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Voyage de Siam
de Guy Tachard

Livre sixième
(première partie)
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Les moeurs et la religion des Siamois.

Je ne dirai rien que je n'aie vu moi-même, ou que je n'aie appris du seigneur Constance, et de quelque autre personne fort intelligente, pour ne point donner au public des connaissances fausses ou incertaines. C'est le sage avis que me donna ce ministre durant tout le temps que j'eus l'honneur d'être auprès de lui, me faisant entendre que certaines gens avaient fourni des mémoires peu sûrs de bien des choses. Ainsi je ne parlerai pas de tout ce qui s'est passé au Tonkin et à la Cochinchine, parce que de trois personnes qui y ont vécu plusieurs années, et que je croirais chacun en particulier partout ailleurs, à peine deux se sont accordés sur une infinité de points, dont on leur a demandé compte. Car pour ce qui est des Orientaux, tout le monde sait qu'ils disent les choses, non pas comme elles sont en effet, mais comme ils soupçonnent qu'on souhaiterait qu'elles fussent. C'est pourquoi ils se soucient peu de se contredire sur les faits qu'ils ont avancés, pourvu qu'ils s'accommodent aux inclinations de celui qui les interroge ; de sorte que si on les surprend dans quelque contradiction, ils ne s'embarrassent pas qu'on la leur fasse remarquer. Ce qui vous plaisait hier, disent-ils froidement, vous déplaît aujourd'hui, c'est ce qui nous fait parler aujourd'hui autrement que nous ne parlions hier. Je ne m'étendrai pas tant sur ce qui regarde les coutumes et le gouvernement des Siamois, que sur ce qui regarde leur religion, dont j'ai pris grand soin de m'informer, et dont j'ai appris bien des particularités, qui seront, comme je crois, fort au goût des curieux. Je les dois presque toutes à un ecclésiastique siamois qui est venu en France avec les ambassadeurs du roi de Siam.

Situation du royaume de Siam.  
Le royaume de Siam s'étend depuis la pointe de Malacca jusqu'aux royaumes de Pégu et de Laos, qui le bornent du côté du Septentrion. Il a la mer des Indes à l'Occident, et celle de la Chine à l'Orient, en sorte qu'il semble ne faire qu'une grande péninsule. Les provinces avancées dans les terres vers le nord sont assez inconnues, et nos cartes géographiques n'en marquent pas bien la situation et les limites. Nous avons déjà vu par deux observations d'éclipse de lune, que la longitude est fort mal marquée. Le roi de Siam a témoigné à nos pères qu'il souhaitait une carte exacte de ses États, et des royaumes d'alentour, nous ayant fait dire par le seigneur Constance, qu'il nous donnerait des lettres de recommandation pour les princes ses voisins, afin que nous eussions la liberté de parcourir leurs terres, et que nous fissions une exacte description. Je ne crois pas qu'après mon départ nos père aient eu le temps d'exécuter les ordres du roi de Siam, parce qu'ils étaient pressés de partir pour la Chine, n'attendant que l'occasion de s'embarquer. Ce sera le premier ouvrage que nous entreprendrons, dès que nous saurons suffisamment la langue.

Description du royaume de Siam.  
Ce royaume est entrecoupé de plusieurs rivières, et arrosé de pluies si fréquentes, que durant plus de six mois de l'année elles inondent tout le pays, qui est abondant en riz, en fruits et en bestiaux. Les maisons sont communément de bois, et élevées sur des piliers à cause des inondations, sans avoir rien de la grandeur ni de la régularité qu'on voit dans celles d'Europe. Les Chinois et les Maures en ont fait bâtir à Siam plusieurs de pierre, qui sont assez belles. Les richesses du pays paraissent dans les temples, par la quantité d'ouvrages d'or et de très belles dorures, qui en sont les ornements, ces pagodes étant d'ailleurs d'une structure particulière et en très grand nombre. J'ajoute ici la figure d'une colonne qui est à l'entrée d'un des plus fameux temple de la ville capitale (1); c'est le plus beau morceau de l'architecture des Siamois, au moins ils le regardent comme tel. Ils ne manquent pas de bois, et on en trouve de très bons pour construire des vaisseaux.

La ville capitale s'appelle Siam. C'est le nom que lui ont donné les Portugais. Les Siamois la nomment Crung si ayu tha ya ; et non pas Juthia ou Odia. Crung si signifie ville excellente. Leurs histoires la nomment encore Crung theppa ppra ma hà nà kon (2). Cela veut dire Ville angélique, admirable et extraordinaire ; ils l'appellent angélique, parce qu'ils la croient imprenable aux hommes. Comme toutes les nations sont bien reçues à Siam, et qu'on y laisse vivre chacun dans le libre exercice de sa religion, il n'y a presque pas une seule nation qui ne s'y trouve. Les Chinois sont ceux qui font le plus gros négoce ; outre celui de la Chine, ils font encore celui du Japon. Le roi de Siam envoie des vaisseaux à Surate, à Bengale, à Moca, et en d'autres endroits pour le commerce. Mais les Siamois n'étant pas plus habiles dans la navigation que les autres peuples d'Orient, ce sont les Européens qui en ont la conduite (3). Il a aussi plusieurs Jonkos (4) qui sont des bâtiments de la Chine, et ce sont les Chinois qui les montent. Mais quoi que cette nation se vante d'avoir, depuis plus de deux mille ans, l'usage de la boussole, il s'en faut bien que l'art de naviguer y soit aussi parfait qu'en Europe. Il n'ont point d'autres instruments pour la navigation que le plomb ou la sonde. Il font leur estime comme nous, et courent tant de temps sur un tel air de vent. Les courants, les montagnes qu'ils découvrent dans les terres, la couleur du sable, sa finesse, son mélange, et les autres expériences sont les seules règles dont ils se servent.

Les habits des Siamois.  
Les Siamois ne sont pas magnifiques dans leurs habits. Les hommes et les femmes du menu peuple sont presque habillés de la même manière. Ils ont un longuis, qui est un morceau d'une étoffe fort simple (5), long d'environ deux aunes et demie, et large de trois quarts d'aune (6). Ils se mettent ce longuis autour du corps, en sorte qu'il fait comme une espèce de jupon, qui leur prend depuis la ceinture jusqu'au dessous du genou, celui des femmes descend jusqu'à la cheville du pied. Les femmes ont outre cela un morceau de bétille blanche (7), long de près de trois aunes, qu'elles se mettent en manière d'écharpe pour se couvrir le reste du corps. Les hommes ont pour cela un autre longuis, qu'ils ne prennent que lorsqu'il fait froid, qu'il pleut, ou qu'il fait beaucoup de soleil. Les habits des mandarins, lorsqu'ils sont dans leur domestique, ne sont différents de ceux du peuple que par la finesse de l'étoffe. Mais lorsqu'ils sortent ils ont un longuis de soie ou de toile peinte de six à sept aunes, qu'ils savent si bien ajuster autour du corps, qu'il ne leur descend qu'au dessous du genou. Les mandarins considérables ont sous ce longuis un caleçon étroit, dont les extrémités sont bordées d'or ou d'argent. Ils ont même des vestes, dont le corps et les manches sont assez larges. Ils ont des souliers faits comme ceux des Indiens. Les jours de cérémonie qu'ils doivent paraître devant le roi, ils ont un bonnet de bétille empesée, qui s'élève en pointe comme le haut d'une pyramide, et qu'ils attachent par-dessous le menton avec un cordon. Le roi donne à quelques mandarins selon leur qualité des couronnes d'or ou d'argent, faites à peu près comme celles de nos ducs et de nos marquis, pour mettre autour de leur bonnet, ce qui est un marque de grande distinction (8).

Caractère des Siamois et leurs moeurs.  
Les Siamois ont beaucoup de douceur et d'honnêteté, ils vivent en bonne intelligence les uns avec les autres, et ils ne manquent pas de complaisance pour les étrangers. La bonne conduite des Français (9), et surtout la sagesse et les grands exemples de vertu de M. le chevalier de Chaumont, leur ont donné une si haute idée de la France, que les mandarins les plus qualifiés recherchaient avec empressement l'honneur d'y venir en qualité d'ambassadeur du roi leur maître, ou à la suite de ceux qu'il envoyait. A parler en général il y a une grande union dans les familles, et c'est par un principe de tendresse pour leurs parents qu'ils nous accusent un peu de dureté, parce que nous quittons les nôtres pour aller vivre bien loin d'eux dans des terres éloignées, nous disant qu'ils pourraient avoir besoin de nous. La justice ne règne pas moins entre eux que l'amitié et la paix. Quand quelque vaisseau fait naufrage sur leurs côtes, il y a une loi qui les oblige de rapporter à la ville capitale tout ce qu'on peut ramasser du débris, pour être ensuite remis entre les mains de ceux à qui ces effets appartiennent, ce qui s'observe aussi à l'égard des étrangers (10).

La persuasion où ils sont qu'il est méséant à un homme d'avoir les dents blanches comme les bêtes, leur fait prendre un grand soin de les noircir. Ils se servent pour cela d'un vernis fait exprès qu'ils renouvellent de temps en temps quand il commence à se passer. Pour donner le temps à la couleur de s'attacher ils ne mangent point pendant quelques jours, et ils se passent même de bétel et d'arec (11).

Propriété du bétel et de l'arèque.  
Le bétel dont nous avons souvent parlé est la feuille d'un arbre de même nom, et l'arec est un fruit à peu près de la grosseur et de la figure de nos glands. Ils coupent ce fruit en quatre parties, et l'ayant mêlé avec de la chaux de coquillage, ils l'enveloppent de la feuille de bétel. Ce mélange leur paraît d'un si bon goût, soit à cause qu'ils y sont accoutumés ou à cause des grands effets qu'ils en ressentent, qu'on leur en voit tous mâcher, de quelque condition qu'ils soient et en quelque lieu qu'ils se trouvent. C'est à ce qu'il prétendent, un remède spécifique pour fortifier les gencives, pour aider à la digestion, et surtout pour empêcher l'haleine de sentir mauvais (12).

