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Voyage de Siam
de Guy Tachard

Livre troisième
(première partie)
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Voyage de l'île de Java au royaume de Siam.

Arrivée à l'île de Java.  
Le cinquième d'août nous découvrîmes une grande côte de terre, et nous en étant approchés, nous reconnûmes que c'était l'île de Java, dont nous nous croyions fort éloignés.

Erreur considérable des cartes hydrographiques et géographiques.  
Ce qui nous fit remarquer que cette île est beaucoup plus occidentale, et par conséquent plus proche de soixante lieues du cap de Bonne-Espérance, qu'elle n'est marquée sur les cartes géographiques.


Atterrir, c'est en terme de marine arriver à une terre.  
Cela fut cause que nous atterrîmes plus de soixante lieues au-dessus de la pointe la plus occidentale de cette île que nous cherchions. Erreur qu'on doit attribuer aux cartes et non pas à l'incapacité des pilotes qui ont toujours navigué très juste, et qui se sont trouvés à terre, par leur point et par leur estime, le même jour que nous l'avons vue, soit à l'île de Java ou au cap de Bonne-Espérance, comme nous l'avons déjà remarqué. La vue de ces terres nous paraissait quelque chose d'admirable ; elles sont couvertes d'arbres d'une très belle verdure, et qui répandent une odeur agréable jusqu'à deux et trois lieues dans les vaisseaux qui passent. Nous côtoyâmes cette île avec un si bon vent, que nous fîmes dans un jour et demi les soixante lieues qui nous avions trop couru à l'est, et le lundi au soir sixième d'août, nous nous trouvâmes à l'entrée du détroit de la Sonde, que forment les îles de Java et de Sumatra.

Mais ce qu'il y a de plus surprenant, et qui marque une providence particulière de Dieu sur notre voyage, c'est que le soir même qu'on vit l'entrée du détroit de la Sonde, nous aperçûmes la Maligne, que les mauvais temps, dont j'ai déjà parlé, avaient séparé de nous, la nuit du vingt-quatrième au vingt-cinquième de juin, et que nous n'avions pas revue depuis. Quoique monsieur l'ambassadeur crut, avec plusieurs autres, que c'était là la frégate, nous ne pûmes en être assurés, parce qu'il était déjà tard, et que le temps était obscur. On ne la reconnut que huit jours après à la rade de Bantam, où nous la rejoignîmes. Les pilotes qui la menaient, ayant vu le détroit de bonne heure, donnèrent dedans, et se servant du vent favorable, ils arrivèrent au mouillage. Mais comme on passe ordinairement le détroit de la Sonde, entre l'île du Prince (1) et celle de Sumatra, le plus près que l'on peut de l'île du Prince, et que la nuit nous avait empêchés de la bien reconnaître, nous fûmes obligés de revirer de bord et de prendre le large durant la nuit. Ainsi ne pouvant nous servir du beau temps que nous avions alors, à la faveur duquel nous eussions aisément passé l'île du Prince, nous descendîmes trop bas, et nous demeurâmes le reste de la semaine dans le détroit, qui n'a guère plus de trente lieues de long, à combattre contre les courants et contre les vents contraires. Un de nos pilotes nous assura que le Soleil d'Orient, sur lequel il était, en allant aux Indes, fut trois semaines entières, sans pouvoir avancer, et qu'on fut obligé de le remorquer avec des chaloupes jusqu'à Bantam (2).

Nous entrâmes donc dans le détroit de la Sonde trois jours après avoir reconnu la terre de Java. Mais comme l'île du Prince est située à l'entrée du détroit entre Java et Sumatra, et la divise en deux, nous entrâmes par la passe la plus septentrionale qui est la plus grande et la plus sûre entre l'île du Prince et Sumatra.

La passe est un passage étroit.  
Nous fîmes plusieurs bordées pour doubler l'île de Cacatoua (ainsi appelée à cause des perroquets blancs qui se trouvent dans cette île, et qui en répètent sans cesse le nom) on fit, dis-je, tout ce qu'on pût pour doubler l'île de Cacatoua (3) qui est assez près de Sumatra, afin de gagner ensuite la terre de Java ; mais nos efforts furent inutiles, parce que les vents étaient trop faibles, et les courants trop forts au milieu du canal. Ce qui cause ces courants, c'est que l'eau qui est entrée par le détroit depuis plusieurs, poussée par les vents de sud et de sud-ouest, qui règnent ordinairement depuis le mois de mars jusqu'au mois de décembre, ressort avec impétuosité durant les six autres mois de l'année, repoussée par les vents d'est et de nord-est.

Le vent se lève de Sumatra à certaines heures du jour.  
Le vent nous étant si peu favorable, et les courants nous étant contraires, on prit le parti de côtoyer le plus près qu'on pourrait l'île du Prince, à la saveur de certains petits vents qui venaient de Sumatra, et qui interrompaient durant quelques heures les grandes chaleurs et les profonds calmes, qu'on trouve dans le détroit de la Sonde en cette saison.

Brise est un vent qui vient des terres.  
Nous espérions à la faveur de cette petite brise gagner peu à peu l'île de Java. Mais il fallait auparavant doubler l'île du Prince qui est assez grande, à l'embouchure du détroit. Au reste la vue que nous avions de la terre et de plusieurs petites îles toutes couvertes de verdure, nous consolait un peu du temps que nous perdions dans ce détroit.

Danger que courut le vaisseau dans le détroit.  
Nous pensâmes même une fois aller échouer pendant la nuit contre l'île du Prince, à force d'en vouloir approcher. Nous n'avions pas remarqué que la marée, qu'on ne sentait point au milieu du détroit, était assez forte près de terre, et comme nous voulions ranger la côte de bien près, parce qu'elle est fort saine, et qu'il n'y a point de fond qu'à la portée du pistolet ; nous faisions cette nuit-là une bordée vers l'île, pour regagner ce que les courants et la marée nous avaient fait perdre le jour précédent. A peine eûmes-nous quitté le fort des courants, que l'officier qui était de quart, et que les autres mariniers qui étaient sur le pont, prirent garde que le vaisseau allait bien vite vers la terre. On n'eût que le temps de revirer de bord et porter au large ; ce qui se fit si à propos, que quand l'on eût fait cette manoeuvre, on eût jeté facilement une pierre dans l'île, de la poupe de notre vaisseau.

Éclairs et tonnerres extraordinaires à Java et à Sumatra.  
Si on eut pu mouiller dans le détroit, on ne se fût pas exposé à ce danger ; mais comme on n'y trouve point de fond, au moins par le travers de l'île du Prince, nous étions contraints d'être continuellement à la voile, et durant le calme de nous tenir au large, exposés aux courants qui nous faisaient perdre quelquefois en moins de trois heures ce que nous avions gagné en quatre avec les petits vents.

