Voyage de Siam Livre quatrième Voyage de la barre de Siam, aux villes de Siam et de Louvo.
Le lendemain, on alla à Prépadem (3), où l'on avait préparé le premier palais de repos. Ces petits édifices, quoi qu'ils soient bâtis en huit jours, et faits seulement de nattes et de roseaux, ne laissent pas d'être commodes et agréables (4). Comme celui-ci est le premier, et que tous les autres étaient semblable, il est à propos d'en faire la description.
Dans tous ces palais de repos, il y avait sept officiers de la Maison de roi, dont les six premiers étaient gentilshommes ordinaires de la Chambre, et le septième capitaine des gardes du corps, avec quelques soldats, qui faisaient la garde jour et nuit, et plusieurs rondes autour du logis pour empêcher le bruit et le désordre. Les six premiers avec les gens qu'ils commandaient avaient soin que rien ne manquât à la magnificence de la table, et à la propreté des appartements. M. l'ambassadeur n'eut pas plutôt mis pied à terre à Prépadem, qu'il fut complimenté par les gouverneurs de Bangkok et de Piplis (6) qui l'y attendaient dès le jour précédent. Après dîner il se rembarqua avec toute sa suite, et avec le même cortège pour aller à Bangkok. A demie lieue de la ville, deux oloüans (7) mandarins du troisième ordre, dont le dernier était comme général des galères, le vinrent recevoir de la part du roi, pour l'accompagner ensuite jusqu'à la capitale. On n'arriva que vers les cinq heures à Bangkok. Un navire anglais qui était mouillé sous la forteresse salua son excellence de vingt et un coups de canon, et la ville qui était vis-à-vis de trente et un (8). En débarquant, il fut reçu par un grand nombre de mandarins rangés en file de part et d'autre, ayant les gouverneurs de Bangkok et de Piplis à leur tête, et il fut conduit au logis qu'on lui avait préparé dans la ville. Les rues par où il passait étaient parfumées d'aquila, qui est un bois fort précieux, et d'une odeur admirable (9). Dès qu'il fut arrivé à son hôtel, la forteresse qui ne l'avait encore point salué, fit une très belle décharge de toutes son artillerie. Le lendemain après le déjeuner, on reconduisit son excellence avec les mêmes cérémonies à son balon. En quittant le bord, la forteresse qui était du même côté, le salua de vingt et un coups de canon, l'autre fort en tira vingt-neuf, et le navire anglais vingt et un, et ce fut à la recommandation du seigneur Constance, que le vaisseau fit cette honnêteté à M. l'ambassadeur. On lui fit les mêmes honneurs partout où il débarqua, et le roi lui envoyait chaque jour des mandarins les plus qualifiés le saluer de sa part ; et comme ils avaient ordre de demeurer auprès de lui jusqu'à un certain endroit nommé la tabangue (10), où il devait attendre le temps de son entrée (11), son cortège croissait tous les jours. A un quart de lieue de là, il trouva les capitaines de toutes les nations qui sont à Siam. Les Anglais y vinrent avec huit grands balons, ensuite les Chinois et les Maures. Après que chaque nation eût fait son compliment, il l'accompagnèrent tous ensemble jusqu'à son logis, où ils prirent congé. Les gouverneurs des places qui l'avaient reçu à l'entrée de leur gouvernement, l'avaient aussi accompagné jusque-là. C'est un honneur extraordinaire et qui ne s'était rendu à nul ambassadeur (12). Le roi de Siam voulut que l'ambassadeur du roi de France fût distingué de tous les autres, et même de ceux de l'empereur de la Chine, qui passe dans tout l'Orient pour le plus grand monarque de l'univers.
L'ambassadeur avec toute sa suite est dans une autre cour plus éloignée, où il attend qu'on le vienne quérir par ordre du roi pour avoir audience. Le roi dans le temps qu'il a déterminé, paraît à une espèce de tribune ou de fenêtre élevée de dix pieds au-dessus de la première cour, au son des trompettes, des tambours et des autres instruments de musique qui sont en usage dans les cours des princes d'Orient. Alors le premier ministre après en avoir demandé l'ordre au roi, envoie appeler l'ambassadeur par un officier de sa chambre plus ou moins qualifié, selon qu'on veut honorer le roi son maître. Dès qu'on ouvre la porte de la cour, l'ambassadeur paraît prosterné avec les interprètes de sa nation, et le gentilhomme ordinaire qui sert dans cette occasion de maître des cérémonies. Ils font tous ensemble devant le roi la zombaye, qui est une profonde inclination (13), et se traînent ensuite lentement sur les genoux et sur les mains jusqu'au milieu de la cour. Alors en se levant trois fois sur les genoux, les mains jointes au-dessus de la tête, ils se courbent et frappent autant de fois la terre de leur front. Après quoi il continuent à se traîner comme auparavant jusqu'à ce qu'ils arrivent à un escalier qui est entre les deux salles où les grands sont prosternés, et là après avoir fait la zombaye, l'ambassadeur attend que le roi lui fasse l'honneur de lui parler (14). Avant que d'obtenir audience, il doit envoyer les présents et la lettre au Premier ministre, qui après les avoir examinés en plein Conseil, les fait mettre sur une table entre le roi et l'ambassadeur (15). Entre cette table et l'ambassadeur il y a encore un mandarin pour recevoir l'ordre du roi, quand il plaira à sa Majesté d'envoyer le bétel dont il fait présent à l'ambassadeur à la fin de l'audience. Il y a à la cour de Siam des mandarins établis pour avoir soin des affaires de chaque nation. C'est à eux que les particuliers s'adressent pour présenter leurs requêtes au roi et pour en obtenir audience, ils accompagnent les ambassadeurs des royaumes dont les affaires sont de leur ressort, et s'appellent pour cela mandarins de la nation ou capitaines du port. Ce mandarin dans les audiences publiques est entre l'ambassadeur et le Premier ministre, pour porter la parole de l'un à l'autre. Le roi parle le premier et fait demander par son ministre à l'ambassadeur depuis quand il est parti d'auprès du roi son maître, s'il l'a laissé en bonne santé et toute la famille royale ; l'ambassadeur répond ce qui en est par son interprète, non pas au roi immédiatement, mais au capitaine de sa Nation, celui-ci le répète au barcalon qui le redit au roi. Il est interrogé ensuite de la même manière sur les principaux points de son ambassade, et dès qu'il a fait sa réponse on lui porte du bétel et une veste par ordre du roi, lequel aussitôt sans autre cérémonie se retire au bruit des trompettes et des autres instruments comme il était entré.
