Retour page d'accueil ? Cliquez sur l'éléphant !

Voyage de Siam
de Guy Tachard

Livre cinquième
(1ère partie)
Cliquez ici pour accéder à la deuxième partie

Retour du voyage de Siam.

Après qu'on eût résolu que je retournerais en France, M. Constance redoubla les témoignages d'amitié dont il m'avait honoré jusqu'alors, me disant qu'il souhaitait que nous eussions souvent ensemble des entretiens particuliers. Le lendemain je l'allai voir, selon l'ordre qu'il m'en avait donné avant notre séparation. Je le trouvai occupé à préparer des présents pour les personnes qui avaient le plus de part à la faveur que le roi nous avait fait de nous envoyer à la Chine, et nous faisant approcher pour les voir, voilà bien peu de chose, nous dit-il, pour d'aussi grands seigneurs. Mais vous leur direz, mon père, que je n'en ai été averti que fort tard, et après avoir donné tout ce que j'avais de plus beau et de plus curieux. Car sans les présents qu'il envoyait en France, et ceux qu'il avait donné aux Français qui étaient à Siam, il en avait encore envoyé de considérables en Portugal, par les trois ambassadeurs que le roi de Siam avait fait partir pour Lisbonne, quelque temps avant que nous arrivassions (1). Aussi, ajouta-t-il, ce n'est pas un présent que je leur veuille faire comme de moi, mais en qualité d'un de vos frères, pour les remercier de la bonté qu'ils ont pour vous et de la protection dont ils vous honorent. Nous ne pûmes répondre à des sentiments si obligeants que par de très humbles actions de grâces ; mais il ne nous écouta pas là-dessus, il nous interrompit en nous conjurant de ne lui plus parler de la sorte, qu'étant notre frère, il était persuadé qu'il ne faisait que son devoir.

Le même jour que nous eûmes audience, le roi devait régaler M. l'ambassadeur d'un combat d'éléphants, et sa majesté avait ordonné qu'on nous en préparât six pour le suivre au champ de bataille qui était hors la ville (2). Le seigneur Constance nous donna un mandarin pour nous conduire, et nous trouvâmes à la sortie du palais six éléphants avec leurs chaises dorées et leurs coussins fort propres ; chacun s'approcha du sien, et monta dessus en cette manière. Le pasteur (c'est ainsi qu'on appelle l'homme qui est sur le col de l'éléphant pour le gouverner) fit mettre l'éléphant à genoux, lesquel se coucha ensuite à demi sur le côté, de telle sorte que l'on pouvait poser le pied sur une des jambes de devant qu'il avançait, et puis sur son ventre : après quoi l'animal se redressant un peu, donnait le temps de s'asseoir commodément dans la chaise qu'il porte sur le dos ; on peut aussi se servir d'échelles, ainsi que font quelques-uns, pour se mettre à la hauteur de l'éléphant. C'est pour la commodité des étrangers qui ne sont pas accoutumés aux éléphants, qu'on met des chaises sur le dos de ces animaux. Les naturels du pays, de quelque qualité qu'ils soient, excepté le roi, montent sur le cou et le conduisent eux-mêmes, à moins qu'ils n'aillent à la guerre. Car alors, outre deux pasteurs, dont l'un est sur le cou et l'autre sur la croupe, le mandarin armé d'une lance ou d'une espèce de javelot, est sur le dos de l'éléphant, ainsi que je l'ai vu moi-même dans une chasse d'éléphants, où les mandarins vont armés comme à une bataille. J'y remarquai aussi que le roi qui était dans une espèce de trône, se leva sur ses pieds lorsque les éléphants sauvages voulurent forcer le passage de son côté, et se mit sur le cou du sien pour les arrêter.

Nous suivîmes donc le roi dans une grande campagne à cent pas de la ville. Le roi monté sur un éléphant avait M. l'ambassadeur à sa droite à quinze ou vingt pas de lui, le seigneur Constance à sa gauche, et tout autour une grande multitude de mandarins prosternés par respect aux pieds de son éléphant. On entendit d'abord certaines trompettes dont le son est fort dur et sans inflexion. Alors les deux éléphants destinés pour combattre jetèrent des cris horribles. Ils étaient attachés par les pieds de derrière avec de grosses cordes que plusieurs hommes tenaient, afin de les retirer en cas que le choc fût trop rude. On les laissait approcher de telle manière que leurs défenses se coirsaient qu'ils pussent se blesser. On dit qu'ils se choquent quelquefois si rudement qu'ils se brisent les dents et en font voler les éclats de tous côtés. Ceux-ci ne se battirent pas avec tant de violence, ils ne se choquèrent que quatre ou cinq fois, après quoi on les sépara, et le combat fut si court, qu'on crût que le roi ne l'avait ordonné que pour avoir occasion de faire d'une manière plus agréable un présent à M. de Vaudricourt qui avait amené les deux mandarins siamois, et qui devait conduire ses ambassadeurs en France. Car à la fin de ce spectacle, sa majesté s'approcha de lui, et lui donna de sa main un sabre dont la poignée était d'or massif, et le fourreau d'écailles-tortue orné de cinq lames d'or avec une grande chaîne de filigrane d'or pour lui servir de baudrier, et une veste de brocard à boutons d'or : il lui dit qu'il lui mettait ce cimeterre en main pour conduire ses ambassadeurs en sûreté, et pour servir le roi son maître contre ses ennemis. Cette sorte de sabre ne se donne par le roi de Siam qu'à ses généraux d'armées lorsqu'ils partent pour aller à la guerre. Il fit à M. de Joyeux, capitaine de la frégate, un présent semblable, mais il était moins magnifique (3).

Quelques jours après, le seigneur Constance en envoya de magnifiques à M. l'ambassadeur, à M. l'abbé de Choisy, à M. de Vaudricourt, à M. de Joyeux, et à chacun des gentilshommes de la suite de l'ambassade (4). C'étaient des vases d'argent de la façon du Japon, des ouvrages d'agate, des porcelaines fines en grand nombre et de toutes grandeurs, des robes de chambre de la Chine, des pierres de bézoard (5) éprouvées, de la racine de ginseng (6) qui vaut huit fois son pesant d'argent, du bois odoriférant d'aquila (7) si estimé dans les Indes, du thé excellent et en quantité. Ces présent parurent d'un si grand prix que plusieurs crurent quelque temps qu'ils venaient de la part du roi.

La plupart des jours qu'on demeura à Louvo se passèrent en spectacles (8). Le combat dont nous venons de parler fut suivi d'un autre d'éléphants contre un tigre ; nous fûmes obligés de nous trouver comme les autres, montés sur des éléphants. Nous ne nous sommes point servis d'autre monture, pour ne pas scandaliser les talapoins qui disent qu'il leur est défendu de monter à cheval (9).

A un quart de lieue de la ville, on avait élevé une haute palissade bambous d'environ cent pas en carré. Au milieu de l'enceinte étaient entrés trois éléphants destinés pour combattre le tigre (10). Ils avaient une espèce de grand plastron, en forme de masque, qui leur couvrait la tête et une partie de la trompe. Dès que nous fûmes arrivés sur le lieu, on fit sortir de la loge, qui était dans un enfoncement, un tigre d'une figure et d'une couleur qui parurent nouvelles aux Français qui assistaient à ce combat. Car outre qu'il était bien plus grand, plus gros, et d'une taille moins éfilée que ceux que nous avions vus en France. Sa peau n'était pas mouchetée de même, mais au lieu de toutes ces taches, semées sans ordre, il y avait de longues et larges bandes en forme de cercles. Ces bandes prenant sur le dos se rejoignaient par-dessous le ventre, et continuant le long de la queue y faisaient comme des anneaux blancs et noirs placés alternativement dont elle était toute couverte. Le reste n'avait rien d'extraordinaire, non plus que les jambes, hors qu'elles étaient plus grandes et plus grosses que celles des tigres communs, quoi que celui-ci ne fût qu'un jeune tigre qui avait encore beaucoup à croître (11); car M. Constance nous a dit qu'il y en avait dans le royaume de plus gros trois fois que celui-là, et qu'un jour, étant à la chasse avec le roi, il en vit un de fort près qui était grand comme un mulet. Il y en a aussi de petits dans le pays, semblables à ceux qu'on apporte d'Afrique en Europe, et on nous en montra un le même jour à Louvo.

On le lâcha pas d'abord le tigre qui devait combattre, mais on le tint attaché par deux cordes, de sorte que n'ayant pas la liberté de s'élancer, le premier éléphant qui l'approcha lui donna deux ou trois coups de sa trompe sur le dos. Ce choc fut si rude, que le tigre en fut renversé, et demeura quelque temps étendu sur la place, sans mouvement, comme s'il eût été mort. Cependant, dès qu'on l'eût délié, quoique cette première attaque eût bien rabattu de sa furie, il fit un cri horrible, et voulut se jeter sur la trompe de l'éléphant, qui s'avançait pour le frapper, mais celui-ci la repliant adroitement, la mit à couvert par ses défenses, qu'il présenta en même temps, et dont il atteignit le tigre si à propos, qu'il lui fit faire un fort grand saut en l'air. Cet animal en fut si étourdi qu'il n'osa plus approcher, il fit plusieur tours le long de la palissade, s'élançant quelquefois vers les personnes qui paraissaient sur les galeries. On poussa ensuite trois éléphants contre lui, qui lui donnèrent tour à tour de si rudes coups, qu'il fit encore une fois le mort, et ne pensa plus depuis qu'à éviter leur rencontre ; ils l'eussent tué sans doute si M. l'ambassadeur n'eût demandé sa grâce à M. Constance, qui fit finir le combat.