Brume est un brouillard sombre.  
Ainsi nous employâmes plusieurs jour à passer cette île, où nous eûmes tout le temps d'éprouver les chaleurs extraordinaires de ce climat, et de considérer Sumatra, qui nous parut toujours couverte d'une grosse brume noir et épaisse, et d'où le soir, nous voyions sortir à tout moment de grands éclairs. Les tonnerres y sont fréquents et terribles. Il en fit un coup entre autres si fort et si éclatant, que plusieurs le prirent pour un coup de canon, et qu'il fit baisser la tête à quelques-uns, comme pour éviter le boulet. <

Grain est un petit vent frais qui dure peu.  
Enfin un bon grain nous tira d'affaire, nous fit doubler l'île et nous porta vers la côte de Java. Quand nous fûmes saisis de cette terre, nous avançâmes peu à peu en mouillant sitôt que le vent nous abandonnait.

Les Javans viennent à bord dans leur petit bateau.  
Cependant il venait à toute heure à bord une infinité de canots de Javans, qu'ils appellent Praux (4). Ces bateaux sont faits d'une seule pièce de bois creusé, et on en voit de si petits, qu'à peine peuvent-ils contenir leur homme assis. Nous étions tout étonnés, de voir ces pauvres gens s'exposer ainsi à passer plusieurs lieues de mer, dans des bateaux si fragiles, avec lesquels ils fendaient les flots et avançaient d'une vitesse incroyable, pour nous apporter des rafraîchissements. Et parce que ces praux naviguent tout autrement que les autres canots, j'en ai voulu ajouter la figure d'une qui est à la voile dans la rade de Bantam.

Leur religion et leurs moeurs.  
Les Javans sont bien faits et robustes ; ils paraissent vifs et résolus, l'extrême chaleur du climat les oblige d'aller presque nus. Ceux qui sont dans le milieu de l'île sont idolâtres, et les autres qui habitent les côtes sont mahométans, tous superstitieux jusqu'à l'excès. Quand ils venaient à bord on leur offrait du pain, du vin et de l'eau-de-vie, mais il n'y en eût pas un qui voulut rien prendre, disant qu'ils étaient dans le temps de leurs jeûnes, et que leur loi défendait de boire de vin. Ils ne laissent pas néanmoins d'être de grands et de hardis voleurs. J'en vis un qui, en plein jour, enleva à un matelot une chemise qu'il avait attachéeà une corde, et dont il tenait le bout. Il eut beau crier, le Javan qui ne la tenait que d'une main et ramait de l'autre, fut le plus fort et l'emporta. Ce vice ne s'étend pas généralement sur toute la nation, et il y en a de fort fidèles. Un d'eux étant venu à bord, pour y vendre quelques petits rafraîchissements, il parut de si bonne foi, que quelques gentilshommes de la suite de M. l'ambassadeur, ne pouvant aller à terre pour acheter certaines choses dont ils avaient soin, lui confièrent leur argent. Il leur promit de leur apporter tout ce qu'ils souhaitaient, au terme qu'ils lui avaient fixé. Ce Javan tint si bien sa parole, que monsieur l'ambassadeur ayant fait mettre à la voile avant l'heure marquée, il ne laissa pas de se mettre dans son prau avec ses provisions, et fit tant de diligence, qu'il attrapa le vaisseau et rendit compte de sa commission et de son emplette jusqu'au dernier denier.

Rade de Bantam.  
Nous n'arrivâmes que le quinzième d'août, jour de l'Assomption de Notre-Dame à la vue de la rade de Bantam, comme nous étions arrivés à celle du Cap le jour de l'Ascension de Notre-Seigneur. Cette rade est une des plus belles du monde, et des plus commodes. Elle a environ huit à neuf lieues de tour. Ce ne sont que terres basses de tous côtés : ce qui n'empêche pas que les mers n'y soient toujours fort tranquilles. La ville de Bantam qui est assez grande est située au milieu de la baie. Les maisons y sont toutes bâties de bois. Vers le milieu de la rade il y a un petit fort où le roi demeure, et où les Hollandais, depuis qu'ils s'en sont rendus maîtres, tiennent une grosse garnison, en attendant qu'ils aient le temps de bâtir une bonne forteresse, qui est déjà assez avancée. Bantam était autrefois une ville de commerce, surtout pour le poivre, où tous les Européens entretenaient un grand trafic. Mais depuis deux ou trois ans, qu'elle est tombée entre les mains des Hollandais, de la manière dont nous parlerons dans la suite, personne n'a la liberté d'y aborder, et tout le commerce a été transporté à Batavia. Voici la situation, la vue de la ville de Bantam, et la description de la rade, comme nous la vîmes quand nous y eûmes mouillé (5).

D'abord on avait eu dessein d'aller jusqu'à Batavia pour y prendre des rafraîchissements. Mais comme la saison était déjà fort avancée, on craignait de perdre la mousson, c'est-à-dire le temps propre pour faire le voyage de Siam. D'ailleurs le chemin de Bantam à Batavia, quoique de quatorze ou quinze lieues seulement, étant extrêmement difficile, à cause des îles, des bancs et des roches qui s'y trouvent de tous côtés, on jugea à propos de rester à la rade de Bantam, pour ne point perdre de temps et pour donner plus promptement du soulagement aux malades, dont la plupart étaient dans un état pitoyable. C'est pourquoi M. l'ambassadeur résolut d'envoyer dès le lendemain à Bantam vers celui qui commandait dans le fort pour les Hollandais, lui demander permission d'y prendre quelques rafraîchissements, et d'y mettre nos malades à terre.

Remède contre le mal de terre.  
C'est le souverain remède contre cette maladie qu'on appelle mal de terre, et qui n'est à proprement parler, qu'une corruption des sangs causée par la mauvaise nourriture et les viandes salées. Ce mal commence ordinairement par les gencives, qui deviennent d'abord toutes rouges, ensuite noires, et qui enfin se pourrissent entièrement, de sorte que pour empêcher que cette corruption ne passe plus avant, il faut couper chaque jour les chairs pourries autour des dents qui tombent ordinairement, si on n'y remédie. Cette corruption se glisse aussi dans les jambes, et dans les cuisses, qui s'enflent et deviennent livides. On ne guérit ceux qui en sont attaqués, qu'en le mettant à terre, et en leur donnant de bonne nourriture. Il y a quelques chirurgiens qui les enterrent dans le sable jusqu'au cou durant plusieurs jours : d'autres les baignent dans l'eau douce, et l'on a vu souvent ces remèdes réussir (6).

On envoie le chevalier de Forbin au Gouverneur de Bantam.  
Avant que de mouiller à la rade de Bantam, le chevalier de Forbin était allé par ordre de monsieur l'ambassadeur à la ville, rendre visite au gouverneur. Mais à peine eut-il passé une petite île, derrière laquelle nous mouillâmes, avant que d'être à la rade, qu'il aperçut la frégate à l'ancre, de l'autre côté de cette île, à trois lieues de Bantam, et y alla tout droit.

