fut pas plutôt averti par les affidés de ce qui s'était passé qu'il alla au devant de ses partisans pour les raffermir, leur disant que le roi n'avait parlé que comme l'organe de M. Constance, et qu'ils pouvaient juger quelle était la malignité de ses suggestions, que pour lui il espérait qu'ils seraient convaincus par la suite de la droiture de son procédé. Cependant il ne se fia pas tellement à ses persuasions qu'il ne songea à les assujettir par la force, il crut qu'il fallait leur ôter le loisir de réfléchir davantage. C'est pourquoi dès le même jour sur le soir ayant donné le signal, il fit avancer les milices qu'il entretenait aux environs de Louvo, et ayant posé des corps de garde sur toutes les avenues du palais, il introduisit les soldats dans les cours et aux lieux plus intérieurs dont il voulut s'assurer, si bien qu'en moins d'un jour il se rendit maître de tout et de la personne du roi.

Ce prince ignorait encore qu'il était captif de son propre esclave lorsqu'il vit entrer dans sa chambre Mompi, son fils adoptif et son favori, qui se jetant à genoux devant son lit, déclara toute l'intrigue de laquelle il avait eu le malheur d'être complice ; il venait lui demander pardon et implorer sa clémence en donnant toutes les marques d'un véritable repentir, qui pouvait bien encore lui attirer le pardon de son crime, mais qui ne pouvait plus lui en faire éviter la punition. Le jeune mandarin avait été premièrement dans les intérêts de M. Constance, il s'en sépara sur la fin, et il fit paraître qu'il avait dessein de succéder à la couronne. On travaillait sous-main à lever des troupes de tous côtés pour son service, à quoi son propre père s'employait avec plusieurs autres personnes, jusque-là qu'on assure qu'il avait déjà près de quatorze mille hommes sur pied. Comme c'était le concurrent qui donnait plus de jalousie à Pitracha, ce fut aussi celui qu'il prit plus à tâche de tromper. Il flatta l'ambition qu'il avait de régner, et sut bientôt lui persuader qu'en toutes ses entreprises il ne se proposait pour but que de lui faire épouser la princesse, et de lui assurer par ce moyen la succession de la couronne, que pour lui il avait tous les sujets du monde d'éloigner les princes du gouvernement et de les mettre hors d'état de se ressentir jamais des mauvais traitements qu'ils avaient reçus, quoique par ordre du roi, particulièrement le cadet, qu'il haïssait mortellement pour avoir été cause de la mort funeste de sa soeur, laquelle ayant l'honneur d'être femme du roi, et mère de la princesse, avait bien voulu céder à l'amour du jeune prince, et pour son infidélité avait été jetée aux éléphants et misérablement écrasée sous leurs pieds.

Mompi n'ignorait pas tous ces principes de haine, et courait avec d'autant plus de précipitation à sa perte, qu'il croyait voir dans cette confidence l'image de la sincérité même. Il s'imagina qu'il était hors de toute apparence que Pitracha eût envie de feindre, lors qu'il lui protestait qu'après avoir donné tous ses soins à l'établissement de ce nouveau règne, il ne voulait pour tout fruit de ses peines que la liberté de se retirer parmi les talapoins et finir tranquillement ses jours avec eux ; ainsi l'esprit dégagé de toute appréhension et rempli de sa grandeur prochaine, il voguait à pleines voiles poussé du vent de cette fortune apparente, mais l'orage n'était pas loin qui le devait faire échouer contre un écueil dont il ne se défiait pas : Pitracha eut beaucoup d'égard pour lui tant que le succès de son entreprise fut douteux, mais depuis qu'il commença d'avoir le dessus, il cessa de le ménager et trouva bientôt le moyen de rompre.

