Dès
la fin du XVe siècle et tout au long du XVIe siècle,
les Portugais saffirment comme les maîtres incontestés
du commerce planétaire. Les noms de Bartelomeu Dias, de Christoph
Colomb, de Vasco de Gama résonnent encore comme les symboles
dune stupéfiante et infatigable volonté daller
toujours plus loin. Une flotte de puissantes caravelles capables daffronter
des mois de navigation, des innovations techniques de première
importance, comme le calcul des hauteurs, leur permettent une progression
rapide vers Madère, les Açores, le Cap-Vert, lAfrique
occidentale, puis la Guinée, la route du cap de Bonne-Espérance,
les Indes, et le Siam.
Dès
le début du XVIe siècle, les Portugais installent
des comptoirs à Tenasserim (aujourdhui en territoire birman),
à Ayutthaya, à Ligor (aujourdhui Nakhon Si Thammarat,
au sud de la Thaïlande) et à Pattani. Un accord signé
en 1516 avec le roi Phra Ramathibodi II leur accorde le droit de
pratiquer librement leur religion, ouvrant du même coup la porte
aux missionnaires évangélisateurs. Il semble que tout
au long du XVIe siècle, les relations luso-siamoises aient été
commercialement bénéfiques aux deux pays, et que seuls
les Maures, puissamment installés au Siam, voyaient dun
mauvais il cette expansion qui remettait en cause leur suprématie.
Les Hollandais
« Il
y a ici des lettres de Macao qui disent que lempereur de la Chine
a ouvert tous les ports de son royaume à tous les étrangers
et a fait publier que tous les marchands, de quelque nation quils
fussent, seraient bien reçus à faire le commerce. Cela
va achever de ruiner les Portugais ; il y a cinq ans quil
envoyèrent à Pékin une ambassade célèbre
et obtinrent que, seuls de tous les Européens, ils feraient le
commerce par Macao. Mais comme ils ont peu de vaisseaux et quils
ny pouvaient fournir, les marchands chinois ont représenté
à lempereur Kang Xi que le moyen denrichir son pays
était dy recevoir tout le monde. Les Hollandais furent
assurés des premiers à y aller. » (Journal
de Choisy 22 août 1685)
En
1588, lInvincible Armada est détruite par une tempête.
Cette catastrophe qui prive les royaumes ibériques de la presque
totalité de leur flotte marque le début de linexorable
affaiblissement et du déclin du Portugal, déclin qui se
poursuivra tout au long du XVIIe siècle. Le malheur des uns fait
le bonheur des autres : un empire colonial est là qui nappartient
quà celui qui aura laudace de le prendre ; ce
sont les Hollandais qui vont les premiers se lancer dans laventure.
Les deux nations ne sestiment guère. Ancienne possession
espagnole, la Hollande a des comptes à régler avec ses
oppresseurs dhier. En outre, calvinistes hollandais et très
catholiques portugais sont animés dune haine farouche.
De petites compagnies hollandaises vont rapidement se créer et
sillonner locéan indien, réalisant de fort rentables
opérations commerciales et calmant au passage de quelques coups
de canon ou de mousquet les Portugais récalcitrants. Parmi ces
compagnies, la Compagnie van Verre (Compagnie du Lointain), la Noord-Hollandse
Compagnie, lOude Compagnie installent dès le début
du XVIIe siècle des comptoirs à Pattani. Mais pour plus
defficacité encore, six de ces petites compagnies vont
fusionner en 1602 et former la très puissante Verenigde Oost-Indische
Compagnie, (la Compagnie Réunie des Indes Orientales), plus couramment
appelée la VOC. Les pouvoirs de la VOC sont stupéfiants
: véritable état, la Compagnie peut déclarer la
guerre, signer la paix, négocier des traités, battre monnaie,
construire des forteresses, entretenir des troupes, etc. Dans son journal
du 26 août, labbé de Choisy souligne cette puissance :
« la Compagnie a dans les Indes cent soixante vaisseaux
depuis trente jusquà soixante pièces de canon et
en temps de guerre, elle en peut aisément armer quarante des
plus grands. » Il nous explique la complexité
du fonctionnement du Conseil de Batavia, qui représente le gouvernement
de la Compagnie dans les Indes Orientales. Véritable machine
à fabriquer des bénéfices et des dividendes, la
VOC transporte le poivre, la cannelle, le girofle, livoire, le
santal, la muscade, les étoffes achetés à bas prix
et pouvant offrir à la revente des bénéfices allant
jusquà 500%.