Il reconnut la Maligne et revint à bord avec le lieutenant de la frégate.  
Son arrivée donna beaucoup de joie à tous ceux de la Maligne, qui étaient encore plus en peine de nous que nous n'étions d'eux ; parce que l'Oiseau étant bien meilleur voilier que leur frégate, ils nous croyaient déjà bien avancés au-delà de Bantam. Mais comme ils avaient trouvé des vents plus favorables que nous, dans la route qu'ils avaient prise, il y avait déjà 4 ou 5 jours qu'ils étaient dans cette rade, sans avoir appris de nos nouvelles.

Accueil peu obligeant qu'on fait à ceux de la Maligne avant notre arrivée à Bantam.  
Ce fut de M. de Joyeux, capitaine de la Maligne, et de monsieur du Tertre son lieutenant, que M. le chevalier de Forbin apprit la manière dont le gouverneur de Bantam avait reçu leur compliment. On lui dit qu'on n'avait pu avoir audience du roi, qu'on qu'on l'eût attendue longtemps, et que les Hollandais l'eussent fait espérer ; qu'on n'avait pas même pu parler au gouverneur de leur nation, qu'ils y ont établi, ni en obtenir permission de prendre des rafraîchissements (7). Le lieutenant du fort fit entendre au sieur de Tertre de la part du roi du Bantam, et du gouverneur, qui était malade, que les affaires du roi ne permettaient pas à sa majesté de laisser mettre le pied à terre aux étrangers ; que son trône n'était pas encore bien affermi, que ses peuples mal contents du gouvernement présent, soupiraient après quelque changement, qu'ils n'attendaient que le moment de se soulever à la première apparence du secours qu'on leur faisait espérer d'Angleterre, et qu'ainsi les Français ne devaient pas trouver mauvais, que ce prince prit ses sûretés ; et que les Hollandais qui n'étaient dans ses intérêts que comme ses alliés et ses amis, et qui ne le servaient que comme troupes auxiliaires, reçussent ses ordres et lui obéissent. L'officier français piqué de cette réponse, et se croyant pénétrer la véritable raison d'un procédé si malhonnête, repartit qu'on en serait étrangement surpris, que les Hollandais, qui témoignent en Europe vouloir conserver avec tant de soin la paix et la bonne intelligence avec la France, ne leur accordassent pas dans les Indes, ce qu'on ne refuse qu'à des ennemis déclarés ; qu'assurément le roi son maître trouverait fort mauvais qu'on en usât ainsi à l'égard de ses vaisseaux, et qu'enfin, on savait assez qu'ils étaient les maîtres à Bantam, que le roi, de l'autorité duquel ils couvraient leur refus, était entièrement en leur disposition, et même gardé par leurs troupes. A ces mots le lieutenant hollandais répliqua, qu'en vain il tâcherait de détruire dans l'esprit du sieur du Tertre les soupçons désavantageux, dont il le voyait prévenu contre ceux de sa nation ; qu'on désabuserait les Français assurément, s'ils voulaient bien aller à Batavie où les Hollandais étaient les maîtres, que là, on leur marquerait le respect qu'on avait pour le roi, et l'estime qu'on y faisait de la nation française. Monsieur du Tertre eut beau se plaindre, on ne lui répondit autre chose, et il fut obligé de se retirer à bord de la frégate.

Présent mutuels du gouverneur de Bantam et du capitaine de la frégate.  
Le lendemain, le gouverneur de Bantam envoya à M. de Joyeux beaucoup de rafraîchissements, de volailles, d'herbes, et de fruits du pays, et M. de Joyeux répondit à cette honnêteté par un présent qu'il lui fit, de beaucoup de curiosités de France.

 

Pangran, c'est le nom de grands de l'île de Java.  
Quelques jours après, il vint à bord de la frégate un pangran (c'est ainsi qu'on appelle les seigneurs de la cour de Bantam) (8), accompagné de quatre hallebardiers de la nation. Il fit dire par son interprète qu'il venait de la part du roi son maître, témoigner aux Français que ce prince était surpris de les voir encore mouiller dans sa rade, qu'ils eussent au plus tôt à lever l'ancre, et à se retirer de ses ports et de ses terres. M. de Joyeux répondit fort fièrement, et fit dire au pangran, qu'il ne savait obéir qu'au roi de France son maître, et qu'on répondit au roi de Bantam, qu'il ne partirait, que quand il jugerait à propos et qu'on n'oserait envoyer de vaisseau pour le combattre, comme on l'en avait menacé. Alors sans autre compliment l'envoyé du roi de Bantam se retira.

Soupçon du Gouverneur contre les Français.  
On crut aisément que les officiers hollandais, qui étaient dans le fort, faisaient jouer tous ces ressorts, et qu'ils se servaient de l'autorité du roi pour éloigner les Français de la ville. Car le gouverneur ne sachant pas les raisons, qui avaient obligé le roi d'envoyer deux de ses vaisseaux de guerre dans les Indes, ne pouvait croire que ce fût seulement pour conduire l'ambassadeur qu'on envoyait au roi de Siam, comme on lui disait : au contraire plus on insistait à l'en convaincre, plus il s'imaginait avoir sujet de soupçonner que c'était une partie de l'escadre, que les rois de France et d'Angleterre envoyaient pour se venger des insultes qu'on avait faites depuis peu à l'une et l'autre nation, lorsque les Hollandais firent lever le siège de Bantam. Le bruit qui courait parmi les insulaires, qu'on armait il y avait déjà longtemps en Angleterre pour ce dessein, augmentait ses soupçons, et on se persuadait aisément que ce vaisseau mouillé, et un autre encore plus grand, que l'on voyait dans le détroit de la Sonde, seraient bientôt suivis de toute l'armée.

Les Javans sont irrités de voir sultan Agoum leur ancien roi en prison.  
Ajoutez à tout cela que les Javans étaient furieusement irrités de voir le jeune prince sur le trône, les Hollandais maîtres de Bantam, et leur vieux roi détenu dans une étroite prison. Nous étions même surpris d'entendre parler ces peuples avec tant de liberté, menaçant de passer les Hollandais au fil de l'épée et de détrôner le roi régnant, si on leur voulait prêter main-forte.

Toutes ces nouvelles firent prendre le parti au chevalier de Forbin de s'en retourner à bord de l'Oiseau, pour en informer M. l'ambassadeur avant que de passe outre. Il prit dans son canot le sieur du Tertre, lieutenant de la frégate, qui raconta lui-même toutes ces choses à M. l'ambassadeur en notre présence. Il ajouta qu'on l'avait assuréque la mousson n'était pas encore fort avancée, et qu'on pouvait ne partir pour Siam que dans trois semaines ou un mois.

M. l'ambassadeur s'étonna fort de cette conduite, il ne laissa pas d'envoyer à Bantam demander la permission de faire de l'eau et du bois, dans la pensée que le gouverneur du fort, aurait d'autres égards pour son caractère, et qu'il lui accorderait un prau (c'est une espèce de bateau fort léger, dont on se sert communément dans ces îles-là) pour porter la lettre de M. de Van Reede à M. le général de Batavia. M. l'ambassadeur ne voulût pas qu'on parlât des malades, parce qu'il avait déjà ordonné qu'on les mît pour quelques jours dans une petite île assez proche, où on leur devait dresser des tentes, et les traiter, jusqu'à ce qu'ils fussent bien remis.

