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Repères historiques

Le Journal du Marquis de Dangeau

Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau (1638-1720) nous a laissé un inestimable journal qui couvre la vie à la cour de Louis XIV entre 1684 et 1720. Il est le père de Louis de Courcillon, abbé de Dangeau, ami intime de l'abbé de Choisy, et pour qui ce dernier rédigea sa Relation du voyage de Siam.

Aucun des petits ou des grands événements de la cour n'échappe au marquis de Dangeau. Au fil des pages, au fil des jours, on y retrouve de précieux échos des ambassades siamoises. Ce sont les notes prises entre 1684 et 1691 que nous avons réunies ici. On mesurera mieux, en lisant ce Journal, l'extrême lenteur avec laquelle les nouvelles des événements lointains parvenaient à France. Ainsi, la déroute française qui suit la révolution de Siam de 1688 n'est connue sûrement à Versailles qu'à la fin de 1689, soit environ un an après les événements.

L'édition utilisée est celle du Journal du marquis de Dangeau. Publié en entier pour la première fois par MM. Soulié, Dussieux, de Chennevières avec les additions inédites du duc de Saint-Simon publiées par M. Feuillet de Conches. Édition Firmin-Didot 1854.

 

Samedi 14 octobre 1684 : les envoyés de Siam arrivèrent à Paris pour négocier quelque chose sur le commerce avec les ministres du roi, à qui seuls ils étaient envoyés (1). Leurs ambassadeurs périrent l'année passée et ceux-ci n'auront point d'audience de Sa Majesté (2).

Vendredi 10 novembre 1684 : on sut que le roi avait nommé le chevalier de Chaumont, major de la marine, pour aller ambassadeur auprès du roi de Siam, qui faisait bâtir un palais magnifique pour recevoir l'ambassadeur du roi.

Lundi 27 novembre 1684 : le roi en allant à la messe vit dans sa galerie les envoyés de Siam, à qui il ne donna point d'audience ; ils se prosternèrent en terre dès qu'ils virent de loin paraître Sa Majesté (3) .

Vendredi 1er décembre 1684 : M. de Croissy nous montra tous les présents que lui avaient faits les envoyés de Siam.

Samedi 30 décembre 1684 : il fut déclaré que l'abbé de Choisy irait à Siam avec le chevalier de Chaumont, y porterait des patentes d'ambassadeur, dont il prendrait la qualité, en cas que le chevalier de Chaumont vînt à mourir, ou qu'il fût jugé à propos par eux et par les évêques français qui sont à Siam, qu'il y demeurât un homme de la part du roi après le départ du chevalier de Chaumont, qui doit ramener les ambassadeurs que le roi de Siam doit envoyer ici.

Mercredi 31 janvier 1685 : le chevalier de Chaumont prit congé du roi, s'en allant ambassadeur à Siam. Les mandarins étaient partis, il y a plus d'un mois, et l'attendent à Brest, où il faut qu'il s'embarque avant la fin de février, s'ils veulent arriver cette année ; car les vents sont presque réglés sous la ligne (4), et, s'ils perdaient cette saison, ils ne pourraient de longtemps faire leur navigation. Le roi a fait de beaux présents aux mandarins, et ils ont acheté beaucoup de curiosités de France pour le roi de Siam. Ce dont ils ont été les plus curieux a été de glaces et d'émaux. Ils emportent un très grand nombre de belles glaces pour une galerie que leur roi a fait bâtir nouvellement (5).

Jeudi 28 mars 1686 : Monseigneur alla à l'Hôtel de Ville voir le feu et ne demeura pas au festin qui fut magnifique. Le prévôt des marchands y avait convié les ambassadeurs de Siam ; ils s'en excusèrent, en disant qu'ils n'avaient pas achevé toutes les visites de la Maison Royale, et qu'il ne fallait pas que leurs plaisirs marchassent devant leur devoir (6).

Lundi 24 juin 1686 : le chevalier de Chaumont revint de Siam ; il était parti de Brest au mois de mars de l'année passée, et est arrivé à Brest le 18 de ce mois ; il a ramené trois ambassadeurs du roi de Siam. S. M. a nommé Torf, gentilhomme ordinaire, pour les recevoir et les défrayer dans tout leur voyage. Le roi de Siam envoie de beaux présents au roi, à Monseigneur, à Madame La Dauphine, à Messeigneurs les ducs de Bourgogne et d'Anjou ; il y a des présents aussi pour M. de Seignelay et pour M. de Croissy, l'un comme secrétaire d'État de la marine, et l'autre comme secrétaire d'État des étrangers (7). - M. L'abbé de Choisy est aussi arrivé à Brest ; il était allé à Siam pour y être ambassadeur, en cas que le chevalier de Chaumont vînt à mourir, et pour y demeurer trois ans, en cas que le roi de Siam songeât à se faire instruire dans la religion chrétienne.

Vendredi 26 juillet 1686 : Les ambassadeurs du roi de Siam ont passé à Vincennes (8), où on voulait les mettre en attendant qu'on leur donnât audience ; mais, comme la maison est démeublée, on les a menés à Berny (9); ils ont été traités magnifiquement sur la route et sont défrayés.

Lundi 12 août 1686 : M. de La Feuillade alla prendre les ambassadeurs de Siam à Rambouillet, où ils s'étaient rendus de Berny le matin, les fit traverser tout Paris, et les conduisit à l'Hôtel des Ambassadeurs Extraordinaires (10).

Mercredi 28 août 1686 : Madame la Dauphine commença sur les quatre heures du matin d'avoir des douleurs. Clément, qui la doit accoucher, croit que cela ira jusqu'à vendredi au soir. On commence d'arranger dans la galerie les présents des Siamois, qui auront leur audience dimanche matin.