Le lendemain, nous allâmes sur le soir au palais avec M. l'ambassadeur. Nous y vîmes une illumination qui s'y fait tous les ans au commencement de l'année (12). Elle consistait en dix-huit cents ou deux mille lumières, dont les unes étaient rangées sur de petites fenêtres pratiquées exprès dans les murailles de l'enceinte du palais, et les autres en des lanternes dans un ordre assez beau et assez particulier. Nous admirâmes surtout certains grands falots de la Chine en forme de globes, qui sont d'un seul morceau de corne transparente comme le verre, et quelques autres d'une espèce de verre de la Chine fait de riz. Ces illuminations étaient accompagnées du son des tambours, des fifres et des trompettes. Durant tout le temps que le roi assista à ce spectacle, la princesse en donnait un semblable aux dames de la cour dans un autre côté du palais.

Après que le roi fut retiré, nous eûmes le loisir de considérer de près toutes choses. Le seigneur Constance nous fit voir l'éléphant prince, qui est d'une hauteur et d'une beauté extraordinaire ; on nous dit qu'on l'appelait de ce nom, parce qu'il est né le même jour que le roi qui règne à présent. Il nous fit encore remarquer auprès de l'appartement du roi un pavillon où l'on tient l'éléphant de garde, c'est un de ceux qui sont dans le palais, lesquels se relèvent tour à tour, et qu'on tient toujours prêts en cas que le roi en ait besoin de jour et de nuit. Comme nous avons souvent parlé des éléphants du roi, et qu'ils sont enharnachés différemment selon les personnes qui les montent, on a crû qu'on serait bien aise de les voir représentés chacun à sa manière dans les figures suivantes (13). Ces illuminations durèrent plusieurs jours : tant que nous fûmes dans le palais à les regarder, une multitude de mandarins du premier et du second ordre étaient prosternés en terre, dans deux salles différentes devant le roi, qui paraissait alors, et ils lui faisaient la zombaye, qui est la marque d'adoration la plus respectueuse (14).

Les Maures firent aussi presque en même temps de grandes illuminations huit jours de suite pour célébrer le jour des funérailles de leur prophète Mahomet et de son fils (15). Ils commencèrent à en solemniser la fête dès la veille, sur les quatre heures du soir, par une espèce de procession, où il y avait plus de deux mille personnes. On y portait la figure des tombeaux de ces deux imposteurs avec quantité de symboles d'une assez belle représentation, entre autres, certaines grandes cages couvertes de toiles peintes, dont les porteurs marchaient et tournaient sans cesse en cadence, au bruit des tambours et des timbales. Le mouvement prompt et réglé de ces grosses machines qu'on voyait de loin, sans apercevoir ceux qui les portaient, causait une agréable surprise.

A la tête de cette foule de peuple, des estafiers (16) menaient par la bride trois ou quatre chevaux superbement enharnachés, et un grand nombre de gens portant chacun plusieurs lanternes au bout d'un long bâton conduisaient toute la troupe et chantaient à divers choeurs d'une manière bizarre. Ils continuèrent cette fête plusieurs nuits de suite avec la même ferveur jusqu'à cinq heures du matin.

Les Maures font une fête pour célèbrer la mémoire de leur prophète.  
On ne peut comprendre comment ces porteurs de machines qui tournaient sans cesse, pouvaient faire cet exercice quinze ou seize heures entières, ni comment les chantres qui poussaient leur voix de toutes leurs forces pouvaient chanter si longtemps. Le reste de cette marche avait une contenance modeste, les uns marchaient devant les chantres qui environnaient les cercueils que huit hommes portaient sur leurs épaules, et les autres étaient mêlés parmi eux. Il y avait un grand nombre de Siamois de tout sexe et de tout âge qui ont embrassé le Mahométisme. Car depuis que les Maures se sont introduits dans le royaume, ils ont attiré à leur religion beaucoup de peuple, ce qui fait voir qu'il n'est pas si attaché à ses superstitions qu'il ne les quitte, quand on aura eu longtemps la patience et le zéle de l'instruire de nos mystères. Il est vrai que cette nation aime extrêmement les spectacles, les cérémonies d'éclat, et c'est par là que les Maures qui célèbrent toutes leurs fêtes avec beaucoup de magnificence, en ont attiré une grande multitude à la secte de Mahomet (17).

Ces spectacles nous donnaient une véritable compassion du malheur de ces pauvres infidèles, et nous nous entretenions souvent du fruit que pourraient faire parmi eux tant de personnes habiles qui sont en Europe, et particulièrement en France, s'ils avaient autant de zéle que de savoir.

Le roi qui cherchait à donner tous les jours de nouveaux divertissements à M. l'ambassadeur, voulut lui faire voir la manière de prendre et d'apprivoiser les éléphants. Comme c'est une chose inconnue en Europe, et dont nous avons été témoins, on sera bien aise d'en trouver ici une ample et exacte description (18).

Manière de prendre et d'apprivoiser les éléphants.  
A un quart de lieue de Louvo il y a un espèce d'amphithéâtre, dont la figure est d'un grand carré long, entouré de hautes murailles terrassées, sur lesquelles se placent les spectateurs. Le long de ces murailles en dedans règne une palissade de gros piliers fichés en terre à deux pieds l'un de l'autre, derrière lesquels les chasseurs se retirent lorsqu'ils sont poursuivis par les éléphants irrités. On a pratiqué une fort grande ouverture vers la campagne, et vis-à-vis, du côté de la ville, on en a fait une plus petite, qui conduit dans une allée étroite par où un éléphant peut passer à peine, et cette allée aboutit à une manière de grande remise, où l'on achève de le dompter.

Lorsque le jour destiné à cette chasse est venu, les chasseurs entrent dans les bois, montés sur des éléphants femelles qu'on a dressées à cet exercice, et se couvrent de feuilles d'arbre afin de n'être pas vus par les éléphants sauvages. Quand ils sont avancés dans la forêt, et qu'ils jugent qu'il peut y avoir quelque éléphant aux environs, ils font jeter aux femelles certains cris propres à attirer les mâles, qui y répondent aussitôt par des hurlements effroyables. Alors les chasseurs les sentant à une juste distance, retournent sur leurs pas, et mènent doucement les femelles du côté de l'amphithéâtre dont nous venons de parler ; les éléphants sauvages ne manquent jamais de les suivre ; celui que nous vîmes dompter y entra avec elles, et dès qu'il y fut on ferma la barrière ; les femelles continuèrent leur chemin au travers de l'amphithéâtre, et enfilèrent queue à queue la petite allée qui était à l'autre bout : l'éléphant sauvage qui les avait suivies jusque là s'étant arrêté à l'entré du défilé, on se servit de toutes sortes de moyens pour l'y engager, on fit crier les femelles qui étaient au-delà de l'allée, quelques Siamois l'irritant en frappant des mains, et criant plusieur fois, pat, pat ; d'autres avec de longues perches armées de pointes le harcelaient, et quand ils en étaient poursuivis, ils se glissaient entre les piliers, et s'allaient cacher derrière la palissade que l'éléphant ne pouvait franchir ; enfin après avoir poursuivi plusieurs chasseurs il s'attacha à un seul avec une extrême fureur. L'homme se jeta dans l'allée, l'éléphant courut après lui, mais dès qu'il y fut entré il se trouva pris, car celui-ci s'étant sauvé, on laissa tomber à propos deux coulisses l'une devant et l'autre derrière l'éléphant, de sorte que ne pouvant, ni avancer, ni reculer, ni se tourner, il fit des efforts surprenants et poussa des cris terribles. On tâcha de l'adoucir en lui jetant des seaux d'eau sur le corps, en le frottant avec des feuilles, en lui versant de l'huile sur les oreilles, et on fit venir auprès de lui des éléphants privés mâles et femelles qui le caressaient avec leurs trompes. Cependant on lui attachait des cordes par-dessous le ventre et aux pieds de derrière, afin de le tirer de là, et on continuait à lui jeter de l'eau sur la trompe et sur le corps pour le rafraîchir. Enfin on fit approcher un éléphant privé de ceux qui ont coutume d'instruire les nouveaux venus. Un officier était monté dessus qui le faisait avancer et reculer, pour montrer à l'éléphant sauvage qu'il n'avait rien à craindre et qu'il pouvait sortir. On effet on lui ouvrit la porte et il suivit l'autre jusqu'au bout de l'allée. Dès qu'il y fut, on mit à ses côtés deux éléphants que l'on attacha avec lui. Un autre marchait devant et le tirait avec une corde dans le chemin qu'on lui voulait faire prendre, penbdant qu'un quatrième le faisait avancer à grands coups de tête qu'il lui donnait par derrière, jusqu'à une espèce de remise où on l'attacha à un gros pilier fait exprès qui tourne comme un cabestan de navire. On le laissa là jusqu'au lendemain pour lui faire passer sa colère ; mais tandis qu'il se tourmentait autour de cette colonne, un bramine, (c'est-à-dire un de ces prêtres indiens qui sont à Siam en assez grand nombre), habillé de blanc s'approcha monté sur un éléphant, et tournant doucement autour de celui qui était attaché, l'arrosa d'une certaine eau consacrée à leur manière, qu'il portait dans un vase d'or. On croit que cette cérémonie fait perdre à l'éléphant sauvage sa férocité naturelle, et le rend propre à servir le roi. Dès le lendemain il commence à aller avec les autres, et au bout de quinze jours il est entièrement approivoisé.

Parmi tous ces divertissements M. l'ambassadeur n'était occupé que du sujet de son ambassade qui était la conversion du roi, mais voyant qu'on ne lui répondait rien de solide ni de sûr, il résolut de dresser un petit mémoire qu'il voulait faire présenter au roi de Siam par le seigneur Constance. Il en parla à ce ministre, qui dans un long entretien qu'ils eurent ensemble, lui apporta plusieurs raisons pour le dissuader de presser le roi sur cet article (19); mais M. l'ambassadeur persista toujours avec beaucoup de sagesse dans son sentiment, et pria le seigneur Constance de présenter cet écrit à sa majesté, par lequel il la suppliait de lui donner une réponse positive qui pût être agréable au roi son maître. Le seigneur Constance ayant reçu le mémoire des mains de M. l'ambassadeur, alla au palais dès le soir, et s'étant jeté aux pieds du roi, lui fit un discours, plein de cette éloquence asiatique si estimée dans l'ancienne Grèce. Voici les propres termes dont il se servit que l'on n'a fait que traduire.