En entrant dans le palais, il s'assied à terre et met les mains sur la tête, qui est une marque du profond respect qu'il rend à sa Majesté. Il se relève et marche ensuite entre les deux salles, où les mandarins du troisième, quatrième et cinquième ordres sont prosternés en silence. Quand il est arrivé au pied de l'escalier qui conduit à la salle d'audience, il se met à genoux, se traînant sur les mains jusque dans la salle, et il paraît en cette posture devant le roi qui est sur un trône élevé de dix ou douze pieds sur une estrade fort large, où les grands mandarins sont prosternés (16). Il s'arrête au bord de l'estrade, éloigné du trône de plus de trente pieds. Il y a dans l'entre-deux une table qui porte une grande bandège ou bassin d'or (17), où sont les présents que l'ambassadeur apporte avec la lettre du roi son maître toute ouverte et qui a été lue par le barcalon. Quand il est arrivé à sa place, il y demeure sans se relever. Le lieutenant du Premier ministre prend la lettre du prince sur la table et la lit au roi à haute voix. Après cette lecture, sa majesté demande à l'ambassadeur des nouvelles de la santé du roi son maître, et de toute la famille royale. C'est au barcalon que le roi adresse la parole, le barcalon la répète au capitaine de la nation, et le capitaine à l'interprète qui l'explique à l'ambassadeur. Celui-ci répond à son interprète, et cette réponse passe par les mêmes personnes pour aller au roi. Enfin sa Majesté, après avoir fait quelques questions et entendu les réponse, fait présenter à l'ambassadeur le bétel et la veste, puis elle se retire au son des trompettes. M. le chevalier de Chaumont ayant su ces manières de recevoir les ambassadeurs peu dignes du caractère qu'il soutenait, fi appeler les principaux mandarins qui l'accompagnaient par ordre du roi leur maître, et leur dit qu'il serait bien aise que le roi de Siam nommât quelque seigneur de la cour pour convenir des cérémonies de son entrée et de son audience, afin qu'il ne s'y passât rien qui ne répondit à la grandeur et à l'amitié des deux rois. Ces mandarins répliquèrent à son excellence qu'ils en avertiraient le barcalon qui aurait l'honneur d'en parler à sa majesté (18).
Le seigneur Constance se sentit fort honoré de cet ordre, et vint trouver son excellence. Après les premiers compliments, M. de Chaumont parla de la conversion du roi comme du principal sujet de son ambassade. M. Constance en témoigna de l'étonnement, et dit à M. l'ambassadeur que c'était la chose du monde qu'il souhaitait le plus, mais qu'il n'y voyait aucune apparence ; que le roi était extrêmement attaché à la religion de ses ancêtres, et qu'il serait fort surpris d'une proposition à laquelle on ne l'avait point préparé, qu'il conjurait M. l'ambassadeur de ne point parler de cette affaire qui causerait sans doute du désordre dans les conjonctures présentes, et qui ne pouvait produire aucun bien. M. l'ambassadeur répondit qu'il y penserait, mais qu'il aurait bien de la peine à supprimer la plus considérable et presque l'unique raison de son voyage. On traita ensuite de la manière dont les gentilshommes de M. l'ambassadeur seraient à l'audience, car on voulait, ou qu'ils n'y fussent point, ou qu'ils y fussent dans une posture humiliante. M. l'ambassadeur voulut absolument qu'ils entrassent avec lui dans la salle d'audience, et qu'ils y demeurassent tandis qu'il y serait. Le seigneur Constance eut beau lui dire que c'était une chose nouvelle qui ne s'était jamais pratiquée à la cour de Siam, et que le roi aurait bien de la peine à se relâcher là-dessus, que les ambassadeurs même des rois du Tonquin et de la Cochinchine ne venaient qu'en rampant à l'escalier de la salle, et qu'ils paraissaient prosternés devant le roi. Mais M. l'ambassadeur tint ferme, et ajouta qu'il ne pouvait aller à l'audience qu'à cette condition : que pour accommoder les choses, il consentirait que ses gentilshommes ne fussent pas debout en présence du roi. Qu'ils entreraient dans la salle avant que sa Majesté n'y parût, et qu'ils seraient assis sur les tapis quand il paraîtrait son son trône. Ce ministre jugeait ces propositions raisonnables. Mais comme il connaissait la délicatesse des rois là-dessus, il pria M. l'ambassadeur de lui donner le temps d'en parler à sa Majesté, sur quoi après une longue conférence, ils se séparèrent pleins d'estime et d'amitié l'un pour l'autre. M. Constance ménagea si bien cette affaire, que le roi accorda à M. l'ambassadeur tout ce qu'il demandait ; ainsi on ne pensa plus qu'à achever les préparatifs de l'entrée.
La veille du jour déterminé pour l'entrée de M. l'ambassadeur dans la ville de Siam, et pour sa première audience, le roi lui députa deux princes de sa cour pour l'accompagner le jour suivant. Le premier s'appelait Oya Prassedet, et l'autre Peya Teh de Cha (21). Celui-ci était cousin germain du roi de Camboje, et Oya Prassedet était le chef et le protecteur de tous les talapoins du royaume, avec droit de les juger et de les faire punir quand ils le méritent, qui est une des premières et des plus importantes charges de l'État. Ils menaient avec eux seize balons d'État et six autres de la garde du corps, et ils étaient suivis de quarante mandarins de troisième, quatrième et cinquième ordre, montés sur leurs balons de cérémonie destinés pour accompagner celui sur lequel M. l'ambassadeur devait s'embarquer, qui était un des plus beaux que le roi eût. On commença à se mettre sur la rivière vers les huit heures du matin. Les balons des mandarins les moins qualifiés marchaient les premiers deux à deux, et dans une juste distance les uns des autres au nombre de quarante. Après eux venaient dix ou douze mandarins du second et du troisième rang, qui étaient toujours venus depuis Bangkok ; et les derniers étaient suivis par les deux princes que le roi avait envoyé le soir précédent. Après un assez grand intervalle paraissaient les quatre balons sur lesquels on avait mis les présents du roi, ensuite celui qui portait sa lettre, séparé de tous les autres par un espace considérable ; car avant que de partir pour la tabangue, pour s'accommoder de la coutume de ces peuples, il fallut que M. l'ambassadeur prît la lettre du roi avec un grand respect, et qu'il la mît entre les mains de M. l'abbé de Choisy qui la devait porter dans un grand balon destiné uniquement pour elle (22). M. l'ambassadeur venait ensuite dans un magnifique balon qui brillait de tous côtés de l'or dont il était couvert. Il avait à droite et à gauche six galères de la garde, où étaient les trompettes, les tambours et les autres instruments qui marchent devant le roi dans ses sorties publiques. Il était suivi de quatre balons du roi où étaient les gentilshommes de l'ambassade, et les gens de M. l'ambassadeur. Après eux venaient en confusion un si grand nombre de balons grands et petits de toutes les nations, qu'ils couvraient le Menam, c'est le nom de la rivière, qui signifie en langue siamoise Mère des eaux (23). Cette longue suite de balons d'État qui marchaient en bon ordre, au nombre de cent cinquante, et un foule d'autres, occupaient tout l'espace de la rivière où la vue pouvait s'étendre et faisaient un agréable spectacle. Les cris de joie souvent redoublés que poussaient les rameurs, selon la coutume des Siamois, comme s'ils fussent allés à la charge, faisaient accourir sur les deux côtés du rivage une infinité de peuples pour voir cette auguste cérémonie. Les seuls Portugais ne s'y trouvèrent point, à la réserve de trois ou quatre qui sont officiers dans les troupes du roi de Siam. Ils prétendaient par là rendre la pareille aux Français qui, deux années auparavant, n'avaient point assisté à l'entrée de l'ambassadeur de Portugal. Il n'y eut que le père Suarés, jésuite que son grand âge et ses infirmités ne purent empêcher de venir assurer M. l'ambassadeur de ses respects. Ce bon vieillard témoigna sa joie de toutes les manières qu'il pût, et fit sonner les cloches lorsque son Excellence passa par-devant notre église. La faiturie (24) hollandaise, qui est de l'autre côté de la rivière, et un de ses vaisseaux mouillé auprès, saluèrent M. l'ambassadeur de tout leur canon. La ville de Siam fit la même chose lorsqu'il passa devant le premier bastion, et la compagnie française fit faire à son vaisseau, lequel était magnifiquement pavoisé, deux décharges de son artillerie, lorsque M. l'ambassadeur passa devant, en allant et en revenant de l'audience.
