Voyage de Siam Livre quatrième Voyage de la barre de Siam, aux villes de Siam et de Louvo (suite)
A la cour de Siam on ne donne jamais que deux audiences aux ambassadeurs, la première et celle de congé. Souvent même on n'en accorde qu'une et l'on remet toutes les affaires au barcalon qui en doit tenir compte au roi. Mais sa majesté pour distinguer cette ambassade de toutes les autres, fit dire à M. l'ambassadeur que toutes les fois qu'il voudrait avoir audience, il était prêt à la lui donner avec plaisir. En effet, huit à dix jour après l'audience d'entrée, M. l'ambassadeur en eut une autre, elle fut secrète, et MM. les gentilshommes n'y entrèrent pas. M. l'ambassadeur n'y mena que M. l'évêque de Métellopolis, M. l'abbé de Choisy et M. l'abbé de Lionne, les autres demeurèrent dans la première cour du palais, où il y avait à l'ombre des arbres sur le bord d'un canal une grande table dressée de vingt-quatre couverts avec deux buffets garnis de très beaux vases d'or et d'argent du Japon, et plusieurs cassolettes où le bois précieux d'aquila n'était pas épargné (2).
Environ ce temps-là on commença à examiner le procédé qu'avaient tenu les deux mandarins que le barcalon avait envoyés en France avec M. Vachet. Les plaintes qu'on avait faites d'eux étaient venues jusqu'aux oreilles du roi, qui avait été choqué de leur conduite (3). M. l'ambassadeur parla en leur faveur. Le plus vieux en a été quitte pour un mois de prison et pour quelque autre punition. On ne sait pas encore quel sera le châtiment de l'autre, mais il est certain que sans une si puissante intercession, il lui en eût coûté la tête. M. l'ambassadeur n'avait pu envoyer d'abord les présents qu'il avait apportés au barcalon, qui possède la premier charge du royaume de Siam. Il avait fallu différer quelque temps pour les faire visiter et y réparer ce que l'air et la mer avaient gâté. Quand tout fut en bon ordre, M. Vachet alla les lui présenter dans sa maison, et M. l'ambassadeur lui rendit visite deux jours après (4). Comme il n'y a point de carrosse à Siam, il se mit dans une chaise fort propre qu'il avait apportée de France, M. l'évêque en prit une semblable à celles dont se servent les supérieurs des talapoins, M. l'abbé de Choisy fut porté sur un palanquin, et MM. les gentilshommes montèrent à cheval (5). Le logis du barcalon était éloigné de l'hôtel de plus d'un grand quart de lieue, quoiqu'il ne faille passer que trois rues pour y aller, mais elles sont extrêmement longues, toutes pavées de briques et bordées des deux côtés de maisons assez basses, derrière lesquelles il y a de grands arbres qui répandent leur odeur dans les rues, et qui en font des promenades fort agréables quand la chaleur est passée. La maison du barcalon est grande, mais elle est de bois comme la plupart de celles de Siam, avec cette différence qu'elle a trois toits l'un sur l'autre, qui sont la marque de sa dignité. Elle était alors environnée d'eau à cause de l'inondation, et il fallut passer sur un pont qui aboutissait à une terrasse. Il y avait plusieurs mandarins rangés en haie à l'entrée du pont. Tout le monde y descendit, à la réserve de M. l'ambassadeur, qui fut porté jusque sur la terrasse, d'où il entra dans la salle où le barcalon donne audience. Il vint recevoir M. l'ambassadeur à la porte de la salle et le conduisit jusqu'au bout où il le fit asseoir dans un fauteuil vis-à-vis du sien. On en fit donner aussi à M. l'évêque et à M. l'abbé de Choisy aux côtés de M. l'ambassadeur ; les gentilshommes étaient derrière et debout. L'entretien dura peu, on n'y parla que de choses indifférentes, et on se retira de la même manière qu'on était venu.
Nous n'avons point vu d'édifice même en France, où la symétrie soit mieux observée, soit pour le corps du bâtiment, soit pour les accompagnements, que dans cette pagode. Son cloître est flanqué en-dehors des deux côtés de seize grandes pyramides solides, arrondies par le haut en forme de dôme, de plus de quarante pieds de hauteur, et de plus de douze pieds de chaque côté en carré, disposées sur une même ligne, comme une suite de grosses colonnes, dans le milieu desquelles sont de grandes niches, garnies de pagodes dorées. La vue de toutes ces choses nous arrêta si longtemps que nous n'eûmes pas le loisir de considérer plusieurs autres temples qui étaient tout proche du premier, au-dedans de la même enceinte de murailles. On juge à Siam de la noblesse des familles par le nombre des toits dont les maisons sont couvertes. Celle-ci en a cinq, les uns sur les autres, et l'appartement du roi en a sept. Quelques jour après que nous fûmes arrivés à Siam, l'on fit dans l'église que nous avons au camp des Portugais, deux services solennels, le premier pour la feue reine de Portugal, et le second pour le feu roi Dom Alfonse (12). Le père Suarès et un père de saint Dominique firent les oraisons funèbres. Ensuite la fête du couronnement de Dom Pedro, roi de Portugal, à présent régnant, se fit dans l'église des pères dominicains, où un de leurs pères prêcha. Ce fut M. Constance qui fit la dépense des obsèques et de la fête. Il aurait encore fait faire un service solennel pour le feu roi d'Angleterre, s'il avait eu des nouvelles certaines qu'il fût mort catholique (13). Il se contenta de témoigner sa joie au sujet du couronnement du duc d'York par des illuminations et des feux d'artifices qui plurent beaucoup aux Français pour leur nouveauté (14). Il y avait de longues cornes, d'où ils sortait de certaines fusées qu'on peut appeler des jets de feu, semblables à nos jets d'eau, tant elles durent longtemps. Toutes ces fêtes étaient accompagnées de grands festins, où les chefs de toutes les nations d'Europe, savoir les Français, les Anglais, les Portugais et les Hollandais étaient invités.
A ces réjouissances succédèrent plusieurs divertissements. Le premier fut une espèce de comédie chinoise, divisée par des actes. Différentes postures hardies et grotesques et quelques sauts assez surprenants y servaient d'intermèdes (16). Tandis que les Chinois d'un côté jouaient la comédie, les Laos, qui sont des peuples voisins de ce royaume vers le Nord, donnèrent de l'autre à M. l'ambassadeur le spectacle des marionnettes des Indes, qui ne sont pas fort différentes des nôtres (17). Entre les Chinois et les Laos étaient une troupe de Siamois et de Siamoises, disposés en rond qui dansaient d'une manière assez bizarre, c'est-à-dire, des mains aussi bien que des pieds, faisant autant de figures avec les unes qu'avec les autres. Quelques voix d'hommes et de femmes, qui chantaient un peu du nez, jointes au bruit de leurs mains réglaient toute la cadence .