Harangue de M. Constance au roi de Siam.  
SIRE,

l'ambassadeur de France m'a mis entre les mains un mémoire qui contient certaines propositions dont il doit rendre compte au roi son maître ; mais avant que de le lire à votre Majesté, elle me permettra, s'il lui plaît, de lui représenter le principal motif qui a engagé le roi très-chrétien à lui envoyer une si solemnelle ambassade. Ce prince si sage, votre bon ami, connaissant la grandeur d'âme et la générosité du cœur royal de votre Majesté par les ambassadeurs, et les magnifiques présents qu'elle lui avait destinés, sans autre intérêt que celui de rechercher l'amitié royale d'un prince si florieux et si renommé dans tout l'univers, et voyant ensuite que les ministres de votre Majestaient avaient envoyé aux ministres de son royaume deux mandarins avec des présents considérables pour les féliciter de la naissance du petit-fils de leur grand roi, digne d'une perpétuelle postérité, qui représente éternellement à la France l'image de ses admirables vertus et qui assure le bonheur de ses peuples. Ce grand monarque, Sire, surpris d'un procédé si désintéressé résolut de répondre à ces empressements obligeants, et pour le faire, il imagina un moyen qui fût digne de lui et convenable à votre Majesté. Car de vous présenter des richesses ? C'est dans votre royaume, Sire, où les étrangers les viennent chercher. De vous offrir ses forces ? il savait bien votre Majesté est redoutée de tous ses voisins et en état de les punir s'ils ne voulaient pas s'en tenir à la paix qu'ils ont obtenue à force de prières. Eût-il voulu donner des terres et des provinces au souverain de tant de rois et au maître d'un si grand nombre de royaume qui sont près de la quatrième partie de l'Asie ? Il ne pouvait pas non plus lui venir en pensée d'envoyer ici de ses sujets dans la seule vue du commerce, parce que ce serait un intérêt commun à ses peuples et aux sujets de votre Majesté. Ainsi il eût eu de la peine à prendre son parti, s'il n'eût fait réflexion qu'il pouvait offrir à votre Majesté quelque chose d'infiniment plus considérable et qui convenait parfaitement à la dignité de deux si grands rois. Ayant considéré ce qui l'avait élevé dans le haut point de gloire où il se trouve, ce qui lui avait fait prendre tant de villes, subjuguer tant de provinces, et remporter tant de victoire, ce qui avait fait jusqu'à présent le bonheur de ses peuples, et ce qui lui attirait des extrémités de la terre tant d'ambassadeurs de rois et de princes qui recherchent son amitié, ce qui enfin avait obligé votre Majesté à prévenir ce prince incomparable par une si célèbre ambassade qu'elle lui avait envoyée ; après avoir, dis-je, attentivement considéré toutes ces grandes choses, ce roi si sage et si éclairé a vu que le Dieu qu'il adore en était uniquement l'auteur, que sa divine providence lui lui avait ménagées, et qu'il les devait à l'intercession de la Sainte Mère du Sauveur du monde, sous la protection de laquelle il a consacré sa personne et son royaume au vrai Dieu. Cette vue et l'extrême désir de communiquer à votre Majesté tous ces grands avantages, lui a fait prendre la résolution de vous proposer, Sire, les mêmes moyens qui lui ont acquis tant de gloire et de bonheur, et qui ne sont autres que la connaissance et le culte du vrai Dieu qui se trouve seulement dans la religion chrétienne. Il l'envoie donc offrir à votre Majesté par son ambassadeur, la conjurant de l'accepter et de la suivre avec tout son royaume.

Ce prince, Sire, est encore plus admirable par sa pénétration, par ses lumières et par sa sagesse que par ses conquêtes et par ses victoires. Votre Majesté connaît sa générosité et son amitié royale ; elle ne saurait faire un meilleur choix que de suivre les sages avis d'un si grand roi son bon ami. Pour moi, Sire, je n'ai jamais demandé autre chose au crai Dieu que j'adore que cette grâce pour votre Majesté, et je serait prêt de donner mille vies pour l'obtenir de la divine vonté. Que votre Majesté veuille bien considérer que par cette action elle couronnera tout ce qu'elle a fait de grand et d'illustre durant son règne, qu'elle éternisera sa mémoire et se procurera une gloire et un bonheur immortel dans l'autre vie.

Ah, Sire, je conjure votre Majesté de ne pas renvoyer l'ambassadeur d'un si grand roi avec ce mécontement, il vous demande cela de la part du roi son maître, pour établir et rendre inviolables vos alliances et vos amitiés royales ; au moins si votre Majesté a conçu quelque bonne pensée de prendre ce parti, ou si elle y sent la moindre inclination, qu'elle le fasse connaître. C'est la plus agréable nouvelle qu'il puisse porter au roi son maître. Que si votre Majesté a résolu de ne se rendre pas à tout ce que j'ai eu l'honneur de lui représenter, ou qu'elle ne puisse pas donner une réponse favorable au seigneur ambassadeur, je la supplie de me dispenser de porter sa royale réponse, qui ne peut qu'être désagréable au vrai Dieu que j'adore. Elle ne doit point trouver étrange que je lui parle de la sorte ; quiconque n'est pas fidèle à son dieu ne le peut être à son prince, et votre Majesté ne devrait pas me faire l'honneur de me souffrir à son service, si j'avais d'autres sentiments.

Le roi de Siam répond au seigneur Constance.  
Le roi écouta le discours du seigneur Constance sans l'interrompre, et s'étant recueilli en lui-même un moment comme une personne occupée d'une grande pensée, il lui répliqua sur-le-champ en ces termes : N'appréhendez point que je veuille gêner votre conscience. Mais qui a fait accroire au roi de France mon bon ami, que ne pouvais avoir de semblables sentiment ? Hé qui peut douter, Sire, répliqua le seigneur Constance, que votre Majesté n'ait ces grandes pensées, en voyant la protection qu'elle donne aux missionnaires, les églises qu'elle fait bâtir, les aumônes qu'elle fait aux pères de la Chine. C'est sur cela, Sire, que le roi de France s'est persuadé que votre Majesté avait du penchant pour le christianisme. Mais quand vous avez dit à l'ambassadeur, ajouta le roi, les raisons qui me retiennent dans la religion de mes ancêtres, quelle réponse en avez-vous reçue ? L'ambassadeur de France, répartit le seigneur Constance, a trouvé que ces raisons étaient d'un grand poids ; mais comme la proposition qu'il faisait de la part du roi son maître était désintéressée, et que ce grand monarque n'avait en vue que le bien de votre Majesté, il n'a pas jugé qu'aucune des raisons que je lui ai apportées, dût l'empêcher d'exécuter les ordres du roi son maître, surtout quand il a appris que l'ambassadeur de Perse était arrivé dans le royaume de Siam, et qu'il apportait à votre Majesté l'Alcoran afin qu'elle le suivît. Dans cette vue l'ambassadeur de France a cru qu'il était obligé d'offrir à votre Majesté la religion chrétienne, et de conjurer votre Majesté de l'embrasser. Est-il vrai, repris le roi, que l'ambassadeur de Perse m'apporte l'Alcoran ? On le dit ainsi, Sire, répondit le seigneur Constance. A quoi le roi répliqua sur-le-champ : je voudrais de tout mon coeur que l'ambassadeur de France fût ici pour voir de quelle manière j'en userai envers l'ambassadeur de Perse. Il est bien sûr que si je n'étais d'aucune religion, je ne choisirais pas la Mahométane (20).

Mais pour répondre à l'ambassadeur de France, poursuivit le roi, vous lui direz de ma part, que je me sens extrêmement obligé au roi de France son maître, connaissant par son mémoire les marques de la royale amitié de sa Majesté très-chrétienne, et que comme l'honneur que me fait ce grand prince s'est déjà rendu public dans tout l'Orient, je ne saurais assez reconnaître cette honnêteté ; mais je suis extrêmement fâché que le roi de France mon bon ami me propose une chose si difficile, et dont je n'ai pas la moindre connaissance , que je me rapporte moi-même à la sagesse du roi très-chrétien, afin qu'il juge de l'importance et de la difficulté qui se rencontre dans une affaire aussi délicate que l'est le changement d'une religion reçue et suivie dans tout mon royaume sans discontinuation depuis deux mille deux cent vingt-neuf ans (21).

Motifs qui retiennent le roi de Siam dans sa religion.  
Au reste je m'étonne que le roi de France mon bon ami s'intéresse si fort dans une affaire qui regarde Dieu, où il semble que Dieu même ne prenne aucun intérêt, et qu'il a entièrement laissée à notre discrétion. Car ce vrai Dieu qui a créé le ciel et la terre et toutes les créatures qu'on y voit, et qui leur a donné des natures et des inclinations si différentes, ne pouvait-il pas, s'il eût voulu, en donnant aux hommes des corps et des âmes semblables, leur inspirer les mêmes sentiments pour la religion qu'il fallait suivre, et pour le culte qui lui était le plus agréable, et faire naître toutes les nations dans une même loi. Cet ordre parmi les hommes et cette unité de religion dépendant absolument de la providence divine, qui pouvait aussi aisément l'introduire dans le monde que la diversité des sectes qui s'y sont établies de tout temps ; ne doit-on pas croire que le vrai dieu prend autant de plaisir à être honoré par des cultes et des cérémonies différentes, qu'à être glorifié par une prodigieuse quantité de créatures qui le louent chacune à sa manière ? Cette beauté et cette variété que nous admirons dans l'ordre naturel, seraient-elles moins admirables dans l'ordre surnaturel, ou moins digne de la sagesse de Dieu ? Quoi qu'il en soit, conclut sa Majesté, puisque nous savons que Dieu est le maître absolu du monde, et que nous sommes persuadés que rien ne se fait contre sa volonté, je résigne entièrement ma personne et mes États entre les bras de la miséricorde et de la providence divine, et je conjure de tout mon cœur son éternelle sagesse d'en disposer selon son bon plaisir.