On entra en cet ordre dans la première cour du palais, où il y avait d'un côté cinquante éléphants de guerre enharnachés d'or, et de l'autre deux régiments de gardes rangés en bataille au nombre de huit cents hommes. De-là, on passa dans la seconde cour, où il y avait huit autres éléphants de guerre, et une compagnie de soixante Maures à cheval. Ils étaient armés de lances, et ils avaient fort bonne mine. Dans la troisième cour étaient soixante éléphants avec des harnais encore plus riches que les premiers, et deux régiments des gardes du corps sous les armes qui faisaient deux mille hommes. En entrant dans la quatrième cour, dont le pavé était moitié couvert de nattes, on trouvait deux cents soldats prosternés qui portaient des sabres d'or et de tambag (28), appelés en Portugais os braços pintados (29), parce qu'ils ont les bras peints de rouge. Ces soldats sont les rameurs du balon du roi, et comme les gardes de la Manche. Dans deux salles plus avancées étaient cinq cents Perses de la garde du roi, assis à terre, les jambes croisées, parce que dans le palais il n'est permis à personne d'être debout à moins qu'on ne marche, et tous les soldats siamois étaient accroupis, tenant leurs armes entre leurs mains jointes. La cinquième cour où l'on entra était toute couverte de fines nattes, sur lesquelles étaient prosternés tous les mandarins du troisième, quatrième et cinquième ordre, et à quelque distance ceux du second ordre étaient dans la même posture sur des tapis de Perse. Après avoir passé entre tous les mandarins, et travers tant de cours, on arriva enfin au pied d'un escalier, où l'on trouva à la droite deux éléphants tout couverts d'or, et à la gauche six chevaux de Perse, dont une partie de la selle et les étriers étaient d'or massif, et les harnais semés de perles, de diamants, de rubis, et d'émeraude. M. l'ambassadeur s'arrêta là, et les gentilshommes montèrent dans la salle de l'audience où le roi n'était pas encore, ils s'assirent sur des tapis de Perse vis-à-vis du trône, à vingt pas de distance, comme on était convenu.
Il y a de trois sortes de princes à la cour de Siam ; les premiers sont les princes du sang royal de Cambodge et des autres royaumes tributaires du roi de Siam. Les seconds sont les princes de Laos, de Chiamay (30) et de Banca qui ont été pris à la guerre et quelques autres qui se sont volontairement mis sous la protection du roi. Les troisièmes sont ceux que le roi à élevés au rang de princes. Ils avaient chacun devant eux de grandes coupes d'or et d'argent, qui sont les marques de leur dignité, et ils demeuraient prosternés dans un profond silence, attendait la venue du roi. Quelque temps après qu'on se fût ainsi placé, on entendit le son des trompettes, des tambours et de beaucoup d'autres instruments, et alors le trône du roi s'ouvrit et il parut dessus. Mais on ne le voyait que jusqu'à la ceinture, le reste était caché par le rebord de la fenêtre. Tous les mandarins prosternés se levèrent sur les genoux, et ayant les mains joint par-dessus leurs tête firent de profondes inclinations et frappèrent la terre du front. Le roi avait une tiare toute brillante de pierreries. C'est un grand bonnet terminé en pyramide, environné de trois cercles d'or à quelque distance l'un de l'autre. Il avait au doigts beaucoup de gros diamants qui jetaient un grand éclat ; sa veste était rouge à fond d'or, et par-dessus il y avait une gaze d'or dont les boutons étaient de gros diamants ; tout cela joint à un air vif, plein de feu et toujours riant, lui donnait beaucoup de grâce et de majesté (31).
Le roi mon maître si fameux aujourd'hui dans le monde par ses grandes victoires, et par la paix qu'il a souvent donnée à ses ennemis à la tête de ses armées, m'a commandé de venir trouver votre Majesté pour l'assurer de l'estime particulière qu'il a conçue pour Elle. Il connaît, Sire, vos augustes qualités, la sagesse de votre gouvernement, la magnificence de votre cour, la grandeur de vos États, et ce que vous vouliez particulièrement lui faire connaître par vos ambassadeurs, l'estime que vous avez pour sa personne, confirmée par cette protection continuelle que vous donnez à ses sujets, principalement aux évêques qui m'environnent, et qui sont les ministres du vrai Dieu. Il ressent tant d'illustres effets de l'estime que vous avez pour lui, et il veut bien, Sire, y répondre de tout son pouvoir. Dans ce dessein, il est prêt de traiter avec votre Majesté, de vous envoyer de ses sujets pour entretenir et pour augmenter le commerce, de vous donner toutes les marques d'une amitié sincère, et de commencer entre les deux couronnes une union aussi étroite dans la postérité que vos États sont éloignés des siens par ces vastes mers qui les séparent. Mais rien ne l'affermira tant en cette résolution, et ne vous unira plus étroitement ensemble que de vivre dans les sentiments d'une même croyance. Et c'est particulièrement, Sire, ce que le roi mon maître, ce prince si sage et si éclairé, qui n'a jamais donné que de bons conseils aux rois ses alliés, m'a commandé de vous représenter de sa part. Il vous conjure par l'intérêt qu'il prend déjà, comme le plus sincère de vos amis, à votre véritable gloire, de considérer que cette suprême Majesté dont vous êtes revêtu sur la terre ne peut y venir que du vrai Dieu, c'est à dire d'un dieu tout puissant, éternel, infini, tel que les chrétiens le reconnaissent, qui seul fait régner les rois et règle la fortune de tous les peuples. Soumettre vos grandeurs à ce dieu qui gouverne le ciel et la terre, c'est une chose, Sire, beaucoup plus raisonnable que de les rapporter aux autres divinités qu'on adore dans l'Orient, et dont votre Majesté qui a tant de lumière et de pénétration ne peut manquer de voir assez l'impuissance. Mais elle le verra encore plus clairement si elle veut bien entendre durant quelque temps les évêques et les autres missionnaires qui sont ici. La plus agréable nouvelle que je puisse porter au roi mon maître, est celle-là, Sire, que votre Majesté persuadée de la vérité, se fait instruire dans la religion chrétienne. C'est ce qui lui donnera plus d'admiration et d'estime pour votre Majesté, et qui excitera ses sujets à venir avec plus d'empressement dans vos États : et enfin ce qui achèvera, Sire, de vous combler de gloire, puisque par ce moyen votre Majesté s'assure d'un bonheur éternel dans le ciel, après vous [ régné?] avec autant de prospérité qu'elle fait sur la terre (32). M. l'évêque dit en portugais avec seigneur Constance à peu près le sens du compliment de son Excellence, et ce ministre l'expliqua au roi en Siamois, se tenant cependant dans une posture très respectueuse, comme les autres princes et seigneurs qui demeurèrent toujours prosternés dans la salle à côté de lui, mais un peu plus bas. Il serait difficile d'expliquer la joie que le roi de Siam fit paraître en cette occasion et dans toute cette journée.