Dimanche 1er Septembre 1686, à Versailles. Le roi donna audience aux ambassadeurs de Siam, sur un trône qu'on lui éleva au bout de la galerie qui touche à l'appartement de Madame la Dauphine. L'ordre fut fort beau, et S. M. dit qu'il en fallait louer M. d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre en année. Les ambassadeurs parlèrent fort bien ; l'abbé de Lionne, le missionnaire, leur servit d'interprète ; ils demeurèrent au pied du trône jusqu'au moment qu'ils présentèrent au roi la lettre de leur maître ; ils montèrent pour la lui rendre jusqu'à la dernière marche. Personne à l'audience ne fut couvert que le roi, qui ôta son chapeau une fois ou deux seulement. Les Siamois témoignèrent un fort profond respect par toutes leurs mines, et s'en retournèrent jusqu'au bout de la galerie, toujours à reculons, ne voulant pas tourner le dos au roi (11); ils sont trois ambassadeurs ; ils ont quatre gentilshommes et deux secrétaires, et mangent tous neuf ensemble ; le reste de leur suite n'est que de la valetaille. Le second ambassadeur avait été ambassadeur à la Chine, et le roi de Siam l'a envoyé afin qu'il fasse la comparaison de la cour de France avec celle de la Chine, qu'il croit les deux plus belles cours du monde.

Lundi 2 septembre 1686, à Versailles. Le roi alla tirer dans son parc ; monseigneur courut le loup, et donna le soir un grand souper dans son appartement à Madame la princesse de Conty et à quelques dames, et ensuite il fit une loterie d'une partie des présents qu'il a eus de Siam. On devait aller coucher à Marly ; la partie est remise à demain. Madame la Dauphine se porte à merveille de sa couche. Les Siamois allèrent à Maintenon voir les travaux qu'on y fait ; on leur fit voir toute l'infanterie sous les armes ; les officiers les saluèrent de la pique, et l'on prit l'ordre d'eux ; enfin on leur rendit toutes sortes d'honneurs (12).

Vendredi 13 septembre 1686 : Le roi a donné au chevalier de Chaumont (13), qui revient de l'ambassade de Siam, 9000 francs de gratification et 1500 pour son voyage depuis Brest jusqu'ici.

Mercredi 2 octobre 1686, à Versailles. Tous ces jours passés, le roi a fort vu les ambassadeurs de Siam, et dans son petit appartement, où il leur fit et leur dit mille honnêtetés, et dans ses jardins, où il défendit que personne n'entrât durant qu'ils s'y promèneraient, afin qu'ils vissent tout avec plus de commodité et de liberté ; ils sont charmés des bontés de sa majesté. Ils n'étaient pas si contents quand ils arrivèrent à Paris, parce que sur leur route il y avait des lieux où ils n'avaient pas été trop bien traités, surtout à Orléans. Ils vont en Flandre voir les conquêtes du roi ; mais ils n'iront point en Alsace et sur le Rhin, parce que le voyage serait trop long et qu'ils pâtiraient trop du froid ; ils en souffrent déjà beaucoup ici, et demandent si l'hiver durera encore longtemps. Ils ont aujourd'hui leur audience de Madame la Dauphine, qui les a reçus dans son lit. Ils ont aussi eu audience de toutes les princesses du sang, qui les reçurent sur leur lit, et on donna des fauteuils aux trois ambassadeurs ; les autres mandarins demeurèrent debout. Il y a déjà quelques jours qu'ils sont à Clagny, où ils sont traités magnifiquement.

Jeudi 3 octobre 1686, à Versailles. Le roi a trouvé les présents que les Siamois ont fait à Madame la Dauphine fort jolis, et il est fort content aussi des présents que lui a faits M. Constance, favori du roi de Siam ; ils sont agréables et magnifiques. M. Constance demande la protection du roi, et il paraît qu'il songe à se retirer en France, en cas que le roi de Siam, son maître, vînt à mourir (14).

Samedi 9 novembre 1686 : J'appris que le roi avait nommé La Loubère pour aller à Siam porter les présents qu'il y envoie et achever le traité de commerce ; il n'aura pas le titre d'ambassadeur. Sebret (15), un des directeurs de la compagnie des Indes orientales, y va avec lui ; ils auront tous deux le titre d'envoyés extraordinaires.

Mercredi 20 novembre 1686 : Les Siamois sont revenus de leur voyage de Flandre où on leur a fait de très grands honneurs ; ils ont été étonnés de la beauté et du nombre de nos places et de nos troupes ; ils donnaient l'ordre partout, et au lieu de nommer le nom d'un saint, ils disaient quelque sentence à la mode de leur pays, et même ils les disaient fort spirituellement et presque toujours par rapport au roi et à la ville où ils étaient. (16)

Mardi 26 novembre 1686, à Versailles. Le roi se porte toujours de mieux en mieux ; il a un peu de goutte qui l'incommode plus que sa plaie. Monseigneur et Madame la Dauphine partirent d'ici après-dîner et allèrent à Saint-Cloud ; on y avait fait venir les ambassadeurs de Siam. Monsieur donna une très grande fête qui commença par un fort beau bal où les dames étaient extrêmement parées ; après le bal, on alla à la comédie. Monseigneur commença le bal ; il y avait longtemps qu'il n'avait dansé, et il dansa mieux qu'à son ordinaire ; Madame la Dauphine et lui avaient les plus belles pierreries du roi. Monsieur et Madame étaient fort chargés de diamants ; après la comédie, on soupa dans l'ancien salon, où il y avait quatre tables tenues par Monseigneur, par Madame la Dauphine, par Monsieur et par Madame ; ils étaient soixante et un à table ; toute la fête fut fort magnifique et fort agréable ; tout le château de Saint-Cloud était illuminé. (17)

Jeudi 5 décembre 1686 : Le roi envoie des troupes à Siam pour mettre dans les places que le roi de Siam lui donne, qui sont Bangkok et Merguy (18); ces troupes seront commandées par Desfarges, lieutenant de roi de Brisach (19). Le roi le fait maréchal de camp, lui donne 6000 francs pour son équipage, et 15000 francs d'appointements par an. Il aura sous lui Brant, major de Feuquières (20), à qui le roi donne 6000 francs d'appointements, et Verdesalle qui en aura 4000.(21)

Dimanche 12 janvier 1687, à Versailles : Le roi sortit l'après-dîner ; il alla à pied jusqu'au bout de l'allée où finit le pavé, et puis il monta en carrosse et s'alla promener à Trianon. (...) Les ambassadeurs de Siam vinrent à son dîner, et le soir à l'appartement.