Vingt trois mandarins du palais du plus bas ordre parurent d'abord, chacun dans un balon d'État (24), dont la chirole était peinte en rouge (25). Ces balons s'avançaient à la file sur deux lignes, et côtoyaient le rivage. Ils étaient suivis de cinquante-quatre autres balons des officiers de sa majesté, tous assis dans leurs chiroles, dont les unes étaient dorées entièrement, et les autres seulement par les bords. Chaque balon avait depuis trente jusqu'à soixante rameurs, occupant tous un très long espace, à cause de l'ordre où ils marchaient. Après ceux-ci venaient vingt autres balons plus grands que les premiers, au milieu desquels il y avait un siège fort élevé, tout doré et terminé en pyramide ; c'était les balons qu'on appelle de la garde royale, dont seize avaient quatre-vingts rameurs et des rames dorées, et celles des quatre autres étaient seulement rayées d'or. Après cette longue file de balons, le roi parut dans le sien, élevé sur un trône d'une figure pyramidale et très bien doré. Il était vêtu d'un beau brocard d'or enrichi de pierreries, il avait un bonnet blanc terminé en pointe, entouré d'un cercle d'or avec des fleurons, le tout parsemé de pierreries. Le balon du roi était doré jusqu'à l'eau, et il était conduit par six-vingts rameurs qui avaient sur la tête une espèce de toque couverte de lames d'or et sur l'estomac des plastrons ornés de la même manière. Comme il faisait un très beau temps ce jour là, les rayons du soleil donnaient encore un nouvel éclat à cette parure. Le porte enseigne du roi tout couvert d'or se tenait debout vers la poupe avec la bannière royale d'un brocard d'or à fond rouge, et quatre grands mandarins étaient prosternés aux quatre coins du trône. Le balon était escorté de trois autres de la même forme, qui n'étaient guère moins magnifiques, mais les toques et les plastrons des rameurs n'étaient pas si riches. Le roi qui voulait se faire voir à M. l'ambassadeur passa proche de lui, avançant lentement pour lui donner le temps de le considérer. M. le chevalier de Chaumont se leva de son siège et fit trois profondes révérences au roi ; tous les autres qui étaient assis sur un tapis lui firent de grandes inclinations. Les Siamois qui étaient rangés sur les deux rivages, tous assis à terre, d'aussi loin qu'ils aperçurent le roi, se mirent à genoux, et portant les mains jointes sur la tête, touchaient en cette posture la terre du front et ne cessaient de faire la zombaye (26) qu'ils n'eussent perdu le roi de vue. Vingt balons à chiroles et à rames rayées de lignes d'or suivaient celui du roi, et seize autres, moitié peints, moitié dorés, fermaient toute la marche. Nous en comptâmes cent cinquante-neuf, dont les plus grands avaient près de six-vingts pieds de longueur, et à peine six pieds dans leur plus grande largeur. J'ai mis ici la figure des plus extraordinaires (27). Les bords sont à fleur d'eau, et les extrémités recourbées s'élèvent fort haut ; la plupart de ces balons ont la figure de chevaux marins, de dragons, et d'autres sortes d'animaux. Il n'y a guère que la poupe et la proue qui soient peintes et dorées, le reste ne sortant presque pas hors de l'eau ; quelques-uns sont ornés de différentes figures faites de morceaux de nacre rapportés. Il y avait sur tous ces balons plus de quatorze mille hommes. Le roi, après être arrivé à la pagode, et y avait fait ses présents, se retira dans un de ses palais qui est tout proche, et retourna le soir à la ville selon sa coutume ; au retour il prit plaisir pour donner de l'émulation à tous les rameurs, de proposer un prix à ceux qui arriveraient les premiers au palais dont on était parti le matin. Toute l'après-dînée se passa à ranger les balons par escadres, et à donner à chacun ses antagonistes. Pendant qu'on disposait ainsi toutes choses, M. l'ambassadeur arriva pour voir ce spectacle. Il était conduit par M. Constance qui nous y invita aussi, et qui nous envoya un balon afin de l'y accompagner. Le roi voulut être du combat : mais comme son balon était fourni d'un plus grand nombre de rameurs et des mieux choisis, et gagna bientôt l'avantage, et entra victorieux dans la ville longtemps avant les autres. Nous nous étions rangés proche de M. l'ambassadeur pour voir le roi. Comme il passa le long de notre balon, nous le vîmes de fort près, et il nous regarda d'une manière qui nous fit juger que le seigneur Constance lui avait déjà parlé de nous. C'était un plaisir de voir la rapidité avec laquelle ces balons tout propres pour fendre l'eau remontaient la rivière à l'envie les uns des autres, sans qu'aucun des rameurs dans l'espace de trois lieues se reposât un seul moment. Ils jetaient continuellement des cris de joie ou de tristesse, selon qu'ils gagnaient ou perdaient l'avantage. Toute la ville et tout le peuple d'alentour était accouru à ce spectacle. Ils étaient rangés vers les rivages dans leurs balons, comme sur deux lignes qui s'étendaient jusqu'à trois lieues de la ville, de sorte qu'après avoir vu cette foule de gens en montant et descendant la rivière, nous jugeâmes qu'il y avait environ vingt mille balons, et plus de deux cent mille âmes ; les autres Français en comptaient beaucoup davantage, et quelques-uns assuraient qu'il y avait plus de six cents mille personnes. Lorsque le roi passa sur la rivière, toutes les fenêtres et les portes des maisons étaient fermées, et les sabords même des navires. Tout le monde eut ordre de sortir, afin que personne ne fût dans un lieu plus élevé que le roi (28).
Le seigneur Constance, qui ayant vu nos lettres de mathématiciens du roi très-chrétien, avait résolu de nous procurer une audience particulière à Louvo, voulut que nous y allassions avec nos instruments, et nous fit entendre que le roi souhaitait nous retenir à sa cour, jusqu'à ce que nous nous embarquassions pour Macao. Il nous envoya deux grands balons pour notre bagage, et un autre à vingt-quatre rameurs pour nous porter. Nous partîmes le quinzième de novembre à une heure après midi à la suite de M. l'ambassadeur.