Les rapports entre la VOC et le Siam sont parsemés
dincidents, de brouilles et de réconciliations. Le Siam
nest pas une opération commerciale particulièrement
rentable pour la puissante Compagnie. De retour en France en 1688, le
chevalier de Forbin ne dira-t-il pas à Louis XIV : « Sire,
le royaume de Siam ne produit rien et ne consomme rien. »
? Les maigres bénéfices réalisés grâce
à la vente aux Siamois de produits européens, armes à
feu, textiles, verroteries, et le commerce du riz et des peaux de cerf
que le Siam produit en abondance justifient à peine le maintien
dun comptoir à Ayutthaya.
En 1662, un incident va établir la puissance de
la VOC. Cette année là, un navire de la Compagnie sempare
dun bateau portugais qui faisait commerce pour le compte du roi
Naraï. Outré, ce dernier demande un important dédommagement.
Le gouverneur de la Compagnie, Johan Maetsuyker, refuse énergiquement
et donne lordre de fermer le comptoir dAyutthaya. Employés
et biens sont rapatriés à Batavia, deux navires de la
VOC se postent à la barre de Siam et pendant cinq mois font le
blocus du fleuve Chao Praya. Phra Naraï se voit contraint à
une humiliante capitulation. Un nouveau traité est conclu, qui
accorde à la Compagnie dimportantes concessions. On comprend
mieux, après cela, la méfiance quéprouvera
le roi de Siam à légard des Hollandais, et la politique
francophile quil adoptera, sans doute dans lespoir de créer
un nouvel équilibre des forces.
Pour en savoir davantage :
AVICTAILLEMENT DES VAISSEAUX DE GUERRE, et autres vaisseaux de la
Compagnie hollandaise, pour neuf mois, hormis le biscuit dont ils sont
fournis pour dix mois.
CHARGEMENT DES ONZE VAISSEAUX Hollandais arrivés des Indes
Orientales en Hollande l'an 1664.
INSTRUCTION POUR NAVIGUER DU PAYS-BAS à Java au temps de
l'automne.
Les Anglais
Témoins
de la frénésie hollandaise à créer des compagnies,
les Anglais alors en guerre avec lEspagne - peuvent à
juste titre redouter dêtre pris de vitesse. Eux aussi aspirent
aux énormes bénéfices commerciaux quon peut
retirer du commerce avec les Indes Orientales. Cest sous limpulsion
de la reine Elisabeth que des marchands londoniens créent en
1600 lEIC (East India Compagny). Dans la présentation de
son ouvrage « Au service du Roi de Siam »
(Jean-Claude Lattès 1991), Maurice Collis nous
décrit ainsi lEIC : « En dehors de la
Compagnie, nul ne pouvait commercer en Inde ou en Extrême-Orient :
ces immenses parties de lunivers étaient domaines réservés
à une seule compagnie commerciale. Or cette compagnie nétait
pas du type auquel un marchand pouvait se joindre en payant un droit
dentrée ou en offrant à son comité directeur
les garanties nécessaires. Pour en être membre, il fallait
posséder une partie dun capital dont les parts nétaient
pas sur le marché et quil était impossible à
un marchand ordinaire dacquérir. Toutes étaient
détenues par une clique restreinte, dont la politique était,
avec la bénédiction du roi, de conserver pour elle-même
les profits dun monopole fabuleux. » (page 28-29)
Les
relations entre lEIC et la VOC sont émaillées dincidents,
dagressions et de compromis. Lorsque les rivalités commerciales
sestompent, les deux compagnies sunissent pour combattre
les navires portugais qui redeviennent lennemi commun. En 1619,
les Hollandais prennent Jacatra (Djakarta) au sultan de Bentam allié
aux Anglais (ils rebaptisent la ville du nom de Batavia), cette même
année ils attaquent deux navires anglais dans la baie de Pattani,
en 1623, ils exécutent dix Anglais accusés despionnage
à Amboine. Pendant que des accords, des traités, des arrangements
sont signés en Europe, le canon tonne toujours dans les mers
des Indes orientales, où règne un état de guerre
larvée.
Pour les Anglais comme pour les Hollandais, le comptoir
dAyutthaya nest guère rentable, et son principal
intérêt est de constituer un passage vers le Japon et vers
la Chine. Les Anglais le ferment en 1623. Ils ne le réouvriront
quen juin 1661.
La faible rentabilité du comptoir dAyutthaya
est encore aggravée par les agissements des « interlopers. »
Cest ainsi quon appelle alors ceux qui trafiquent pour leur
propre compte et bravent le monopole de la Compagnie. Certains nhésitent
pas à concurrencer directement l'EIC en affrétant en Angleterre
des navires qui vont en Asie acheter des marchandises revendues à
prix cassés. La plupart, cependant, se contentent dun petit
trafic côtier limité à lorient. Il est vrai
également qu'un grand nombre des employés de la Compagnie
sont peu ou prou impliqués dans ces trafics, une façon
de compenser leur faible salaire. On peut vraisemblablement penser que
lEIC est minée de lintérieur. Cest comme
assistant de George White, un de ces « interlopers »
que Constantin Phaulkon arrive au Siam.