Ainsi je vous ordonne très expressément de dire à cet ambassadeur que je n'oublierai rien de tout ce qui sera en mon pouvoir pour me conserver l'amitié royale du roi très-chrétien, et que pour suppléer au moyen qu'il me fait proposer, je ferai en sorte durant tout le temps que Dieu me conservera le vie, que dans la suite, mes successeurs et mes sujets marqueront aussi bien que moi dans toutes les occasions la parfaite reconnaissance et la haute estime qu'ils doivent avoir pour la personne royale de sa Majesté très-chrétienne, et pour tous ses successeurs.

Voilà la réponse du roi de Siam dans les mêmes termes qu'il l'expliqua à son ministre, et que celui-ci la donna par écrit à M. l'ambassadeur (22). On voit assez par ce raisonnement l'esprit de ce prince, qui sans aucune connaissance des sciences d'Europe, a exposé avec tant de force et de netteté la raison la plus plausible de la philosophie payenne contre la seule vraie religion. Ceux qui connaissent la droiture de ce prince ne peuvent douter qu'il n'ait dit sincèrement ce qu'il pensait, et ce qui lui paraissait de plus véritable.

Réplique de M. Constance aux objections du roi de Siam sur le changement de religion.  
Après que le roi eut parlé de la sorte, il fut quelque temps sans rien dire, et ensuite, regardant le seigneur Constance ; Que croyez-vous, poursuivit-il, que répondra l'ambassadeur à toutes ces raisons que je vous ordonne de lui donner par écrit ? Je ne manquerai pas, Sire, dit M. Constance, d'exécuter les ordres de votre majesté ; mais je ne sais pas ce que l'ambassadeur de France répondra à ce que votre majesté vient de me dire, qui me paraît extrêmement fort et d'une grande conséquence. Je suis sûr qu'il ne pourra s'empêcher d'être surpris de la haute sagesse et de la merveilleuse pénétration de votre majesté.

Il me semble néanmoins qu'il pourra lui répliquer, qu'il est vrai que tous les êtres que Dieu a créés le glorifient chacun à sa manière, mais qu'il y a cette différence entre l'homme et les bêtes, que Dieu en créant celles-ci, leur a donné des propriétés différentes, et des instincts particuliers, pour connaître leur bien et le chercher sans aucun réflexion, pour discerner leur mal et le fuir sans aucun raisonnement. Ainsi le cerf fuit le lion et le tigre la première fois qu'il les voit, les poulets sortant de la coque craignent le milan, et se réfugient sous l'aile de leurs mères, sans autre instruction que celle qu'ils ont reçue de la nature. Mais Dieu a donné à l'homme dans sa création l'entendement et la raison, pour démêler le bien d'avec le mal, et la providence divine a voulu qu'en cherchant et aimant le bien qui lui est propre, et fuyant le mal qui lui est contraire, par rapport à sa fin dernière qui est de connaître Dieu et de l'aimer, l'homme méritât de la divine bonté une récompense éternelle.

En effet, il est aussi aisé à l'homme de se servir de ses mains, de ses yeux et de ses pieds pour commettre le mal que pour faire le bien, si sa prudence éclairée de la sagesse de Dieu ne le dirigeait à chercher les voies de la véritable grandeur, qui ne se rencontre que dans la religion chrétienne, où l'homme trouve les moyens de servir Dieu comme il plaît à sa divine volonté. Mais tous les hommes ne suivent pas des lumières si saintes et si raisonnables. Il en est de même que des officiers de votre majesté, qui ne sont pas tous également attachés à ses intérêts, comme elle ne le sait que trop, quoi qu'ils se disent tous ses sujets, et qu'ils se fassent honneur d'être à son service. Ainsi tous les hommes servent Dieu à la vérité ; mais d'une manière bien différente. Les uns comme les bêtes vivent en suivant leurs passions et leurs déréglements, demeurant dans la religion où ils sont sans l'examiner. Mais les autres se voyant si distingués des bêtes s'élèvent au-dessus de leurs sens, et cherchent par le moyen de leur raison, que Dieu ne manque pas d'éclairer, ils cherchent, dis-je, à reconnaître leur créateur et le véritable culte qu'il veut qu'on lui rende, sans autre intérêt que celui de lui plaire et de lui obéir, et c'est à cette recherche sincère de la vérité que Dieu a attaché le salut de l'homme. D'où vient que la négligence à nous instruire, et la faiblesse à ne pas suivre ce que nous aurons jugé le meilleur, nous rendra coupables devant Dieu, qui est la souveraine justice.

Cette réponse d'un homme sans étude, appliqué depuis l'âge de dix ans au commerce et aux affaires, me causa une extrême surprise, quand il me fit l'honneur de me la communiquer. Je lui avouai sans craindre de le flatter, qu'un théologien consommé dans l'étude de la religion, eût eu de la peine à mieux répondre. Le roi fut frappé du discours de M. Constance ; et si quelque personne savante, et qui lui soit agréable, a le bonheur de s'insinuer dans ses bonnes grâces, et acquérir son estime, on ne doit pas désespérer de lui faire connaître et embrasser la vérité l et s'il l'a une fois connue, comme il est le maître de ses peuples qui l'adorent, toutes les nations qui lui sont soumises suivront aveuglément son exemple.

Caractère du roi de Siam.  
Le roi de Siam qui règne à présent est âgé d'environ cinquante-cinq ans. C'est sans contredit le plus grand prince qui ait jamais gouverné cet État. Il est d'une taille un peu au-dessous de la médiocre, mais fort droite et bien prise. Son air est engageant et ses manières pleines de douceur et de bonté, surtout pour les étrangers, et particulièrement pour les Français. Il est vif et agissant, ennemi de l'oisiveté et du repos, qui paraît si délicieux aux princes d'Orient, et qu'ils regardent comme le plus grand privilège de leur couronne. Celui-ci, au contraire, est toujours ou dans les bois à la chasse des éléphants, ou dans son palais appliqué aux affaires de son royaume. Il n'aime pas la guerre parce qu'elle ruine ses peuples qu'il chérit tendrement, mais quand ses sujets se révoltent, ou que les princes ses voisins lui font la moindre insulte, ou ne se tiennent pas dans le respect, il n'y a guère de roi dans l'Orient qui se venge avec plus d'éclat, et qui paraisse plus passionné pour la gloire.

Quelques grands de son royaume s'étant soulevés, et étant appuyés ouvertement par les forces de trois rois, dont les États environnent le royaume de Siam, il attaqua ces princes si vivement, qu'ils furent obligés d'abandonner les rebelles à sa colère. Il veut tout savoir, et comme il a l'esprit pénétrant et fort étendu, il n'a pas de peine à entrer dans tout ce qu'il veut apprendre. Il est magnifique, généreux, bon ami au-delà de ce qu'on peut s'imaginer. Toutes ces grandes qualités lui attirent la considération de ses voisins, la crainte de ses ennemis, l'estime de ses sujets et un respect qui va jusqu'à l'adoration. Il n'a jamais été sujet aux vices si ordinaires parmi les princes d'Orient, il a même fait punir avec beaucoup de sévérité les principaux mandarins et les premiers officiers de la couronne pour avoir été trop attachés à leurs plaisirs. On ne ne trouve point un lui l'obstacle le plus invincible à la conversion des princes idolâtres, je veux dire l'amour déréglé des femmes.

Par la force de son esprit il a découvert la fausseté de la religion de ses ancêtres, et il ne croit point du dieu anéanti, selon l'opinion populaire, ou comme disent quelques-uns de leurs docteurs, un dieu, qui las de gouverner le ciel, se plonge dans le repos et s'ensevelit pour jamais dans l'oubli de tout ce qui se passe au monde, ni mille autres superstitions prêchées par les talapoins, qui sont les prêtres et les prédicateurs du royaume. Au contraire il croit que Dieu est éternel, que sa providence veille incessamment au gouvernement du monde, et qu'elle ménage toutes choses. C'est à ce même dieu immortel qu'il fait souvent des prières et dont il implore le secours avec un très profond respect deux fois pour le moins chaque jour pendant deux heures, le matin après s'être levé, et une heure le soir avant que de se coucher. Le pape lui ayant envoyé deux tableaux dont l'un représente le Sauveur du monde, et l'autre la sainte Vierge, il les a en singulière vénération, et pour la témoigner, il les a placés dans un endroit de sa chambre fort élevé au-dessus de lui ; et il n'en parle jamais qu'avec des termes d'honneur et de respect (23).

L'ambassade que le roi lui a envoyée, quoiqu'elle ne l'ait pas déterminée à embrasser le christianisme, l'a fait rentrer en lui-même. Comme il estime infiniment la sagesse du roi très chrétien, lorsque le seigneur Constance lui fit voir l'unique prétention de ce grand monarque en envoyant vers lui M. l'ambassadeur, il en parut touché, et on sait qu'il y a fait depuis de fréquentes réflexions. Toutes ces choses doivent exciter ceux qui liront ces Mémoires à prier Dieu pour la conversion de ce prince, qui serait suivie de celles d'une multitude innombrable de peuples, et qui attirerait sans doute à notre sainte loi les princes voisins qui admirent la conduite et le grand génie du roi de Siam.