Propriétés du thé.  
Il est de l'honnêteté parmi eux de présenter le bétel et le thé à tous ceux qui leur rendent visite. Leur pays leur fournit le bétel et l'arèque, mais ils font venir le thé de la Chine et du Japon. Tous les orientaux en font une estime particulière, à cause des grandes vertus qu'ils y trouvent. Leurs médecins disent qu'il est souverain contre la pierre et contre les maux de tête, qu'il apaise les vapeurs, qu'il égaye l'esprit et qu'il fortifie l'estomac. Dans toutes sortes de fièvres ils le prennent plus fort qu'à l'ordinaire quand ils commencent à sentir la chaleur de l'accès, et le malade ensuite se fait couvrir pour suer, et on a très souvent éprouvé que cette sueur dissipe entièrement la fièvre.

Manière de préparer le thé.  
On prépare le thé dans l'Orient en cette manière. Quand on a fait bien bouillir l'eau, on la verse sur le thé qu'on a mis dans un pot de terre, à proportion de ce qu'on en veut prendre (l'ordinaire est une bonne pincée sur une chopine d'eau) on couvre ensuite le pot jusqu'à ce que les feuilles soient précipitées au fond du vase, alors on le distribue dans des tasses de porcelaine, et on le boit le plus chaud que l'on peut sans sucre, ou bien avec un peu de sucre candi dans la bouche, et sur ce thé on peut verser de l'eau bouillante pour le faire servir deux fois. Ces peuples en boivent plusieurs fois le jour, mais ils croient qu'il n'est pas sain de le prendre à jeun (13).

Ce que c'est que le ginseng, et quelles sont ses vertus.  
Parmi toutes les plantes de l'Orient, le ginseng est celle dont on fait le plus de cas. Il y en a de plusieurs espèces, mais la meilleure est celle qui croît à la Chine dans la province de Laotung. Sa couleur est jaune, sa chair ou sa poulpe est lisse, ayant des filets semblables à des cheveux. Il se rencontre quelquefois de ces racines qui ont la figure d'un homme, et c'est de là qu'elle tirent leur nom. Car Gin en chinois veut dire un homme, et seng signifie tantôt tuer et tantôt guérir, selon qu'on le prononce différemment ; parce que cette racine prise bien ou mal à propos, cause des effets tout à fait contraires. Le Ginseng se trouve encore dans le royaume de Corée, et même à Siam, comme le disent quelques-uns ; mais il ne vaut pas celui qu'on cueille à Laotung. L'herbier chinois dit que cette racine croît à l'ombre dans de profondes vallées, et il ajoute qu'il faut la cueillir à la fin de l'automne, parce que celle qu'on cueille au printemps a dix fois moins de vertus.

Les médecins chinois qui s'en servent le plus, assurent que c'est un remède souverain pour purifier le sang et réparer les forces affaiblies par de longues maladies ; que celui qui tient dans sa bouche de cette racine, résiste une fois plus au travail qu'un autre qui n'en a point ; que les personnes replètes et qui ont le teint blanc en peuvent prendre davantage que les personnes sèches qui ont le teint brun, et dont la physionomie marque de la chaleur ; qu'il n'en faut jamais prendre dans les maladies causées par une chaleur interne, ni quand on a la toux ou que l'on crache du sang.

Manière de préparer le ginseng.  
Pour le préparer on met de l'eau dans une tasse, et l'ayant bien fait bouillir on jette dedans du ginseng coupé par petits morceaux, on couvre bien la tasse, afin de faire infuser le ginseng, et quand l'eau est devenue tiède on la boit seule dès le matin à jeun. On garde ce ginseng, et le soir on le prépare de la même manière que le matin, excepté qu'on y met la moitié moins d'eau, et qu'on la boit lorsqu'elle est déjà un peu froide. On fait ensuite sécher au soleil le ginseng qui a déjà servi, et si l'on veut, on peut encore le faire infuser dans du vin et en user. On mesure la quantité du ginseng à l'âge de la personne qui s'en doit servir. Depuis dix ans jusqu'à vingt on en prend un peu plus de la moitié du poids d'une pièce de trois sols et demi ; depuis vingt jusqu'à trente, un peu plus que le poids d'une pièce de cinq sols ; depuis trente jusqu'à soixante et dix et au-delà, on en prend environ le poids de deux pièces de cinq sols, et jamais davantage (14). On peut voir dans la grande carte du voyage les figures de toutes ce plantes.

Particularités de certains nids d'oiseaux.  
Nous avons vu à Siam certains nids d'oiseaux que ces peuples trouvent admirables pour les ragoûts, et excellents pour la santé, quand on y mêle du ginseng. On ne trouve de ces nids qu'à la Cochinchine sur de grands rochers escarpés. Voici comme on s'en sert. On prend une poule (celles qui ont la chair et les os noirs sont les meilleurs.) On la vide bien, et prenant ensuite les nids d'oiseaux qu'on a laissé amollir dans de l'eau, on les déchire par petits filets, et les ayant mêlés dans du ginseng coupé par morceaux, on met le tout dans le corps de la poule qu'on fait bouillir dans un pot bien fermé, jusqu'à ce qu'elle soit cuite. On laisse ce pot sur la braise toute la nuit, et le matin on mange la poule, les nids d'oiseaux et le ginseng sans autre assaisonnement. Après avoir pris ce remède on sue quelquefois, et si on peut on s'endort là-dessus (15).

Différentes coutumes des Siamois.  
La noblesse parmi les Siamois n'est point héréditaire. Les charges, dont le prince dispose, font les nobles et la distinction qui se trouve parmi ces peuples. Quoique leur religion leur permette la polygamie, on en voit peu qui aient plus d'une ou de deux femmes. A l'égard des dames, ils ne croient pas qu'on puisse leur témoigner plus de respect qu'en leur tournant le dos quand elles passent, pour ne point jeter la vue sur elles.

La multitude et la magnificence des pagodes, les largesses qu'il font aux talapoins, sont des preuves de leur piété. On dit qu'il y a dans le royaume plus de quatorze mille pagodes et cinquante mille talapoins (16). Tout ce qui est dans ces temples est regardé comme une chose sacrée, et ceux qui y volent sont punis du dernier supplice. Il y a quelques années qu'on surprît cinq voleurs dans une pagode, qui furent rôtis tout vifs et à petit feu. On les attacha chacun à une grosse perche, ensuite ayant allumé du feu tout autour, on les fit tourner jusqu'à ce qu'il expirèrent. Dans les prières qu'ils font tous les matins, ils se souviennent de trois choses, de dieu et de la loi qu'il leur a laissée pour l'observer, de leurs parents et des bienfaits qu'ils en ont reçus, de leurs prêtres et du respect qu'ils leur doivent. Quand un missionnaire veut leur parler de notre religion, un présent lui donne libre accès chez eux, et les dispose à écouter (17).

Curiosité des Siamois pour savoir l'avenir.  
Comme ils vivent de peu, et que leur pays leur fournit tout ce qui est nécessaire à la vie sans beaucoup de culture, ils passent leur temps dans l'oisiveté. Ils ne cultivent leur esprit par aucune science, et ne sont curieux que de l'avenir. Pour le connaître, non seulement ils consultent les astrologues, mais ils se servent encore de plusieurs autres moyens pleins de superstitions. Le seigneur Constance m'a dit qu'il y avait un antre où les Siamois vont faire des sacrifices au génie qui y préside, quand ils ont envie de savoir quelque chose dont ils sont en peine. Après y avoir fait leurs prières, ils en sortent et prennent la première parole qu'ils entendent pour la réponse de l'oracle qu'ils ont consulté. Il est arrivé quelquefois que Dieu voulant punir leur curiosité criminelle, ait permis que l'événement confirmât ce qu'ils avaient appris par cette voie. Ainsi quelques femmes des premiers ambassadeurs qu'on avait envoyés en France sur le Soleil d'Orient (18), étant inquiète du sort de leurs maris, qu'elles craignaient de ne revoir jamais, firent leurs sacrifices dans la caverne dont nous avons parlé, puis s'en étant retournées à la ville, sur le soir elles entendirent une femme qui disait à son esclave : ferme la porte, ils ne reviendront plus. Elles prirent ces paroles comme un présage du malheur qui arriva dans la suite, et elles pleurèrent dès lors la perte de leurs maris.

Le respect des Siamois pour leur roi.  
Le respect qu'ils ont pour le roi va jusqu'à l'adoration. La posture où il faut être en sa présence en est une marque. Dans le Conseil même, qui dure quelquefois plus de quatre heures, les ministres se tiennent toujours prosternés devant le roi ; et s'il arrive que quelqu'un d'eux tombe en faiblesse, il n'ose se lever sur les genoux ni s'asseoir à terre, quoique ce prince l'ordonne, qu'on n'ait tiré un rideau devant son trône. Quand le roi sort, tout le monde doit se retirer, et personne n'ose se trouver dans son chemin que ceux qui en ont un ordre exprès, à moins qu'il ne veuille se faire voir à son peuple dans de certains jours de cérémonie. On ne manquait pas même d'avertir les Français de se tenir dans leurs quartiers lorsque le roi devait sortir. On ne permet à personne d'approcher du palais lorsqu'il y est. Un jour que je revenais d'une pagode avec un mandarin qui m'y avait mené dans un balon, nos rameurs se laissant aller au courant de la rivière, s'approchèrent un peu trop des murailles du palais. Mais ils prirent bientôt le large, sentant un grêle de pois, que les soldats de la garde leur lançaient avec des sarbacanes, pour les faire retirer.

On tient conseil chez le roi plusieurs fois le jour.  
Le roi tient tous les jours divers conseils, et c'est sa plus grande occupation. Nul des conseillers n'ose y manquer, et s'il survenait à quelqu'un d'eux une affaire ou une maladie considérable, il doit avant l'heure du conseil, demander au roi permission de s'en absenter. Sans cette permission, quelque embarras et quelque maladie qu'il ait, il est obligé sous de grièves peines de s'y trouver, s'il peut marcher ; car le roi ne manque jamais d'envoyer savoir les raisons de son absence, et l'officier que le roi envoie a ordre de parler à la personne même.