Une scène si nouvelle et si peu attendue, fit arrêter quelque temps M. l'ambassadeur et nous avec lui, pour considérer les cérémonies de ces superbes funérailles. Mais nous ne vîmes que des danses grotesques, et certaines farces ridicules, que jouaient les Pégus et les Siamois sous des cabanes de bambous et de joncs ouvertes de tous côtés. Ils faisaient des contorsions de possédés, ayant sur le visage des masques hideux. Comme cette pompe funèbre ne devait finir que sur le soir, et qu'il fallait faire quatre ou cinq lieues pour arriver au lieu de la couchée, nous n'en vîmes que le commencement et quelques feux d'artifice. Ces sortes d'honneurs qu'on rend aux morts parmi les Siamois leur donnent un grand attachement pour leur religion. Les talapoins, docteurs fort intéressés, enseignent que plus on fait de dépense aux obsèques d'un mort, pour son âme est logée avantageusement dans le corps de quelque prince ou de quelque animal considérable. Dans cette croyance les Siamois se ruinent souvent pour se faire faire de magnifiques funérailles (30). Nous arrivâmes de bonne heure à la maison où nous devions coucher ; elle était toute semblable à ces petits palais qu'on avait dressés à M. l'ambassadeur sur la rivière. Ce qu'on peut dire de ce pays, c'est qu'il n'y a rien de si agréable à la vue. Quand nous étions sur le canal, creusé dans les terre pour abréger le chemin de Siam à Louvo, nous voyions des campagnes pleines de riz à perte de vue, et lorsque nous entrions dans celui de la rivière, le rivage bordé d'arbres verts et de villages récréait nos yeux par une agréable variété. Avant que de partir de ce lieu, M. l'ambassadeur voulut voir un palais du roi qui était proche de là. Nous n'en vîmes que les dehors, parce que le concierge avait ordre de n'y laisser entrer personne. Ce palais paraît fort petit et fort étroit, il est entouré par dehors d'une petite galerie assez basse en forme de cloître, dont l'architecture est tout à fait irrégulière, les piédestaux n'étant pas moins hauts que les pilastres. Autour de cette galerie règne un balcon assez bas et environné d'une balustrade de pierre à hauteur d'appui.
Après avoir vu ce palais, nous allâmes droit à Louvo, où l'on avait fait préparer pour M. l'ambassadeur le palais que le roi achevait de faire bâtir pour le seigneur Constance (31). Ce ministre vint l'y recevoir, et lui dit en nous regardant de la manière du monde la plus obligeante, qu'ayant appris la bonté qu'il avait pour ses frères, il ne doutait point qu'il ne demeurât volontiers dans une maison qui leur appartenait. Après souper nous fûmes conduits dans un petit corps de logis de nattes et de bambous, bâti exprès pour nous, tendu par dedans de toile peinte avec de petits lits d'été extrêmement propres. Mais le seigneur Constance s'étant aperçu que nos instruments et nos ballots ne pouvaient être placés avec nous en ce lieu, il nous fit meubler un grand logis appartenant au roi, pour nous mettre un peu en large, en attendait qu'il pût nous loger plus commodément.
Pendant ce temps-là nous considérâmes les jardins et le dehors du palais. La situation en est fort belle. Il est placé au bord de la rivière sur une élévation assez unie. L'enceinte en est grande. Nous n'y vîmes rien de remarquable que deux grands corps de logis détachés, dont les toits étaient tout éclatants de dorure. Ils ont cela de singulier qu'ils sont couverts de tuiles d'un verni jaune, qui brille comme de l'or quand le soleil donne dessus ; on nous dit que chacune de ces tuiles coûtait quarante sols. Nous vîmes hors du palais un lion, dont la Compagnie française a fait présent au roi. Il nous parut plus grand, plus beau et plus fort que ceux qui sont à Vincennes, mais il n'a pas le poil tout à fait si jaune. L'audience dura près de deux heures (32). On y parla de beaucoup de choses, d'où le roi prit occasion de dire à M. l'ambassadeur, qu'on lui avait rapporté que six jésuites étaient venus avec lui, qu'ils étaient mathématiciens du roi de France envoyés par sa majesté pour observer dans les Indes, et pour travailler à la perfection des Arts, et qu'il serait bien aise de voir ces personnes savantes. M. l'ambassadeur ne laissa pas perdre l'occasion de nous rendre un bon office, et dit cent choses obligeantes de nous. Le roi n'était pas alors si élevé au-dessus de M. l'ambassadeur qu'à la première audience. Il avait sur la tête un bonnet blanc pointu entouré par le bas d'un cercle de diamants. Il était vêtu d'un jupon broché d'or, avec une large veste par-dessus, d'une étoffe très fine et transparente. Il portait aux doigts quelques gros diamants mal taillés et mal mis en oeuvre. Comme il a de l'esprit plus que l'ordinaire des princes orientaux, il dit diverses choses tout à fait spirituelles, glorieuses pour le roi très chrétien, et obligeantes pour M. l'ambassadeur. Il ajouta qu'il priait le dieu du ciel de lui donner un retour encore plus prompt et plus heureux que n'avait été son voyage. Le soir, M. Constance fit promener M. l'ambassadeur, et tous ceux de sa suite, chacun sur un éléphant. On monte sur le milieu du dos de cet animal, et on y est assis dans une espèce de chaise fort large sans dossier, et environné d'une petite balustrade dorée, tandis que deux officiers qui servent l'éléphant, montés l'un sur le cou et l'autre sur la croupe, le gouvernent avec un grand crocher de fer, comme on le peut voir dans la figure (33). Il faut remarquer que ces animaux ont leurs domestiques comme les gens de qualité. Les moindres ont quinze hommes qui les servent par quartiers, d'autres en ont vingt, vingt-cinq, trente et quarante, selon leur rang, et l'éléphant blanc en a cent. M. Constance m'a dit que le roi en a bien vingt mille dans tout son royaume, sans compter les sauvages qui sont dans les bois et dans les montagnes (34). On en prend quelquefois jusqu'à cinquante, soixante et même quatre-vingts à la fois dans une seule chasse.