M. l'évêque fut appelé quelque temps après par ordre du roi, pour traduire en Siamois la lettre du roi de France, qui fit beaucoup d'impression sur l'esprit de ce prince. En voici les termes :
Aussitôt que M. l'ambassadeur fût dans la ville de Siam, le seigneur Constance qui demeurait auparavant dans le camp des Japonais, vint se loger dans une belle maison qu'il a proche l'hôtel de son excellence, et durant tout le temps que nous fûmes à Siam, il tint table ouverte aux Français, et en leur considération à toutes les autres nations. Sa maison était fort bien meublée, et au lieu de tapisseries qu'on ne sauraient souffrir à Siam à cause du chaud, on avait étendu tout autour du divan un grand paravent du Japon d'une hauteur et d'une beauté surprenante. Il y avait toujours deux tables de douze couverts chacune, et où on faisait une chère fort abondante et fort délicate. On y trouvait de toutes sortes de vins, d'Espagne, du Rhin, de France, de Céphalonie et de Perse. On y était servi à grands bassins d'argent, et le buffet était garni de très beaux vases d'or et d'argent du Japon fort bien travaillés, avec plusieurs grands bassins des mêmes métaux et du même travail.
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NOTES :
1 - Louis Laneau, évêque de Métellopolis, (1637-1696) arrivé au Siam en 1664, il fut un acteur de tout premier plan dans les relations franco-siamoises. On pourra consulter sa biographie sur le site des Missions-Étrangères à http://archivesmep.mepasie.org/ retour 2 - Les moustiques, ou maringouins, furent cause que le chevalier de Chaumont retarda le moment d'occuper la maison construite à son intention et passa la nuit du 8 au 9 octobre à bord de la Maligne : Nous croyions aller coucher à lune des sept maisons bâties sur la route, mais on est venu avertir M. lambassadeur qu'elle était toute pleine de maringouins ou petites mouches insupportables. Il a pris le parti d'aller coucher à bord la frégate qui est mouillée à quatre lieues de la barre dans la rivière. Nous y avons passé une assez mauvaise nuit. Journal de l'abbé de Choisy - 9 octobre 1685. retour 3 - Phra Pradaeng, à une dizaine de kilomètres au sud de Bangkok. retour 4 - Le chevalier de Forbin, plus lucide, note ce savoureux détail : Les maisons de cannes quon avait bâties sur la route étaient mouvantes ; dès que lambassadeur et sa suite en étaient sortis, on les démontait : celles de la dînée servaient pour la dînée du lendemain, et celles de la couchée pour la couchée du jour daprès. Dans ce mouvement continuel, nous arrivâmes près de la capitale, où nous trouvâmes une grande maison de cannes, qui ne fut plus mouvante, et où M. l'ambassadeur fut logé jusqu'au jour de l'audience. Mémoires du comte de Forbin. retour 5 - Le chevalier de Chaumont se montre, lui aussi, très satisfait de la magnificence de sa résidence : Cette maison était faite de bambous, qui est un bois fort léger et couverte de nattes assez propres. Tous les meubles en étaient neufs, il y avait plusieurs chambres tapissées de toile peinte fort belle : la mienne avait de très beaux tapis sur le plancher ; j'y trouvai un dais d'une étoffe d'or fort riche, un fauteuil tout doré, des carreaux de velours très beaux, une table avec un tapis brodé d'or, et des lits magnifiques ; j'y fus servi de viandes et de fruit en quantité. Relation de l'ambassade de M. le chevalier de Chaumont à la cour du roi de Siam. retour 6 - aujourd'hui Petchaburi, ou Phetburi, en Thaïlande. retour 7 - l'Ok luang, selon la Loubère, désigne un prévôt, ou un maire. retour 8 - Les témoins ne sont pas d'accord quant au nombre de coups de canon tirés ce jour-là. L'abbé de Choisy écrit : Dès que nous avons paru, un vaisseau anglais qui est mouillé a salué M. lambassadeur de dix-sept coups de canon. Les deux forteresses ont tiré lune trente coups de canon et lautre vingt. Quant au chevalier de Chaumont, il note : Je trouvai à la rade un navire anglais, qui me salua de vingt et un coups de canon : les forteresses du lieu qui gardent les deux côtés de la rivière me saluèrent aussi, l'une de vingt-neuf coups, et l'autre de trente et un. Relation de l'ambassade de M. le chevalier de Chaumont à la cour du roi de Siam. retour
10 - La tabangue, ou la tabanque était une sorte d'octroi, de poste douanier sur la route d'Ayutthaya. La Loubère écrit : Tabanque, en siamois, veut dire douane, et parce que le logis du douanier qui est à l'embouchure de la rivière est de bambou, comme tous les autres, les Français appelèrent tabanque tous les logis de bambou où ils logèrent, du nom du logis du douanier qu'ils avaient vu le premier de tous. La Loubère - Du royaume de Siam retour 11 - La Loubère explique en effet qu'un ambassadeur ne peut attendre le moment de l'audience dans la capitale même : l'ambassadeur ne peut entrer dans la capitale, qu'il n'aille tout droit à l'audience, ni demeurer dans la capitale après l'audience de congé ; en sortant de l'audience de congé il sort de la ville, et il n'est plus reçu à rien négocier. C'est pourquoi, la veille de l'audience de congé, le roi de Siam lui fait demander s'il n'a autre chose à proposer, et dans l'audience de congé, il lui demande s'il est content. La Loubére - Du royaume de Siam. retour 12 - L'accueil réservé au chevalier de Chaumont représentait en effet une considérable entorse au protocole et aux usages établis. Dans son Journal du 13 octobre, l'abbé de Choisy souligne ces exceptions : Ce matin le roi de Siam a fait assembler tous ses grands mandarins et leur a fait dire par M. Constance qu'ils ne devaient point sétonner s'il faisait des choses extraordinaires et inouïes pour honorer lambassadeur de France ; qu'il connaissait parfaitement combien le roi de France, et par sa puissance et par son mérite personnel, était au-dessus des autres rois et qu'il ne croyait pas pouvoir donner trop de marques de distinction à son ambassadeur. Tous les mandarins ont mis ces royales paroles sur le sommet de leur tête et s'en sont allés contents : car on dit qu'il y en avait quelques-uns qui murmuraient, et qui faisaient difficulté d'aller au-devant de M. lambassadeur, alléguant quon ne l'avait jamais fait aux ambassadeurs de lempereur de la Chine, ni à ceux du Moghol et du roi de Perse. Et effectivement on n'a jamais reçu ambassadeur qu'à trois quarts de lieue de Siam et c'était des mandarins du second ordre qui les allaient complimenter. Au lieu qu'il en est venu jusqu'au vaisseau à quarante lieues de Siam, qu'on a bâti des maisons exprès, meublées magnifiquement, que les forteresses ont salué de tout leur canon, qu'on a