La princesse reine a sa cour et son Conseil.  
La princesse, fille unique du roi, a pareillement sa cour et son conseil composés des femmes des principaux mandarins. Elle a de l'esprit et de la vivacité, et elle fait paraître dans le gouvernement des provinces, que le roi lui a données, beaucoup de sagesse et de modération, elle n'est servie que par des femmes, et nul homme ne l'a jamais vue ni en public ni en particulier. Quand elle sort sur un éléphant elle est enfermée dans une espèce de chaise qui l'empêche d'être vue comme vous le pouvez voir dans cette figure (19).

Le royaume de Siam ne passe point du père au fils.  
Dans le royaume de Siam les frères du roi succèdent à la couronne préférablement à ses enfants, mais elle revient à ceux-ci après la mort de leurs oncles. Le roi qui règne à présent a deux frères qui vivent avec lui dans le palais (20), il a aussi, selon la coutume des Orientaux, un fils adoptif qui l'accompagne partout, et auquel il fait rendre des honneurs particuliers (21).

La religion des Siamois est fort bizarre, on ne la peut parfaitement connaître que par les livres écrits en langue Balie, qui est la langue savante, et que presque personne n'entend, hors quelques-uns de leurs docteurs (22). Encore ces livres ne s'accordent-ils pas toujours entre eux. Voici ce qu'on en a pu démêler avec toute l'exactitude possible (23).

Ce que les Siamois croient de leur dieu.  
Les Siamois croient un dieu, mais ils n'en ont pas la même idée que nous. Par ce mot ils entendent un être parfait à leur manière, composé d'esprit et de corps, dont le propre est de secourir les hommes. Ce secours consiste à leur donner une loi, à leur prescrire les moyens de bien vivre, à leur enseigner la véritable religion, et les sciences qui leur sont nécessaires. Les perfections qu'ils lui attribuent sont l'assemblage de toutes les vertus morales, possédées dans un degré éminent, acquises par plusieurs actes et confirmées par un exercice continuel dans tous les corps, par où il a passé.

Il est exempt de passions, et ils ne ressent aucun mouvement qui puisse altérer sa tranquillité, mais ils assurent qu'avant que d'arriver à cet état, il s'est fait par l'extrême application à vaincre ses passions, un changement si prodigieux dans son corps que son sang en est devenu blanc. Il a le pouvoir de paraître quand il veut et de se rendre invisible aux yeux des hommes, et il a une agilité si surprenante, qu'en un moment il peut se trouver en quelque lieu du monde qu'il lui plaira.

La science du dieu des Siamois.  
Il sait tout sans avoir jamais rien appris des hommes, dont il est lui-même le docteur et le maître, et cette connaissance si universelle est attachée à son état, il la possède depuis l'instant qu'il est né dieu, elle ne consiste pas comme les nôtres dans une suite de raisonnements, mais dans une vue claire, simple et intuitive, qui lui représente tout d'un coup les préceptes de la loi, les vices, les vertus et les secrets les plus cachés de la nature, les choses passées, présentes et à venir, le ciel, la terre, le paradis, l'enfer, cet univers que nous voyons et ce qui se passe même dans les autres mondes que nous ne connaissons pas. Il se souvient distinctement de ce qui lui est jamais arrivé depuis la première transmigration de son âme jusqu'à la dernière.

Son corps est infiniment plus brillant que le soleil, il éclaire ce qu'il y a de plus caché, et à la faveur de la lumière qu'il répand, un homme ici-bas sur la terre pourrait pour me servir de leur expression, voir un grain de sénevé qu'on aurait placé au plus haut des cieux.

En quoi consiste son bonheur.  
Le bonheur de ce dieu n'est accompli que lorsqu'il meurt pour ne plus renaître ; car alors il ne paraît plus sur la terre, et ainsi il n'est plus sujet à aucune misère. Ils comparent cette mort à un flambeau éteint ou au sommeil qui nous rend insensibles aux maux de la vie, avec cette différence que Dieu en mourant en est exempt pour toujours, au lieu qu'un homme endormi n'en est exempt que pour un temps.

Ce règne de chaque divinité ne dure pas éternellement, il est fixé à un certain nombre d'années, c'est-à-dire, jusqu'à ce que le nombre des élus qui doivent se sanctifier par ses mérites soit rempli ; après quoi il ne paraît plus au monde et tombe dans un repos éternel qu'on avait cru un véritable anéantissement faute de les bien entendre. Alors un autre dieu lui succède et gouverne l'univers en sa place, ce qui n'est autre chose que d'apprendre aux hommes la vraie religion (24).

Les hommes peuvent devenir dieux.  
Les hommes peuvent devenir dieux, mais ce n'est qu'après un temps fort considérable ; car il faut qu'ils aient acquis une vertu consommée. Ce n'est pas même assez d'avoir fait beaucoup de bonnes oeuvres dans les corps où leurs âmes se sont trouvées, il faut encore qu'à chaque bonne action ils aient eu en vue de mériter la divinité, qu'ils aient marqué cette intention, en invoquant et prenant à témoin au commencement leurs bonnes oeuvres, les anges qui président aux quatre parties du monde, qu'ils aient versé de l'eau, en implorant le secours de l'ange gardienne de la terre, appelée naag pphrathorani (25). Car ils croient, comme nous l'expliquerons dans la suite, qu'il y a différence de sexe parmi les anges, aussi bien que parmi les hommes. Ceux qui souhaitent devenir dieux observent soigneusement cette pratique.

Les Siamois reconnaissent un état permanent de sainteté.  
Outre cet état de divinité auquel les plus parfait aspirent, il y en a encore un moins élevé qu'ils appellent l'état de sainteté. Il suffit pour être saint, qu'après avoir passé dans plusieurs corps, on ait acquis beaucoup de vertus, et que dans les actes qu'on en a pratiqués on se soit proposé d'acquérir la sainteté. Les propriétés de la sainteté sont les mêmes que celles de la divinité. Les saints les possèdent aussi bien que Dieu, mais dans un degré bien moins parfait ; outre que Dieu les a par lui-même, sans les recevoir de personne, au lieu que les saints les tiennent de lui par les instructions qu'il leur donne. C'est lui qui leur apprend tous ces secrets, dont il a une connaissance parfaite. C'est pour cela que s'ils ne renaissent pendant qu'il est dans le monde, comme ils ne peuvent recevoir ses enseignements, ils ne sont point sanctifiés. Aussi ont-ils coutume dans leurs bonnes oeuvres de demander la grâce de renaître en même temps que leur dieu. Ce que nous avons dit de la divinité, qu'elle n'est consommée que lorsque Dieu mourant sur la terre monte au ciel pour ne plus paraître ici-bas, se doit pareillement entendre de la sainteté. Car elle n'est parfaite que lorsque les saints meurent pour ne plus renaître, et que leurs âmes sont portées dans le paradis, pour y jouir d'une éternelle félicité.

Les Siamois croient un paradis et un enfer.  
Voilà quels sont à peu près les sentiments de ces peuples touchant la divinité. Et comme ils sont assez éclairés pour reconnaître que le vice doit être puni et la vertu récompensée, ils croient un paradis où les justes goûtent le plaisir que leurs bonnes oeuvres ont méritées, et un enfer où les méchants reçoivent le châtiment dû à leurs crimes. Ils placent le paradis dans le plus haut ciel, et l'enfer dans le centre de la terre. Les plaisirs du paradis et les supplices de l'enfer ne sont point éternels, on ne demeure dans l'un et dans l'autre qu'un certain temps, qui est plus long ou plus court, selon qu'on a fait plus de bonnes oeuvres, ou qu'on a commis plus de péchés.

Ce que les Siamois croient de l'enfer.  
Ils disent qu'il y a dans l'enfer des anges administrateurs de la justice, qui ont soin de marquer exactement toutes les mauvaises actions des hommes, qui les examinent après leur mort, et les en punissent avec une extrême sévérité. Ils ont au sujet du jugement qui se fait, alors une imagination ridicule, ils se persuadent que le premier de ces juges, qu'ils appellent Prayomppaban (26), a un livre, où la vie de chaque homme en particulier est écrite, qu'il le relit continuellement, et que lorsqu'il est arrivé à la page qui contient l'histoire de cette personne, elle ne manque jamais d'éternuer. C'est pour cela, disent-ils, que nous éternuons sur la terre, et de là est venu la coutume qu'ils ont de souhaiter une heureuse et longue vie à tous ceux qui éternuent (27).

L'enfer est divisé en huit demeures, qui sont comme huit degrés de peine, ils croient même qu'il y a un feu qui brûle les damnés.

Ce qu'ils croient du paradis.  
Ils se figurent aussi dans le ciel huit différents degrés de béatitude. Ils y mettent les mêmes choses que sur la terre : ils assurent qu'il y a des rois, des princes, des peuples, qu'on y fait la guerre, qu'on y donne des batailles, qu'on y remporte des victoires, que le mariage même n'en est pas banni, que dans la première, la seconde et la troisième demeure, les saints peuvent avoir des enfants, que dans la quatrième enfin, il n'y a plus ni concupiscence ni mariage ; et c'est ainsi que la pureté augmenté toujours jusqu'au dernier ciel, qui est proprement le paradis, appelé en leur langue Niruppan (28), où les âmes des saints et des dieux vivent dans une pureté parfaite et une souveraine félicité.

Ils soutiennent que tout ce qui arrive de bien ou de mal aux hommes, est l'effet de leurs bonnes ou de leurs mauvaises actions, et qu'on n'est jamais malheureux et innocent tout ensemble. Ainsi les richesses, les honneurs, la sainteté et la divinité sont la récompense d'une vie vertueuse, et au contraire l'infamie, la pauvreté, les maladies, la mort, l'enfer, sont la punition des péchés que l'on a commis. Et soit qu'on renaisse sous la figure humaine, ou sous la figure de quelque animal, ils attribuent les avantages avec lesquels on vient au monde, comme sont la bonté, la bonne grâce, l'esprit, la noblesse, au mérite des bonnes oeuvres, et les défauts naturels comme la laideur, la mutilation des membres, au dérèglement de cette vie ou des autres qui l'ont précédée. Toutes ces choses, disent-ils, sont autant de marques certaines qui nous font connaître quelle vie les hommes ont menée, avant que de naître en cet état, et voilà la source de cette prodigieuse diversité qui paraît dans leurs conditions, dans leurs vies, et dans leur mort. Prévenus de ces erreurs, ils méprisent ce qu'on leur dit du péché originel et de ses effets, et ils traitent de visions la désobéissance et la punition de notre premier père.