Le roi continua son chemin, et étant passé de cette cour dans une autre, au milieu d'une haie de mandarins prosternés devant lui le front contre terre dans un grand silence, il trouva à la première porte du palais les chefs des Compagnies de marchands d'Europe, déchaussés, à genoux et appuyés sur leurs coudes, à qui il donna une courte audience. Comme le seigneur Constance nous avait averti qu'il serait bon de faire écrire le compliment qu'on devait faire au roi, et le présente ensuite à sa Majesté, le pères Fontenay qui avait prévu que cette précaution ne serait pas inutile, parce qu'il n'aurait peut-être pas le temps de le dire, le présenta au roi, qui ordonna au seigneur Constance de le prendre. Il était en siamois et en français. En voici les termes :
Quelques jours après M. Constance entretint le roi sur un projet qu'il méditait depuis longtemps, de faire venir à Siam douze jésuites mathématiciens qu'il avait déjà demandés à notre révérend père général, et sur le dessein de bâtir un observatoire à l'imitation de ceux de Paris et de Pékin. Il fit comprendre à sa majesté la gloire et l'utilité qui lui en reviendraient, et l'avantage qu'en retireraient ses sujets, à qui on apprendrait les plus beaux arts et les plus belles sciences de l'Europe. Sa majesté approuva fort ce projet, et nous fit dire par le seigneur Constance qu'il voulait faire bâtir un observatoire dans son royaume et le donner aux pères de la Compagnie de Jésus, qu'il estimait beaucoup, qu'il voulait protéger et favoriser en tout ce qui dépendrait de lui. Sur quoi le seigneur Constance jugea qu'il était à propos que quelqu'un de nous retournât en France pour presser cette affaire, qui lui paraissait d'une extrême conséquence pour la religion. Il le témoigna au père supérieur un jour que nous étions tous trois ensemble. Nous y consentîmes avec joie, et la commission étant tombée sur moi, dès le même jour j'eus ordre de me préparer au retour. Je sentis alors une extrême douleur de me voir encore pour longtemps éloigné de la Chine, après laquelle je soupirais depuis tant d'années, mais il fallut obéir (39). Le seigneur Constance, qui n'est pas moins attentif aux occasions d'avancer la gloire de Dieu qu'à celles de procurer les avantages du roi son maître, nous communiqua une autre vue qu'il croyait pouvoir beaucoup contribuer à la conversion des Siamois. Il prétend que quand on aura une fois gagné leur estime et leur affection par le zèle, par la douceur et par la science, il ne sera pas difficile de les mettre dans la disposition d'écouter ; qu'il connaît parfaitement le génie de cette nation, qu'il sait mieux que personne à quoi il tient que le christianisme n'ait fait jusqu'ici de plus grand progrès à Siam depuis tant de temps qu'on y travaille ; qu'outre l'observatoire, il fallait encore une autre maison de jésuites, où l'on menât, autant qu'il se pourrait, la vie austère et retirée des talapoins, si autorisés parmi le peuple, qu'on prît leur habit, qu'on les vît souvent et qu'on tachât d'en attirer quelqu'un à la religion chrétienne ; qu'on savait enfin combien cette conduite avait réussi aux jésuites portugais qui sont à Maduré, vers Bengale. En effet, nous avons appris de divers endroits, et encore depuis peu à Siam par un missionnaire français qui avait été à St Thomé depuis deux mois, que ces pères avaient demeuré plusieurs années parmi ces peuples, et s'étaient appliqués avec beaucoup de soin et de travaux à leur conversion, sans aucun fruit considérable. Un d'eux qu'on a établi le supérieur de cette mission, après avoir longtemps imploré le secours du Ciel et faisant réflexion à l'attachement de cette nation pour les Bracmanes ou Bramines, qui sont leurs prêtres et leurs religieux, jugea que s'il prenait l'habit des Bramines et qu'il vécût à leur manière, il pourrait s'attirer la confiance de ces peuples et les gagner à Jésus-Christ (40). Il communiqua ce dessein à ses supérieurs, qui le proposèrent à la Congrégation de Propaganda fide (41). On l'examina à Rome, et sur ce qu'on en exposa aux cardinaux que les habits dont les Bramines étaient vêtus n'étaient pas une marque de religion, mais d'une noblesse et d'une qualité distinguée, ils permirent à ce père et à quelques autres jésuites qui appuyèrent son sentiment d'éprouver ce dernier moyen pour la conversion de ces peuples. Ainsi ayant pris la marque des Bramines, ils commencèrent à vivre comme eux, et depuis ce temps-là on vit ces hommes catholiques, les pieds et la tête nue marcher sur le sable brûlant, exposés sans cesse aux aux ardeurs du soleil qui y sont extraordinaires, parce que les Bramines ne portent point de chaussure, et ne se couvrent jamais la tête ; ne vivre que d'herbe et passer les trois et quatre jours sans manger, sous un arbre ou au milieu d'un chemin public, en attendant que quelque Indien touché d'une austérité si surprenante les vint écouter. Dieu a donné tant de bénédiction à leur zéle et à leur mortification, qu'ils ont converti plus de soixante mille Indiens, et la foule des peuples qui accourent avec une ferveur incroyable pour se faire instuire, est si grande, qu'ils comptent pour rien toutes les fatigues qu'ils endurent. Ce même ecclésiastique ajouta qu'il avait vu un des pères à qui les sables brûlants de Maduré avaient fendu sous les pieds, et étant entrés ensuite dans ses plaies, lui causaient d'extrêmes douleurs et d'horribles enflures. Sur ce qu'il nous dit de ces missions, nous conçûmes un désir ardent d'en voir une relation plus ample, persuadés que nous y trouverions de rares exemples de zèle et de grands sujets d'édification.
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NOTES :
1 - Selon le Journal de l'abbé de Choisy, cette cérémonie eut lieu le 20 octobre 1685 : Nous avons eu ici ce matin une grande fête. Le roi a envoyé quelques présents aux talapoins. Les rues étaient tapissées de feuillages et les présents étaient portés par vingt-quatre éléphants montés par autant de mandarins. Le roi n'y a point été lui-même ce qui a fort diminué les cérémonies. S'il y avait été, il y aurait eu quatre-vingt dix éléphants. Il s'agit certainement de la fête de Thot Kathin, qui tombe le quinzième jour du 11ème mois lunaire, et marque la fin de la saison des pluies et du carême bouddhiste, commencé au mois de juillet, lors de la fête d'Asalha Bucha. Pendant un mois, Thot Kathin est l'occasion pour les fidèles de se rendre dans les monastères en processions colorées, conduites par des musiciens et des danseurs, pour y faire des dons aux moines. retour 2 - Dans son Journal du 25 octobre, l'abbé de Choisy mentionne cette audience, mais se refuse à en dévoiler le contenu : Le roi a fait avertir M. l'ambassadeur par M. Constance qu'il lui voulait donner ce matin une audience particulière. Nous y avons été à neuf heures, M. l'ambassadeur seul dans son balon ; M. l'évêque, l'abbé de Lionne et moi dans un autre. On nous a menés dans un des appartements secrets du palais où jamais étranger n'entra. C'est un jardin fort agréable, coupé par des canaux et de belles allées. Les gentilshommes sont demeurés dans des allées couvertes et nous sommes montés sur une petite terrasse. M. l'ambassadeur s'est mis sur un siège ; M. l'évêque à sa droite et moi à sa gauche sur des tapis ; M. Constance prosterné servant d'interprète. Nous avons fait en entrant les révérences comme à la première audience et le roi a paru au haut d'un petit escalier sur un siège. Dispensez-moi de vous dire ici ce qui s'est dit. Dans le Mémoire rédigé le 1er janvier à bord de l'Oiseau, sur le chemin du retour, l'abbé de Choisy lèvera le secret et en dira davantage sur les manoeuvres de Phaulkon : Enfin, un soir, M. Constance vint trouver M. l'ambassadeur, et lui dit que le roi lui voulait donner audience le lendemain matin, et qu'il venait