fait des murailles devant les villages, que les maisons de M. l'ambassadeur sont peintes de rouge, qu'on allume des feux tout autour et qu'on fait sonner une certaine manière de cloche, tous honneurs réservés à la seule personne du roi. Cette assemblée des grands mandarins est une justification de la conduite du roi qui a bien voulu leur faire entendre pourquoi il en faisait tant. Journal de l'abbé de Choisy - 13 octobre 1685. retour 13 - Dans sa relation Du Royaume de Siam, La Loubère nous explique d'une manière fort alambiquée cette manière de saluer des Siamois : Quand un Siamois salue, il lève ou ses deux mains jointes, ou au moins sa main droite, à la hauteur de son front, comme pour mettre sur sa tête celui qu'il salue. Toutes les fois qu'ils prennent la parole pour parler à leur roi, ils recommencent toujours par ces mots : prà pouti chaou ca co rap pra ouncan saï claou saï cramon, cest-à-dire : Haut et excellent seigneur de moi ton esclave, je demande de prendre ta royale parole et de la mettre sur mon cerveau et sur le haut de ma tête. Et cest de ces mots Tchaou ca, qui veulent dire : Seigneur, fais de moi ton esclave, quest venu parmi les Français cette façon de parler faire choca pour dire ta vàï bang com, cest-à-dire se prosterner à la façon siamoise. Faire la zombaye au roi de Siam veut dire lui présenter un placet, ce qui ne se fait pas sans faire choca. Je ne sais doù les Portugais ont pris cette façon de parler. Si vous tendez la main à un Siamois pour toucher dans la sienne, il porte ses deux mains à la vôtre et par-dessous, comme pour se mettre tout entier en votre puissance. Cest une incivilité, selon eux, de ne donner quune main, comme aussi de ne tenir pas à deux mains ce quils vous présentent, et de ne pas prendre à deux mains ce quils reçoivent de vous. La Loubére - Du royaume de Siam. retour 14 - L'usage est, dans toutes les audiences, que le roi parle le premier et non pas l'ambassadeur. Ce qu'il dit dans celles de cérémonie se réduit à quelques interrogations à peu près toujours les mêmes ; après quoi il dit à l'ambassadeur de s'adresser au barcalon pour toutes les propositions qu'il aura à faire. Les harangues ne lui conviennent point du tout, quoiqu'il ait eu la bonté de me faire dire, sur les compliments que j'eus l'honneur de réciter devant lui, que j'étais un grand ingénieur de paroles. On a beau les embellir de figures, et y employer le soleil, la lune et les étoiles (ornements du discours qui, entre autre chose, peuvent leur plaire) ce prince croit que plus un ambassadeur parle longtemps le premier, moins il l'honore. Et, en effet, dès que l'ambassadeur n'est qu'un messager qui rend une lettre, il est naturel qu'il n'ait rien à dire qu'on ne l'interroge. La Loubére - Du Royaume de Siam. Le chevalier de Chaumont, en prononçant d'emblée sa harangue au roi de Siam, bénéficiait donc d'une très importante dérogation au protocole. retour 15 - L'importance des présents dans les ambassades orientales est souligné par La Loubère : Mais comme le commerce est leur plus sensible intérêt, les présents sont essentiels pour eux dans les ambassades. C'est un trafic à titre honorable, et de roi à roi. Leur politesse les porte à témoigner par plusieurs démonstrations combien ils estiment les présents qu'ils ont reçus. Si c'est quelque chose d'usage, quand même ce ne serait pas de leur usage, ils préparent publiquement tout ce qui sera nécessaire pour s'en servir, comme s'ils en avaient une véritable envie. Si c'est quelque chose à porter sur soi, ils s'en pareront en votre présence. Si ce sont des chevaux, ils bâtiront exprès une écurie pour les loger. Ne fut-ce qu'une lunette de longue vue, ils bâtiront une tour pour voir de plus loin avec cette lunette, et ainsi ils paraîtront faire un cas extrême de toutes sortes de présents pour honorer le prince qui les leur envoie, à moins qu'on eût reçu des présents de leur part avec des moindres démonstrations d'estime. Néanmoins, ils ne sont véritablement touchés que du profit. Avant que les présents du roi sortissent de nos mains, quelques officiers du roi du Siam vinrent en faire une exacte description par écrit, jusqu'à compter toutes les pierreries de chaque sorte qui étaient parsemées dans les broderies et, afin qu'il ne parut pas que le roi leur maître prenait ce soin pour s'empêcher d'être volé par ceux de ses officiers par les mains de qui les présents devaient passer, ils dirent que ce prince était curieux et impatient, et qu'il fallait lui aller rendre compte de ce que c'était, et être prêt à lui répondre exactement sur les moindres choses. La Loubére - Du Royaume de Siam. retour 16 - Dans ses Mémoires, le chevalier de Forbin nous donne un édifiant aperçu de la délicatesse de l'esprit français : La posture de ces mandarins avec leurs paniers dans le cul lun de l'autre, fit rire tous les Français. Mémoires du comte de Forbin. retour 17 - Plateau à bords relevés, sans pied. (La Loubère) retour 18 - Le chevalier de Chaumont, homme rigide et imbu de son importance, mettait au premier plan ces questions de protocole. Il écrit dans sa Relation : Le 13 [octobre1685], je fis dire au roi par les mandarins qui étaient avec moi, que j'avais été informé de la manière dont on avait accoutumé de recevoir les ambassadeurs en son royaume, et que comme elle était fort différente de celle de France, je le suppliais de m'envoyer quelqu'un pour traiter avec lui sur le sujet de mon entrée. Le 14, il m'envoya M. Constance, avec lequel j'eus une longue conversation ; Mgr l'évêque de Métellopolis nous servit d'interprète. Nous disputâmes longtemps, et je ne voulus rien relâcher des manières dont on a coutume de recevoir les ambassadeurs en France, ce qu'il m'accorda. Relation de l'ambassade de M. le chevalier de Chaumont à la cour du roi de Siam. retour 19 - Le chevalier de Forbin rappelle dans ses Mémoires qu'il joua un rôle important d'intermédiaire dans les préparatifs de l'audience et dans l'établissement du protocole : On traita dabord du cérémonial, et il y eut de grandes contestations sur la manière dont on remettrait la lettre du roi au roi du Siam. M. lambassadeur voulait la donner de la main à la main : cette prétention choquait ouvertement les usages des rois de Siam, car comme ils font consister leur principale grandeur, et la marque de leur souveraine puissance, à être toujours montés bien au-dessus de ceux qui paraissent devant eux, et que cest pour cette raison quils ne donnent jamais audience aux ambassadeurs que par une fenêtre fort élevée qui donne dans la salle où ils les reçoivent, il aurait