Les Siamois respectent par un motif de religion les personnes distinguées par leur qualité, leur fortune ou par leurs avantages de corps ou d'esprit.  
Les âmes des hommes qui renaissent dans le monde sortent de trois endroits différents, du ciel, de l'enfer ou du corps des animaux. Ceux dont les âmes viennent du ciel, ont quelques marques avantageuses qui les distinguent, ils ont en partage la vertu, la beauté, la santé, les richesses, et ils naissent grands princes bien faits. Voilà le principe du respect que ces peuples ont pour les personnes élevées en dignité ou d'une naissance illustre, parce qu'ils les regardent comme devant bientôt être divinisés ou sanctifiés, puisqu'ils ont fait assez de bonnes oeuvres pour mériter ce haut rang de gloire où ils les voient. Ceux dont les âmes sortent des corps des animaux sont moins parfaits que les premiers, mais beaucoup plus cependant que ceux qui viennent de l'enfer. Ils considèrent ces derniers comme des scélérats que leurs crimes rendent dignes de toutes sortes de malheurs. De là vient aussi l'horreur que les Siamois ont pour la croix de Jésus-Christ (29). Car enfin, répondent-ils, quand on leur en parle, s'il eût été juste, sa justice et ses bonnes oeuvres l'eussent garanti du supplice honteux qu'il a souffert, et défendu de la fureur de ses ennemis.

Ils reconnaissent la peine et la coulpe du péché.  
Ils distinguent deux choses dans le péché, la coulpe (30) et la peine réservée dans l'enfer à celui qui pèche. La peine peut bien être remise ou diminuée en cette vie par les bonnes oeuvres et par la bonne volonté, mais la coulpe n'est jamais effacée qu'on n'en ait été auparavant puni par la mort par les autres misères. Dans la punition que l'on tire des péchés, la loi du Talion est exactement observée. Car si vous avez tué un homme, vous mourrez vous-même de mort violente dans cette vie ou dans une autre. Si vous avez tué un serpent, un serpent vous fera mourir par sa morsure. Si vous avez enlevé de leur nid les petits de quelque oiseau, vous serez un jour, après une ou plusieurs transmigrations, arraché d'entre les bras de vos parents dans votre plus tendre jeunesse, et abandonné de ceux qui pouvaient vous donner quelque secours. Leur dieu même n'a pu s'exempter de cette dure loi. Car il fut mis à mort âgé de quatre-vingt deux ans par un monstre appelé Man (31), qu'il avait autrefois tué à pareil âge sous la figure d'un cochon (32).

Si la faute que l'on a commise pendant la vie est légère, on peut mériter que la peine, qu'on devait souffrir dans enfer, soit remise, ou entièrement, ou du moins en partie, par le bien qu'on fait, et même par la volonté de bien faire. Mais si le péché est grief, il n'est point de bonnes œuvres qui puissent l'effacer ; il fut l'expier dans l'enfer et y souffrir tout le châtiment qu'il mérite. C'est ce qui a donné lieu à cette tradition reçue parmi eux, que Dieu n'a pu et ne peut encore délivrer son frère des peines de l'enfer, auxquelles il a été condamné.

Ainsi il n'y a aucune bonne action que ne soit récompensée dans le ciel, et il n'y a aucun crime qui ne soit puni dans l'enfer. De là ils concluent que lorsqu'un homme meurt sur la terre, il acquiert une nouvelle vie dans le ciel, afin d'y jouir du bonheur qui est dû à ses bonnes oeuvres ; et que le temps de sa récompense étant fini il meurt dans le ciel, pour renaître dans l'enfer, s'il est chargé de quelque péché considérable ; et s'il n'est coupable que d'une faute légère, il rentre dans le monde sous la figure de quelque animal, et ayant satisfait dans cet état à la justice, il redevient homme comme auparavant. C'est ainsi qu'ils expliquent la métempsycose, qui est un des points fondamentaux de leur religion : en sorte que la vie de l'homme se passe dans de continuelles transmigrations jusqu'à ce qu'il se soit sanctifié, ou qu'il ait mérité d'être dieu. Ils admettent des esprits, mais ces esprits ne sont autre chose que des âmes, qui informent toujours quelque corps jusqu'à ce qu'elle soient parvenues à la sainteté ou à la divinité.

Ils croient que les anges sont corporels.  
Les anges sont corporels, et comme il y en a de différent sexe, ils peuvent avoir des fils et des filles (33). Jamais ces anges ne sont sanctifiés ni divinisés, c'est à eux seulement de veiller éternellement à la conservation des hommes et au gouvernement de l'univers. Ils les distribuent en sept ordres ou hiérarchies, dont les unes sont plus parfaits et plus nobles que les autres, et ils les placent en autant de cieux différents. Chaque partie du monde a une de ces intelligences, qui préside à ce qui s'y fait. Ils en donnent aussi aux astres, à la terre, aux villes, aux montagnes, aux forêts, au vent même et à la pluie. Et parce qu'ils sont persuadés que ces anges examinent avec une application continuelle la conduite des hommes, et qu'ils sont témoins de toutes leurs actions, pour récompenser celles qui sont louables, en vertu des mérites de leur dieu ; c'est à ces intelligences et non pas à leur dieu qu'ils ont coutume de s'adresser dans leurs nécessités et dans leurs misères ; et ils les remercient des grâces qu'ils croient en avoir reçues.

Ils ne connaissent point d'autres démons que les âmes des damnés.  
Il ne reconnaissent point d'autres démons que les âmes des méchants, qui sortant de l'enfer où elles étaient détenues, errent pendant un certain temps dans le monde, et font aux hommes tout le mal qu'elle peuvent. Ils mettent encore au nombre de ces esprits malheureux les enfants mort-nés, les mères qui meurent en couche, ceux qui sont tués en duel, ou qui sont coupables de quelques autres crimes de cette nature.

Ils racontent des choses merveilleuses de certains anachorètes.  
Ils racontent des choses merveilleuses de certains anachorètes qu'ils appelles ppra rasi (34), lesquels retirés dans d'affreuse solitude, et dans d'épaisses forêts mènent une vie très sainte et très austère. Ces solitaires ont au rapport de leurs livres, une parfaite connaissance des secrets les plus cachés de la nature. Ils savent faire l'or, l'argent et les métaux les plus précieux. Il n'est point de miracle si étonnant qui soit au-dessus de leurs forces. Ils prennent toutes les figures qu'ils veulent, ils s'élèvent en l'air, et se trouvent en un instant où il leur plaît. Mais quoi que ces hommes extraordinaires puissent se rendre immortels, parce qu'ils savent le moyen de se prolonger la vie, ils la sacrifient cependant à dieu de mille ans en mille ans, en se consumant eux-mêmes sur un bûcher, à la réserve d'un seul qui reste pour ressusciter les autres par la vertu de ses charmes. Il n'est pas moins dangereux que difficile, de trouver ces ermites miraculeux, on court risque de la vie quand on les rencontre. On apprend néanmoins dans les livres des talapoins, le chemin qu'il faut tenir, et les moyens dont on doit se servir, pour parvenir aux lieux où ils sont.

Leur créance sur l'éternité du monde.  
Ils estiment que le ciel et la terre sont incréés et éternels, et ne comprennent pas que le monde ait jamais commencé ni qu'il puisse jamais finir. Ils veulent que chaque étoile et chaque planète soit la demeure d'une intelligence particulière. Ils ne comptent que sept planètes, et les noms qu'ils leur donnent servent aussi aux sept jours de la semaine, comme dans la langue latine. Du reste, les astres ne sont attachés à aucun corps, ils sont suspendus en l'air, et ont leurs mouvements particuliers.

La terre est plate et carrée, selon le sentiment des Siamois.  
La terre n'est point ronde, selon eux, ce n'est qu'une superficie plane, ils la divisent en quatre parties carrées, lesquelles ils appellent thavip. Les eaux, dont ces quatre parties sont séparées n'étant pas navigables à cause de leur extrême subtilité, empêchent le commerce qu'elles pourraient avoir entre elles. Toute la terre est environnée d'une muraille extrêmement forte et d'une hauteur prodigieuse. Sur ce mur sont gravés en gros caractères tous les secrets de la nature, et c'est là que ces ermites merveilleux dont j'ai parlé, apprennent ce qu'ils savent de plus admirable. Car ils s'y transportent aisément avec cette agilité surprenante dont ils sont doués. Pour les hommes des trois autres parties du monde, il ont le visage bien différent du nôtre, car les habitants de la première ont le visage carré, ceux de la seconde l'ont rond, et ceux de la troisième triangulaire (35).

Quelque différence qu'il y ait pour le visage entre les habitants de ces trois parties de la terre, on se ressemble cependant si fort dans chacune en particulier, qu'on ne pourrait s'y reconnaître, si l'on n'avait d'ailleurs un moyen pour distinguer ceux avec qui on vit. La différence des inclinations que l'on a pour les différentes personnes est la règle de ce discernement, ainsi un père distingue son fils d'avec sa femme et son ami, parce qu'il sent pour son fils un amour tout autre que celui qu'il sent pour sa femme ou pour son ami. Il y a encore cette différence entre ces trois parties du monde et la nôtre, que tous les biens abondent dans celle-là sans nul mélange de maux ; et que les choses que l'on y mange, prennent le goût que l'on veut par la vertu d'une certain arbre, qu'on invoque lorsqu'on est en quelque besoin. De là vient qu'on ne peut y exercer ni la charité ni aucune autre vertu ; et parce qu'il n'y a aucune occasion de mériter, les hommes ne peuvent y acquérir la sainteté ni y recevoir aucun châtiment ; ce qui leur fait désirer ardemment de renaître dans la partie que nous habitons, où l'on trouve plusieurs occasions de bien faire. Ils obtiennent cette grâce quand ils la demandent par les mérites du dieu, qui a parcouru ces lieux quoi qu'ils nous soient inaccessibles.