Nous avons de grandes obligations à ce monarque, pour toutes les marques d'estime et de bienveillance dont il nous a honorés, et nous sommes bien aises d'avoir occasion de le publier. Dès que le seigneur Constance lui a fait connaître nos manières et les vues qui nous font agir, ce prince nous a favorisé en toutes rencontres, malgré les mauvaises impressions qu'on avait tâché de lui donner des jésuites. M. Constance n'a pas oublié de lui faire valoir les bontés extraordinaires que Louis le Grand a pour notre Compagnie, et c'est ce qui a le plus contribué à nous mériter ses bonnes grâces. Cet exemple est d'un grand poids sur l'esprit du roi de Siam. Aussi il nous a marqué par des soins obligeants qu'il voulait l'imiter, et nous a assuré plusieurs fois de sa protection royale, ajoutant que nous trouverions toujours un asile assuré dans son royaume.

On commence à faire des observations à Louvo.  
Dès que nous fûmes arrivés à Louvo, nous commençâmes à faire diverses observations, et surtout celles qui pourraient nous être nécessaires pour observer exactement l'éclipse de lune qui devait arriver l'onzième décembre. Nous n'avions pu jusqu'alors nous servir de nos instruments pour ces opérations, parce que pendant tout le temps que nous fûmes à Siam, la ville et les camps étaient si fort inondés, que nous n'avions point eu d'endroit pour les placer. La maison même où nous étions logés n'étant que de bois, la moindre agitation l'ébranlait tellement, que nos pendules et nos quarts de cercles en étaient tout déconcertés.

Observation sur la déclinaison de l'aimant.  
Le sixième et le septième décembre nous remarquâmes par l'anneau astronomique du sieur Butterfield, que la variation de l'aiguille était de deux degrés vingt minutes vers l'ouest. Cette observation fut trouvée constamment semblable durant ces deux jours consécutifs.

Le neuvième du même mois par les hauteurs prises du même bord du soleil, matin et soir l'heure véritable du midi à la pendule à secondes était de 12. h 5'. 3''.

La variation de l'aiguille par la machine parallactique du sieur Chapotot, a été remarquée

Une fois. 16. min. seulement
Une autre. 31. min. { vers l'ouest
Une autre. 35. min.
Une autre. 38. min.  

Cette variation a été trouvée en prenant plusieurs fois matin et soir la même hauteur du soleil, et observant chaque fois l'azimuth, l'aiguille demeurant toujours sur la ligne nord et sud.

Le roi de Siam veut observer une éclipse de lune avec les jésuites dans son palais.  
Dans la dernière audience que sa Majesté donna à M. l'ambassadeur, elle lui témoigna qu'elle serait bien aise que nous fissions l'observation de la première éclipse en sa présence. Quelques jours après ce prince ordonna à M. Constance de nous avertir de l'honneur qu'il voulait nous faire. On choisit pour cela une maison royale qu'on nomme Thlée Poussonne (24), à une petite lieue de Louvo, vers l'est, peu éloignée de la forêt où le roi était à la chasse des éléphants. M. Constance nous mena reconnaître le lieu deux jours avant l'éclipse, c'est-à-dire le neuvième de décembre. On ne pouvait choisir un endroit plus commode. Nous voyions le ciel de tous côtés, et nous avions tout l'espace qu'il fallait pour placer nos instruments. Après avoir disposé toutes choses, nous revinmes à Louvo.

Le lendemain dixième décembre par les hauteurs du même bord du soleil prises le matin entre neuf et dix heures, et le soir entre deux et trois, l'heure véritable du midi à la même pendule à secondes était 12 h. 2'. 31''.

Variation de l'aiguille par la machine parallactique.

Une fois 28. min. |  
Une autre 33. min. } vers l'ouest
Une autre 21. min |  

Dans la suite nous examinerons si l'aiguille de l'anneau astronomique décline trop vers l'ouest, comme il est fort probable, car si cela est, il faudra déduire quelque chose de la variation du cap de Bonne-Espérance, que nous avons trouvée d'onze degrés et demi vers l'ouest, et les pilotes d'environ neuf degrés seulement avec leurs boussoles.

Le roi de Siam invite M. l'ambassadeur à la chasse des éléphants.  
Ce jour-là même le roi invita M. l'ambassadeur à venir voir les illuminations qu'on faisait pour la chasse des éléphants (25). Sa majesté voulut que nous fussions aussi de la partie, et nous fit l'honneur de nous envoyer vers les quatre heures après midi six éléphants avec le lieutenant du barcalon pour nous conduire. Nous fîmes porter à Thlée-Poussonne nos lunettes et une pendule à spirale fort sûre et montée au soleil. Car nous devions y observer l'éclipse, selon les ordres du roi. La disposition de la chasse était telle que je vais le raconter.

Description de cette chasse.  
Près de quarante six à quarante sept mille hommes avaient formé dans le bois et sur les montagnes une enceinte de vingt-six lieues en carré long, dont les deux grands côtés pouvaient bien avoir chacun dix lieues de longueur, et les deux autres chacun trois lieues. Toute cette vaste étendue était bordée de deux rangs de feux, qui régnaient tou autour sur deux lignes à quatre ou cinq pas de distance les uns des autres. Ces feus sont entretenus toute la nuit de bois de la forêt, et soutenus en l'air à la hauteur de sept ou huit pieds sur de petites plateformes carrées, élevées sur quatre pieux, ce qui faisait qu'on pouvait les voir tout à la fois de fort loin. Ce spectacle me parut dans les ténêbres la plus belle illumination que j'aie jamais vue. De grandes lanternes disposées d'espace en espace faisaient la distinction des quartiers, que commandaient différents chefs, avec certain nombre d'éléphants de guerre et de chasseurs armés comme les soldats. On tirait de temps en temps de petites pièces de campagne, afin d'étonner par ce bruit, aussi bien que par tous ces feux, les éléphants qui voudraient forcer le passage, ainsi qu'ils l'avaient forcé peu de jours auparavant, parce qu'on n'avait pas pris cette précaution. Comme il s'était trouvé dans l'enceinte de la chasse une montagne escarpée, on l'avait crue si inaccessible à ces animaux qui sont d'une grosseur énorme, qu'on avait négligé d'y placer des feux, des gardes et de l'artillerie ; mais il y en eut dix ou douze qui pour s'échapper se servirent d'un expédient qui surprit. S'attachant avec leurs trompes à un des arbres, qui étaient sur la pente de cette montagne fort raide, ils se guindèrent au pied du tronc suivant, et ils grimpèrent de la même manière, d'arbre en arbre avec des efforts incroyables, jusqu'au sommet de la montagne, d'où ils se sauvèrent dans les bois. Ce qui était arrivé dans cette chasse fut cause qu'on ne négligea rien dans celle-ci, afin qu'il ne s'en sauvât plus.

Le roi de Siam demande M. le chevalier de Forbin à M. l'ambassadeur.  
Le roi trouva au retour de la chasse les Français rangés en haie sur une ligne à l'entrée de la forêt, et montés sur des éléphants. Il les regarda fort, et prit plaisir à voir des gens de si bon air. Il venait de donner audience à M. l'ambassadeur, et elle avait été assez longue. Sur la fin, le roi avait fait appeler le chevalier de Forbin. Tout le monde connaît la qualité et le mérite de cet officier. Il sert depuis longtemps et il s'est distingué en plusieurs occasions. M. Constance avait prié M. l'ambassadeur de le laisser à Siam auprès du roi son maître. Sa Majesté voulut bien le demander à M. l'ambassadeur, et elle lui fit présent d'un fort beau sabre, comme pour lui donner une marque qu'elle le prenait à son service. Elle ajouta encore à ce présent un justaucorps de brocard à boutons d'or (26). Cependant il était déjà tard, et le roi s'en était retourné. On ne laissa pas de mettre pied à terre dans un endroit agréable, où l'on avait dressé une magnifique collation. On y servit des confitures et des fruits de toute espèce. M. l'ambassadeur but la santé du roi de Siam dans une grande coupe d'or massif dont il lui avait fait présent. Le couvercle et la soucoupe étaient du même métal. Ce lieu fut aussitôt entouré d'éléphants de guerre et de feux, pour nous garantir des tigres et des autres bêtes féroces, qui étaient dans l'enceinte. Après cela M. l'ambassadeur reprit le chemin de Louvo, et le seigneur Constance nous mena droit au château de Thlée-Poussonne, où le roi s'était déjà rendu pour assister à l'observation de l'éclipse.

 
25 feuilles format A4

PAGE SUIVANTE
JOURNAL DU VOYAGE DE SIAM - CINQUIEME LIVRE - DEUXIEME PARTIE


NOTES :

1 - Au mois de mai 1684, l'ambassadeur de Portugal Vaz de Siqueira fut reçu en audience par Phra Naraï.

Le roi de Portugal ayant envoyé au roi de Siam une célèbre ambassade, pour renouveler leurs anciennes alliances, et aussi pour des vues de commerce, le monarque siamois se crut obligé de répondre à cette marque extraordinaire de considération, en faisant partir trois grands mandarins revêtus de la qualité de ses ambassadeurs, et six autres d'un ordre inférieur pour se rendre à la cour de Portugal. Ils s'embarquèrent pour Goa vers la fin du mois de mars 1684, sur une frégate siamoise commandée par un capitaine portugais. Quoi que Goa ne soit pas fort éloigné de Siam, ils employèrent plus de cinq mois dans cette route ; soit défaut d'habileté dans les officiers et les pilotes, soit opiniâtreté des vents, ils ne purent y arriver qu'après le départ de la flotte portugaise. Ainsi leur navigation vers l'Europe fut différée d'une année presque entière.

Les ambassadeurs furent dans la nécessité de passer onze mois à Goa, pour attendre la flotte qui devait revenir de Lisbonne. Cependant ils trouvèrent l'intervalle assez court, parce qu'ils l'employèrent agréablement. La beauté des édifices qu'ils virent dans cette ville, fut pour eux un spectacle nouveau, qui les surprit extraordinairement. Ce grand nombre de palais, de monastères et de somptueuses églises occupa beaucoup leur curiosité. Comme ils n'étaient jamais sortis de leur pays, ils furent étonnés de voir qu'il y eût dans le monde une plus belle ville que Siam. Le vice-roi les fit loger magnifiquement ; il fournit aussi à leur subsistance de la part du roi du Portugal.