Le chevalier de Forbin est envoyé à Bantam.  
Le chevalier de Forbin étant chargé de ces ordres, partit de nouveau pour Bantam. En même temps on appareilla et on fit avertir la frégate par un coup de canon de venir avec nous mouiller dans la rade, assez loin de Bantam, en attendant la réponse du gouverneur. La Maligne salua notre vaisseau de sept coups de canon lorsqu'il passa devant elle, et on la remercia de cinq coups. Environ une heure après midi le chevalier de Forbin revint à bord, et rapporta la même réponse qu'on avait donnée aux gens de la frégate, sans avoir pu parler au roi, ni même au gouverneur, qu'on disait toujours être malade. Il ajouta qu'on lui avait dit qu'ils avaient envoyé au vaisseau qui était arrivé le premier, tout ce qu'ils avaient pu trouver de rafraîchissements dans la ville. M. l'ambassadeur ayant entendu cette mauvaise réponse, fit mettre à l'heure même à la voile pour aller à Batavia.

On lève l'ancre de la rade de Bantam pour aller à Batavie.  
Nous mîmes deux jours et demi à faire ce trajet, parce que nous étions contraints de mouiller toutes les nuits à cause d'une multitude d'îles, de rochers et de barres qui sont sur cette route, outre qu'aucun de nos pilotes n'avait jamais fait ce chemin. Nous nous tirâmes cependant d'affaires assez heureusement, par le moyen d'une carte fort exacte et à grand point, que le premier de nos pilotes avait trouvée par le plus grand bonheur du monde parmi les autres qu'il avait.

Diverses révolutions arrivées dans le royaume de Bantam.  
Pour concevoir les raisons de cette conduite, qui paraît si étrange des Hollandais, il est à propos de savoir en peu de mots l'histoire du prince régnant, qui a si fort éclaté dans les Indes, et qui même a fait assez de bruit en Europe (9).

Sultan Agoum, père du sultan Agui, qui règne aujourd'hui, las de porter la couronne, se démit du gouvernement des affaires entre les mains du prince son fils, pour ne plus s'occuper que de son sérail et de ses plaisirs.

Le roi de Bantam, ayant remis la couronne entre les mains de son fils, veut la reprendre.  
Ce jeune roi voulut gouverner à sa tête, sans avoir égard aux instructions que son père lui avait données en le couronnant. Il commença par éloigner de sa cour ceux qui avaient eu le plus de part aux affaires sous le règne précédent, soit qu'il fût mal content de leur conduite, ou qu'il les regardât comme des espions secrets qui rendraient compte à son père de tout ce qu'il ferai dans le gouvernement de ses États. Il exila entre autres deux pangrans, que son père lui avait principalement recommandés. Sultan Agoum sentit vivement ce coup, et reconnut, mais trop tard, qu'il était plus aisé de quitter un sceptre que de ne pas se repentir après l'avoir quitté. Il ne put s'empêcher de s'en plaindre à son fils, et de lui dire, qu'il était surpris, que sa recommandation et les sages conseils qu'il lui avait donnés eussent fait si peu d'impression sur son esprit ; mais celui-ci piqué de cette remontrance, qu'il prit pour un sanglant reproche, envoya ordre sur-le-champ de se défaire de ces deux seigneurs. Cela joint aux sollicitations de ses anciens sujets, qui se croyaient opprimés sous ce nouveau gouvernement et aux secrètes jalouses, comme ont voulu dire quelques-uns que semaient entre eux certaines gens, qui trouvent leur intérêt dans la mauvaise intelligence du père et du fils, détermina ce prince à prendre les armes, pour rentrer par force dans un royaume qu'il venait de quitter de son bon gré. Il marche donc à la tête d'une grosse armée contre son fils, qui se trouva en un moment abandonné de tous les siens, assiégé dans sa capitale, et sur le point de se rendre ou d'être livré entre les mains du vainqueur. Comme il se vit dans cette extrémité, il résolut de risquer tout plutôt que de se soumettre à la clémence de son père, qu'il avait si fort irrité.

Le jeune sultan assiégé par son père implore le secours des Hollandais.  
Enfin, ne voyant point d'autre ressource dans son malheur, il implora le secours des Hollandais par un Javan fidèle qui se sauva à Batavia à la faveur de la nuit. Le général Speelman (10) vivait encore, et comme c'était un homme d'un esprit vif, qui aimait les grandes entreprises, et qui ne se gouvernait pas par de vues ordinaires, il fit assembler son Conseil pour délibérer sur ce qu'il avait à faire. Tout le Conseil opina qu'il ne fallait point se mêler du différend qui était entre le père et le fils, qu'il n'y avait point de parti à prendre entre les deux princes, puisqu'ils étaient également leurs alliés et leurs amis, que s'ils prenaient la résolution de secourir sultan Aguy, les Français et les Anglais se déclaraient immanquablement contre eux, et qu'ainsi ils s'attireraient une fâcheuse guerre. Le général eut beau leur représenter l'occasion qu'ils perdraient de se rendre maîtres d'une place et d'un royaume si considérables, et si fort à leur bienséance ; qu'en faisant lever le siège, ce qu'on ferait sans doute, on allait mettre le jeune sultan tout à fait dans leur intérêt, et peut-être se rendre maître de sa personne, de son royaume et de tout le commerce de l'île de Java, qui était ce que la Compagnie avait le plus à souhaiter. Le Conseil ne changea point d'avis pour toutes ces raisons : on soutint toujours qu'il fallait demeurer neutre.

Le général Spelman envoie un puissant secours à sultan Aguy assiégé.  
Alors le général qui avait bien d'autres vues, se servant de l'autorité souveraine qu'il a dans ces rencontres, dit publiquement qu'il voulait secourir ce prince son allié, qui implorait son secours ; qu'il se chargeait de l'événement et de faire approuver son procédé par la Compagnie en Hollande. Il fait appeler aussitôt le baron de Saint-Martin, major de Batavia (11), le déclare chef de cette entreprise et lui ayant ordonné de ramasser le plus de troupes qu'il pourrait parmi les soldats de la garnison et parmi les bourgeois européens ou indiens, il les fait mettre sur douze vaisseaux qui se trouvèrent alors à la rade devant Batavia. Le baron de Saint-Martin ne fut pas plutôt arrivé devant Bantam, qu'il fit sa descente, où il trouva peu de résistance. Alors sans donner aux ennemis le temps de se reconnaître, il marcha droit à leurs retranchements, et à la seconde attaque, il les força à lever le siège en désordre. Après cette victoire, sultan Aguy fit ouvrir les portes, et reçut le baron de Saint-Martin avec toutes ses troupes dans la ville.