concerter avec lui ce qu'il aurait à dire à sa majesté, pour que tout réussît au contentement de tout le monde. M. l'évêque, M. l'abbé de Lionne et moi fûmes de la conversation ; M. Vachet, qui est plus capable d'affaires que pas un de nous, n'en fut point, parce qu'il n'en avait pas été d'abord, et qu'on ne voulut pas multiplier le nombre des conseillers. M. Constance commença par dire que l'amitié, que le roi de Siam avait pour les Français était tout à fait désintéressée ; qu'il ne craignait rien pour ses États ; que, néanmoins, si M. l'ambassadeur voulait lui faire plaisir, il ferait courir le bruit qu'il avait signé une ligue offensive et défensive entre le roi de France et le roi de Siam ; que cela serait capable de retenir les Hollandais dans leur devoir, s'il était vrai qu'ils eussent des desseins sur le royaume de Siam, et que s'il voulait bien faire, il le dirait le lendemain à sa majesté à l'audience. M. Constance parlait en portugais, et M. l'évêque et moi expliquions ce qu'il disait. M. l'ambassadeur répondit tout d'un coup, sans hésiter, qu'il le ferait, et qu'il dirait partout qu'il y avait une ligue offensive et défensive signée entre les deux rois. Je fus surpris qu'il allât si vite, et ne pus pas m'empêcher de lui dire en français à demi-bas : En vérité, Monsieur, vous promettez beaucoup, et cela est assez important pour y songer un peu. Il ne me répondit rien, témoigna par une mine chagrine qu'il n'était pas content que j'eusse pris la liberté de lui donner des avis, et redit encore avec plus de force : Oui, Monsieur, je dirai demain au roi que je vais publier qu'il y a une ligue offensive et défensive entre Sa majesté et le roi, mon maître, et même je le dirai en passant au général de Batavia, et si je n'y passe pas, je le lui écrirai. Je ne dis plus mot, M. l'évêque et M. l'abbé de Lionne ne soufflèrent pas, mais, à leur visage, on vit assez qu'ils n'approuvaient pas tant de précipitation. M. Constance qui entend le français, et qui m'avait fort bien entendu, remercia fort son excellence, et se plaignit amèrement d'avoir trouvé tout le monde contraire, moi entre autres, et le seul M. l'ambassadeur facile. Il lui demanda encore s'il voulait bien laisser ici quelques officiers français. Son excellence était en humeur de tout accorder et dit toujours oui. Le lendemain nous allâmes à l'audience. M. l'ambassadeur tint sa parole et dit au roi encore davantage, jusqu'à offrir de parler de cette prétendue ligue au chef de la Compagnie de Hollande à Siam. Sa Majesté lui dit que cela serait suspect et paraîtrait affecté. Au sortir de l'audience, je louai extrêmement M. l'ambassadeur sur tout ce qu'il avait dit ; c'était une affaire faite, il n'y avait point de remède, et je ne voulais point me brouiller avec lui ; il commençait déjà à me faire un peu froid. Je raccommodai tout, bien aisément et effaçai l'outrecuidance que j'avais eu la veille. Le soir, M. Paumard me vint trouver de la part de M. Constance, et me dit qu'il n'aurait jamais cru que je lui eusse été contraire dans la négociation, qu'il n'avais pas tenu à moi que M. l'ambassadeur ne lui refusât tout ce qu'il avait demandé, et qu'après lui avoir promis mon amitié, comme j'avais fait, j'en devais user autrement. Je lui répondis que dès que le service de Dieu et celui du roi m'obligeraient à faire quelque chose, je n'aurais aucun égard aux amitiés particulières ; que si M. l'ambassadeur m'avait cru, il ne se serait pas engagé si légèrement ; et qu'au moins, avant que de la faire, il aurait tâché à faire parler le roi de Siam sur la religion, aurait obtenu par écrit tous ces grands privilèges qu'on lui promettait, et aurait fait un traité avantageux pour la Compagnie de France ; que j'avais cru faire en cela mon devoir, que je le ferais encore en pareille occasion ; mais que cela n'empêcherait pas que je ne lui rendisse service, quand je pourrais ; et qu'au reste il était trop honnête homme pour ne m'en pas estimer davantage. Il dit à M. Paumard que cela était bien, et cependant depuis ce temps-là il n'a plus eu aucune confiance en moi. Mémoires écrit par l'abbé de Choisy à bord de l'Oiseau le 1er janvier 1686. Archives des Missions-Étrangères. retour 3 - La conduite des "ambassadeurs"
Khun Pichaï Walit et Khun Pichit Maïtri, arrivés
à Calais à la mi-octobre 1684, soulèva l'indignation
des Français et causa bien des soucis à Bénigne
Vachet qui les accompagnait. On lira sur ce site les Mémoires
de ce missionnaire. Lorsque l'ambassade française jette l'ancre
à la barre de Siam, les deux ambassadeurs refusent de s'embarquer
dans la même chaloupe que le sieur Véret, nouveau chef
du comptoir de la Compagnie, suite à on ne sait quel conflit.
Dans son Journal du 24 septembre 1685, l'abbé de Choisy écrit :
Les mandarins sont fort affligés de n'être pas allés
à terre avec M. Vachet. Ils ont peur d'avoir la tête
piquée avec certaines petites pointes de fer qui tirent tout
le sang qu'un homme a dans le corps. C'est leur faute ; il n'a
tenu qu'à eux d'aller dire les premières nouvelles.
L'abbé, pourtant peu enclin à dénigrer son prochain,
écrira le 26 septembre : Les Siamois que nous avons
vus jusqu'ici sont fort bien faits et je ne comprends pas qu'ils eussent
choisi la crasse de leur pays pour l'envoyer montrer au bout du monde.
retour 4 - Cette visite au barcalon
eut lieu le 29 octobre 1685, selon le Journal de l'abbé de
Choisy qui s'étend longuement sur ces festivités :
M. l'ambassadeur a été voir aujourd'hui le barcalon.
Il est bon de vous dire que ce barcalon est le premier ministre, le
grand vizir du roi de Siam. Celui-ci n'a pas grande autorité ;
c'est M. Constance qui fait tout : mais il en a le titre et les
honneurs. Or d'ordinaire il donne audience aux ambassadeurs dans une
niche ; les grands mandarins et l'ambassadeur sur un tapis, au
plus sur un carreau. Le dernier ambassadeur de Portugal, qui vint
ici l'année passée, s'assit sur le tapis. Il est vrai
qu'il ne tint qu'à lui de faire porter un carreau. Voici comment
l'affaire s'est passée à notre égard. 5 - L'intarissable La Loubère consacre un chapitre entier de sa relation Du royaume de Siam aux voitures et aux équipages, en général, des Siamois. Outre l'éléphant, le cheval, le bateau appelé balon par les Français et longuement décrit, il nous dépeint la chaise à porteurs : Leurs chaises à porteurs ne sont pas comme les nôtres ; ce sont des sièges carrés et plats, plus ou moins élevés, qu'ils mettent et affermissent sur des civières. Quatre ou huit hommes (car la dignité en cela est dans le nombre) les portent sur leurs épaules nues, un ou deux à chaque bâton, et d'autres hommes relaient ceux-ci. Quelquefois ces sièges ont un dossier et des bras comme nos fauteuils, et quelquefois ils sont simplement entourés, hormis par-devant, d'une petite balustrade d'un demi-pied de haut, mais les Siamois s'y placent toujours les jambes croisées. Quelquefois ces sièges sont découverts, quelquefois ils ont une impériale, et ces impériales sont de plusieurs sortes, que je décrirai en parlant des balons, au milieu desquels ils places aussi de ces sièges, aussi bien que sur le dos des éléphants. retour 6 - Le calin, du portugais
calaim, est un alliage composé de plomb, d'étain,
et d'une petite quantité de cuivre. L'Encyclopédie
de Diderot et d'Alembert en donne la définition suivante :
composition de plomb et d'étain, dont l'alliage et l'usage
vient de la Chine. C'est de cette espèce de métal que
plusieurs faux-monnayeurs ont fabriqué des écus, en
y ajoutant ce qu'ils ont cru le plus propre à remplir leur
dessein. A la Chine, à la Cochinchine, au Japon, à Siam,
on couvre les maisons de calin bas ou commun. On fait avec le calin
moyen des boîtes de thé et autres vaisseaux semblables ;
et du calin qu'ils appellent fin, on en fabrique des espèces.