Lundi 13 janvier 1687 : J'ai appris que de Farges, lieutenant de roi de Brisach, et qui a été longtemps lieutenant-colonel du régiment de la reine, s'en allait à Siam. Il commandera les six cents hommes de troupe qu'on y envoie. Le roi lui donne un brevet de maréchal de camp ; il sera gouverneur de la place que le roi de Siam donne au roi ; il aura 15,000 livres d'appointements et 4,000 écus pour se mettre en équipage. Le roi donne la même somme à La Loubère (22), qui y va en qualité de son envoyé extraordinaire.

Mardi 14 janvier 1687, à Versailles : Les Siamois vinrent prendre congé du roi. Il était sur son trône, comme à l'audience où il les reçut la première fois, mais il était vêtu à son ordinaire. La harangue fut trouvée fort belle, et le roi en demanda une copie à l'abbé de Lionne qui en fut l'interprète (23). Madame la Dauphine se leva, alla à l'audience à côté du trône, et puis suivit le roi à la messe, mais elle ne descendit point en bas ; elle se tint dans la tribune. L'après-dîner, le roi alla en carrosse se promener à Marly avec Madame la Duchesse, mesdames de Maintenon, de Grammont, de Mornay et de Moreuil. Monseigneur joua l'après-dîner au reversi, et ne chassa point de tout le jour. Madame la Dauphine se recoucha l'après-dîner, après avoir donné audience aux Siamois, et à l'envoyé de Bavière, qui s'en retourne.

Samedi 25 janvier 1687, à Versailles : Le roi a choisi bruan, major de Feuquières, pour aller à Siam sous de Farges, qui y commandera les troupes. Bruan aura un poste séparé, 2,000 écus d'appointements, et commandera le colonel qu'on y envoie.

fin avril 1687 : Torf (24) a eu 3000 écus de gratification pour le temps qu'il a été auprès des Siamois.

Mercredi 4 février 1687, à Versailles : Le roi a nommé le marquis de la Salle pour tenir en son nom, sur les fonts de baptême, l'un des princes Macassan, et Monseigneur a nommé M. de Matignon pour tenir l'autre aussi en son nom : ces deux princes sont fils du prince des Macassans qui se révolta l'année passée contre le roi de Siam, et qui fut tué avec tous ses gens (25).

Samedi 24 juillet 1688, à Marly : M. le Bret, que le roi avait envoyé au roi de Siam, est arrivé à Brest. Il a mandé que le voyage a été fort heureux, que le roi de Siam a livré aux Français les deux meilleures places de son royaume, nommées Bankok et Merguy ; la première est à l'embouchure de la rivière, l'autre sur la mer de Bengale. Le père Tachard, jésuite, est aussi revenu avec des mandarins qui accompagnent des présents magnifiques que roi de Siam envoie au roi et à toute la Maison royale.

Jeudi 14 octobre 1688, à Fontainebleau : Monsieur et Madame allèrent hier à Paris voir Mademoiselle leur fille qui a quelque accès de fièvre. Ils ont aujourd'hui ouvert trente ou quarante caisses de Siam où ils ont trouvé des présents et beaux et agréables. Le roi de Siam ne leur en avait point envoyé par les premiers ambassadeurs, et ils avaient témoigné qu'ils n'en étaient pas contents.

Samedi 30 octobre 1688, à Fontainebleau : Le père Tachard, jésuite, part demain avec trois mandarins pour aller présenter au pape des présents que lui envoie le roi de Siam. Il a permission de voir le général des jésuites, quoique Sa Majesté ait interdit tout commerce avec lui.

Mercredi 17 novembre 1688, à Versailles : Le roi et madame la Dauphine ont fait ouvrir tous les ballots des présents du roi de Siam ; il n'y a rien de bien magnifique. Ces présents y sont en plus grand nombre, mais moins beaux que ceux qui vinrent par les ambassadeurs.

Dimanche 5 décembre 1688, à Versailles : Monseigneur a fait ce matin une grande distribution des porcelaines et de tous les présents qu'il a eut de Siam. Il en a envoyé presque à toutes les dames et à toutes les filles d'honneur des princesses.

Samedi 5 mars 1689, à Versailles : Le roi de Siam avait fait demander au roi Torf pour être son capitaine des gardes, mais le roi ne l'a pas voulu envoyer. M. de Ragny, qui a été capitaine au régiment des gardes, y va en sa place avec 24000 francs d'appointements. Il y aura une compagnie des gardes toute composée de Français, et l'on croit que M. Constance, qui gouverne dans ce pays-là et qui craint les Siamois, veut s'assurer du palais en y mettant une garde française, comme il s'est déjà assuré des deux ports principaux qui sont Merguy et Bankok, où nous avons des Français. Nous y faisons encore passer 200 hommes en quatre compagnies.

Jeudi 12 mai 1689, à Versailles : M. de Ragny, qui devait aller au Siam, est revenu ici. Son voyage est remis au mois de septembre ; ses appointements seront toujours payés ; les gardes qu'il menait au roi de Siam sont embarqués sur la flotte qui est partie pour l'Irlande, et seront traités comme les gardes marines.

Vendredi 21 octobre 1689, à Fontainebleau : Le roi envoie six vaisseaux à Siam. M. de Ragny s'y en va ; il y mène 400 hommes qui seront gardes du roi de Siam. Le père Tachard y retourne. Toutes les nouvelles que les Hollandais avaient débitées des changements arrivés en ce pays-là sont apparemment toutes fausses.

Samedi 5 novembre 1689, à Versailles : On a eu nouvelles que le roi de Siam était mort de maladie, et qu'après sa mort on avait déchiré la princesse-reine, et le sieur Constance, son premier ministre et son favori (26). On a assiégé les Français qui étaient demeurés dans ce pays-là ; et au bout de trois mois, ils se sont fait donner une capitulation fort honorable. Ils sont embarqués présentement pour revenir en France. Le premier des trois ambassadeurs qui était dans ce pays-ci a été fait barcalon (27) dans la place de M. Constance (28).