Les mandarins s'embarquèrent enfin pour l'Europe, dans un vaisseau portugais de 150 hommes d'équipage, et de 30 pièces de canon. Outre les ambassadeurs et leur suite, il s'y trouvait aussi plusieurs religieux de divers ordres, et un grand nombre de passagers, Créoles, Indiens, et Portugais. On mit à la voile de la rade de Goa le 27 janvier 1686. La navigation fut heureuse jusqu'au 27 avril.

Ce jour-là, en effet, le navire fit naufrage au large du cap des Aiguilles. On lira sur ce site la relation d'Ok khum Chamnan, un des trois ambassadeurs siamois qui confia quelques années plus tard au père Tachard le récit de ses mésaventures africaines.   retour

2 - Ce combat d'éléphant, qui eut lieu le 23 novembre 1685, était en fait le deuxième auquel assistait le chevalier de Chaumont, le premier s'étant déroulé le 30 octobre. Les dates donnée par l'ambassadeur correspondent avec celles de l'abbé de Choisy, mais le père Tachard demeure plus imprécis.    retour

3 - L'abbé de Choisy confirme ces faits dans son Journal du 23 novembre : M. Constance a fait avancer M. de Vaudricourt sur son éléphant. Il a salué le roi qui lui a souhaité un heureux retour et lui a fait donner en sa présence une veste de toile d’or de Perse avec des boutons d’or, une chaîne d’or et un sabre de Japon dont la poignée est d’or et le fourreau garni d’or. Il faut remarquer qu’il y a des sabres de trois sortes, et celui-ci est de ceux que le roi donne à ses généraux d’armées. Sa Majesté a dit à M. de Vaudricourt qu’il était persuadé que si on l’attaquait, il se défendrait bien ; et il a répondu qu’il se servirait de l’épée que le roi lui venait de donner. Voilà des manières honnêtes qui ne sont guère d’un roi indien qui se croit une divinité, mais aussi ne les a-t-il que pour les Français. Ce présent est beau et vaut au moins deux mille écus. M. Joyeux a fait aussi la révérence au roi et a eu pour présent un sabre d’or, une chaîne et une veste, le tout au moindre prix, ainsi qu’il convient au capitaine d’une frégate.

Le chevalier de Chaumont tient un discours à peu près similaire : Le roi fit venir ces deux Messieurs et leur dit qu'il était bien aise qu'ils fussent les premiers capitaines du roi de France qui fussent arrivés dans son royaume, et qu'il souhaitait qu'ils s'en retournassent aussi heureusement qu'ils étaient venus. Il leur donna à chacun un sabre, dont la poignée et la garde étaient d'or et le fourreau presque tout couvert aussi d'or, une chaîne de filigranne d'or fort bien travaillée et fort grosse, comme pour servir de baudrier, une veste d'une étoffe d'or, garnie de gros boutons d'or ; comme M. de Vaudricourt était le premier capitaine, son présent était plus beau et plus riche. Le roi leur dit de se donner de garde de leurs ennemis en chemins, ils répondirent que sa majesté leur donnait des armes pour se défendre et qu'il s'acquitteraient bien de leur devoir ; ces capitaines lui parlaient sans descendre de dessus leurs éléphants ; je vis bien que sous prétexte d'un combat d'éléphants, il voulait faire ce présent aux capitaines devant beaucoup d'Européens qui étaient présents, afin de donner une marque publique de la distinction particulière qu'il voulait faire de la nation française, et j'appris en même temps que le roi avait ce jour-là donné audience aux chefs de la Compagnie anglaise, et ils furent obligés de se conformer à la manière du pays, c'est-à-dire de se prosterner contre terre et d'être sans souliers.    retour

4 - Noté au 23 novembre, c'est-à-dire le même jour que le combat d'éléphant, dans le Journal de l'abbé de Choisy : M. Constance vient d’envoyer à M. de Vaudricourt un présent magnifique pour un particulier. Ce sont de belles porcelaines, des chocolatières, des tasses d’or et d’argent de Japon, des vernis admirables, une robe de chambre et un fort joli cabinet. Joyeux a eu aussi son présent. Cette date est confirmée par le chevalier de Chaumont : Ce même jour [23 novembre], M. Constance fit présent aux deux capitaines de vaisseaux du roi de plusieurs porcelaines et ouvrages du Japon, d'argent, et autres curiosités.   retour

5 - Le bézoard est une concrétion calculeuse qui se forme dans l’estomac, les intestins et les voies urinaires de certains animaux, autour de laquelle se forment des couches concentriques. Lorsqu'il atteint ou dépasse la grosseur d'un œuf de poule, le bézoard constitue un objet d'immense valeur. C'est la grande curiosité du XVIe siècle, d'autant plus que la découverte du Nouveau Monde en a fait connaître de nouvelles espèces. Au XVIIe siècle, on distingue le bézoard oriental, connut en Europe depuis le XIIe siècle comme un excellent remède contre les poisons, du bézoard occidental provenant d'Amérique. Ce dernier est souvent de taille plus importante mais moins efficace sur le plan curatif. Pour l'usage médical le bézoard est broyé en poudre et ingurgité. Même réduit en poudre il vaut extrêmement cher. On explique les vertus médicale du bézoard par le fait que les animaux chez lesquels il se forme consomment de grandes quantités d'herbes vénéneuses et fabriquent ainsi le précieux antidote concentré dans le calcul. Dans les cabinets princiers ils sont parfois ornés de monture d'or ou d'argent comme par exemple ceux de la collection de Rodolphe II à Prague. Antoine SCHNAPPER, Le géant, la licorne, la tulipe: Collections françaises au XVIIe siècle, Paris, Flammarion, 1988.   retour

6 - Sur le ginseng, on se reportera à la seconde partie du Voyage de Siam, et plus particulièrement à la note 21    retour

7 - Sur le bois d'aigle, voir sur ce site la première partie du quatrième livre du Voyage de Siam, et plus particulièrement la note 9.    retour

8 - Le but de Phaulkon était de gagner du temps, et d'empêcher le chevalier de Chaumont de négocier les traités en lui imposant de les signer à la dernière minute. De fait, les textes ne furent paraphés qu'au tout dernier moment, alors que l'ambassade était sur le point d'appareiller pour le voyage de retour. Dans son Mémoire du 1er janvier 1686, l'abbé de Choisy explique fort bien ces manoeuvres : M. Constance croyait avoir ville gagnée, et que M. l’ambassadeur, voyant l’impossibilité de la conversion du roi, abandonnerait l’entreprise et songerait à autre chose ; mais au contraire, nous lui conseillâmes de pousser sa pointe, et de fait il présenta au roi un mémorial très fort sur la religion. M. Constance vit bien alors qu’il s’était trop déclaré, et plusieurs fois protesta que ce mémorial ferait un fort mauvais effet, et que peut-être le roi y ferait quelque réponse désagréable. Nous ne craignions pas cela, puisque sa majesté avait dit qu’il ne fallait pas mécontenter le roi de France, et au contraire nous regardions la réponse qu’il ferait comme une espèce d’engagement. Cette réponse fut un mois à venir. M. Constance amusait cependant M. l’ambassadeur à des combats de tigres, à des promenades, à des chasses, et moi j’étais occupé à choisir dans les magasins du roi ce qu’il y avait de plus beau pour les présents qu’il voulait envoyer en France. Je disais bien quelquefois, et M. l’abbé de Lionne le disait aussi : Mais il faudrait songer aux affaires, le temps de partir viendra et rien ne sera fait. On nous répondait : Tout sera fait. Nous dressâmes pourtant des articles de privilèges à demander pour la religion chrétienne, et M. Véret, chef de la Compagnie française, eut ordre de dresser aussi ses demandes. M. l’ambassadeur en parla au roi dans une audience particulière : Sa Majesté répondit qu’elle accordait tout, et en renvoya l’exécution à M. Constance, qui demanda encore du temps pour en passer un écrit en forme. Mémoire de l'abbé de Choisy écrit à bord de l'Oiseau le 1er janvier 1686.   retour

9 - Le livre qui répertorie les 227 articles qui règlent la vie des moines, le Patimôk, ne leur interdit pas de monter sur un cheval, mais de monter des juments ou des éléphants femelles.   retour

10 - L'abbé de Choisy place ce divertissement le 28 novembre et le relate ainsi dans son Journal : Nous avons vu le combat de trois éléphants contre un tigre. La partie n’était pas égale. Les éléphants avaient sur le nez un masque de cuir derrière lequel ils cachaient leur trompe et la recoquillant, et ils attaquaient le tigre avec leurs défenses. Le tigre se jetait quelquefois sur le masque : il a mordu à la jambe un éléphant qui a beaucoup crié. Enfin le tigre, ou fatigué ou poltron, s’est rendu et a fait le mort. Les éléphants l’allaient tourner doucement et quelquefois il se relevait. Ces pauvres éléphants obéissaient à la voix de leurs conducteurs et poussaient fort quand on leur disait.