retour 7 - le pic désigne un poids de la Chine dont on se sert particulièrement du côté de Canton, pour peser les marchandises ; il se divise en cent catis ; quelques-uns disent en cent vingt-cinq ; le catis en seize taels ; chaque tael faisant une once deux gros de France, en sorte que le pic de la Chine, revient à cent vingt-cinq livres, poids de marc. (encyclopédie de Diderot et d'Alembert) L'origine du mot serait malayo-javanaise et désignerait la charge, le fardeau qu'un homme peut porter sur son dos. On trouve également l'orthographe picul, pikul, pecal, etc. Le picul était ordinairement assimilé à l'unité siamoise hab, qui vaut aujourd'hui officiellement 100 catis de 600 g. chacun, soit 60 kilos. Le père Tachard évalue le pic de 1685 à 125 livres poids de marc, ce qui mettrait le pic à environ 61,125 k. retour 8 - Le chevalier de Forbin met en doute l'authenticité de ces richesses, et n'y voit guère que du tape-à-l'oeil. Parlant de Phaulkon cherchant à éblouir le chevalier de Chaumont, il écrit : Il lui fit visiter ensuite toutes les plus belles pagodes de la ville et de la campagne ; on appelle pagodes, à Siam, les temples des idoles et les idoles elles-mêmes ; ces temples sont remplis de statues de plâtre, dorées avec tant d'art qu'on les prendrait aisément pour de l'or. M. Constance ne manqua pas de faire entendre qu'elles en étaient en effet, ce qui fut cru d'autant plus facilement qu'on ne pouvait les toucher, la plupart étant posées dans des endroits fort élevés et les autres étant fermées par des grilles de fer qu'on n'ouvre jamais, et dont il n'est permis d'approcher qu'à une certaine distance. Mémoires du comte de Forbin. retour 9 - Cette observation se retrouve sous la plume de nombreux voyageurs occidentaux. Jacques de Bourges, arrivé au Siam en 1662, écrit dans sa relation : Les temples qu'ils bâtissent à ces idoles sont très somptueux, on dirait que les Siamois n'ont d'adresse et du bien que pour ces ouvrages, et autant qu'ils sont modérés pour leur dépense et tout ce qui les concerne, autant ils se montrent prodigues pour bien loger leurs pagodes. Jacques de Bourges - Relation du voyage de Mgr l'évêque de Bérythe, vicaire apostolique du royaume de la Cochinchine. retour 10 - Il est difficile de déterminer avec certitude à quels temples le père Tachard fait allusion, d'autant que nombre de bâtiments durent être détruits par la mise à sac d'Ayutthaya par les Birmans en 1767. Trois pagodes se trouvent dans le périmètre évoque au sud du palais royal d'Ayutthaya. Le gigantesque bouddha également mentionné par l'abbé de Choisy pourrait faire penser au Wat Phra Si Sanphet, qui abritait la statue monumentale d'un bouddha de 16 mètres de haut, recouvert de plaques d'or, ou au Wihan Phra Mongkon Bophit, construit en 1651 pour loger un colossal bouddha dont le temple fut détruit par l'invasion de 1767, et qui demeura à l'air libre pendant près de deux siècles. Quant au vaste et haut édifice bâti en forme de croix à la manière de nos églises, surmonté de cinq dômes solides et dorés, faits de pierre ou de brique, et d'une structure particulière, il s'agit vraisemblablement du Wat Phra Ram, bâti en 1369 à l'emplacement où fut incinéré le corps du roi U-Thong, fondateur d'Ayutthaya.
11 - Le palme était une unité de mesure qui pouvait prendre des valeurs différente selon qu'il était de Nice, de Gènes, de Naples, de Palerme, etc. Il représentait environ 25 centimètres. retour 12 - Marie-Françoise Elisabeth de Savoie, duchesse de Nemours et d'Aumale, épousa en 1666 Alphonse VI, roi taré et faible d'esprit, et impuissant. Ayant contribué à déposer son époux, elle se remaria avec le successeur et frère de ce dernier, Don Pedro, Pierre IV. Elle mourut le 27 décembre 1683. Alphonse VI, second fils de Joao IV (1643-1685) qui était faible d'esprit, fut déposé par son frère Pierre II (le Dom Pedro cité plus loin par le père Tachard, et qui assura la régence à partir de 1667 avant d'être couronné roi à la mort de son frère, en 1683). retour 13 - Charles Stuart, prince de Galle, (1630-1685) fils du roi Charles I et de Henriette-Marie de France, qui régna depuis 1660 jusqu'à sa mort sous le nom de Charles II. retour 14 - James Stuart, duc d'York (1633-1702), succéda à son frère Charles II et régna sous le nom de James II entre 1685 et 1688. retour 15 - Selon le journal de l'abbé de Choisy, ces deux fêtes se suivirent à un jour d'intervalle, les feux d'artifice tirés le 31 octobre et le banquet chez Phaulkon organisé le 1er novembre. retour 16 - Ce spectacle offert par Phaulkon eut lieu le 1er novembre, et l'abbé de Choisy en parle ainsi dans son journal : D'abord il y a eu une comédie à la chinoise. Les habits sont beaux, les postures assez bonnes ; ils sont alertes : la symphonie détestable, ce sont des chaudrons qu'on bat en cadence. Ensuite est venu un opéra siamois : le chant est un peu meilleur que le chinois. Les comédiennes sont bien laides, leur grande beauté est d'avoir des ongles d'un demi-pied de long. Les danseurs de corde ont fait merveilles. Ils mettent de longs bâtons l'un ou bout de l'autre, hauts comme trois maisons et se tiennent debout au-dessus sans contrepoids, quelquefois les pieds en haut. Ils se couchent sur des pointes d'épées et de gros hommes leur marchent sur