Leur différend éclata le même jour que le roi fut prisonnier dans son palais, ce fut le dix-huitième de mai, parce que Mompi s'étant voulu attribuer le premier rang dans un conseil que tinrent les conjurés, Pitracha enflé de ses avantages prit cette occasion pour lever le masque et de l'insulter, l'appelant téméraire et jeune ambitieux, qui n'ayant ni naissance ni mérite osait se flatter de posséder une couronne qui appartenait à d'autres par toute sorte de titre. Alors Mompi confus et désespéré, sans ressource, sans pouvoir et sans amis, se voyant le jouet d'un ennemi puissant auquel il n'était plus capable de nuire et dont il pouvait tout appréhender, courut se chercher un asile dans la chambre du roi, et par un aveu sincère et l'état des choses tâcha de mériter sa grâce. Le roi qui l'affectionnait n'eut pas de peine à lui pardonner, mais troublé au dernier point de la nouvelle qu'il apprenait, il se leva et parut aux fenêtres de son antichambre demandant raison de l'attentat qui se commettait contre la Majesté royale. Tous ceux qui furent présents se prosternèrent devant lui, et personne ne voulut lui répondre. Ce silence obstiné acheva de le désoler, il rentra dans sa chambre disant qu'il fallait donc se résoudre à mourir, et demanda à son fils s'il n'y avait point d'Européens à la cour qui pussent le secourir ; lui ayant réparti que non, il lui ordonna de demeurer auprès de lui et de ne point quitter sa chambre.

Ce qui se trouvait alors d'Européens à Louvo, dont on pût espérer quelque service, était en très petit nombre ; car à l'exception de quelques officiers français, et d'environ dix-huit ou vingt gardes anglais que M. Constance entretenait pour la sûreté de sa personne, on ne devait plus compter sur rien. Le ministre les avait tous ramassés auprès de lui, dès qu'il eût avis de ce qui était arrivé, et tenait conseil avec les Français sur ce qu'il était expédient de faire dans un si triste événement. C'est une erreur de s'imaginer que la sagesse ne puisse jamais être courageuse, comme si elle devait dégénérer en langueur, il faut quelquefois appeler le péril au secours du péril, et sortir d'un danger par un autre danger. M. Constance saisi de douleur et de regret de savoir que son maître était tombé en la puissance de ses sujets rebelles et qu'il allait mourir dans une si malheureuse captivité, résolut de le mettre en liberté ou de perdre la sienne avec sa vie. Il ouvrit son dessein, dont on tâcha premièrement de le dissuader, et puis d'en surseoir l'exécution pour quelques temps ; mais il désapprouva une si lâche patience, et remontra que les affaires étant encore en mouvement, il y avait moyen de les rétablir et de se soutenir contre le torrent, si l'on allait au plus tôt attaquer le chef de la révolte à la tête de son parti, dont plusieurs mandarins se détacheraient lorsqu'il en paraîtrait un contraire, n'y étant entraînés que par la nécessité.

Les Français engagés tant par honneur que par les bienfaits qu'ils avaient reçus du ministre, lui promirent de le suivre partout où il les mènerait et de faire ce qu'il leur commanderait ; ayant pris leur parole, il mit ordre à quelques affaires et n'oublia pas celles de sa conscience, se disposant chrétiennement à recevoir avec soumission ce qui était ordonné de son sort.

Ce fut le 19 de mai qu'après avoir dit adieu à sa femme, qui put bien remarquer dans ses yeux le trouble de son esprit qu'il dissimulait sous un discours étudié plein de confiance et d'espoir, et qu'ayant répandu dans son logis qu'il devait arriver un événement considérable qui déciderait des affaires et qui donnerait le dessus à l'un ou à l'autre parti, il se fit porter droit au palais accompagné de quatre officiers français (22) armés chacun de deux pistolets et d'une bonne épée.

Il laissa sa chaise à l'entrée du château où, se mettant à marcher avec sa suite d'un pas déterminé, il traversa la première cour et ne fut pas plutôt entré dans la seconde qu'il aperçut Pitracha venant à lui suivi d'un mandarin seulement, qui portait un sabre nu à la main. Sitôt que ce mandarin se vit en mesure, il le leva pour en décharger un coup sur la tête de M. Constance, mais l'ayant évité en se retirant deux pas en arrière, il regarda le major de Bangkok qui s'était chargé de tirer le premier, et le voyant immobile comme les autres, qui crurent la partie trop inégale pour s'engager au combat, à cause du grand nombre de mandarins accourus au secours des uns des autres, dont ils étaient déjà environnés de toutes parts, il lui dit Seigneur Major, rendez vos armes, il n'est plus temps de songer à se défendre, vous avez trop attendu. Cet ordre ne trouva point de résistance. Ils furent tous désarmés et conduits dans une salle, pendant que Pitracha ayant saisi son prisonnier par la manche, le fit promener le long des murailles du château, démarche dont on n'a point su la raison. Ensuite il ordonna qu'il fût chargé de chaînes et resserré étroitement dans une prison faite de pieux où on lui brûla d'abord la plante des pieds, selon la coutume de ces barbares, pour empêcher les prisonniers de se sauver.