Lundi 20 mars 1690, à Versailles : Le roi a donné à M. de Ragny le gouvernement des îles de l'Amérique, qu'avait le comte de Blénac ; cet emploi vaut au moins 10 ou 12000 écus de rente ; c'est lui qui avait été nommé en dernier lieu pour aller à Siam ; mais comme les affaires de ce pays-là ont changé, il est allé là.

Vendredi 10 novembre 1690, à Versailles : L'abbé de Farges est mort ; il est fils de ce de Farges qui était à Siam, et que l'on ne sait ce qu'il est devenu (29).

Vendredi 9 mars 1691, à Marly : On a appris que M. de Farges, son fils (30), et M. Bruan, qui avaient été envoyés Siam pour y mener des troupes en 1687, sont morts sur la mer en revenant. On a appris cela par un vaisseau de la Compagnie qui a trouvé en mer le vaisseau sur lequel ils revenaient ; il a rapporté aussi que le capitaine du vaisseau était mort ; il s'appelait M. de l'Estrille (31).

Mercredi 22 août 1691, à Versailles : Dusquesne est revenu des îles de la Martinique avec six vaisseaux marchands armés en guerre ; ils ont rapporté une charge assez riche. On a appris par eux que les dernières nouvelles de Siam n'étaient point véritables ; que l'ambassadeur que nous avons eu ici n'était point roi (32).

 
16 feuilles format A4

NOTES :

1 - Les deux émissaires du roi de Siam, Khun Pichaï Walit et Khun Pichit Maïtri, arrivèrent à Calais à la mi-octobre 1684, accompagnés par Bénigne Vachet. Ils venaient officiellement prendre des nouvelles de l'ambassade précédente qui avait fait naufrage. retour

2 - Les deux envoyés n'avaient pas le titre officiel d'ambassadeurs, ce qui causera quelques difficultés par la suite. Leur mission était triple ; s'informer du sort des Siamois partis en 1680 ; prier MM. les ministres de congratuler Sa Majesté, de la part du roi de Siam, sur la naissance de M. le duc de Bourgogne ; engager les mêmes ministres à s'appliquer de découvrir les voies les plus courtes et les plus solides pour lier une ferme amitié et correspondance entre les deux couronnes. (et également faire travailler à quelques ouvrages de curiosité que le roi de Siam souhaite du royaume de France). Pour plus de détail sur cette ambassade, on se reportera aux mémoires de Bénigne Vachet.    retour

3 - Bénigne Vachet relate cette entrevue dans ses mémoires : « C'était dans la grande salle des miroirs que cette action se devait passer. Elle était déjà quasi remplie de tous les courtisans de l'un et de l'autre sexe, quand y arriva le roi que nous attendions à l'autre bout. Nos Siamois, qui étaient accoutumés à ce profond respect et à ce grand silence que l'on garde en présence de leur roi, étaient dans une surprise extraordinaire d'entendre un murmure confus, et de voir qu'on s'empressait si fort pour s'approcher de la personne du prince ; les uns le devançaient, d'autres le suivaient, et la plus grande partie était à ses côtés, en sorte que n'étant plus qu'à cinq ou six pas de nous, il fallut nous dire : « Voilà le roi ! » Aussitôt, je fis prosterner les Siamois le visage à terre et les mains jointes, de la manière que je les avais vus devant le roi de Siam. Comme je voulais commencer le petit discours que je venais de méditer, car je ne m'attendais pas à cette rencontre, puisque M. de Seignelay ne m'en avertit qu'un petit quart d'heure auparavant, le roi, ne pouvant souffrir ces Siamois dans cette posture, me dit de les faire lever, ce qui étant exécuté, je prononçai le peu de mots que voici : « Sire, les Siamois, que Votre Majesté voit en sa présence, sont des envoyés que le roi de Siam a fait partir de son royaume pour venir en France, prier vos ministres d'État de les aider de leur crédit, afin d'obtenir de Votre Majesté ce que ce prince souhaite avec tant d'empressement. Ils viennent de s'en expliquer avec M. de Seignelay et M. de Croissy, et ils s'en reposent sur eux pour en informer Votre Majesté, trop heureux d'avoir trouvé une occasion si favorable de lui présenter leurs très humbles et très profonds respects. »

Ces mots achevés, je fis une révérence profonde. Le roi eut la bonté de me dire : « Assurez ces Messieurs que je suis ravi de les avoir vus, et que je ferai pour le roi de Siam, mon frère, même avec beaucoup de plaisir, ce qu'il pourra désirer de moi. » Ensuite de quoi, il continua son chemin pour aller à la messe. » retour

4 - L'équateur. retour

5 - « L'ambassade de Siam au XVIIe siècle, 1 vol. in-18 ; extrait du Moniteur Universel de Juillet, août et septembre 1861 » reproduit une liste des présents envoyés par Louis XIV à Phra Naraï.

Deux miroirs d'argent pesant ensemble quatre-vingt quinze marcs,
Deux grands chandeliers, également d'argent, du poids de quatre quatre-vingt dix-huit marcs,
Deux girandoles de même métal, pesant dix-huit marcs,
Onze fusils et huit paires de pistolets,
Douze pièces de brocart d'or et d'argent, avec trente autres de drap écarlate et bleu,
Seize autres de drap brun et quarante-huit aunes de ratine des mêmes couleurs,
Deux horloges et trois pendules,
Trois bureaux de marqueterie, avec six guéridons et trois petits tables à tiroirs,
Deux grands tapis de la Savonnerie,
Un bassin de cristal de roche garni d'or,
Deux habits en broderie,
Huit chapeaux de castor,
Plusieurs pièces de ruban de diverses couleurs,
Une épée d'or avec son baudrier,
Deux caisses renfermant des vases garnis de cuivre doré,
Un petit cabinet de cristaux et de bois d'ébène,
Un bassin de cristal, garni de cuivre doré, avec de petites appliques d'or,
Trente pièces de cristal dont la moitié enrichies de vermeil,
Un portrait du roi à cheval.