le ventre à nu. Les Pégouans ont une danse assez plaisante. La fête a fini par une tragédie chinoise : car il y a des comédiens de la province de Canton et d'autres de la province de Chincheo. Les Chincheo sont plus magnifiques et plus cérémonieux. Quand un homme les vient voir, ils commencent par le saluer au milieu et aux quatre coins de la chambre : ils saluent ensuite la chaise du maître de la maison et celle de celui qui vient le voir ; et après avoir fait plusieurs tours compassés, ils s'assoient et font encore autant de compliments avant que d'entrer en matière. Ces gens là ont bien du temps à perdre. Journal de l'abbé de Choisy du 1er novembre 1685. L'opinion générale des Français est que tout cela ne vaut pas les spectacles qui se donnent à Versailles. Ils regardent le début avec curiosité, il essaient de comprendre, et bien vite ils se lassent. La Loubère écrit : Les comédiens chinois, que les Siamois aiment sans les entendre, s'égosillent en récitant. Tous leurs mots sont monosyllabes, et je ne leur ai pas entendu prononcer un seul qu'avec un nouvel effort de poitrine : on dirait qu'on les égorge. Leur habillement était tel que les relations de la Chine le décrivent, presque comme celui des chartreux, se rattachant par le côté à trois ou quatre agrafes, qui sont depuis l'aisselle jusqu'à la hanche, avec de grands placards carrés, devant et derrière, où étaient peints des dragons, et avec une ceinture, large de trois doigts, sur laquelle étaient, de distance en distance, de petits carrés et de petits ronds, ou d'écaille de tortue, ou de corne, ou de quelque sorte de bois : et, comme ces ceintures étaient lâches, elles étaient passées de chaque côté dans une boucle pour les soutenir. L'un des acteurs, qui représentait un magistrat, marchait si gravement qu'il posait premièrement le pied sur le talon et puis, successivement, et lentement, sur la plante et sur les doigts et, à mesure qu'il appuyait sur la plante, il relevait déjà le talon et, quand il appuyait sur les doigts, la plante ne touchait plus à terre. Au contraire, un autre acteur, en se promenant comme un maniaque, dardait ses pieds et ses bras en plusieurs sens hors de toute mesure, et d'une manière menaçante, mais bien plus outrée que toute l'action de nos capitans et matamores. C'était un général d'armée, et si les relations de la Chine sont véritables, cet acteur représentait au naturel les affectations ordinaires aux gens de guerre de son pays. Le théâtre avait, dans le fond, une toile, et rien aux côtés, comme les théâtres de nos saltimbanques. Du royaume de Siam - La Loubère. retour 17 - S'agissait-il de marionnettes à fils, ou d'une représentation de Nang Yaï, le théâtre d'ombre dont l'origine remonterait à l'époque de Sukhotai ? Ces marionnettes étaient confectionnées dans de la peau de buffle découpée et peinte, elles pouvaient mesurer jusqu'à deux mètres de haut. Ce spectacle était accompagné de musique. Il débutait traditionnellement par le waï khru, l'hommage aux maîtres, suivi par la cérémonie du Berk Na Phra. Un prologue généralement comique était destiné à attirer les spectateurs avant la pièce maîtresse de la représentation, généralement un épisode du Ramayana. Toutefois Turpin atteste également l'existence de marionnettes à fils : Les marionnettes, beaucoup plus hardies que celles d'Europe, ne craignent point de se montrer à la clarté du jour, pour éblouir par leurs prestiges. Les cordes qui les font mouvoir sont dans l'intérieur de la figure, et celui qui en dirige les ressorts est caché sous le théâtre : ainsi tout favorise l'illusion. Histoire civile et naturelle du royaume de Siam - Turpin. retour 18 - La Loubère raconte ainsi un spectacle auquel il eut l'occasion d'assister : Les saltimbanques siamois sont excellents, et la cour de Siam en donne souvent le divertissement au roi quand il arrive à Louvo. Elien rapporte qu'Alexandre eut à ses noces des saltimbanques indiens, et qu'ils furent estimés plus adroits que ceux des autres nations. Voici de leurs tours, qu'il faut pourtant avouer que je n'ai pas considérés de près et avec soin, parce que j'étais plus attentif à la comédie chinoise qu'à tous les autres spectacles qu'on nous donnait en même temps. Ils plantent un bambou en terre, et au bout de celui-là ils en attachent un autre, et au bout de ce second un troisième, et au bout du troisième un cerceau, de sorte que cela fait comme le bois d'une raquette ronde dont le manche serait fort long. Un homme, tenant les deux côtés du cerceau de ses deux mains, pose sa tête sur la partie inférieure et intérieure du cerceau, lève son corps et ses pieds en haut, et demeure en cette situation une heure, et quelquefois un heure et demie : puis il mettra un pied où il avait mis la tête, et sans poser l'autre pied, il dansera à leur manière, c'est-à-dire sans s'élever, mais seulement en se donnant des contorsions. Et tout ce qui rend tout cela plus périlleux et plus difficile, c'est le balancement continuel du bambou. Ils appellent un danseur de bambou de cette espèce lot boüang, lot veut dire passer, et boüang veut dire cerceau. Du royaume de Siam - La Loubère. retour 19 - Il s'agit sans doute
de l'instrument que La Loubère appelle le Pat cong.
et qui est en fait un carillon de gongs appelé Kong Thom.