 
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NOTES :

1. Monseigneur Louis Laneau (1637-1696). On pourra consulter sur ce site la page consacrée aux missionnaires, et on trouvera une biographie détaillée de l'évêque de Métellopolis sur le site des Missions-Etrangères de Paris    retour 

2. Artus de Lionne, (1655-1713). Fils du secrétaire d’État Hugues de Lionne. M. de Lionne, nommé coadjuteur de Mgr Laneau le 20 mai 1686 et évêque de Rosalie le 5 février 1687, refusa cette double nomination. Il n'accepta qu'en 1696 d'être évêque (Adrien Launay - Histoire de la Mission de Siam). Voir également sur ce site la page l'abbé de Lionne    retour

3 - Constantin Phaulkon, aventurier grec qui devint un personnage considérable dans le royaume de Siam sous le règne du roi Naraï. Voir sur ce site la page consacrée à Monsieur Constance   retour

4 - Toutes les relations ont décrit ces bateaux creusés dans un tronc d'arbre et utilisés sur le Ménam. Voir sur ce site le Journal de l'abbé de Choisy du 7 octobre, et particulièrement la note 6, et la Premier voyage de Siam du père Tachard, 2ème page de la 4ème partie, particulièrement la note 27   retour

5 - Il s'agissait de M. La Mare, ou Lamare, ingénieur brillant, qui demeura au Siam et y entreprit de nombreux travaux. Dans son ouvrage l'Europe et le Siam du XVIe siècle au XVIIIe siècle - Apports culturels - Éditions l'Harmattan - 1993, Michel Jacq-Hergoualc'h énumère les projets de fortifications élaborés par l'ingénieur : Nakhon si Thammarat (Ligor), Phattalung (Bourdelun), Songkhla (Singor), Inburi (Inbourie) Lopburi (Louvo), Mergui, etc. Mais c'est Bangkok, la clé du royaume, qui devrait constituer pour lui une priorité. Toutefois, les travaux n'avancent guère, et lorsque l'ambassade Céberet - La Loubère arrive dans au Siam en 1687, presque rien n'est fait, et Vollant des Verquains, ingénieur certainement moins brillant, mais particulièrement imbu de lui même, accable de reproches et de sarcasmes le pauvre La Mare, accusé de grave incompétence. retour

6 - Aujourd'hui Lopburi, en Thaïlande, à quelques dizaines de kilomètres d'Ayutthaya. On pourra consulter sur ce site le Journal de l'abbé de Choisy du 11 novembre 1685 et particulièrement la note 14    retour

7 - M. du Bruant ne pourra partir pour Mergui que vers la mi-février 1688, soit un mois et demi après le départ des ambassadeurs français.   retour

8 - Petratcha était chargé des éléphants royaux. On consultera sur ce site la page qui lui est consacrée dans la section les personnages.   retour

9 - Le père Marcel Le Blanc sera beaucoup dubitatif quant à la prétendue noblesse de Petratcha, affirmant qu'il était "d'une naissance à servir sur un balon plutôt qu'à monter sur un trône" Histoire de la révolution de siam arrivée en l'année 1688 & de l'état présent des Indes par le R. P. Marcel Le Blanc de la Compagnie de Jésus, A Lyon Chez Horace Molin - 1692    retour

10 - On trouve également l'orthographe sancrats, sancras, sancrâts, etc. Nicolas Gervaise explique que les sancrâts sont des prêtres placés au sommet de la hiérarchie séculière, les autres grades étant par ordre d'importance croissant les ocnen, les picou, les badlouang, ou chaucou. Le sancrât serait à peu près l'équivalent de l'évêque. Il note par ailleurs : Pour les sancrâts, c'est le roi qui les nomme. Il choisit ordinairement ceux des baloüans qui sont de meilleure maison, ou plus versés dans la connaissance de la loi, ou plus estimés pour la sainteté de leur vie. Il y en a peu, et il ne s'en fait qu'autant qu'il est nécessaire pour remplir les places de ceux qui meurent. Les pagodes où sont leurs sièges sont distinguées des autres par leur beauté, leurs richesses et leur antiquité. Comme c'est un poste honorable, où l'on vit fort à son aise, il n'est pas moins briqué que nos meilleurs évêchés. Gervaise note également que tous les sancrâts ne sont pas égaux, et que certains jouissent d'un prestige particulier : Parmi les sancrâts, il y en a trois ou quatre qui sont comme nos patriarches, et celui qui est auprès du roi est le souverain pontife, le dépositaire de la loi et le chef de la religion. Nicolas Gervaise - Histoire naturelle et politique du royaume de Siam.   retour