Sultan Aguy est gardé par les Hollandais.  
Les Hollandais, se voyant les maîtres de la capitale, résolurent de subjuguer tout le royaume, et de s'assurer de la personne des deux rois. Ils donnèrent une bonne garde hollandaise à sultan Aguy qu'ils avaient entre les mains, sous prétexte de lui faire honneur et le mettre hors d'état d'être insulté par ses ennemis. Après quoi, poursuivant leur victoire, ils emportèrent l'épée à la main la citadelle de Tangran. Le vieux sultan s'étant réfugié dans la ville de Carthiace (12), ils l'en chassèrent et taillèrent en pièces la garnison composée de 1600 Macassars (13), les meilleurs soldats de tous ces barbares, qui se firent tous tuer dans leurs postes, après une vigoureuse résistance. Ce fut en ce temps-là qu'ils prirent ce pauvre prince qui cherchait à se sauver, et le livrèrent à son fils. Celui-ci voulut d'abord punir son père de sa révolte et le faire mourir ; mais les Hollandais lui persuadèrent de ne pas tremper ses mains dans le sang de celui dont il tenait la vie. Ainsi il se contenta de le resserrer dans ne prison fort étroite, sans permettre à ses femmes de l'accompagner. Il s'est néanmoins relâché sur ce dernier article, depuis qu'il s'est vu paisible possesseur du royaume.

Les Français et les Anglais sortent de la ville par ordre du roi de Bantam.  
Quelques jours après, le jeune roi donna ordre aux Français et aux Anglais de se retirer, sous prétexte qu'ils lui étaient suspects, et qu'on lui avait qu'ils favorisaient le parti du roi son père. Les Français emportèrent leurs effets et sortirent de Bantam, mais les Anglais protestèrent contre les Hollandais de la violence qu'ils leur faisaient, sous le nom du roi, et sortant de la ville, ils laissèrent tous leurs effets dans leurs magasins. Voilà ce qui a causé, entre ces deux nations, le grand différend qui a fait tant de bruit, et qui n'était pas encore terminé quand nous partîmes d'Europe.

Arrivée à la rade de Batavia.  
Après cette digression que nous venons de faire sur la révolution arrivée dans l'île de Java, il faut reprendre la suite de notre voyage. Ce fut un samedi dix-huitième d'août entre cinq et six heures du soir, que nous mouillâmes à la rade de Batavia, au milieu de dix-sept à dix-huit gros vaisseaux de la Compagnie Hollandaise avec un grand nombre de barques que nous y trouvâmes à l'ancre. Cette rade est fort belle et fort sûre, on en peut voir la beauté dans la figure suivante (14).

Honnêtetés du général de Batavia envers M. l'ambassadeur.  
M. l'ambassadeur avait fait partir dès la nuit précédente le chevalier de Forbin, pour aller complimenter monsieur le général de Batavie, et pour lui porter la lettre du baron van Reede. Il nous revint joindre, lorsque nous étions sur le point de mouiller, et rapporta que le général avait accordé tout ce qu'on lui avait demandé. Il dit qu'on pouvait faire du bois et de l'eau, prendre toutes sortes de rafraîchissements, et mettre les malades à terre ; que les Hollandais donneraient un pilote, pour nous conduire à Siam, et que quand on aurait salué la forteresse, elle rendrait le salut coup pour coup, ce qui ne s'était point encore fait. Il est vrai que le général fit quelque difficulté sur ce dernier article, disant que jamais la forteresse n'avait rendu ce salut ni aux Anglais, ni aux Portugais, ni à aucune autre nation, et qu'on s'était toujours contenté de faire resaluer par le vaisseau amiral, qui était à la rade. Mais sur ce qui lui représenta, qu'il y avait bien de la différence entre les vaisseaux du roi et les autres, et que si la forteresse n'avait point encore rendu de salut, c'est qu'elle n'avait point encore vu de vaisseau de roi. Le général se rendit, et promit qu'en considération du roi et de M. l'ambassadeur, il ferait rendre le salut coup pour coup pour cette fois et sans conséquence (15). M. l'ambassadeur fut fort content dans la suite des honnêtetés de M. Camphuys (c'est ainsi que s'appelle le général) (16) qui lui fit faire très souvent des compliments par les principaux de la ville, et lui envoya, presque tous les jours, toutes sortes de rafraîchissements pour sa table et pour les équipages des deux vaisseaux.

Après que le chevalier de Forbin eût ainsi rendu compte de son voyage à M. l'ambassadeur, et qu'il l'eût assuré que M. le général donnerait à son excellence toutes les marques d'estime et de respect qui étaient dues à son caractère, il fit entendre que les jésuites ne recevraient pas dans cette ville le bon accueil qu'on leur avait fait au Cap.

Les jésuites descendent à Batavia pour faire des observations.  
Il ajouta que le général de Batavia avait donné des gardes à un père de leur Compagnie venu depuis peu du Tonkin et qu'on l'avait mis en maison sûre, pour avoir secouru les catholiques qui s'adressaient à lui, dans leurs besoins spirituels. Après quelques réflexions sur ce que nous avions à faire, nous prîmes par le conseil de M. l'ambassadeur le même parti que nous avions pris au cap de Bonne-Espérance, qui fut d'aller visiter M. le général.

Le bon accueil qu'ils reçoivent des officiers de la Compagnie de Hollande.  
Nous arrivâmes à la ville le père Fontenay et moi sur les dix heures du matin. L'officier qui était de garde à la porte, nous mena chez le grand trésorier qui introduit les étrangers auprès du général. Après les premiers compliments, nous lui dîmes qui nous étions, et nous le priâmes de nous présenter à M. le général pour l'assurer de nos respects. Il nous promit que dès ce jour-là même il ne ferait avoir audience de son excellence (c'est le titre qu'on donne ordinairement au général de Batavia). Mais comme il était déjà près de dix heures, et qu'on ne donnait audience que le soir, nous voulûmes savoir de lui si on ne trouverait point mauvais que nous allassions voir un de nos pères qui venait du Tonquin, et qui était au jardin du général Speelman. Il nous dit que nous ferions tout ce qu'il nous plairait, sans que personne y trouvât à redire, et qu'il nous donnerait son canot pour y aller, mais que ce ne serait qu'après dîner, parce qu'il était déjà tard, et en même temps il nous pressa de manger avec lui. Après l'avoir remercié de toutes ses honnêtetés, nous nous mîmes dans son canot, et nous allâmes voir le père Fuciti (17) dans le lieu où l'on l'avait logé.