Bénigne Vachet, qui évoquait également six douzaines de chapeaux de castor, des sabres et des épées dont la garde était garnie de pierreries, et surtout une lunette de deux pieds, « qui distinguait les objets de deux lieues de distance. » estimait le montant des présents envoyés au roi de Siam à quatre cent mille francs. retour

6 - Le Journal ou l'édition comportent manifestement une erreur. Il n'y avait pas d'ambassadeurs siamois en France en mars 1686. Cet épisode se place le 2 septembre 1686, le lendemain de l'audience accordée par Louis XIV aux trois ambassadeurs, ainsi que le note Donneau de Visé dans le Mercure Galant : « M. le Prévôt des marchands les pria le lendemain qu'ils eurent en audience de se trouver à l'Hôtel de Ville pour voir le feu d'artifice que la Ville faisait tirer pour se réjouir de l'heureuse naissance de Monseigneur le duc de Berry. Il répondit qu'ils lui étaient extrêmement obligés de l'honneur qu'il leur faisait, mais que n'ayant point encore eu audience du reste de la Maison royale, ils ne croyaient pas devoir aller en aucun lieu public. » retour

7 - Pour plus de renseignements sur les présents du roi de Siam, voir la page Le Mémoire des Présents     retour

8 - Cette date est sans doute erronée. Selon Donneau de Visé, les ambassadeurs se trouvaient le 26 juillet 1685 à Artenay et à Toury. Toujours d'après cette source, ce n'est que le 29 juillet qu'ils arrivèrent à Vincennes.   retour

9 - La Loubère indique que les ambassadeurs couchèrent dans une auberge proche de Vincennes, à la Piçote. C'est également à Vincennes qu'eut lieu l'incident de la lettre du roi de Siam, rapportée par Donneau de Visé : « On alla le soir coucher à Vincennes. Les ambassadeurs auraient couché dans le château voisin s'il n'eut point été rempli d'ouvriers qui y travaillaient quelques accommodements. On les logea dans la maison du lieu qu'on trouva la plus commode. On avait marqué une chambre pour le troisième ambassadeurs au-dessus de celle du premier. M. Storf le mena voir cette chambre qui lui plût beaucoup à cause de la vue. Après qu'il l'eût bien considérée et qu'il eût aussi regardé Paris et l'arc de triomphe qui est hors la porte de Saint-Antoine, il s'avisa de demander qui était celui qui devait coucher au-dessous de cette chambre. On lui répondit que c'était le premier ambassadeur, et aussitôt, changeant de visage et ne pouvant déguiser le trouble qui l'agitait, il sortit avec précipitation comme s'il lui fut arrivé quelque malheur extraordinaire. On lui en demanda la cause et il dit que la lettre du roi de Siam devait être dans la chambre qui était au dessous de celle que l'on voulait lui donner, et que devant être toujours plus bas que la lettre, il n'avait garde de coucher au-dessus d'un lieu où il savait bien qu'on la mettrait. Quoiqu'il ne fût pas aisé de trouver une autre chambre dans tout ce logis qui convint à la dignité d'ambassadeur, il aima mieux être incommodé et mal logé que de ne pas satisfaire à un respect qu'il regardait comme un devoir indispensable et auquel il ne pouvait manquer sans commettre un crime capital. » retour

10 - Nous citons à ce sujet le Dictionnaire Historique de la Ville de Paris de Hurtaud et Magny (1779) : « Cet hôtel ne subsiste plus. Il était situé rue de Tournon, près du palais du Luxembourg, et avait appartenu à Concino Concini, connu sous le nom de maréchal d'Ancre. Aujourd'hui il appartient à M. le duc de Nivernois, qui l'a réédifié, embelli et décoré. L'hôtel connu maintenant sous le nom de Palais de Bourbon, et qu'habite M. le prince de Condé, avait été désigné pour y loger les ambassadeurs ; ensuite celui de Pontchartrain, rue neuve des Petits-Champs, puis l'Hôtel d'Evreux, que sa Majesté avait acquis du marquis de Marigni, après la mort de la marquise de Pompadour, sa soeur ; et aujourd'hui il n'y a point encore d'hôtel décidé pour leur demeure. Le roi Louis XIII, à son retour de Savoie, alla loger dans l'Hôtel des Ambassadeurs, rue de Tournon, parce qu'il était près du Luxembourg, où la reine, sa mère, qu'il visitait souvent, faisait son séjour. » (Dictionnaire historique de la Ville de Paris et de ses environs, Dans lequel on trouve la Description de tous les Monuments et Curiosités ; l'Établissement des Maisons Religieuses, des Communautés d'Artistes et d'Artisans, &c. &c. par MM. HURTAUT, Maître-es-Arts & de Pension de l'Université, ancien Professeur de l'Ecole Royale Militaire ; et MAGNY, ancien Premier Commis des Fermes du Roi. A PARIS, Chez MOUTARD, Libraire-Imprimeur de la Reine, rue des Mathurins, à l'Hôtel de Cluny. 1779 Avec Approbation, & Privilège du Roi.) retour

11 - Pour plus de renseignements sur l'audience accordée aux ambassadeurs siamois par Louis XIV, on se reportera sur ce site aux mémoires de M. de Breteuil   retour

12 - Donneau de Visé évoque longuement cette étape des ambassadeurs : « Rien ne marquant mieux la grandeur du roi et le glorieux état où est la France que les travaux qu'on fait pour conduire la rivière d'Eure à Versailles, et les ambassadeurs souhaitant avec ardeur de voir quelques troupes de sa Majesté, on les a menés à Maintenon pour leur faire voir en bataille celles qui travaillent à l'aqueduc, et pour satisfaire en même temps leur curiosité sur ce grand ouvrage. (...) Le logis des ambassadeurs fut gardé par une compagnie dont le capitaine, le lieutenant et l'enseigne étaient en haussecol, pour leur faire plus d'honneur. M. le marquis d'Uxelles qui commande toutes ces troupes, alla lui-même le premier jour demander le mot aux ambassadeurs, et ils donnèrent pour mot "prospérité". Le major général y alla le prendre les deux jours suivants, et les mots qu'ils lui donnèrent furent L'alliance royale, et Deux contre tous. Je ne vous dis point qu'ils entendaient parler des rois de France et de Siam. Ils admirèrent les travaux dont je viens de vous faire la description. Le premier ambassadeur les conçut si bien, et en donna des marques si convaincantes, qu'il n'y a point d'architecte ou d'ingénieur qui eût pu les mieux comprendre. Il dit aussi qu'il ne croyait pas que tous les rois de l'Europe ensemble pussent faire autant.