Cet instrument répandu en Thaïlande et en Birmanie, mais
aussi sous d'autres formes en Chine (yun ngao), au Vietnam (Tam âm
la), à Java, consiste en une série de petits gongs accordés
qui reposent sur des cordes à l'intérieur d'un caisson
circulaire bas en bois. L'instrumentiste s'assied à l'intérieur
et se sert de mailloches dont l'extrémité porte une
plaque métallique. A noter que cet instrument est accordé
à l'inverse de nos claviers : les notes graves se trouvent
à droite et les notes aiguës à gauche. retour
20 - Le caractère guindé et la dignité du chevalier de Chaumont devaient être mis au supplice par ce spectacle qu'il ne pouvait que juger indigne de lui. Il note dans sa relation : après le repas il y eut comédie, les Chinois commencèrent, il y avait aussi des Siamois, leurs postures me paraissaient ridicules et n'approchent point de celles de nos baladins en Europe, à la réserve de deux hommes, qui montaient au haut de deux perches fort élevées, qui avaient au bout une petite pomme, et se mettant debout sur le haut ils faisaient plusieurs tours surprenants. Ensuite on joua les marionnettes chinoises, mais tout cela n'égale point ce qu'on voit en Europe. Relation du voyage de Siam du chevalier de Chaumont. retour 21 - L'abbé de Choisy et le chevalier de Chaumont datent ces festivités du 4 novembre, qui était également un dimanche. Le père Tachard semble s'être quelque peu mélangé dans les dates. retour 22 - On trouve également l'orthographe sancrats, sancras, sancrâts, etc. Nicolas Gervaise explique que les sancrâts sont des prêtres placés au sommet de la hiérarchie séculière, les autres grades étant par ordre d'importance croissant les ocnen, les picou, les badlouang, ou chaucou. Le sancrât serait à peu près l'équivalent de l'évêque. Il note par ailleurs : Pour les sancrâts, c'est le roi qui les nomme. Il choisit ordinairement ceux des baloüans qui sont de meilleure maison, ou plus versés dans la connaissance de la loi, ou plus estimés pour la sainteté de leur vie. Il y en a peu, et il ne s'en fait qu'autant qu'il est nécessaire pour remplir les places de ceux qui meurent. Les pagodes où sont leurs sièges sont distinguées des autres par leur beauté, leurs richesses et leur antiquité. Comme c'est un poste honorable, où l'on vit fort à son aise, il n'est pas moins briqué que nos meilleurs évêchés. Gervaise note également que tous les sancrâts ne sont pas égaux, et que certains jouissent d'un prestige particulier : Parmi les sancrâts, il y en a trois ou quatre qui sont comme nos patriarches, et celui qui est auprès du roi est le souverain pontife, le dépositaire de la loi et le chef de la religion. Nicolas Gervaise - Histoire naturelle et politique du royaume de Siam. La Loubère commente ces affirmations : Les missionnaires ont comparé les sancrats à nos évêques et les simples supérieurs à nos curés, et ils ont du penchant à croire que ce pays-là a eu autrefois des évêques chrétiens auxquels les sancrats ont succédé. Il n'y a à la vérité que les sancrats qui puissent faire des talapoins, comme il n'y a que les évêques qui puissent faire des prêtres. Mais, d'ailleurs, les sancrats n'ont aucune juridiction ni aucune autorité, ni sur le peuple, ni sur les talapoins qui ne sont pas de leur couvent ; et on ne m'a pu dire qu'ils aient quelque caractère particulier qui les fasse sancrats, sinon en ce qu'ils sont supérieurs de certains couvents destinés à des sancrats. (...) Le roi de Siam donne aux principaux sancrats un nom, un parasol, une chaise et des hommes pour la porter, mais les sancrats ne se servent guère de cet équipage que pour aller chez le roi, et ce ne sont jamais des talapoins qui portent la chaise. Le sancrat du palais s'appelle aujourd'hui prà viriat. Du royaume de Siam - La Loubère. retour 23 - On trouve des descriptions de cette cérémonie dans beaucoup de relations. Ainsi Jean-Baptiste Tavernier écrit au milieu du XVIIe siècle : La seconde fois que le roi sort en public, c'est pour aller à une autre pagode qui est à cinq ou six lieues au-dessus de la ville en remontant la rivière. Mais personne ne peut entrer dans cette pagode que le roi avec ses prêtres. Pour ce qui est du peuple, sitôt qu'il en peut voir la porte, chacun se jette la face en terre. Alors le roi paraît sur la rivière avec deux cents galères d'une prodigieuses longueur, chacune ayant quatre cents rameurs, et étant dorées et enjolivées pour la plus grande partie. Comme cette seconde sortie du roi se fait au mois de novembre et qu'alors la rivière commence à s'abaisser, les prêtres font accroire au peuple qu'il n'y a que le roi qui puisse arrêter le cours des eaux par les prières et les offrandes qu'il fait en cette pagode, et ces pauvres gens se persuadent que le roi va couper les eaux avec son sabre, afin de les congédier et de leur ordonner de se retirer dans la mer. Mgr Pallegoix évoque aussi cette cérémonie dans sa Description du royaume de Siam. Cet ouvrage date de 1854, et le roi à cette époque ne se déplace plus en personne pour accomplir le rituel : Lorsque l'inondation a atteint son plus haut point, et dès que les eaux commencent à se retirer, le roi députe plusieurs centaines de talapoins, pour faire descendre les eaux du fleuve. Cette troupe de phra, montée sur de belles barques, s'en va donc signifier aux eaux l'ordre émané de Sa Majesté, et, pour en presser l'exécution, tous ensemble se mettent à réciter des exorcismes, pour faire descendre la rivière; ce qui n'empêche pas que, certaines fois, l'inondation augmente encore, en dépit des ordres du roi et des prières des talapoins. retour 24 - D'après La Loubère, le terme "balon d'État" aurait été donné à certaines embarcations par les Portugais. Il les décrit ainsi : Les impériales des balons d'État sont fort dorée, aussi bien que les pagaies ; elles sont soutenues par des colonnes, et comblées de plusieurs ouvrages de sculpture en pyramide, et quelques-une ont des appentis contre le soleil. Au balon où est la personne du roi, il y a quatre comites, ou officiers, pour commander l'équipage, deux devant et deux derrières. Ils se tiennent assis les jambes croisées. Du royaume de Siam - La Loubère. retour 25 - Ce mot est également utilisé par La Loubère, et désigne la couverture du siège où se tient la personnalité qui occupe le balon : Dans les balons de cérémonie, ou dans ceux du corps du roi de Siam, que les Portugais ont appelés balons d'État, il n'y a, au milieu, qu'un siège, qui occupe presque toute la largeur du balon, et où ils ne tient qu'une personne et ses armes, le sabre et la lance. Si c'est un mandarin ordinaire, il n'a qu'un simple parasol comme les nôtres pour se mettre à couvert ; si c'est un mandarin plus considérable, outre que son siège est plus élevé, il est couvert de ce que les Portugais appellent chirole, et les Siamois coup. Du royaume de Siam - La Loubère. retour 26 - Voir la première partie du Voyage de Siam du père Tachard, et notamment la note 13. retour 27 - On trouvera ci-dessous les gravures de balons illustrant le Voyage de Siam du père Tachard.
28 - Oh mon Dieu, qu'il m'a
fait pitié ce pauvre roi, écrit l'abbé de
Choisy, quand je l'ai vu dans cette pompe, passant entre deux cents
mille personnes qui bordaient la rivière et qui les mains jointes
et le visage contre terre lui rendaient les honneurs divins !
Hé le moyen qu'un pauvre homme accoutumé à ces
adorations ne s'imagine pas être quelque chose au-dessus de
l'homme ! Et qu'il sera difficile de lui persuader de se soumettre
à toutes les humiliations de la religion chrétienne !
Journal de l'abbé de Choisy du 4 novembre 1685.
retour 29 - Lopburi, à quelques dizaines de kilomètres d'Ayutthya, où le roi Naraï avait coutume de passer la plus grande partie de l'année. On consultera sur ce site la page de photos consacrées à Lopburi. retour 30 - L'abbé de Choisy relate cette cérémonie dans son journal du 15 novembre : Nous avons trouvé à un quart de lieue de la ville la pompe funèbre du grand talapoin de Pégou. Cela était en vérité fort singulier et je voudrais pouvoir vous en faire une bonne description. La scène était dans une grande campagne d'eau, bornée de tous côtés par de beaux arbres verts chargés de fruits. Au milieu s'élevait une représentation fort haute et fort dorée, avec une pyramide d'architecture chargée de banderoles. Au bas de la pyramide étaient quarante ou cinquante talapoins marmottant certaines moralités qu'ils croient soulager l'âme du défunt. D'autres racontent les principales actions de sa vie. Il y avait d'autres petites pyramid |