11 - Aujourd'hui Phetchaburi, en Thaïlande.   retour

12 - On pourra consulter sur ce site la page consacrée à Phra Naraï.   retour

13. Le chevalier de Forbin l'appelle « Odia » ou « Joudia », l'abbé de Choisy est le plus proche avec « Sciajuthaïa » (Si Ayutthaya). Le nom de la ville d'Ayutthaya pose décidément un problème à nos français.   retour

14. La faiturie, ou factorerie, ou factorie, était le bureau où les facteurs, les commissionnaires, faisaient commerce pour le compte de la Compagnie. On appelle ainsi dans les Indes orientales et autres pays de l'Asie où trafiquent les Européens, les endroits où ils entretiennent des facteurs ou commis, soit pour l'achat des marchandises d'Asie, soit pour la vente ou l'échange de celles qu'on y porte d'Europe. La factorie tient le milieu entre la loge et le comptoir ; elle est moins importante que celui-ci et plus considérable que l'autre. Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.   retour

15. Le texte original dit : « ou dé-là renommée ». Il faut entendre renommée dans le sens de « rumeur publique ».   retour

16 - Litière dans laquelle les riches indiens se font porter sur les épaules de leurs serviteurs. (Littré). Selon Yule et Burnell, ce mot est une déformation portugaise du sanscrit paryañka, ou palyañka, qui signifie lit.   retour

17. Le roi de Siam avait chargé le père Tachard de faire venir 14 mathématiciens dans le royaume et d'installer un observatoire à Lopburi, à l'image de celui que Ferdinand Verbiest avait fait bâtir à Pékin. Des gravures célèbres ont illustré cette soif de connaissance astronomique du monarque siamois.

Palais de Louvo d'où le roi de Siam observe l'éclipse de lune. Gravure publiée dans le Voyage de Siam du père Tachard.

   L'éclipse de soleil à Siam en 1688 au mois d'avril. Elle fut spéculée par les Missionnaires Jésuites et Mathématiciens envoyés par le Roy aux Indes orientales en 1687. Ce fut à Louvo dans le palais du Roy qu'on l'observa en Présence de ce prince qui étoit à une fenestre d'une grande salle de son Palais assis sur un fauteuil et les Jésuites avec Mr Constance qui leur servoit d'interprete etoient assis les pieds Croisés sur un grand tapis ou etoit une rangée de mandarins prosternez la teste contre terre des deux costés. on se servoit en cette occasion de la belle machine parallactique qui est une espece d'horloge ou est attachée une lunette d'approche qui suit le Mouvement du Soleil. l'on voit là le mandarin opra pitracha qui vint voir de pres cette machine. C'est celui qui sest emparé du Royaume de Siam et a chassé les français. (Bibliothèque Nationale, Paris, Cabinet des Estampes)   retour

18. On appelait coup de partie un coup décisif, un coup qui décide du succès.   retour

19 - Les missionnaires, l'abbé de Lionne et Véret, le chef du comptoir de la Compagnie, pour des motivations diverses, pesèrent lourd dans la décision de Desfarges d'abandonner Phaulkon et de retourner à Bangkok. A son retour en France, l'abbé de Lionne fut violemment attaqué à ce sujet et écrivit un long plaidoyer pour se justifier.

On pourra consulter ce texte en cliquant ici     retour

20 - Il s'agissait de Beauchamp, également auteur d'une précieuse relation, et ennemi déclaré de Vollant des Verquains.   retour

21 - La princesse Yotathep, fille unique du roi Naraï, a été fréquemment évoquée dans les relations occidentales, et a intrigué, voire fasciné tous les étrangers. Auréolée d'un grand mystère, cette princesse qu'aucun occidental ne vit jamais fut l'objet de toutes les rumeurs et de tous les fantasmes. Un mariage secret de cette reine avec le demi-frère cadet du roi Narai, Chaofa Noï paraît assez invraisemblable. Ses sentiments anti-français ont été rapportés par de nombreuses relations, et elle épousa Petratcha après la mort du roi Naraï.    retour

22 - La plupart des relations ne mentionnent que trois officiers : Beauchamp, le major de Bangkok, le chevalier Desfarges, fils cadet du général Desfarges, et le chevalier de Fretteville.    retour

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Page mise à jour le 22/09/03