Le chevalier de Chaumont, qui évoque également ce spectacle, fait quelques confusions de dates, puisqu'il indique dans sa Relation : Le lundi vingt-cinq, je fus voir un combat d'un tigre contre trois éléphants, mais le tigre ne fut pas le plus fort, car il reçut un coup de dent qui lui emporta la moitié de la mâchoire. Cette date est d'autant plus suspecte que le 25 novembre 1685 n'était pas un lundi, mais un dimanche.   retour

11 - Le tigré moucheté vu en France par le père Tachard était plutôt un léopard. Quant à celui qu'il décrit ici, il s'agit sans aucun doute du tigre du Bengale.   retour

12 - Il s'agit de Loy Kratong, qui tombe non pas au premier lunaire siamois, mais à la pleine lune du douzième mois lunaire. Il faut signaler que cette jolie fête n'est pas bouddhiste, mais qu’elle puise son origine dans les croyances animistes et les rites brahmaniques. Elle est dédiée à Mae Khongkha, la divinité des eaux. Nous citons ici un extrait de l'article Bouddhisme au Quotidien de Christine Hemmet, Ethnologue au Musée de l'Homme, : La fête des chandelles sur l'eau, ou Loy Krathong, a lieu à la pleine lune du douzième mois lunaire, en novembre (la nuit du 27 au 28, cette année-là). Durant la journée, les familles achètent ou fabriquent des petits radeaux en feuille de bananier (loy signifie flotter et krathong récipient en feuille de bananier) sur lesquels sont placés une chandelle, des bâtons d'encens, du bétel et parfois des pièces de monnaie. Dès la nuit tombée, tous se retrouvent au bord des fleuves et des canaux pour y déposer leurs bateaux.

Quand brille cette multitude de bougies sur l'eau, le spectacle est féérique. Pourant il ne s'agit pas d'un jeu mais d'une question posée au destin. Plus longtemps la bougie reste allumée, plus grande sera la chance de voir exaucer le voeu de bonheur et de prospérité. Document culturel de l'association Arts et Vie - 1990.

Cette cérémonie est toujours observée aujourd'hui et donne lieu à de nombreuses et magnifiques festivités, notamment à Sukhotai et à Chiang Maï.     retour

13 - On trouvera ces illustrations dans la deuxième partie du quatrième livre du Voyage de Siam, à la note 33    retour

14 - Dans sa relation Du Royaume de Siam, La Loubère nous explique d'une manière fort alambiquée cette manière de saluer des Siamois : Quand un Siamois salue, il lève ou ses deux mains jointes, ou au moins sa main droite, à la hauteur de son front, comme pour mettre sur sa tête celui qu'il salue. Toutes les fois qu'ils prennent la parole pour parler à leur roi, ils recommencent toujours par ces mots : prà pouti chaou ca co rap pra ouncan saï claou saï cramon, c’est-à-dire : Haut et excellent seigneur de moi ton esclave, je demande de prendre ta royale parole et de la mettre sur mon cerveau et sur le haut de ma tête. Et c’est de ces mots Tchaou ca, qui veulent dire : Seigneur, fais de moi ton esclave, qu’est venu parmi les Français cette façon de parler faire choca pour dire ta vàï bang com, c’est-à-dire se prosterner à la façon siamoise. Faire la zombaye au roi de Siam veut dire lui présenter un placet, ce qui ne se fait pas sans faire choca. Je ne sais d’où les Portugais ont pris cette façon de parler. Si vous tendez la main à un Siamois pour toucher dans la sienne, il porte ses deux mains à la vôtre et par-dessous, comme pour se mettre tout entier en votre puissance. C’est une incivilité, selon eux, de ne donner qu’une main, comme aussi de ne tenir pas à deux mains ce qu’ils vous présentent, et de ne pas prendre à deux mains ce qu’ils reçoivent de vous. La Loubére - Du royaume de Siam.   retour

15 - Il s'agit du Ramadan, qui a lieu pendant le neuvième mois lunaire du calendrier hégirien. retour

16 - En Italie, un estafier était un domestique armé et portant manteau. En français, le mot , teinté d'une nuance péjorative, désignait un laquais de haute taille. La Bruyère écrit : Un grand s'ennivre de meilleur vin que l'homme du peuple : seule différence que la crapule laisse entre les conditions les plus disproportionnées, entre le seigneur et l'estafier.   retour

17 - Les Musulmans étaient alors déjà bien implantés dans le royaume, et occupaient même des postes importants (le roi Song Tham - 1610-1628 - avait un conseiller musulman, et les affaires du roi Phra Naraï étaient gérées par des Persans avant que Phaulkon ne découvre et ne dénonce des malversations. Dans son ouvrage Les musulmans de Thaïlande, publié chez l'Harmattan en 2002, Michel Gilquin explique toutefois que musulmans du Siam ne faisaient guère de prosélystisme, que l'Islam attirait davantage l'élite dirigeante que le peuple, et que les conversions, sans doute bien moins nombreuses que ce qu'imagine le père Tachard, se faisaient essentiellement par le mariage.   retour

18 - La manière de chasser et d'apprivoiser les éléphants est un passage incontournable des relations de voyage. On en trouvera également une évocation dans le Journal de l'abbé de Choisy des 23 et 24 novembre 1685.

Quant au chevalier de Chaumont, il revient à plusieurs reprises sur cette forme de chasse : Le samedi vingt-quatrième je montai à cheval pour aller voir prendre les éléphants sauvages. Le roi étant arrivé au bout de cette place ceinte de pieux et de murailles, il y entra un homme pour attaquer avec un bison l'éléphant sauvage, qui dans le même temps quitta les femelles pour le poursuivre, l'homme continuant ce manège amusa cet éléphant jusqu'à ce que les femelles qui étaient avec lui sortissent de la place par une porte qui fut aussitôt fermée par le coulisse, et l'éléphant se boyant seul renfermé se mit en furie, cet homme l'alla encore attaquer, et au lieu de s'enfuir du côté qu'il avait accoutumé, il sortit par la porte et passa à travers des pieux ; l'éléphant le suivit et quand il fut entre les deux portes on l'enferma ; comme il était échauffé on lui jeta quantité d'eau sur le corps et on lui amena plusieurs éléphants qui lui faisaient des caresses avec leurs trompes, comme pour le consoler ; cependant on lui attacha les deux jambes de derrière, et on lui ouvrit la porte, après qu'il eût marché cinq ou six pas, il trouva quatre éléphants armés en guerre, l'un en tête pour le tenir en respect, deux autres à ses côtés, et un derrière qui le poussait avec sa tête ; ils le menèrent de cette manière sous un toit, sous lequel il y avait un gros poteau planté où il fut attaché, on lui laissa deux éléphants à ses côtés pour l'apprivoiser, et les autres s'en allèrent. Lorsque les éléphant sauvages ont resté quinze jours de cette manière, ils reconnaissent ceux qui leur donnent à manger, et les suivent, de sorte qu'ils deviennent en peu de temps aussi privés que les autres. Relation du voyage de Siam par le chevalier de Chaumont.   retour

19 - Phaulkon faisait tout son possible pour éviter ce sujet brûlant de la conversion du roi Naraï. Dans son mémoire du 1er janvier, l'abbé de Choisy analyse ainsi de façon fort pertinentes les causes de ce comportement : Mais peut-être me demandera-t-on pourquoi M. Constance, chrétien et bon chrétien, n'a-t-il pas voulu souffrir qu'on pressât le roi sur la religion ? aurait-il peur qu'il n'accordât trop ? Peut-être, c'est un ministre étranger, haï de tous les mandarins : si le roi avait changé de religion, et que les peuples l'eussent trouvé mauvais, n'en auraient-ils pas accusé un ministre chrétien ; ne s'en seraient-ils pas pris à lui ; et que sait-on si son zèle va jusqu'au martyre ? D'ailleurs il a peut-être agi suivant ses pensées et a cru qu'il n'était pas encore temps, même pour le bien du christianisme, que le roi se fît chrétien. Quant aux affaires, il est tout naturel qu'un ministre rogne autant qu'il peut les privilèges que son roi accorde à des étrangers ; il se fait valoir par-là, et met son maître en état d'obliger une seconde fois en accordant tout de bon ce qu'il n'avait accordé qu'en paroles. Mémoire de l'abbé de Choisy écrit à bord de l'Oiseau le 1er janvier 1686.   retour

20 - Le grand Sophi de Perse avait effectivement envoyé une ambassade à Phra Naraï dans l'espoir secret de le convertir à l'islamisme. Nicolas Gervaise évoque ainsi le pouvoir des musulmans dans le royaume : Mais avec tout cela, ces gens ne laissent pas encore aujourd'hui de se rendre redoutables dans le pays par leur nombre, et par l'appui qu'ils pourraient avoir du grand Mogol et du roi de Golconde.

On pourrait craindre même que le grand Sophi, s'il n'était point si éloigné de Siam, par l'intérêt de la même religion, ne prît leur parti, car il envoya il y a quelque temps des ambassadeurs au roi de Siam pour l'inviter de sa part à se faire mahométan. Je doute fort qu'ils aient été aussi bien reçus que celui de France par sa majesté siamoise, déjà fort prévenue en faveur de la religion chrétienne. La profession de l'alcoran est d'une si grande distinction parmi ces peuples mahométans qu'ils avaient prétendu que le roi de Siam devait venir recevoir les ambassadeur du grand Sophi à la porte de son palais, et marque par là la différence qu'il fallait faire entre un prince fidèle comme lui, et un prince incirconcis comme le roi de France. Nicolas Gervaise - Histoire naturelle et politique du royaume de Siam.   retour

21 - L'ère sacrée siamoise, dite Puhttha-sakkarat commence à la mort du dernier bouddha, et est antérieure de 543 ans à l'ère chrétienne. L'an 2229 de l'ère bouddhiste correspond donc à l'an 1686 de l'ère chrétienne. Ce calendrier est toujours en usage en Thaïlande.   retour