fallu pour parvenir à la main du roi, élever une estrade à plusieurs marches, ce quon ne voulut jamais accorder ; cette difficulté nous arrêta plusieurs jours. Enfin, après bien des allées et venues, où je fus souvent employé en qualité de major, il fut conclu que le jour de laudience, le lettre du roi serait mise dans une coupe dor, qui serait portée par un manche de même métal denviron trois pieds et demi, posé par-dessous, et à laide duquel lambassadeur pourrait lélever jusquà la fenêtre du roi. Mémoires du comte de Forbin. retour 20 - Cette cérémonie, organisée et orchestrée par Phaulkon, est relatée dans le Journal de l'abbé de Choisy du 17 octobre 1685, veille de l'audience avec le roi Naraï : cest la plus belle chose que nous ayons encore vue. Il y avait quarante-trois nations différentes, toutes habillées et armées à la mode de leur pays ; et parmi ces gens-là il y avait trois fils de roi. Il me semble que cela est assez fier. Jaurai les noms et les qualités, et, si je peux, la situation de tous ces pays : il y aura plus de trente noms dont M. labbé Baudrand na jamais ouï parler. Les seuls Portugais ne sont point venus rendre leurs devoirs à son excellence, et quand M. Constance leur a mandé de la part du roi dy venir, ils ont répondu beaucoup dimpertinences. Il est vrai que M. de Métellopolis na point été rendre visite à leur ambassadeur ; mais il navait garde daller voir un homme qui venait se plaindre des vicaires apostoliques et faire tous ses efforts auprès du roi du Siam pour les faire chasser. Journal de l'abbé de Choisy - 17 octobre 1685.
21 - Il ne s'agit pas de noms, mais de dignités, de titres honorifiques : le gouverneur de la ville de Siam s'appelle Prà sedet, et porte aussi pour l'ordinaire le titre d'oc ya. Son nom, qui est bali, est composé du mot prà, dont j'ai parlé plusieurs fois, et du mot sedet qui signifie, dit-on, le roi est sorti ; et, en effet, ils ne disent pas autrement pour dire que le roi est sorti. Mais cela ne fait point entendre ce que c'est que l'office de prà sedet, et il paraît en plusieurs choses qu'ils ont fort perdu l'exacte intelligence du bali. M. Gervaise appelle cet office psedet ; je l'ai toujours ouï nommer prà sedet, et par gens habiles, quoiqu'on l'écrive prà sadet. La Loubére - Du Royaume de Siam. retour 22
- L'abbé de Choisy explique dans son Journal du
15 octobre pourquoi il est amené à tenir ce rôle
: Il y a eu une grande difficulté. M. Constance voulait
faire porter la lettre du roi en triomphe dans un balon toute seule,
et quensuite on la mit entre les mains dun des grands
mandarins du royaume pour la porter encore en triomphe dans la ville
et dans les cours du palais. M. lambassadeur ne voulut point
lâcher sa lettre et se tenait raide sur les coutumes dEurope.
Je nai pas manqué mon coup. Jai dit quil
fallait saccommoder aux coutumes de lOrient dans les choses
qui bien loin dêtre honteuses, étaient beaucoup
plus honorables ; quon ne pouvait rendre de trop grands honneurs
à la lettre du roi : et là-dessus jai proposé
à M. lambassadeur, au lieu de mettre la lettre entre
les mains des mandarins siamois, de me la remettre à moi pour
la montrer au peuple et la porter à laudience. Il y a
consenti, et cela a été bien aise de me faire plaisir,
et M. Constance aussi qui voulait seulement que la lettre fut exposée
à la vue de tout le monde. Par-là je me suis donné
un rang fort honorable : au lieu quauparavant jétais
assez embarrassé de ma personne, nayant quune maigre
coadjuterie et un caractère en idée. Il faudra bien
honorer celui qui touchera la lettre du plus grand roi du monde :
on me donnera à moi seul un balon du roi ; jirai à
laudience à côté de M. lambassadeur
et jy aurai une place réglée et honorable. Journal
de l'abbé de Choisy - 15 octobre 1685. retour 23 - Mae Nam, le nom du fleuve appelé également Chao Phraya, signifie effectivement mère des eaux. retour 24 - La faiturie, ou factorerie, ou factorie, désignait le bureau où les facteurs, les commissionnaires, faisaient commerce pour le compte d'une Compagnie. L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert précise également : On appelle ainsi dans les Indes orientales et autres pays de l'Asie où trafiquent les Européens, les endroits où ils entretiennent des facteurs ou commis, soit pour l'achat des marchandises d'Asie, soit pour la vente ou l'échange de celles qu'on y porte d'Europe. La factorie tient le milieu entre la loge et le comptoir ; elle est moins importante que celui-ci et plus considérable que l'autre. retour 25
- Ni l'abbé de Choisy, ni le chevalier de Chaumont, pas plus
que le chevalier de Forbin ne mentionnent cet incident. retour 26 - La Loubère consacre un chapitre entier de son ouvrage Du Royaume de Siam au protocole observé pendant les ambassades étrangères au Siam, et il confirme que la lettre d'un roi est beaucoup plus honorée que la personne de l'ambassadeur qui la transmet : Un ambassadeur, par tout l'Orient, n'est autre qu'un messager du roi : il ne représente point son maître. On l'honore peu, à comparaison des respects qu'on rend à la lettre de créance dont il est porteur. M. de Chaumont, quoiqu'ambassadeur extraordinaire, n'eut jamais de balon du corps, non pas même le jour de son entrée, et ce fut dans un balon du corps que fut mise la lettre du roi qu'il avait à rendre au roi de Siam. Ce balon avait quatre parasols à chaque coin du siège, et il était accompagné de quatre autres balons du corps ornés de leurs parasols, mais vides, comme le roi d'Espagne, quand il va en carrosse, et qu'il veut être vu et connu, en a toujours un qui le suit à vide, qu'on appelle de respeto, terme et usage venus d'Italie. Même les présents du roi furent portés dans les balons du corps, et toutes ces mêmes choses s'observèrent à l'entrée des envoyés du roi. Aussi les Orientaux ne mettent-ils nulle différence entre un ambassadeur et un envoyé, et ils ne connaissent ni les ambassadeurs ni les envoyés ordinaires, ni les résidents, parce qu'ils n'envoient personne pour résider en une cour étrangère, mais pour y faire une affaire et s'en retourner. La Loubère - Du Royaume de Siam. retour 27 - On pourra également comparer le récit de cette audience relatée par l'abbé de Choisy dans son Journal du 18 octobre 1685 et par le chevalier de Forbin dans ses Mémoires. retour 28 - On trouve également l'orthographe Tombac, Tambac, Tambaque, Tambanck, etc. Le Dictionnaire Hobson Jobson indique l'orthographe Tomback et en donne la définition suivante : un alliage de cuivre rouge et de zinc, c'est-à-dire une sorte de laiton importée à l'origine