Description du jardin du feu général Spelman.  
C'est une maison située hors de la ville, mais si proche de la citadelle, qu'il n'y a entre deux que la rivière qui sert de fossé ; et comme cette rivière est partout couverte de petits bateaux, on la passe à toute heure. Cet édifice a été bâti par le feu général Speelman, pour y prendre le frais pendant les grandes chaleurs de l'été, qui est presque continuel à Batavia, pour régaler les officiers de la Compagnie, les ambassadeurs, et les envoyés des princes ou des peuples étrangers. Elle consiste en deux grandes galeries percées de tous côtés qui forment une double équerre. La galerie du bout qui croise sur l'autre est extrêmement large. De toutes les deux on passe dans des salles suivies de plusieurs cabinets, tout cela est environné de parterres et de jardins ; à la droite il y a une ménagerie pleine de plusieurs sortes d'animaux, de cerfs, de biches, de chevreuils, de gazelles, d'autruches, de cigognes, de canards, d'oies, d'une espèce particulière. On voit à gauche des jardins, et des maisons de plaisance qui appartiennent aux plus qualifiés de la ville. Sur le derrière il y a un petit pavillon, composé de trois chambres basses et d'une cuisine, qui est séparé des galeries par une grande cour laquelle s'étend d'un côté vers les fossés du fort, et de l'autre jusqu'au bord de la mer. Il passe sous une des galeries et au travers des parterres une petite rivière qui sert à faire des réservoirs où l'on nourrit du poisson. Comme ce bâtiment n'a été fait que pour avoir du frais, il n'a rien de régulier dans le tout, quoi que chaque partie soit assez régulière. Les parterres sont remplis de fleurs en tout temps, nous n'y en vîmes point de rares, les arbres sont des orangers, des citronniers, et des grenadiers, en plein sol qui sont de belles allées.

Les jésuites français vont voir le père Dominique Fuciti.  
Ce fut-là que nous trouvâmes le père Fuciti, qui ayant déjà su notre arrivée, nous attendait avec impatience. On ne peut expliquer la joie et la consolation que nous ressentîmes en voyant ce saint homme vénérable par sa vieillesse et par ses longs travaux dans les missions de la Cochinchine et du Tonquin. Il était sorti de son église le vingt-neuvième d'octobre de l'an 1684 avec le père Emmanuel Fereira, qui était le supérieur de la mission. Ce fut une grande douleur pour cette nombreuse et florissante chrétienté de les voir sortir du pays. Il y eut bien des larmes répandues de part et d'autre. Et si les pères ne leur avaient laissé quelque espérance de retour, ils ne se fussent jamais consolés. Jusqu'à des mandarins idolâtres pleurèrent leur départ, et les chrétiens conçurent tant d'aversion pour ceux qu'ils soupçonnaient d'en être cause, qu'ils ne voulurent plus se confesser, demandant sans cesse leurs premiers maîtres et leurs anciens pasteurs. C'est ce que nous avons appris aux Indes d'un ecclésiastique digne de foi et fort instruit de ces sortes d'affaires.

Bon traitement que les jésuites missionnaires du Tunquin reçurent à Batavia.  
Ces deux pères arrivèrent à Batavia le vingt-troisième de décembre sur un vaisseau hollandais qu'une tempête éloigna de Siam, où ils avaient dessein d'aller. Le père Fuciti attendait à Batavia l'occasion de passer à Siam, où il devait recevoir par Macao les ordres de ses supérieurs et de l'argent pour faire son voyage, avant que de retourner en Europe ; le père Fereira était allé les prendre lui-même six semaines auparavant, et s'était embarqué à ce dessein sur un vaisseau de Macao.

Caractère du P. Fuciti et ses travaux apostoliques en divers royaumes.  
Le père Dominique Fuciti est napolitain, il partit de Rome avec cette grande troupe de jésuites, que le fameux père de Rhodes (18) obtint du révérend père général pour les Indes. Ainsi il y avait près de trente ans qu'il était dans ces pays, où il a toujours travaillé comme un véritable apôtre, avec un succès et une bénédiction admirable. Il a demeuré huit ans dans la Cochinchine, où il a baptisé plus de quatre mille âmes de sa propre main, et seize ans entiers dans le Tonkin, où il en a baptisé dix-huit mille. Il a souffert de longues et de rudes prisons : il a été huit jours et huit nuits la cangue au cou, qui est une grosse et pesante échelle, et huit ou neuf mois les fers aux pieds. Il a été condamné à mort, et s'est vu plus d'une fois à la veille du martyre. Sa vie en est un presque continuel ; il a fait seize voyages par mers et s'est trouvé cinq fois en danger d'être tué par les infidèles : il a demeuré dix ou onze ans au Tonquin sans oser paraître, se tenant caché le jour dans un petit bateau, et faisant la nuit ses excursions par les villages du royaume, visitant les chrétiens tout à tour, prêchant, catéchisant, baptisant et administrant les sacrements avec des travaux infinis.

Ce n'est pas de lui que nous savons toujours ces choses. Il est humble et modeste et nous avons remarqué en lui de grandes vertus pendant notre séjour à Batavia et à Siam. Nous avons été surtout charmés de sa douceur envers tout le monde, de sa retenue à parler de ceux qui l'ont persécuté avec le plus de violence, de son union continuelle avec Dieu, de sa dévotion tendre qui le fait fondre en larmes toutes les fois qu'il dit la messe, ou qu'il l'entend, de sa patience à tout souffrir sans se plaindre, et de son zèle pour le salut des âmes. Enfin c'est un homme vraiment apostolique, et qui recevrait des éloges à Rome où il est appelé pour se justifier (19), si ses vertus y étaient connues comme elles sont aux Indes.

Empressement des catholiques de Batavia pour recevoir les sacrements.  
Dès qu'on sût à Batavia l'arrivée de ces deux pères, non seulement les Portugais qui y demeurent, mais encore les catholiques des autres nations qui y sont, à ce qu'on nous a dit, en grand nombre, venaient tous les jours les voir, assistaientà leurs messes les fêtes et dimanches, et se confessaient à eux. Quelque temps après, le père Fereira partit dans un vaisseau portugais pour aller à Macao, où le père Fuciti ne crut pas devoir l'accompagner, de crainte que les magistrats de ce ville ne le contraignissent de retourner au Tonkin avec les ambassadeurs qu'ils y voulaient envoyer, parce que ce père y est extrêmement connu et respecté. Le zèle des catholique fit trop d'éclat à Batavia, et l'affluence du monde qui venait chez le père Fuciti fut si grande, que les ministres protestants firent des plaintes à monsieur le général de ce qu'un jésuite faisait publiquement l'exercice de la religion catholique dans Batavia, quoi qu'on y permette celui du Mahométisme, et même les sacrifices publics que les infidèles font à leurs dieux, sans que les ministres en fassent aucun scrupule aux magistrats. Sur leurs remontrances, monsieur le général mit une sentinelle à la porte du père, pour empêcher les catholiques d'entrer chez lui, et le fit prier de ne sortir pour aller en ville, qu'avec un garde qui l'accompagnait partout.

Après avoir longtemps entretenu le père Fuciti, nous retournâmes chez le grand trésorier, croyant que l'heure de l'audience approchait. Sur les quatre heures après midi, nous entendîmes les tambours, les fifres et les trompettes de la forteresse dont nous n'étions pas fort loin. Alors M. le trésorier nous dit que nous pouvions partir pour aller au palais de son excellence. Il nous prit dans son bateau, et voulut à toute force se placer au-dessous de nous. Nous fûmes bientôt rendus au palais, où nous trouvâmes qu'on faisait la revue des gardes de M. le général, en sa présence, dans un grande cour. Il y avait quatre compagnies à pied et deux à cheval, d'environ cent hommes chacune, tous gens de bonne mine, bien armés, et habillés de la même couleur. Leur casaque était jaune, la culotte rouge et fort large, et ils avaient tous des bas de soie. Les gardes à cheval étaient montés sur des chevaux de Perse, qui ne sont pas à la vérité fort grands ; mais qui sont pleins de feu et déchargés de taille. Ces chevaux paraissaient être mal en bouche, pesants à la main, et portent la tête toujours au vent ; mais je crois que ces défauts viennent de leurs mors, et de ce qu'ils sont mal dressés.