 
27 feuilles format A4

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JOURNAL DU VOYAGE DE SIAM - SIXIEME LIVRE - DEUXIEME PARTIE


NOTES :

1- Cette gravure promise ne figure pas dans notre édition du Voyage de Siam.   retour

2 - Les Siamois affectaient les noms de ville interminables, ainsi le célèbre exemple de Bangkok, le nom de ville le plus long du monde, paraît-il, Krung Thep Mahanakhon Amon Rattanakosin Mahinthara Ayuthaya Mahadilok Phop Noppharat Ratchathani Burirom Udomratchaniwet Mahasathan Amon Piman Awatan Sathit Sakkathattiya Witsanukam Prasit, qui signifie à peu près “Cité des créatures célestes, la grande ville, la résidence du Bouddha d'émeraude, l'imprenable Ayutthaya, cité du roi Indra, grande capitale du monde dotée de neuf joyaux précieux, la cité de la joie, abondant dans un immense palais royal qui ressemble à la résidence céleste où règne le dieu réincarné, cité donnée par Indra et offerte par Vishnukarn...”

Ayodhya était la cité de Rama dans le Ramayana, il s'agissait de l'ancienne province de l'Inde appelée Aoudh, aujourd'hui incorporée à l'Uttar Pradesh. Son nom complet en Thaïlande est très proche de celui de Bangkok : Krungthep Mahanakhon Bovorn Thavaravadee Sri Ayutthaya Mahadilok Phop Noppharat Ratchathani Burirom Udom Mahasathan. Les relations occidentales donnent de multiples orthographes plus ou moins fantaisistes : Iudia (Pigafetia) Odiaa (Vincent le Blanc) India (Joost Schuten) Juthia (Alexandre de Chaumont) Odia, Joudia (Forbin), Si-yo-thi-ya (La Loubère), etc.    retour

3 - Ceci sera confirmé par La Loubère : A peine le roi de Siam a-t-il cinq ou six vaisseaux fort petits dont il se sert principalement pour la marchandise ; et, quelquefois, il les arme en course contre ceux de ses voisins avec qui il est en guerre. Mais les officiers et les matelots a qui il les confie sont étrangers ; et jusqu'à ces derniers temps, il les avait choisis Anglais ou Portugais : depuis peu d'années il y avait aussi employé des Français. La Loubère - Du royaume de Siam.   retour

4 - Une des formes du mot jonque, qui désigne une embarcation chinoise. Pour une description plus complète de ce bateau, on se reportera sur ce site à la page consacrée aux traités franco-siamois, particulièrement la note 12   retour

5 - Ce mot viendrait de l'hindoui lungi, et désigne une sorte de pagne que Nicolas Gervaise évoque ainsi : Il n'y a point de métier dans le royaume de Siam qui soit plus ingrat que celui de tailleur, car le commun du peuple n'en a pas besoin ; tout l'habillement des hommes consiste en deux pièces d'étoffe de soie ou de coton ; de l'une, qui est longue de deux aunes ou environ et large de trois quarts, ils se couvrent les épaules en forme d'écharpe : et de l'autre qui est de même longueur et de même largeur, ils se ceignent les reins, et la retroussant par les deux bouts fort proprement par derrière, ils s'en font une espèce de culotte qui leur pend jusqu'au dessous du genou, ce vêtement s'appelle en siamois pâ-nonc, et en langage vulgaire panne ou pagne. Le pagne des mandarins est bien plus ample et beaucoup plus riche que les autres, il est ordinairement tissée d'or et d'argent, ou bien il est fait de ces belles toiles peintes des Indes, qu'on appelle communément chitte de Masulipatam. Histoire civile et naturelle du royaume de Siam par Nicolas Gervaise. On trouve également fréquemment le mot langouti dans les relations françaises.

 Fig. XXVIII - Mandarin qui parle à un de ses gens - Illustration du Voyage de Siam de Guy Tachard.     retour

6 - On distinguait l'aune de Paris, l'aune d'Angleterre, l'aune de Flandres, etc. L'encyclopédie de Diderot et d'Alembert la définit ainsi : L'aune de Paris contient trois pieds sept pouces huit lignes, conformément à l'étalon qui est dans le bureau des marchands merciers, et qui par l'inscription gravée dessus, paraît avoir été fait en 1554, sous le règne d'Henri II. Elle se divise en deux manières : la première, en demi-aune, en tiers, en sixième et en douzième ; et la seconde, en demi-aune, en quart, en huit et en seize, qui est la plus petite partie de l'aune, et après laquelle il n'y a plus de division établie dans le commerce.

Littré indique pour l'aune la valeur de 3 pieds 7 pouces 10 lignes 5/6, soit 1,82 m. Trois quarts d'aune représentaient donc environ 1,36 m.  retour

7 - La Loubère parle également de cette sorte d'écharpe qu'il indique être en mousseline. Selon Littré, la mousseline est une étoffe claire faite avec des fils de coton très fins entrecroisés que séparent des jours. La bétille du père Tachard est effectivement une sorte de mousseline, très souvent mentionnée dans les relations et dans les registres de marchandises de l'époque. On trouve également les termes betteela, beatelle, beatilla, beatilha, betilla, byatilhas, ect. Selon Henri Yule - HOBSON-JOBSON, A Glossary of Colloquial Anglo-Indian Words and Phrases, and of Kindred Terms, Etymological, Historical, Geographical and Discursive - qui cite Cobarruvias, ce mot semblerait être d'origine espagnole ou portugaise, et dériverait de beata, “religieuse”, parce que cette étoffe aurait été inventée ou utilisée par certaines religieuses. La betilla serait une sorte d'étoffe faite à Masulipatam, et également connue sous le nom d'organdi.   retour

8 - La Loubère évoque ainsi ces bonnets qui ont largement contribué à la popularité des ambassadeurs : Le bonnet blanc, haut et pointu, que nous avons vu aux ambassadeurs de Siam, est une coiffure de céfémonie dont le roi de Siam et ses officiers se servent également ; mais le bonnet du roi de Siam est orné d'un cercle ou d'une couronne de pierreries, et ceux de ses officiers sont ornés de divers cercles d'or, d'argent ou de vermeil doré, pour marquer leurs dignités, ou n'ont aucun ornement. Les officiers ne les portent que devant leur roi, ou dans leurs tribunaux, ou dans quelque cérémonie. Ils les attachent avec un cordon qui passe sous le menton, et ils ne les ôtent jamais pour saluer. La Loubère - Du Royaume de Siam.

On trouve également une description de ces bonnets chez Donneau de Visé : Ils mirent ensuite les bonnets qui marquent leur dignité, et dont je vous ai déjà parlé. Ils ont au bas de ces bonnets des couronnes d'or larges de deux à trois doigts, d'où sortent des fleurs faites de feuilles d'or très minces, au milieu desquelles sont quelques rubis à la place de la graine. Comme les feuilles d'or qui forment ces fleurs sont fort légères, elles ont un mouvement qui les fait paraître toujours agitées. Le troisième ambassadeur n'a point de ces fleurs autour de sa couronne, il n'a qu'un cercle d'or large de deux grands doigts et ciselé. Lorsqu'ils faisaient travailler à ces couronnes par un orfèvre de Paris, cet orfèvre leur ayant dit qu'elles étaient bien légères, le premier ambassadeur répondit qu'ils les faisaient faire pour des hommes, et que si elles étaient lourdes, il les faudrait donner à porter à des bêtes.

Les huit mandarins qui accompagnent les ambassadeurs ont une pareille coiffure de mousseline, mais il n'y a point de couronne autour de leurs bonnets. Ceux à qui ces marques de dignité ont été données n'oseraient paraître devant le roi de Siam sans les avoir. Donneau de Visé - Le Voyage des ambassadeurs de Siam en France - Mercure Galant.

Dans la comédie La foire de Saint Germain de Dufresny et Regnard, représentée en 1695 à l'Hôtel de Bourgogne, les marchands proposent, outre des robes de Marseilles et des chemises de Hollande, des bonnets de style siamois, ce qui prouve que, dix ans après le départ de la grande ambassade de Kosa Pan, le souvenir des Siamois était encore bien vivace dans le peuple de Paris.   retour

9 - Seul un petit incident impliquant des matelots français avait marqué le séjour de l'ambassade et avait été vite réprimé. On en trouve mention dans le journal de l'abbé de Choisy du 24 novembre 1685 : M. de Forbin est allé à Siam par ordre de M. l'ambassadeur, pour faire châtier quelques Français qui ont fait des insolences, et pour les renvoyer tous au vaisseaux. On n'en a point fait de plaintes, mais M. l'ambassadeur, pour faire justice, n'attend pas qu'on se plaigne.

La nature de ces “insolences” est révélée dans le journal du lendemain : M. de Forbin a fait justice à Siam, et a renvoyé à bord tous les Français. Ils n'avaient pas fait grand mal : seulement quelques poules plumées. Un verre de raque, qui est l'eau-de-vie du pays, enivre, et quand on est ivre, on se bat, on crie, on fait du bruit. Et les Siamois, qui sont d'une humeur paisible, croient que tout est perdu. Journal de l'abbé de Choisy des 24 et 25 novembre 1685.