Lorsque les Anglais ouvrent à nouveau leur comptoir
dAyutthaya en 1661, le roi Naraï espère en obtenir
une alliance qui contrebalance la puissance hollandaise. Espoir déçu,
les Anglais nentendent nullement jouer le moindre rôle sur
la scène politique siamoise, ils se contentent des petits profits
quils retirent du commerce. Conseillé par Phaulkon, cest
vers la France que regarde désormais le souverain siamois.
Les Français
Florebo
Quocumque ferar (Je
fleurirai partout où je serai porté) devise de la Compagnie
Française des Indes Orientales.
Lhistoire
du commerce français avec les Indes orientales commence en 1604,
année où Henri IV accorde un monopole à une
compagnie de marchands de Rouen, Saint-Malo et Dieppe. Cette compagnie
fort modeste ne peut rivaliser avec la VOC ou lEIC, elle est réorganisée
en 1615 sous le nom de Compagnie des Moluques. Il faut attendre 1642
pour quune première Compagnie des Indes voit le jour sous
limpulsion de Richelieu. Cest tout de même avec beaucoup
de retard que les Français se lancent vraiment dans laventure
du commerce vers lOrient, puisque la grande Compagnie Française
des Indes Orientales ne voit le jour quen 1664. Le maître
duvre en est le Contrôleur général des
finances Jean-Baptiste Colbert. La démarche française
est diamétralement opposée à celle des Hollandais
et des Anglais. Il ne sagit pas dune compagnie privée
fondée par des groupes de marchands et dactionnaires indépendants
mais - cest déjà une attitude bien française
- dune entreprise dÉtat, sous le contrôle du
roi, et financée par une souscription nationale à laquelle
toutes les villes de France sont appelées à participer.
Le succès est mitigé, et si le capital péniblement
réuni permet de lancer la Compagnie, la guerre avec la Hollande
en ralentit considérablement lactivité et rend périlleuse
la navigation vers les Indes. Elle fait pâle figure, cette compagnie,
à côté de celles des Hollandais, des Anglais, des
Espagnols et des Portugais, et même des Danois, elle finit par
coûter plus cher quelle ne rapporte et tombe rapidement
sous le contrôle darmateurs malouins. En quasi-faillite,
la Compagnie Française des Indes Orientales disparaît en
1794, ne laissant guère que ces cinq noms magiques qui sonnent
encore comme une comptine enfantine ou comme une invitation au voyage
: Pondichéry, Chandernagor, Karikal, Yanaon et Mahé
Laissons le mot de la fin à Voltaire, qui écrit
dans les Fragments historiques sur quelques révolutions dans
l'Inde, et sur la mort du comte de Lally. 1773-1774 : « C'est
dire en effet que les Français ont dans leur caractère,
et trop souvent dans leur gouvernement, quelque chose qui ne leur permet
pas de former de grandes associations heureuses ; car les compagnies
anglaise, hollandaise, et même danoise, prospéraient avec
leur privilège exclusif. ( ) Enfin le fantôme de cette
compagnie qui avait donné de si grandes espérances fut
anéanti. Il n'avait pu réussir par les soins du cardinal
de Richelieu, ni par les libéralités de Louis XIV, ni
par celles d'Orléans, ni sous aucun des ministres de Louis XV.
Il fallait cent millions pour lui donner une nouvelle existence, et
cette compagnie aurait encore été exposée à
les perdre. Les actionnaires et les rentiers continuèrent à
être payés sur la ferme du tabac, de sorte que si le tabac
passait de mode, la banqueroute serait inévitable. »
Pour en savoir davantage :
DISCOURS D'UN FIDELE SUJET DU ROI Touchant l'établissement
d'une Compagnie française pour le Commerce des Indes Orientales.
ARTICLES ET CONDITIONS sur lesquelles les marchands négociants
du royaume supplient très humblement le roi de leur accorder
sa déclaration, et les grâces y contenues pour l'établissement
d'une Compagnie pour le commerce des Indes Orientales.
FRANÇOIS MARTIN, Gouverneur de la Compagnie Française
des Indes Orientales, par H. Druon - (Les Français dans l'Inde
au XVIIe et au XVIIIe siècle, Paris, Société d'Édition
et de Publication - Librairie Félix Juven - 122, rue Réaumur)
LE SIECLE DE LOUIS XIV - VOLTAIRE - Tome III - Chapitre
XXVII.
TRAITE ET CONTRAT PASSE ENTRE OCUN PIPAT TA CUSSA RAYA BALLAT ET MONSIEUR
DESLANDES, LE 3 DECEMBRE 1684.
7 feuilles format A4
Illustration musicale : Come
away, fellow sailors, de l'opéra Dido And Aeneas - Henry Purcell
(1659-1695)