La revue étant finie, nous montâmes par un escalier de pierre qui est au-dehors, dans une grande salle, où nous trouvâmes des gardes et des pages de M. le général, tous habillés de la même manière, avec cette seule différence, que les derniers ne portent point d'épée. M. le trésorier nous pria de l'attendre dans cette salle, jusqu'à ce qu'il eût parlé à monsieur le général. Un moment après il revint, et nous mena par une galerie dans une autre salle, qui n'était pas à beaucoup près si grande que la première. Nous y trouvâmes M. le général avec cinq ou six de ses amis, dont deux parlaient fort bien français.

Le général de Batavia reçoit les jésuites avec beaucoup d'honnêteté et de bonté.  
On ne peut pas recevoir plus d'honnêtetés et de marques d'amitié que nous reçûmes de lui dès cette première audience. La joie qui paraissait sur son visage, les manières caressantes, et ses discours obligeants nous faisaient assez connaître la sincérité de son coeur et de ses sentiments pour nous. Il se fit lire nos lettres patentes de mathématiciens du roi, et nous pria de lui raconter les observations que nous avions faites au cap de Bonne-Espérance, ne cessant de nous louer de tous ces messieurs qui l'accompagnaient.

Quand il eût appris que M. le baron van Reede nous avait logés au cap, et la manière dont il nous avait reçus et régalés, il nous protesta qu'il ne lui céderait pas cet avantage, et que si nous avions dessein de mettre pied à terre, il nous priait d'aller loger avec le père Fuciti, à qui pour l'amour de nous il donna toute sorte de liberté dès ce jour-là. Il ajouta que le lieu était fort avantageux de faire des observations ; qu'on y voyait d'un côté la mer, et de l'autre une vaste pleine à perte de vue ; et qu'enfin si le temps était favorable et qu'il y eût quelque belle observation à faire, il voulait y assister.

Nous répondîmes le mieux que nous pûmes à toutes ses bontés, en l'assurant que le roi en serait informé, et que M. l'ambassadeur y prendrait part. Enfin après un entretien de trois heures, qui ne fut interrompu que par le thé, les confitures et les santés du roi, de la Maison royale, de M. l'ambassadeur et les nôtres qu'il nous porta, il nous permit avec peine de nous retirer. Il nous conduisit jusqu'au bout d'une grande galerie par où on entre dans la première salle, et ordonna à un gouverneur de province et à M. le trésorier de ne nous point quitter que nous ne fussions au jardin du général Speelman, où nous devions loger. En sortant de la salle nous trouvâmes un carrosse avec deux pages qui portaient des flambeaux pour nous mener. Malgré toutes nos résistances, il fallut obéir, et ce fut un spectacle nouveau, de voir deux jésuites dans le carrosse du général traverser la capitale des Indes. Nous nous rendîmes bientôt à notre logis où le père Fuciti nous attendait, et il ne fut pas peu étonné de nous y voir arriver en cet équipage. A peine y étions-nous, qu'on nous apporta un grand souper du palais de M. le général, lequel nous fit servir durant tout le temps que nous fûmes à Batavia, une grosse table de douze couverts par ses officiers, en porcelaine fine et en vaisselle d'argent, avec toute la propreté, la délicatesse et l'abondance imaginable.

Le lendemain le père Fuciti pria le père supérieur de le mener à bord, et de le présenter à monsieur l'ambassadeur pour l'assurer de ses respects et le remercier de l'intérêt qu'il avait bien voulu prendre à sa liberté. Nous y fûmes conduits tous trois dans la chaloupe de M. le général, qui nous fit dire qu'il nous l'abandonnait pour nous en servir toutes les fois que nous en aurions besoin.

Les quatre pères qui étaient demeurés à bord étaient en peine de nous, parce que n'avions pu leur faire savoir de nos nouvelles et qu'ils craignaient qu'il ne nous fût arrivé à Batavia quelque chose de désagréable. Mais ils furent bien surpris lorsqu'ils nous virent revenir dans une chaloupe magnifique avec un grand pavillon hollandais et toutes les marques de grandeur qui accompagnent le général, à la réserve des gardes. M. l'ambassadeur à qui nous rendîmes compte de ce qui s'était passé, reçut le père Fuciti avec beaucoup de bonté, et lui offrit de le faire passer à Siam. M. de Vaudricourt en usa à son égard de la même manière, ainsi il fut résolu sur l'heure que ce père s'embarquerait avec nous pour faire le reste du voyage.

Un moment après il fallut retourner à terre avec quelques instruments, pour faire des observations la nuit suivante. Mais le ciel fut si couvert la nuit et le jour durant tout le temps que nous demeurâmes à Batavia, que nous ne pûmes en faire que très peu, encore ne nous parurent-elles pas assez sûres pour les donner au public.

En descendant de la chaloupe, nous allâmes tous six avec le père Fuciti visiter M. le général. Il nous reçut avec les mêmes marques de bienveillance, que le jour précédent. Il est vrai qu'il se plaignait un peu de la conduite du père Fuciti, qu'on lui avait rendu suspect à cause de son zèle à assister et à instruire les catholiques, ajoutant qu'il était obligé de tenir la main à l'exécution des lois établies par la Compagnie des Indes ; qu'il croyait que nous ne trouverions pas son procédé ni malhonnête ni injuste, qu'il nous priait de garder des mesures et de nous comporter de telle sorte à l'égard des catholiques, qu'on ne lui pût pas reprocher les marques d'estime et d'amitié qu'il nous avait données et qu'il nous donnerait dans toutes les occasions. Nous répondîmes en portugais, que son excellence serait contente de notre conduite, et qu'elle n'aurait jamais lieu de se repentir des grâces dont elle nous avait comblés jusqu'ici, et dont elle voudrait bien nous honorer à l'avenir.

La conversation tomba ensuite sur diverses choses, on parla de nouvelles, et surtout du roi, dont la gloire, la grandeur, la sagesse, et toutes les autres rares qualités sont connues et admirées jusqu'au bout du monde. M. le général prenait tant de plaisir à nous en entendre parler, qu'il ne nous permit de nous retirer que vers la nuit, quoique nous fussions avec lui dès quatre heures après-midi. Il nous fit voir diverses curiosités du Japon, entre autres deux figures humaines d'une espèce de plâtre, très bien faites et vêtues de soie à la manière des Japonais ; l'une d'un seigneur et l'autre d'une dame. Il nous montra aussi certains arbre dont le pied est enfermé dans des pierres trouées et fort poreuses où les racines s'insinuent de telle sorte qu'elles tirent toute leur nourriture de l'eau qu'on verse dessus de temps en temps.