On leur fit voir les troupes partir aux champs et saluer le drapeau. Elles firent l'exercice au son du tambour et montrèrent la parfaite intelligence qu'elles ont du métier de la guerre. Il y avait douze chevaux de l'Ecurie du roi à qui l'ambassadeur et les mandarins montrèrent d'un air fort délibéré de quelle manière les Siamois se battent avec la lance. On lui demanda s'il trouvait les troupes du roi belles, et il répondit qu'il ne croyait pas avoir vu des troupes. Cette réponse les surprit, mais il tira bientôt d'embarras ceux qui l'avaient entendue, et dit qu'il ne croyait pas avoir vu des troupes, mais seulement des officiers, parce qu'ils en avaient tous l'air et l'adresse. (Le Voyage des ambassadeurs de Siam en France, par Donneau de Visé - Mercure Galant - réédité par les Editions Chalermnit à Bangkok en 1985, à l'occasion du trois centième anniversaire des relations franco-siamoises.)  retour

13 - Voir la page de ce site consacré au chevalier de Chaumont   retour

14 - Ceci montre combien Phaulkon était lucide quant au sort qui l'attendait à la mort du roi Naraï. retour

15 - Claude Céberet du Boullay (1647-1702) fut avec La Loubère envoyé extraordinaire de Louis XIV vers le Siam. Son Journal du Voyage de Siam a fait l'objet d'une étude historique et critique de Michel Jacq-Hergoualc'h publiée aux éditions l'Harmattan en 1992. retour

16 - A partir de la mi-octobre 1686, les ambassadeurs siamois entamèrent un périple dans le Nord pour visiter les places fortes du royaume, et passèrent notamment par Amiens, Béthune, Lille, Douai, Cambrai, Saint-Quentin, Soisson, avant de revenir à Paris le 22 novembre. retour

17 - Donneau de Visé nous fournit une longue description de cette fête de Saint-Cloud : « Deux jours après que les ambassadeurs furent de retour de leur voyage de Flandre, ils furent invités à une fête que Monsieur donnait dans sa maison de Saint-Cloud. Comme cette fête se faisait au-dedans du château, le premier gentilhomme de la chambre y commandait, de même que le capitaine des gardes à tout ce qui se fait hors des appartements, et même aux comédies et aux ballets qui se font dans les salons destinés pour ces sortes de spectacles, car lorsqu'on en donne dans les appartements, c'est toujours du premier gentilhomme de la chambre qu'on reçoit les ordres. Ainsi, Monsieur le comte de Tonnerre, l'un des premiers gentilshommes de la chambre de Monsieur, et servant alors auprès de ce prince, les donnait dans cette fête, pour empêcher la confusion qui est inséparable des divertissements de cette nature. Ils commencèrent à trois heures après midi, et Monsieur le Dauphin, Madame la Dauphine, Monsieur et Madame qui en faisaient les honneurs, et les personnes de la première qualité qui en avaient été conviées, ayant traversé toutes les salles des gardes, antichambres et cabinets qui étaient magnifiquement meublés de très belles tapisseries et autres meubles nouvellement arrivés d'Allemagne, et dont Madame a hérité de feue Madame l'Électrice Palatine sa mère, ils passèrent par le salon, et par la galerie, l'un et l'autre peints par M. Mignard, et allèrent dans le petit salon de Diane qui est à l'autre bout de la galerie, où il y avait un fort beau concert composé de clavecins, violons, téorbes et dessus de violon. On y demeura plus d'une heure, et pendant ce temps on servit une collation magnifique des plus beaux fruits de la saison, parmi lesquels il y en avait de fort rares, parce que leur saison était passée. Le jour commençant à finir, on éclaira les appartements par lesquels on venait de passer. Ils étaient tous garnis de lustres, girandoles, chandeliers, et flambeaux d'argent, dont le nombre était fort grand. Au sortir du concert, toute l'assemblée se rendit dans le salon où tout avait été disposé pour le bal. Monseigneur le Dauphin et Madame la Dauphine, Monsieur et Madame le commencèrent. Toutes les princesses et duchesses formaient un cercle, dans lequel on dansait. Il y avait aussi beaucoup de personnes de la première qualité. Messieurs les ambassadeurs de Siam étaient auprès des duchesses, à main droite de Monseigneur le Dauphin. Ce prince leur parla, et comme pour lui marquer une plus profonde vénération, ils avaient les mains jointes. Monseigneur eut la bonté de leur dire qu'ils pouvaient ne se point gêner en les tenant à cet état, et que dans un temps de divertissement, ils pouvaient prendre un air plus libre. Ils répondirent par de profondes inclinations, puis ils dirent que quoiqu'ils n'eussent pas apporté leurs bonnets de cérémonie, ce qu'ils n'osent jamais et qui sont même attachés, ceux qu'ils avaient apportés pouvaient leur en tenir lieu, et même qu'ils leur étaient tout à fait précieux, puisque c'était un présent du roi.