Quant aux gentilshommes, bien que jeunes et turbulents, ils méritèrent pour leur bonne conduite les éloges de Mgr Laneau, qui écrivit le 15 décembre 1685 aux directeurs du séminaire des Missions-Étrangères à Paris : Vous me ferez aussi un plaisir très particulier si, dans les occasions où vous trouverez quelques-uns de Messieurs les gentilshommes et autres officier de sa suite [celle du chevalier de Chaumont], vous prenez la peine de leur témoigner combien nous leur sommes obligés de leur bonne et vertueuse conduite dans ce pays ; car véritablement ils ont été ce que dit saint Paul, bonus odor Christi. On n'a point entendu parler ni de querelle, ni d'ivrognerie, ni d'impudicité, et j'espère que leur bon exemple ne nous servira pas de peu pour le bien de la regligion ; car de voir cette jeune noblesse si bien réglée, ce n'est pas une chose fort ordinaire dans les Indes. Archives des Missions-Étrangères - Vol. 859. p. 389.   retour

10 - La Loubère confirme cette tradition : On m'a affirmé que les Siamois ont l'humanité de ne s'approprier rien de tout ce que la tempête jette sur leurs côtes, soit par échouement de vaisseaux, soit par naufrage. La Loubère - Du Royaume de Siam.   retour

11 - Cette opération longue et délicate et ainsi décrite par Nicolas Gervaise : Ce que les dames siamoises ne peuvent souffrir en nous, c'est la blancheur de nos dents, parce qu'elles croient que le diable a les dents blanches, et qu'il est honteux à un hbomme de les avoir semblables à celles des bêtes, aussi à peine les hommes et les femmes ont-ils atteint l'âge de quatorze ou quinze ans, qu'ils travaillent à rendre les leurs noires et luisantes, et voici comment ils s'y prennent : celui qu'ils ont choisi pour leur rendre ce bon office, les fait coucher sur le dos, et les retient dans cette posture pendant les trois jours que dure l'opération, d'abord, il lui nettoie les dents avec du jus de citron, et les frotte après avec une certaine eau qui les rend rouges, puis il jette dessus une couche de poudre de coco brûlé qui les noicit : mais elles se trouvent tellement affaiblies par l'application de ces drogues, qu'elles pourraient être arrachées sans douleur, elles tomberaient même, si on voulait se hasarder à manger quelque chose de solide, aussi ne vit-on pendant ces trois jours que de bouillons froids, que l'on fait couler doucement dans le gosier, sans toucher aux dents, le moindre vent peut empêcher l'effet de cette opération ; c'est pourquoi celui qui la souffre garde le lit, et a soin de se bien couvrir, jusqu'à ce qu'il sente qu'elle est heuresement consommée par l'affermissement de ses dents et par la cessation de l'enflure de sa bouche, qui reprend son premier état. Nicolas Gervaise - Histoire naturelle et politique du royaume de Siam.    retour

12 - Sur le bétel et l'arec, on pourra consulter le site de René Gallay http://www.le-betel.com/ et sur ce site le journal de l'abbé de Choisy d'août 1685, et particulièrement la note 12.  retour

13 - Connu en Chine au moins depuis le IIIe siècle, et peut-être bien avant, le thé n'arriva en Europe que dans la première partie du XVIIe siècle. Dans ses Nouveaux mémoires sur l'état présent de la Chine, le père Le Comte évoque longuement les vertus du thé : Parmi ces simples, il y en a de deux espèces particulières dont je puis parler par avance. Le premier est la feuille de thé , ou plutôt de tçha , comme on l'appelle à la Chine. On est ici fort partagé sur les propriétés qu'on lui attribue. Les uns soutiennent qu'il en a d'admirables, d'autres que c'est une imagination et un pur entêtement des Européens, qui estiment toujours les nouveautés et qui donnent du prix à tout ce qu'ils ne connaissent pas. En cela, comme en la plupart des choses où les hommes ne conviennent point, je crois qu'il y a un milieu à prendre. A la Chine on n'est sujet ni à la goutte, ni à la pierre, ni à la sciatique, et on s'imagine que le fréquent usage du thé préserve de tous ces maux. Les tartares, qui se nourrissent de chair crue, sont malades et souffrent des indigestions continuelles dès qu'ils cessent d'en boire ; et pour en avoir abondamment, ils fournissent à l'empereur presque tous les chevaux qui servent à remonter sa cavalerie. Quand on a des vertiges ou des fumées qui chargent la tête, on se sent extrêmement soulagé dès qu'on s'accoutume au thé. En France, il y a une infinité de gens qui s'en trouvent bien pour la gravelle, les indigestions, les maux de tête, et quelques-uns prétendent avoir été guéris de la goutte presque miraculeusement, tant son effet a été prompt et sensible. Tout cela prouve que le thé n'est pas une chimère et un pur entêtement. Mais aussi quelques-uns, aprés en avoir bu, en dorment mieux, ce qui prouve qu'il n'est pas propre à abattre les fumées. Il y en a qui n'en prennent jamais après le repas sans expérimenter de méchants effets ; leur digestion en est troublée et ils sentent longtemps après des crudités et une réplétion incommode. D'autres n'en sont soulagés ni dans la goutte, ni dans la sciatique. Plusieurs disent qu'il dessèche, qu'il maigrit, qu'il resserre, et que si l'on y trouve quelques bonnes qualités, la plupart des autres feuilles feraient à peu près le même effet. Ces expériences prouvent au moins que sa vertu n'est pas si universelle qu'on s'imagine. Ainsi je crois qu'il faut en parler modérément et pour le bien et pour le mal. Peut-être que l'eau chaude est toute seule un bon remède contre les maladies dont on attribue la guérison au thé : et il y a des gens qui sont exempts de beaucoup d'incommodités, parce qu'ils se sont fait une habitude de boire chaud. Cependant il est certain que le thé est corrosif de sa nature, car il attendrit les viandes dures avec lesquelles on le fait bouillir, et par conséquent qu'il est propre à la digestion, c'est-à-dire à la dissolution. Cela même prouve qu'il est contraire aux obstructions, et les liqueurs empreintes de ses particules ou de ses sels détachent et entraînent plus facilement tout ce qui s'attache aux tuniques des vaisseaux. Cette même qualité est propre à consumer les humeurs superflues, à donner du mouvement à celles qui croupissent et qui se corrompent, à évacuer les autres qui causent les douleurs de la sciatique et de la goutte. De sorte que le thé, pris avec précaution, est un fort bon remède, quoiqu'il ne soit pas si efficace ni si universel que le tempérament de certaines gens, la force du mal et certaines dispositions occultes n'en puissent souvent retarder l'effet, ou même en rendre la vertu inutile. Pour s'en servir utilement, il est bon de le connaître, car il en est de plus d'une sorte. Celui de la province de Chensi est grossier, âpre et désagréable. Les tartares en boivent ; il leur faut un dissolvant plus fort qu'aux Chinois, à cause de la viande crue dont ils se nourrissent. Il est à grand marché dans le pays et la livre n'en coûte pas trois sols. Dans cette même province on en trouve d'une espèce particulière, plus semblable à la mousse qu'aux feuilles d'un arbre. On le garde longtemps et l'on prétend que le plus vieux est excellent dans les maladies aiguës. On en donne aussi aux malades d'une troisième sorte dont les feuilles sont fort longues et fort épaisses, et il est bon à mesure qu'il est gardé, mais ce n'est pas là le thé usuel. Celui qu'on boit ordinairement à la Chine n'a point de nom particulier, parce qu'il se cueille indifféremment en divers terroirs. Il est bon, l'eau en est rougeâtre, le goût fade et un peu amer ; le peuple s'en sert indifféremment à toutes les heures du jour et c'est la boisson la plus commune. Mais les gens de qualité en usent de deux autres espèces, qui sont fort célèbres à la Chine. La première se nomme le thé soumlo ; c'est le nom du lieu où on le cueille. Les feuilles en sont un peu longues, l'eau claire et verte quand il est frais, le goût agréable ; il sent, dit-on en France, un peu la violette, mais cette odeur ne lui est point naturelle, et les Chinois m'ont souvent assuré que le bon thé ne devait avoir aucune odeur ; c'est celui qu'on présente ordinairement dans les visites, mais il est extrêmement corrosif. On ne doit pas en prendre à jeun, et à la longue on s'en trouverait incommodé. Peut-être que le sucre qu'on y mêle en France en corrige l'acrimonie, mais à la Chine, où l'on le prend pur, un trop grand usage de ce thé serait capable de gâter l'estomac. La deuxième espèce se nomme le thé voüi . Les feuilles, qui en sont petites et noirâtres, donnent à l'eau une couleur jaune. Le goût en est délicat et l'estomac le plus faible s'en accommode en tout temps. En hiver il faut en user modérément, mais en été, on n'en saurait trop boire. Il est surtout admirable dans la sueur, après un voyage, une course, ou quelqu'autre exercice violent. On en donne aussi aux malades, et ceux qui ont quelque soin de leur santé n'en boivent point d'autre. Quand j'étais à Siam, j'entendais souvent parler de la fleur de thé, du thé impérial, et de plusieurs autres sortes de thé dont le prix était encore plus extraordinaire que les propriétés qu'on leur attribuait ; mais à la Chine je n'ai rien ouï de semblable. Universellement parlant, le thé pour être excellent doit se cueillir de bonne heure, quand les feuilles en sont encore petites, tendres, et pleines de suc. On commence ordinairement à les amasser au mois de mars ou d'avril, selon que la saison est avancée. On les expose ensuite à la fumée de l'eau bouillante pour les ramollir ; dès qu'elles en sont pénétrées, on les passe sur des plaques de cuivre qu'on tient sur le feu et qui les sèchent peu à peu, jusqu'à ce qu'elles se rissolent et qu'elles se roulent d'elles-mêmes de la manière que nous les voyons. Si les Chinois étaient moins trompeurs, le thé en serait meilleur ; mais souvent ils y mêlent d'autres herbes, pour grossir le volume à peu de frais et en retirer plus d'argent. Ainsi il est rare d'en trouver qui soit parfaitement pur. Il croît ordinairement dans les vallées et au pied des montagnes. Le meilleur vient dans les terroirs pierreux. Celui qu'on plante dans les terres légères tient le second rang. Le moindre de tous se trouve dans les terres jaunes, mais en quelque endroit qu'on le cultive, il faut avoir soin de l'exposer au midi, il en a plus de force et porte trois ans après avoir été semé. Sa racine ressemble à celle du pêcher, et ses fleurs aux roses blanches et sauvages. Les arbres viennent de toute sorte de grandeur, depuis deux pieds jusqu'à cent ; et on en trouve de si gros que deux hommes auraient de la peine à les embrasser. Voilà ce qu'en dit l'herbier chinois. Pour moi voici ce que j' en ai vu. Louis le Comte - Nouveaux mémoires sur l'état présent de la Chine.    retour

14 - Le père Tachard avait déjà eu l'occasion d'évoquer le ginseng lors de son passage au Cap, à propos du kanna des Hottentots. On se reportera à la note 22 du livre second du Voyage de Siam.