des pays indochinois. L'étymologie en serait le portugais tambaca, du malais tambaga "cuivre rouge" mot issu lui-même du sanscrit tamrika et tamra. L'abbé de Choisy décrit ainsi ce métal : Apprenez que le Tambac est une matière composée de sept parts dor sur trois parts dune espèce de cuivre quon trouve dans les montagnes de Siam ; et ce cuivre est huit fois plus fin que le cuivre ordinaire, est fort rare, et donne à lor un éclat brillant quil na point tout seul. Vous en verrez un grand vase parmi les présents du roi ; et lon en fait au Japon une chaise à bras pour le pape, dont le roi de Siam lui veut faire présent : on lattend incessamment. Pour moi, je ne trouve point cela si beau quils disent. Journal de l'abbé de Choisy - 4 décembre 1685. retour 29 - Il ne s'agit pas de peinture, mais de tatouages, que la plupart des relations décrivent comme étant de couleur bleue. Entre les deux premières enceintes [du palais], et sous un hangar, est un petit nombre de soldats désarmés et accroupis. De sont de ces ken laï, ou bras peints, dont j'ai parlé autre part. L'officier qui les commande immédiatement, et qui est bras peint lui-même, s'appelle oncarac ; et lui et eux sont les exécuteurs de la justice du prince, comme les officiers et les soldats des cohortes prétoriennes étaient les exécuteurs de la justice des empereurs romains. Mais en même temps, ils ne laissent pas de veiller à la sûreté de la personne du prince, car il y a dans le palais de quoi les armer aux besoin. Ils rament le balon du corps, et le roi de Siam n'a point d'autre garde à pied. Leur emploi est héréditaire comme tous les autres du royaume, et l'ancienne loi porte qu'ils ne doivent être que six cents, mais cela se doit sans doute entendre qu'il n'y en doit avoir que six cents pour le palais, car il en faut bien davantage dans toute l'étendue de l'État parce que le roi en donne, comme j'ai dit ailleurs, à un fort grand nombre d'officiers. La Loubère - Du Royaume de Siam. retour 30 - Une des très nombreuses orthographes de Chiang Maï, dans le nord de la Thaïlande. Il s'agissait alors d'une principauté qui avait été conquise par le roi Naraï en 1662, puis était retombée sous le contrôle des Birmans. retour 31 - Le chevalier de Forbin dans ses Mémoires décrit ainsi Phra Naraï : Il portait sur sa tête un chapeau pointu, tel quon les portait autrefois en France, mais dont le bord navait guère plus dun pouce de large ; ce chapeau était attaché sous le menton avec un cordon de soie. Son habit était à la persienne dune étoffe couleur de feu et or. Il était ceint dune riche écharpe, dans laquelle était passé un poignard, et il avait un grand nombre de bagues de prix dans plusieurs de ses doigts. Ce prince était âgé denviron cinquante ans, fort maigre, de petite taille, sans barbe, ayant sur le côté gauche du menton une grosse verrue, doù sortaient deux longs poils qui ressemblaient à du crin. Pour sa part, le jésuite Nicolas Gervaise écrit : Comme j'ai eu l'honneur de voir ce prince d'assez près, je puis vous faire ici son portrait. Il a la taille médiocre, les épaules un peu hautes, le visage long, le teint basané, des yeux vifs et pleins de feu qui marquent beaucoup d'esprit, et dans toute sa personne il y a un certain air de grandeur et de majesté accompagné de tant de douceur et de bonté, qu'il est impossible de le voir sans le respecter beaucoup, et sans l'aimer encore davantage. Nicolas Gervaise - Histoire naturelle et politique du royaume de Siam. retour 32 - S'il faut en croire l'abbé de Choisy, cette harangue avait été longuement revue, corrigée et répétée par le chevalier de Chaumont, bien longtemps même avant d'arriver au Siam : Notre voyage commença et finit fort heureusement ; mais il y avait cinq mois que nous étions sur la mer sans que le chevalier de Chaumont eût eu aucune ouverture pour moi. Cela commençait à me fatiguer ; je prévoyais que si cela durait, je serais un zéro en chiffre à Siam, lorsqu'au travers de la cloison qui séparait ma chambre de la sienne je l'entendis ruminer sa harangue. Je lui dis huit jours après (car il chantait toujours la même note) que j'avais ouï les plus belles choses du monde. La-dessus il me mena dans sa chambre, et me la répéta. Je la trouvai sans faute. Il commença à me parler de ce qu'il y avait à faire en ce pays-là ; je lui donnai mes petits avis. Il est bonhomme, homme de bien, de qualité, mais il ne sait pas la géométrie. Je n'eus pas beaucoup de peine à lui faire sentir que, par aventure, je pourrais lui être bon à quelque chose. Depuis ce jour-là il ne cracha plus sans m'en avertir. Mémoires pour servir au siècle de Louis XIV - Abbé de Choisy. retour 33 - L'épisode est célèbre, il est relaté par l'abbé dans son Journal du 18 octobre 1685, par le chevalier de Forbin dans ses mémoires, et a été immortalisé par un tableau que nous reproduisons ci-dessous. Dans sa Relation du voyage de Siam, le chevalier de Chaumont évoque en ces termes l'incident de la lettre : Les gentilshommes entrèrent dans la salle d'audience, et se placèrent avant que le roi fût dans son trône, et quand j'y fus entré accompagné de M. Constance, du barcalon et de M. l'abbé de Choisy qui portait la lettre de sa majesté, je fus surpris de voir le roi dans une tribune fort élevée, car M. Constance était demeuré d'accord avec moi que le roi ne serait qu'à la hauteur d'un homme dans sa tribune et que je lui pourrais donner la lettre de la main à la main. Alors je dis à M. l'abbé de Choisy, on a oublié ce que l'on m'a promis, mais assurément je ne donnerai point la lettre du roi qu'à ma hauteur, le vase d'or où on l'avait mise avait un grand manche d'or de plus de trois pieds de long : on avait cru que je prendrais ce vase par le bout du manche pour l'élever jusqu"à la hauteur du trône où était le roi : mais je pris sur le champ mon parti et je résolus de présenter au roi la lettre de sa majesté, tenant en main la coupe d'or où elle était. (...) Je pris alors la lettre des mains de M. l'abbé de Choisy, et je la portai dans le dessein de ne la présenter que comme je venais de me déterminer de le faire. M. Constance qui m'accompagnait rampant sur ses genoux et sur ses mains, me cria et me fit signe de hausser le bras de même que le roi ; je fis semblant de n'entendre point ce qu'on me disait, et me tins ferme. Alors le roi se mettant à sourire, se leva, et se baissant pour prendre la lettre dans le vase, de pencha de manière que l'on lui vit tout le corps. Dès qu'il l'eut prise, je fis la révérence et je me remis sur mon siège. Relation du voyage de Siam du chevalier de Chaumont.