« Il y eut beaucoup de personnes de distinction qui vinrent de Paris pour voir le divertissement. M. l'envoyé de Bavière, qui était venu en cette cour pour faire les compliments sur l'heureux accouchement de Madame la Dauphine, était aussi placé derrière les duchesses. On dansa au son des violons et des hautbois. Il y avait environ deux heures que le bal était commencé puisqu'on servit une collation sèche dans cinquante corbeilles remplies de toutes sortes de fruits, de limes douces, d'oranges de la Chine, de confitures sèches, de massepains et de toute sorte de petite pâtisserie. Quand toute cette collation eût passé devant Monseigneur le Dauphin et Madame la Dauphine, elle fut présentée aux duchesses, et fit le tour du cercle ; après quoi chacun de ceux qui composaient l'assemblée eut liberté d'en prendre. On apporta ensuite plus de trente petites tables de la Chine, que l'on appelle cabarets, chargées de huit ou dix porcelaines chacune, les unes remplies de chocolat, et les autres de thé et de café dont chacun choisit selon son goût. Toute cette collation fut portée par les officiers de la chambre, et par ceux de la garde-robe de Monsieur. Après que chacun eût pris ce qu'il souhaitait, on recommença à danser. Tant que le bal dura, les officiers du gobelet et d'Echançonnerie de Monsieur se tinrent dans un vestibule qui est proche du salon, et donnèrent à boire à tous ceux qui en voulurent. Dans la salle qui est au-dessus de ce vestibule, du côté de l'Orangerie, il y avait des tables pour toutes sortes de jeux, et des personnes de la première qualité, qui ne voulaient pas danser, s'y divertirent, ainsi que Monseigneur qui prit ce divertissement quelque temps avant la fin du bal et y joua au reversi. A côté du lieu où l'on jouait, était une chambre où l'on alla boire toutes sortes de liqueurs, ainsi que du chocolat, du thé et du café que l'on offrait même à tout le monde, de sorte que ceux qui n'étaient venus que pour voir la fête, aussi bien que ceux qui en étaient, purent autant qu'ils voulurent satisfaire leur soif et leur goût.

« Le bal finit à sept heures et demie, et l'on passa du salon où l'on avait dansé et de la chambre où l'on avait joué dans l'Orangerie, qui était éclairée par une infinité de lustres et de girandoles garnies de bougies, et ces lustres et ces girandoles étant suspendus entre les orangers formaient une grande allée toute brillante de cristaux de lumières, qui donnant un vif éclat à la verdure, produisait un très agréable effet. Cependant, cela, quoique si bien orné et si magnifique, ne servait que de passage pour aller à la salle de la comédie, qui était encore toute éclairée de lumière. On y représenta Bajazet, de Monsieur Racine, Trésorier de France. Les ambassadeurs eurent le même rang qu'ils avaient eu au bal, et toujours à la droite de Monseigneur le Dauphin. Ils comprirent si bien les moeurs de la pièce, par les choses qu'on leur expliqua, qu'ils entrèrent dans la beauté du sujet, dont ils parlèrent juste aussi bien que du jeu des acteurs, ce qui fut plusieurs fois rapporté à Monseigneur le Dauphin, et Madame la Dauphine, à Monsieur et Madame, pendant la comédie. Cela leur fit donner beaucoup de louanges et admirer la justesse de leur goût, et la pénétration de leur esprit. La comédie étant finie à dix heures et demie, on traversa l'Orangerie, le grand salon et les appartements par où l'on était venu, et ensuite l'on entra dans le petit appartement de Madame et dans l'ancien salon peint par feu M. Noiret. Le buffet qui était dressé en face frappa d'abord les yeux. Il avait vingt-cinq pieds de haut sur trente de large, et était tout rempli de très beaux ouvrages d'argenterie et de vermeil doré, et il y en avait même quelques-uns d'or. Parmi cette argenterie, on remarquait beaucoup de grandes cuvettes, de vases, d'urnes, de girandoles et de flambeaux d'argent, le tout d'un très beau travail et très bien ciselé. Il y avait quatre tables de pareille grandeur dans les petits coins du salon. Elle étaient de vingt-cinq couverts chaque et furent toute quatre servies à quatre services également beaux, et en même temps. Monseigneur le Dauphin mangea à la première, Madame la Dauphine à la seconde, Monsieur à la troisième et Madame à la quatrième, de manière que tous ceux qui furent placés à ces quatre tables eurent l'honneur de manger avec l'un des princes ou l'une de ces princesses. Les dames étaient magnifiquement parées, et elles avaient toutes ensemble pour plusieurs millions de pierreries. Les violons jouèrent pendant le repas. Les ambassadeurs de Siam, après avoir vu la disposition du lieu et le souper, furent conduits par le Premier maître d'hôtel de Madame dans une lieu où ils trouvèrent une table servie aussi avec beaucoup de magnificence. On en servit en même temps dix ou douze autres, pour tous les seigneurs de la cour, pour les personnes les plus qualifiées et pour les officiers de la Maison royale. Ainsi, tous ceux qui étaient de la fête, et ceux qui n'en étaient que spectateurs, furent tous splendidement régalés, quoique l'assemblée fût très nombreuse. Monseigneur le Dauphin, Madame la Dauphine, Monsieur et Madame, avec toute la cour, retournèrent à Versailles un peu avant minuit, et trouvèrent en sortant tous les dehors du château éclairés par un nombre infini de lumières, qui avaient été postées en divers endroits, et particulièrement sur les balustrades, sur les grilles et sur tous les lieux élevés. Les ambassadeurs, après avoir considéré cette illumination, prirent le chemin de Paris, pleins de la magnificence, des bontés et de la grandeur de Monsieur, qui soutient avec tout l'éclat possible, le rang glorieux où la naissance l'a mis.  » Le Voyage des ambassadeurs de Siam en France, par Donneau de Visé - Mercure Galant - réédité par les Editions Chalermnit à Bangkok en 1985, à l'occasion du trois centième anniversaire des relations franco-siamoises. retour