 Fig. XXIX - Bétel, arec, ginseng, illustration du Voyage de Siam de Guy Tachard.   retour

15 - On trouve dans la Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise du père Jean-Baptiste du Halde, publiée en 1735, une évocation de ces nids, fleurons de la gastronomie chinoise : Ces oiseaux, qui ressemblent par le plumage aux hirondelles, font leurs nids, et les attachent aux rochers qui sont sur le bord de la mer : on ne sait pas de quelle matière ils composent ces nids, on croit que c'est de petits poissons qu'ils tirent de la mer. Ce qu'on sait certainement, c'est qu'ils jettent par le bec une humeur gluante, dont ils se servent comme de gomme, pour attacher leur nid au rocher. On les voit aussi prendre de l'écume de mer, en volant à fleur d'eau, dont ils lient ensemble toutes les parties du nid, de même que les hirondelles les lient avec de la boue. Cette matière étant desséchée, devient solide, transparente, et d'une couleur qui tire quelquefois un peu sur le vert, mais qui est toujours blanche, lorsqu'ils sont frais. Aussitôt que les petits ont quitté leurs nids, les gens du lieu s'empressent de les détacher, et en remplissent des barques entières. Ils sont de la grandeur et de la forme de la moitié d'une écorce de gros citron confit : on les mêle avec d'autres viandes, et ils en relèvent le goût. Jean-Baptiste du Halde - Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise.    retour

16 - Si Nicolas Gervaise n'estime pas le nombre de wat, il donne en revanche un chiffre de 60 000 bonzes : Les Siamois appellent leurs temples et leurs monastères vat (...) Il y en a bien autant dans ce royaume, à proportion, que d'églises en France, et le nombre en augmente de jour en jour, car les grands mandarins les font bâtir à l'envi, et n'épargnent rien pour se surpasser les uns les autres, dans la richesse et la magnificence de ces édifices, en un mot ils sont en si grande quantité que plus de soixante mille talapoins sans compter les ocnenes [novices] qui ne sont pas en moindre nombre, ne suffisent pas pour les occuper tous. Histoire naturelle et politique du royaume de Siam.

Dans son ouvrage sur la Thaïlande, Bernard Formoso cite les chiffres officiels pour l'année 1998 : la thaïlande comptait alors 30 102 wat, 265 956 bonzes et 87 695 novices. (Thaïlande, Bouddhisme renonçant, capitalisme triomphant, Edition La documentation Française - Paris 2000.) On ne peut bien entendu comparer que ce qui est comparable, les frontières du royaume et la population étant infiniment moindres au XVIIe siècle qu'aujourd'hui. Néanmoins, les chiffres révèlent au fil des années une lente et inexorable crise des vocations, et une baisse constante du nombre de moines.

Fig. XXVII - Pagode de Siam - Illustration du Voyage de Siam de Guy Tachard.   retour

17 - Les tentatives d'évangilisation des Siamois furent de cuisants échecs, et les fruits des missionnaires ne se soldèrent qu'à quelques baptêmes d'enfants ou de mourants. Néanmoins, les missionnaires ne firent jamais mention d'hostilité envers la religion chrétienne, et même, au contraire, ils témoignèrent du plaisir que les gens prenaient à écouter leurs prêches, comme autant de belles histoire. Jacques de Bourges, arrivé au Siam en 1662 avec Pierre Lambert de la Motte et François Deydier, écrit dans sa relation : Ceux qui ont observé avec plus de soin le sentiment des Siamois sur la religion, assurent que l'indifférence sur ce point est une des maximes des plus reçues et des plus approuvées parmi leurs docteurs. La douceur de leur naturel, l'abord et la fréquentation de tant d'étrangers, la condescendance politique qu'ils sont obligés d'avoir pour eux, les ont engagés en cette pernicieuse opinion, qui fait que désespérant de trouver la vérité, ils ne se soucient nullement d'en faire la recherche. Cette indifférence est un des plus grands obstacles à leur conversion : car quand les docteurs chrétiens leur proposent notre sainte foi et qu'ils leur expliquent les raisons qui en prouvent la vérité, ils ne contredisent pas ; et avouant que la religion des chrétiens est bonne, il représentent seulement qu'il y a de la témérité à rejeter les autres religions, et puisqu'elles ont pour but d'honorer les dieux, qu'il faut croire qu'ils s'en contentent. Voilà de quelle façon raisonnent les Siamois, en quoi ils découvrent leur aveuglement, puisque leur indifférence pour la religion ne procède que de l'ignorance de l'unité de Dieu, qui ne peut être honoré par des cultes contraires et opposés. Relation du voyage de Monseigneur l'évêque de Béryte, vicaire apostolique du royaume de la la Cochinchine. Paris 1668.    retour

18 - Voir le troisième livre du Voyage de Siam et plus particulièrement la note 2    retour

19 - Cette gravure ne figure pas dans notre édition du Voyage de Siam. La princesse Yotathep, fille unique du roi Naraï, a été fréquemment évoquée dans les relations occidentales, et a intrigué, voire fasciné tous les étrangers. Auréolée d'un grand mystère, souvente décrite comme cruelle et autoritaire, cette princesse qu'aucun occidental ne vit jamais fut l'objet de toutes les rumeurs et de tous les fantasmes. Elle épousa Petratcha après la révolution de 1688 et la mort de Phra Naraï.  retour

20 - Ces deux frères, Chaofa Aphaïtot et Chaofa Noï, n'étaient en fait que des demi-frères du roi Naraï. L'abbé de Choisy les évoque ainsi : Il y a deux frères du roi : l’un qui a trente-sept ans et est impotent, fier et capable de remuer, si son corps lui permettait d’agir ; l’autre qui n’a que vingt-sept ans est bien fait et muet. Il est vrai que l’on dit qu’il fait le muet par politique. Ils ont chacun un palais, des jardins, des concubines, des esclaves, et ne sortent presque jamais. Journal de l'abbé de Choisy du 12 novembre 1685. Tous deux seront exécutés lors de la révolution de 1688.    retour

21 - Il s'agit de Phra Pi, appelé également Prapié, Monpy, Monpi, etc. Fils d'un courtisan, ce jeune garçon fut emmené très jeune au palais pour y exercer les fonctions de page, et fut élevé par une soeur du roi Naraï. Toutes les relations s'accordent à reconnaître la tendresse quasi-paternelle que le roi lui prodiguait, et les privilèges exceptionnels dont il jouissait. Lors de la révolution de Siam en 1688, Phra Pi sera arrêté dans la chambre même du roi Naraï et décapité. Sa tête aurait parait-il été attachée pendant plusieurs jours au cou de Phaulkon soumis à la torture.   retour

22 - Le pali, ou autrefois bali, est une langue indo-aryenne apparentée au sanscrit classique, et utilisée pour les textes sacrés bouddhistes.   retour

23 - L'analyse du système bouddhique présentée par le père Tachard est assez conforme à celles de Nicolas Gervaise, de La Loubère, et au XIXe siècle à celle de Mgr Pallegoix dans sa Description du royaume thaï ou Siam, comprenant la topographie, histoire naturelle, moeurs et coutumes, législation, commerce, langue, etc publiée à Paris en 1854. On trouve dans le 15ème chapitre de cet ouvrage une Analyse du système bouddhiste tirée des livres sacrés de Siam, le 16ème chapitre est consacré à l'Histoire de Bouddha, et le 17ème aux Phra ou talapoins. Nous avons emprunté à ce livre de larges extraits.   retour

24 - Selon Mgr Pallegoix, Sommona Khoddom est le quatrième bouddha : Dans notre âge il a déjà paru quatre Bouddhas, savoir Phra-Kukuson, Phra-Kônakhom, Phra-Khasop, Phra-Khôdom qui est né à Kabillaphat.

Sa religion durera cinq mille ans. Ensuite paraîtra le cinquième Bouddha sous le nom de Phra-Metrai.

Alors régnera l'âge d'or: il n'y aura ni guerres, ni maladies, ni pauvreté, il n'y aura plus de voleurs, tout le monde sera riche, il n'y aura ni polygamie ni adultère. La terre produira sans culture des fleurs, des fruits et des moissons en abondance. Il n'y aura ni chaleur ni froid excessifs. A chaque angle des remparts des villes naîtront les arbres appelés Kamaphuk, qui produiront continuellement de l'or, de l'argent, des habits précieux, des pierres précieuses et tous les biens selon la volonté et le désir des citoyens. Il s'élèvera quatre-vingt quatre mille cités opulentes ; les bêtes féroces oublieront leur férocité. Un seul grain de blé tombant sur la terre produira seul et de soi-même deux mille cent vingt chars de grains. Phra-Metrai parviendra à l'âge de quatre-vingt mille ans ; il aura une taille extraordinaire, il aura quatre-vingt-huit coudées de hauteur. Description du royaume thaï ou Siam, comprenant la topographie, histoire naturelle, moeurs et coutumes, législation, commerce, langue, etc.    retour

25 - Nang Phra Thorani ou plus affectueusement Mae Thorani , équivalent siamois de Sundharivanida, occupe toujours une place importante dans la tradition thaïlandaise. Lorsque le Bouddha atteignait l'illumination, son prestige rendit jaloux le démon Mara qui lui envoya ses trois filles, les Trois-Poisons, afin de le tenter, et de lui faire renoncer à la méditation. Mais ni les descriptions enchanteresses du monde, ni la musique, ni même la concupiscence ne purent détourner le Bouddha. Alors Mara, dépité, résolut d'utiliser d'autres moyens, il leva une armée de cent mille géants et attaqua militairement le Bouddha. Mais les flèches qu'on lui décochait se transformaient en fleurs tout autour de lui. C'est alors que la déesse de la terre, Phra Mae Thorani, sortant des profondeurs, tordit sa longue chevelure mouillée et il en sortit tant d'eau qu'elle causa une formidable inondation qui mit en déroute Mara et son armée.   retour