34 - Sur les guerre entre le Siam et la Birmanie pour la possession de l'éléphant blanc, on se reportera sur ce site à la relation du sieur Leblanc, et plus particulièrement à la note 2. retour
Nous ne résistons pas au plaisir de reproduire un extrait quelque peu irrévérencieux, voire sacrilège, du Voyage autour du monde du comte de Beauvoir qui eut, au XIXe siècle, l'occasion de se rendre dans le royaume pendant le règne du roi Mongkut et de visiter le royal animal : Au seuil du temple-écurie, une quinzaine de mandarins qui nous accompagnent se prosternent à quatre pattes en présence de l'animal-dieu ; et nous conformant aux convenances, nous entrons chapeau bas dans le sanctuaire, avec force révérences respectueuses. La voilà donc cette fameuse divinité blanche qui est l'emblème du royaume de Siam, et devant laquelle s'incline tout un peuple ! Quel n'est pas notre désenchantement de trouver l'Éléphant blanc de la couleur de tous les éléphants du monde ! En revanche, il est surchargé de bracelets d'or, de colliers d'or, d'amulettes et de pierreries. On lui sert son repas sur d'énormes plateaux du précieux métal, finement ciselés, et l'eau qui lui est destinée est conservée dans de magnifiques amphores d'argent. Pourtant, en approchant de l'animal chargé de reliques, nous pouvons bien trouver que sa peau est un peu plus grise et d'une nuance plus blanchâtre que celle du commun des éléphants ; ce sont seulement ses yeux entièrement blancs qui l'ont désigné à tant d'honneurs et à une si servile vénération. En cela, le dieu est albinos, qualité très-rare. Suivant ce qu'on l'on nous raconte, dès qu'un des chefs de l'intérieur découvre un quadrupède ainsi marqué, il rassemble toutes les tribus avoisinantes pour le traquer : on le prend grâce à de puissants stratagèmes, et après cette douce violence qui a bien coûté quelques centaines de bras et de jambes broyés, on l'amène jusqu'à Bangkok sur une barque royalement ornée, où il est servi par une escouade d'esclaves prosternés à ses pieds. Pour prix des fruits et du blé vert qu'ils lui offrent, les malheureux sont, paraît-il, récompensés par de mortels horions toutes les fois qu'ils se trouvent à une longueur de trompe. Mais peu importe que le dieu pue, rue et tue ! Les mandarins de Bangkok, installés dans les barques royales, remontent le fleuve au-devant de lui et l'honorent des plus beaux présents ; car leur religion leur enseigne que les âmes des Bouddhas transmigrent dans le corps des oiseaux blancs, des singes blancs, des éléphants blancs ; à ces derniers, surtout, hommage et vénération, en raison du nombre prodigieux de mètres cubes de divinités qu'ils doivent renfermer ! Quant à nous, nous ne refusons, malgré nos fous rires, aucun des hommages consacrés à l'Éléphant : c'est la moindre des politesse que nous devions à nos aimables hôtes siamois. La bête elle-même, ravie du tas d'herbe tendre que nous lui faisons offrir sur un de ses plateaux d'or, trépigne et se dandine gaiement sur les trois pieds qui lui sont laissés libres. Le quatrième est maintenu par une chaîne rivée, sans quoi je pense que l'idole vivante déguerpirait bien vite de ce lieu où elle est en odeur de sainteté et autres, pour courir dans la jongle avec ses profanes et regrettés compagnons de vie nomade. Nous restons plus d'une demi-heure dans ce temple, examinant les ornements de grande cérémonie qui sont, comme des harnais, suspendus aux parois de marbre. Il y a un kiosque doré à clochetons, monté en sellette, des étuis et des boucles d'oreilles, des pierres précieuses, et des centaines de bagues à défenses, qui, ajoutées à ce qu'il porte déjà, doivent lui faire une étonnante décoration mythologique. Car nous devons songer que nous ne voyons l'éléphant qu'en négligé du matin : jugez de ce que cela doit être quand il est en grande toilette ! Mais nous ne voulons pas sortir du temple sans mettre à exécution un pari que nous avions fait avant de partir d'Europe, et que nous nous plaisions à nous rappeler sur les grandes vagues du cap de Bonne-Espérance comme dans les bals de Sydney : rapporter chacun trois poils de l'Éléphant blanc !. Mais cette pieuse opération épilatoire nous paraît une facétie fort dangereuse, maintenant que nous nous trouvons nez à trompe avec l'animal. Corrompre à coups de boulettes d'argent son premier valet de chambre, qui se faufile dévotement, respectueusement, en marchant sur ses genoux, et qui de neufs coups saccadés les arrache sous la lèvre inférieure, voilà qui est fait plus vite qu'il ne faut de temps pour l'écrire, et je vous rapporte ces reliques capillaires dans un médaillon sans emploi jusqu'à présent. Java, Siam, Canton - Voyage autour du monde par le comte de Beauvoir - Plon et Cie - Paris 1874.
On pourra voir les illustrations d'éléphants du Voyage de Siam dans la deuxième partie du quatrième livre, à la note 33. retour 36 - Le père Tachard omet de dire qu'il était obligé de prêter serment à Mgr Laneau, selon les ordres de Rome, et que l'évêque de Métellopolis dispensa les six jésuites de cette formalité. A son retour en Europe en 1686, le père Tachard se rendra à Rome avec les trois ambassadeurs siamois et obtiendra du pape la suppression de cette obligation. retour 37 - Cette pratique est confirmée par La Loubère dans son ouvrage Du Royaume de Siam : Après donc que le roi a parlé à l'ambassadeur, il lui fait donner de l'arek et du bétel, et une veste dont l'ambassadeur se revêt sur le champ, et quelquefois un sabre et une chaîne d'or. retour
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