18 - Bangkok et Mergui (aujourd'hui au Myamnar) étaient considérées comme les clés du royaume de Siam. Ces villes avaient été offertes par Phaulkon comme sur un plateau, avec la ville de Singor (aujourd'hui Songkhla), dont les Français ne voulurent pas. Le plan de Phaulkon est dévoilé dans les instructions secrètes qu'il laissa au père Tachard avant le départ de l'ambassade du chevalier de Chaumont : « Il faut faire venir dans les navires du roi soixante ou soixante-dix personnes fort intelligentes dans le maniement des affaires, et si le Père général voulait envoyer quelques pères de la compagnie qui fissent partie de ce nombre, il est nécessaire qu’ils soient habillés en laïques, et que même ceux avec qui ils seront ne les connaissent point. Je me charge de leur procurer les avantages les plus notables qui soient au royaume de Siam, comme de les faire gouverneurs de provinces, villes forteresses, de leur faire donner le commandement des armées de terre et de mer, de les introduire dans le palais et dans le gouvernement des affaires ; même de faire tomber sur eux les principales charges de la maison du roi, et de m’en servir comme conseillers dans mes négociations et affaires. Et afin que l’on ait un prompt et infaillible succès, il faut bien faire entendre au roi la nécessité qu’il y a de s’emparer tout d’abord de Singor, où il est important d’amener deux bonnes colonies et des gens de guerre, parce qu’une fois que la place sera prise, on n’a plus rien à craindre. » Archives des Missions-Étrangères.    retour

19 - Le général Desfarges, ou Des Farges, qui commandera les troupes françaises au Siam, demeure un personnage unanimement condamné. Matamore borné, vaniteux, intéressé, il a les idées fort courtes et alterne extrême crédulité et défiance excessive. Après avoir abandonné Phaulkon à son sort, son attitude envers Madame Constance lui attirera la réprobation et le mépris de tous. Il y a une justice, Desfarges ne revint jamais en France, il mourut de maladie en 1690 lors du voyage de retour, à bord du vaisseau l’Oriflamme. Ses fils eux-mêmes, qui héritaient du fabuleux trésor amassé par leur père au Siam, se réjouirent de sa mort ; pas très longtemps, car l’Oriflamme pris dans une tempête disparut au large de la Bretagne le 27 février 1691. retour

20 - Le sieur Du bruan sera le commandant des troupes françaises à Mergui. retour

21 - Verdesalle ou plus souvent Vertesalle était lieutenant du roi sous les ordres de Desfarges. retour

22 - Simon de La Loubère (1643-1729). Après des études au collège Jésuite de Toulouse, il monta à Paris et entama une carrière littéraire. Ses talents de diplomate incitèrent Louis XIV à lui confier la responsabilité de l'ambassade de 1687. Il quitta Brest avec l'escadre Vaudricourt en mars 1687. De retour en France en juillet 1688, il délaissa peu à peu la carrière diplomatique pour se consacrer à sa première passion, la littérature. On lui doit une passionnante Description du Royaume de Siam, publiée en 1691. retour

23 - On trouvera le texte de cette harangue à la page La harangue de Kosapan   retour

24 - Storf ou Torf - Dangeau évoque cet introducteur des ambassadeurs dans son Journal du 11 décembre 1690 : « Torf est mort ; il était ordinaire du roi, et Sa Majesté l'employait souvent pour les affaires des pays étrangers ; il était allemand. »    retour

25 - Sur la révolte des Macassans, ou Macassars, ces féroces guerriers des Célèbes, on lira les Mémoires du chevalier de Forbin, et particulièrement la quatrième partie. Les deux princes évoqués par Dangeau étaient les fils du prince macassar Daï, ramenés en France par l'infatigable père Tachard. Ils servirent dans la marine. L'aîné se serait suicidé. Dans son ouvrage Louis XIV et le Siam, Dirk van der Cruysse cite l'Histoire de Monsieur Constance, premier ministre du roi de Siam, de André-François Deslandes-Boureau, (1756) : « Louis XIV les vit, et comme il aimait les choses d'éclat, il ordonna qu'ils fussent employés dans la marine. Le sort de l'aîné fut bien triste : il se tua lui-même à coups de couteau. Pour le second que j'ai connu à Brest, il avait la couleur, l'air et les manières d'un nègre grossier. Jamais les jésuites n'ont fait une plus mauvaise emplette que d'avoir amené en France ces princes macassars. Ils déshonoraient l'humanité. Je dirai en passant qu'on a souvent été trompé à Paris et à la cour par ces prétendus princes d'Asie et d'Afrique. On aurait dû rougir seulement de les présenter, à moins que ce ne fût comme des animaux extraordinaires. » retour

26 - C'est donc environ un an après la conclusion des évènements (Desfarges quitta le Siam le 13 novembre 1688), que la France apprit la nouvelle de la débâcle de ses troupes. retour

27 - Le barcalon était une sorte de Premier ministre du roi de Siam, plus spécialement chargé de la politique extérieure et des finances. retour

28 - Voir sur ce site la page consacrée à Kosapan   retour

29 - L'abbé Desfarges était donc le troisième fils du général Desfarges, qui en avait emmené deux avec lui au Siam : le marquis de Desfarges, son fils aîné, et le chevalier de Desfarges, son fils cadet. retour

30 - D'après Dirk van der Cruysse, qui ne cite pas ses sources, le général Desfarges mourut de maladie à bord du vaisseau l'Oriflamme, avant que le navire ne fît naufrage le 27 février 1691 sur les côtes de Bretagne. Selon Robert Challes, l'Oriflamme fut coulé lors d'un combat naval avec un navire anglais au débouquement des îles de l'Amérique. Il y avait deux fils de Desfarges à bord (voir note N° 29), et non un seul. retour

31 - Le sieur de l'Estrille commandait le vaisseau l'Oriflamme, parti de Brest au début février 1688 pour amener deux cents hommes de troupe supplémentaires au Siam afin de renforcer la garnison française qui s'y trouvait déjà. Lorsqu'il arriva à la barre de Siam, le 9 septembre 1688, la révolution avait commencé et les troupes de Desfarges étaient assiégées dans Bangkok. La présence du puissant vaisseau contribua beaucoup à débloquer la situation et à inciter les Siamois à proposer aux Français une capitulation honorable. retour

32 - Le nouveau roi de Siam était Petratcha, et Kosapan n'était que barcalon. retour

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Page mise à jour le 10/04/2003