26 - Les Phra Yomsont les rois des enfers, ainsi évoqués par Mgr Pallegoix : Ceux qui pendant leur vie ont fait de bonnes actions par le corps, par les paroles, par l'esprit, renaîtront après leur mort parmi les hommes nobles et riches ou dans quelque ordre des cieux. Mais ceux qui, pendant leur vie, ont commis de mauvaises actions par le corps, les paroles et l'esprit, iront, après leur mort, dans le lieu de douleur, ou dans l'enfer, ou dans la région des monstres, ou deviendront animaux privés de raison, ou bien fantômes. Ceux qui ont commis beaucoup de péchés descendront aussitôt dans les enfers ; mais ceux qui ont des péchés mêlés de bonnes actions naîtront dans la région du roi des enfers.
Alors les satellites des enfers les prendront par les bras et les traîneront au palais du roi des enfers, qui leur demandera s'ils n'ont jamais vu les députés des anges, c'est-à-dire un petit enfant dans l'ordure, un vieillard décrépit, un malade, un prisonnier chargé de chaînes, un condamné flagellé et un mort. Si vous en avez vu, pourquoi n'avez-vous donc pas pensé à la mort et à faire des actes méritoires ? Alors il leur rappellera les bonnes actions de leur vie passée, et s'ils peuvent se les rappeler, ils sont délivrés des enfers ; s'ils en ont perdu le souvenir, les satellites les attachent et les conduisent dans quelqu'un des enfers, selon qu'ils le méritent.
Il y a huit grands enfers, savoir :
- sanxipa-narok ;
- kala-suta-narokv ;
- sang-khata-narok ;
- rôruva-narok ;
- maha-rôruva-narok ;
- dapha-narok ;
- maha-dapha-narok ;
- avichi-narok.
Chacun des grands enfers est entouré de seize autres enfers qui eux mêmes sont entourés de quarante enfers plus petits. Les huit grands enfers ont la forme d'un coffre de fer carré, de cent lieues de longueur, autant de hauteur, de largeur et d'épaisseur. A chacun des côtés est une porte, à l'entrée de laquelle Phaja-jom, les rois des enfers, ont placé leur tribunal
. Description du royaume thaï ou Siam, comprenant la topographie, histoire naturelle, moeurs et coutumes, législation, commerce, langue, etc.   retour

26 - On trouve une similitude avec la tradition occidentale du Dieu vous bénisse, dont les origines sont suffisamment obscures pour susciter des discussions sans fin. Flaubert recommandait dans son Dictionnaire des idées reçues : Après qu'on a dit : "Dieu vous bénisse", engager une discussion sur l'origine de cet usage...

Théodore de Jolimont (1787-18..) écrivit au XIXe siècle un curieux ouvrage intitulé De l'usage de saluer et d'adresser des souhaits à ceux qui éternuent.- Moulins : imprimerie de Martial Place, 1844, dont on pourra lire le texte intégral sur le remarquable site de la Médiathèque André Malraux de Lisieux. Nous en citons ici un court extrait :

Mais la superstition qui de tout temps a exercé tant d'influence sur l'esprit des humains, et joué un si grand rôle dans la comédie universelle, imagina bientôt une foule de mystères cachés dans ce phénomène naturel. Les Égyptiens, les Grecs, les Latins, regardèrent l'éternuement comme une sorte d'oracle qui, dans les diverses circonstances de la vie, les avertissait du parti qu'ils avaient à prendre du bien ou du mal qui devait leur arriver. - Aristote et Cicéron rangent l'éternuement au nombre des signes auguraux : de là on conçoit qu'il doit y avoir de bons et de mauvais éternuements. Si la lune dans le signe du Taureau, du Lion, de la Balance, du Capricorne, ou des Poissons, il est bon d'éternuer ; dans les autres constellations, mauvais présage. - On a tout à craindre si l'on éternue avant midi, et surtout prenez garde si vous penchez du côté droit ou du côté gauche. - Lorsque les Romains éternuaient après leur sommeil ou leur repas, ils s'efforçaient de se rendormir ou recommençaient à manger, pour écarter, disaient-ils, les infuences du mauvais quart d'heure. - Thémistocle, offrant un sacrifice aux dieux avant de livrer bataille à Xerxès, entendit éternuer à droite ; ce fut le présage heureux de la victoire. - Xénophon haranguait un jour l'armée grecque, un soldat éternue, augure favorable, Xénophon est élu général. - Le même, dans une situation périlleuse, délibérait s'il devait combattre ; il entendit éternuer, sa résolution est bientôt prise, et l'on s'empresse de rendre à Jupiter de solennelles actions de grâces. A vos souhaits !    retour

28 - Le nireuphan ou niphan est la traduction siamoise du mot sanscrit nirvana, qui signifie littéralement soufflé, éteint comme une bougie. Mgr Pallegoix décrit ainsi cet état : Le niphan est l'extinction de la forme du corps, du goût et des autres sens, de l'expérience des choses, de notre constitution selon le mérite ou le démérite de l'âme ou de l'esprit. Toutes ces choses sont entièrement anéanties, et il n'y aura pas de nouvelle naissance ; la fin de l'existence, la fin des maladies et de toute tristesse, cet anéantissement, selon les bouddhistes, est la souveraine et parfaite béatitude. Description du royaume thaï ou Siam, comprenant la topographie, histoire naturelle, moeurs et coutumes, législation, commerce, langue, etc   retour

29 - Quelques pages plus loin, le père Tachard explique que la croix de Jésus évoque pour les Siamois le supplice de Thevathat, cousin et rival du Bouddha, précipité en enfer. Voir la deuxième partie du sixième livre, et plus particulièrement la note 12. Néanmoins, s'il faut en croire l'abbé de Choisy, le roi Naraï avait un crucifix dans sa chambre : Il [le roi] nous a fait entendre que M. d’Héliopolis et les missionnaires n’étaient entrés à la Chine que par son moyen, et cela est vrai. Il a témoigné de la joie d’apprendre la réunion des missionnaires à la Chine et dans les Indes. Il fait bâtir des églises : il va accorder incessamment de grands avantages pour la religion : il a un crucifix dans sa chambre : il lit l’Évangile que M. de Métellopolis lui a donné traduit en siamois : il parle de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec grand respect : il va avoir des conférences avec M. l’évêque. Tout cela ne suffit pas pour me faire demeurer ici comme ministre du roi, mais cela suffit pour nous donner une grande consolation. Prions bien Dieu pour ce bon roi de Siam : je suis assuré que si vous l’aviez vu, vous l’aimeriez de tout votre cœur. Journal de l'abbé de Choisy du 19 novembre 1685.    retour

30 - La coulpe signifie au sens large la faute, et en terme de dogme, la souillure du péché qui fait perdre la grâce.   retour

31 - Manest l'équivalent siamois de Mara, le roi Vassadi Mara, qui symbolise le Malin, le Démon, dans la tradition indienne. Avant même l'avènement du bouddhisme, Mara était connu dans la mythologie védique comme le dieu ambigu de l'amour et de la mort. Réapproprié par le bouddhisme, il représente le tentateur, l'ennemi de la Loi divine. Il est le père des Trois-Poisons, Désir, Haine et Ignorance, qui essayèrent de faire succomber le Bouddha à la tentation alors qu'il méditait sous son arbre (voir ci-dessus note 24).     retour

32 - Bien que les avis divergent en ce domaine, l'année 1956 fut considérée comme marquant le 2500ème anniversaire de la mort de Bouddha, à l'âge de 80 ans, selon la tradition, et non de 82 comme l'indique le père Tachard.    retour

33 - Les anges sont en nombre considérable, et Mgr Pallegoix en énumère les différentes catégories : Les anges qui habitent sur les arbres et les montagnes sont appelés anges de la terre, ceux qui traversent les airs dans des palais mobiles se nomment anges de l'air ; ceux qui ont leur demeure sur le sommet de Jukhunthon ou dans la partie supérieure de l'air égale à la hauteur de cette montagne, sont appelés les quatre grands rois et anges en même temps (c'est le premier ordre des cieux proprement dits). Ceux qui habitent sur le sommet du mont Meru sont appelés anges davadung (second ordre des cieux) ; les anges jama (troisième ordre des cieux) ; les anges dusit (quatrième ordre des cieux) ; les anges nimmanaradi (cinquiéme ordre des cieux) ; les anges paranimit (sixième ordre des cieux). Description du royaume thaï ou Siam, comprenant la topographie, histoire naturelle, moeurs et coutumes, législation, commerce, langue, etc.    retour

34 - Les rùsi étaient à l'origine des créatures mythologiques qui demeuraient dans les forêts Himaphan, avec les jaksi, les naghas, les kinon et le roi des lions. Les Phra Rùsi désignent des prêtres solitaires, ermites, tenus en grande vénération et à qui l'on attribue de grands pouvoirs magiques. Tous les écoliers thaïlandais connaissent bien l'image de ces anachorètes, car c'est le mot qui sert traditionnellement dans les abécédaires pour illustrer la lettre “Sô”    retour

35 - Le mot Thawip désigne effectivement une île, un continent. Un monde a au milieu le Meru, roi des monts, qui est entouré de sept rangées de montagnes ; il a quatre grandes îles ou thavib, situées aux quatre points cardinaux; il y a deux mille petites îles qui entourent les grandes ; et il est lui-même entouré de hautes montagnes qui sont comme ses murailles, et la circonférence de ce monde s'appelle un élément de l'univers. Description du royaume thaï ou Siam, comprenant la topographie, histoire naturelle, moeurs et coutumes, législation, commerce, langue, etc

La terre est divisée en quatre parties égales, apellées Tavip, qui ont chacune mille lieues de tour, elles sont séparées par la même mer qui enveloppe le Cau Presomeratcha [le mont Meru], et comme elle n'est navigable dans