22 - Dans une lettre du 15 décembre 1685 adressée aux directeurs du Séminaire des Missions-Étrangère, l'évêque de Métellopolis, Louis Laneau évoque cette réponse : Je ne vous dirai qu'un mot de la principale affaire de cette ambassade, savoir que j'ai été un peu surpris quand j'ai vu la pensée où était le roi très-chrétien, et toute la cour de France, touchant la conversion du roi de Siam. J'ai douté si M. Vachet ne s'était point trop avancé ; pour cette raison, j'ai voulu voir les mémoires qu'il avait présentés à la cour ; mais je n'y ait rien vu de trop fort, sinon une certaine interprétation des paroles que ce roi lui dit en partant. Mais après tout, cela est peu de chose pour ébranler l'esprit d'un prince aussi judicieux que celui du roi, si Dieu ne se fût mis de la partie ; car à dire vrai, bien que le roi de Siam fût très bien incliné pour le christianisme, je ne sais néanmoins s'il pensait beaucoup à se faire chrétien ; mais de voir qu'un si grand monarque comme le roi de France l'y conviait, cela l'a fait penser sérieusement, et la réponse qu'il a donnée par écrit à M. l'ambassadeur inspire toutes sortes de bonnes espérances. Cependant, je crois qu'il est à propos que vous en parliez assez sobrement dans vos relations ; on ne peut rien assurer du futur, et on se repentirait d'avoir trop tôt avancé une chose de cette conséquence si elle venait à ne pas réussir. Archives des Missions-Etrangères, volume 850 p. 389.    retour

23 - Ces deux tableaux faisaient sans doute partie des présents apportés à Phra Naraï par Mgr Pallu en 1673. De retour d'Europe pour la seconde fois en 1670, il était porteur de deux lettres adressées au roi de Siam, l'une de Louis XIV et l'autre du pape Clément IX, qui se concluait ainsi : Ce prélat [Mgr Pallu] vous offrira de notre part quelques présents. Ils ne sont pas d'un grand prix ; mais je vous prie de les recevoir comme des gages de la parfaite bienveillance et de la grande estime que j'ai conçues pour vous. Il vous dira que nous prions jour et nuit le Dieu tout-puissant, et que, dans ce moment même, nous lui adressons nos prières, dans toute l'effusion de notre coeur, pour obtenir de sa bonté et de sa miséricorde, qu'il répande sur vous la lumière de la vérité, et que, par ce moyen, après vous avoir fait régner longtemps sur la terre, il vous fasse régner éternellement dans le ciel.    retour

24 - Thale Chubson, ou pratinam yen, la résidence fraîche, était une des résidences du roi Naraï située dans un faubourg de Lopuri. C'est là que fut exécuté Phaulkon. Voir sur ce site la page consacrée à Thale Chubson.    retour

25 - L'abbé de Choisy, ordonné prêtre ce 10 décembre 1685, n'accompagna pas le chevalier de Chaumont à cette partie chasse, et se contenta de noter : Le roi qui est à la chasse depuis huit jours vient d’envoyer chercher M. l’ambassadeur pour lui faire voir la manière dont on prend les éléphants. On dit qu’il y en a cent quarante dans l’enceinte avec des tigres, des buffles sauvages, des cerfs, des sangliers, et autres telles bêtes qui viennent souvent attaquer les éléphants les plus guerriers. M. l’évêque a accompagné M. l’ambassadeur. Je n’aurais pas manqué d’y aller dans un autre temps, mais aujourd’hui cela n’aurait pas été décent. Journal de l'abbé de Choisy du 10 décembre 1685.

Le chevalier de Chaumont, dans sa relation, explique en détail le déroulement de cette chasse : Le dixième, j'allai voir la grande chasse des éléphants qui se fait en la forme suivante : le roi envoie grand nombre de femelles en campagne, après qu'elles ont été plusieurs jours dans les bois, et qu'il est averti qu'on a trouvé des éléphants, il fait marcher trente ou quarante mille hommes pour former une très grande enceinte dans l'endroit où sont les éléphants, ils se postent quatre à quatre, de vingt à vingt-cinq pieds de distance les uns des autres, et à chaque campement on fait un feu élevé de trois pieds de terre ou environ ; on fait ensuite une autre enceinte d'éléphants de guerre, distants les uns des autres d'environ cent et cent cinquante pas, et dans les endroits par où les éléphants pourraient sortir plus aisément, les éléphants de geurre sont plus fréquent ; il y a du canon ou plusieurs lieux que l'on tire quand les éléphants sauvages veulent forcer le passage, parce qu'ils craignent extrêmement le feu ; tous les jours on reserre cette neceinte, et à la fin elle devient très petite, les feux ne sont pas alors plus de cinq ou six pas les uns des autres ; comme ces éléphants entendent du bruit autour d'eux, ils n'osent pas s'enfuir, quoique pourtant il ne laisse pas quelquefois de s'en sauver quelqu'un ; car on m'a dit qu'il y avait quelques jours qu'il s'en était échappé dix ; quand on les veut prendre on les fait entrer dans une place entourée de pieux, où il y a quelques arbres, entre lesquels un homme peut facilement passer, il y a une autre enceinte d'éléphants de gerre et de soldats, dans laquelle il y entre des hommes montés sur des éléphants, fort adroits à jeter des cordes aux jambes de derrière des éléphants, qui lorsqu'ils sont attachés de cette manière, sont mis entre deux qui sont privés, outre lesquels il y en a un autre qui les pousse par derrière, de sorte qu'il est oblité de marcher, et quand il veut faire le méchant, les autres lui donnent des coups de trompe ; on les mène ensuite sous des toits, et l'on les attache de la même manière que le précédent, j'en vis prendre dix dans cette chasse, et l'on me dit qu'il y en avait cent quarante dans l'enceinte. Le roi y était présent, et donnait ses ordres pour tout ce qui était nécessaire. Relation du voyage de Siam du chevalier de Chaumont.    retour

26 - C'est bien contre son gré que le chevalier de Forbin resta à Siam. Dans ses mémoires, il développe longuement la suite d'évènements qui le forcèrent à rester dans un royaume qu'il exécrait, et explique que Phaulkon, irrité par son indépendance d'esprit, craignait avant tout qu'il ne révèle à Louis XIV le véritable état du Siam et le peu de profit qu'on tirerait d'une expédition dans le royaume : Ce ministre qui avait ses vues, et qui, par des raisons que je dirai en son lieu, ne désirait pas de me voir retourner en France, au moins sitôt, fut ravi des dispositions du roi, et profita de l’occasion qui s’offrait comme d’elle-même. Il fit entendre à sa majesté qu’outre les services que je pourrais lui rendre dans ses États, il était convenable que voulant envoyer des ambassadeurs en France (car ils étaient déjà nommés, et tout était prêt pour le départ), quelqu’un de la suite de M. l’ambassadeur restât dans le royaume, comme en otage, pour lui répondre de la conduite que la cour de France tiendrait avec les ambassadeurs de Siam.

Sur ces raisons bonnes ou mauvaises, le roi se détermina à ne pas me laisser partir, et M. Constance eut ordre d’expliquer à M. de Chaumont les intentions de sa Majesté. M. de Chaumont répondit au ministre qu’il n’était pas le maître de ma destination et qu’il ne lui appartenait pas de disposer d’un officier du roi, surtout lorsqu’il était d’une naissance et d’un rang aussi distingué que l’était celui du chevalier de Forbin. Ces difficultés ne rebutèrent pas M. Constance, il revint à la charge, et après bien des raisons dites et rebattues de part et d’autre, il déclara à M. l’ambassadeur que le roi voulait absolument me retenir en otage auprès de lui.

Ce discours étonna M. de Chaumont, qui, ne voyant plus de jour à mon départ, concerta avec M. Constance et M. l’abbé de Choisy, qui entrait dans tous leurs entretiens particuliers, les moyens de ma faire consentir aux intentions du roi. L’abbé de Choisy fut chargé de m’en faire la proposition ; je n’était nullement disposé à la recevoir. Je lui répondis que mettant à part le désagrément que j’aurais de rester dans un pays si éloigné et dont les manières étaient si opposées au génie de ma nation, il n’y avait pas d’apparence que je sacrifiasse les petits commencements de fortune que j’avais en France, et l’espérance de m’élever à quelque chose de plus pour rester à Siam, où les plus grands établissements ne valaient pas le peu que j’avais déjà.

L’abbé de Choisy n’eut pas grand peine à entrer dans mes raisons, et reconnaissant l’injustice qu’il y aurait à me violenter sur ce point, il proposa mes difficultés à M. Constance, qui, prenant la parole, lui dit : Monsieur, que M. le chevalier de Forbin ne s’embarrasse pas de sa fortune, je m’en charge : il ne connaît pas encore ce pays et tout ce qu’il vaut ; on le fera grand amiral, général des armées du roi et gouverneur de Bangkok, où l’on va incessamment faire bâtir une citadelle pour y recevoir les troupes que le roi de France doit envoyer.

Toutes ces belles promesses, qui me furent rapportées par M. l’abbé de Choisy, ne me tentèrent pas : je connaissais toute la misère de ce royaume, et je persistai toujours à vouloir retourner en France. M. de Chaumont qui était pressé par le roi, et encore plus son ministre, ne pouvant lui refuser ce qu’il lui demandait si instamment, vint me trouver lui-même : Je ne puis refuser, me dit-il, à sa majesté siamoise la demande qu’elle me fait de votre personne ; je vous conseille, comme à mon ami particulier, d’accepter les offres qu’on vous fait, puisque d’une manière ou d’autre, dès lors que le roi le veut absolument, vous serez obligé de rester.

Piqué de me voir si vivement pressé, je lui répondis qu’il avait beau faire, que je ne voulais pas rester à Siam, et que je n’y consentirais jamais, à moins qu’il ne me l’ordonnât de la part de roi. Eh bien, je vous l’ordonne, me dit-il. N’ayant pas d’autre parti à prendre, j’acquiesçai, mais j’eus la précaution de lui demander un ordre par écrit, ce qu’il m’accorda fort gracieusement. Quatre jours après je fus installé amiral et général des armées du roi de Siam, et je reçus en présence de M. l’ambassadeur et de toute sa suite, qui m’en firent leur compliment, le sabre et la veste, marques de ma nouvelle dignité. Mémoires du comte de Forbin.   retour

Retour page d'accueil ? Cliquez sur l'éléphant !


Page mise à jour le 2/04/2003