Caractère du général de Batavia.  
Quand nous n'aurions pas toutes les obligations que nous avons à M. Camphuys, général de Batavia, nous nous pourrions en dire que du bien : son mérite l'a élevé par degrés à la première charge des Indes, qu'il remplit aujourd'hui si dignement, après avoir été trois fois président pour la Compagnie au Japon. Il est âgé d'environ cinquante ans, d'une taille un peu au-dessus de la médiocre, honnête homme, sincère, circonspect, et parlant peu, mais judicieusement et à propos. Ces qualités jointes à un air doux et à des manières populaires lui ont attiré l'amour de sa nation et l'estime des étrangers, tant européens qu'indiens. On nous a dit qu'il avait dans son cabinet quelques tableaux, entre autres un de Jésus-Christ au Jardin des oliviers, avec ces paroles écrites de sa propre main : Anima mea Christus est.

Les jours suivants nous allâmes visiter les principaux officiers de la Compagnie des Indes. Il n'y en eut pas un qui ne nous fît de grandes honnêtetés ; plusieurs même nous rendirent visite au jardin de la Compagnie. Nous fûmes aussi visités par les catholiques de toutes sortes de conditions, qui demandaient à recevoir les Sacrements, mais pour ne pas déplaire au général, et ne point attirer d'affaires aux catholiques, on donna rendez-vous à notre bord à ceux qui pouvaient y venir, et on confessa les autres si secrètement, soit chez eux, soit dans le lieu où nous étions, que cela ne fit aucun éclat. Le père Fuciti surtout ne se reposa guère pendant tout le temps que nous demeurâmes avec lui. Car ayant eu à notre arrivée la liberté d'aller partout, il était occupé depuis le matin jusqu'au soir à consoler et à confesser de côté et d'autre tous ceux qui avaient besoin de son secours.

L'exercice de la religion catholique est le seul que l'on défend à Batavia.  
Il est de la religion catholique à Batavia et dans les Indes, de la domination hollandaise, comme dans la Hollande. L'exercice de toutes sortes de sectes, et même de l'idolâtrie y est permis, pourvu qu'on paye un certain tribut aux magistrats. Il n'y a que la religion catholique qui soit défendue, non pas qu'ils la jugent la plus mauvaise, mais parce qu'ils la croient la plus dangereuse, et qu'ils craignent que plusieurs qui ne préfèrent pas leur intérêt à leur salut, ne l'embrassassent s'ils la connaissaient.

On nous assura que depuis quelques mois les Portugais, qui sont en grand nombre, avaient offert une grosse fortune à la Compagnie des Indes, pour avoir la permission de bâtir une église catholique, ou dans la ville, ou dans quelques faubourgs, et qu'ils s'engageraient de payer encore, outre cela, seize mille écus tous les ans. Cette affaire ayant été proposée au Conseil des Indes, a été renvoyée en Hollandes aux chefs de la Compagnie, mais on n'espère pas qu'ils accordent cette grâce aux catholiques, de crainte, dit-on, qu'ils ne devinssent les maîtres à Batavia. Il y a quatre temples, deux où l'on fait tous les dimanches le prêche en hollandais, un dans le fort et l'autre dans la ville. Un troisième où on le fait en portugais, qui est la langue la plus ordinaire du pays. Le quatrième est pour les Français, dont le nombre est assez considérable.

 
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PAGE SUIVANTE
JOURNAL DU VOYAGE DE SIAM - LIVRE TROISIEME - DEUXIEME PARTIE

NOTES :

1- Pulau Panaitan, à l'entrée du détroit de la Sonde.   retour

2 - Le Soleil-d'Orient, vaisseau de 1000 tonneaux, le plus beau de la Compagnie, était décidément né sous une mauvaise étoile. Dans son Histoire de la Compagnie royale des Indes orientales, Jules Sottas nous apprend que ce navire était en construction au chantier du lieu d'Orient, (qui deviendra la ville de Lorient) en 1667. On le retrouve partant de Port-Louis pour Surate le 7 mars 1671. Il est alors chargé d'une cargaison de 468.979 livres. Il n'ira pas loin, car démâté à la suite d'une intempérie, il doit se réfugier au port de la Rochelle. Réparé, il repart le 12 mars 1672. En détresse sur le chemin du retour, il est secouru en 1674 par le navire le Blampignon. Il rentre à la Rochelle à la fin de 1674. En 1677 et 1678, armé deux fois au Port-Louis, le Soleil d'Orient doit désarmer sur place en raison du blocus ennemi. Ces préparatifs inutiles coûtent 200.000 livres à la Compagnie, en pure perte. La Paix de Nimègue signée, il peut enfin quitter Port Louis le 1er février 1679, chargé de 300.000 livres d'or et de 100.000 livres de marchandises : dentelles d'or et d'argent, mercerie, armes à feu, armes blanches, chapeaux, canons de six, boulets, fer, plomb, cuivre, etc.

Ce voyage de France à Surate fut une fois encore émaillé d'incidents et d'avaries. On trouve dans les Mémoires de François Martin (décembre 1679 - janvier 1680) la relation de ces mésaventures : Nous reçûmes des lettres de Surate dans le commencement de janvier 1680, où l'on donnait avis que le navire le Soleil d'Orient devait y être arrivé le 15 octobre. Ce vaisseau faisant beaucoup d'eau, le capitaine fut forcé de relâcher au cap de Bonne-Espérance où l'on y fit les réparations que l'on crut nécessaires, mais soit que l'on n'eût pas bien reconnu les voies d'eau ou qu'on ne les eût pas bien bouchées, ce vaisseau, quelques jours après avoir mis à la voile de la rade de la baie de la Table, en faisait encore plus que devant. Le capitaine nommé le sieur Husson, crut néanmoins qu'il pourrait gagner Surate ; il voulut continuer le voyage. Il y eut des officiers qui connaissaient peut-être mieux l'état du bâtiment que lui qui n'avait jamais été en mer, qui lui représentèrent que c'était s'exposer à se perdre de se risquer de même. Le capitaine tint bon, néanmoins ces officiers attirèrentà leur parti la meilleur partie de l'équipage ; on se souleva hautement dans le navire, on refusa de passer outre en enfin il fallut retourner sur ses pas et relâcher une seconde fois au Cap où, ayant mieux pris ses mesures que la première fois, on assura par-là le voyage. Cependant le capitaine avait verbalisé contre les personnes qui s'étaient opposées à ses volontés ; il en demanda justice après son arrivée à Surate ; on fit les informations ; le procès mis en état, le Conseil s'assembla. Il y eut quelques-uns des principaux de ces officiers cassés, leurs gages confisqués et qui devaient être remerciés en France. Il est certain que ces gens-là firent très mal de se soulever contre leur capitaine, mais il est sûr aussi que, si l'on n'avait point relâché une seconde fois au Cap, le navire n'aurait jamais fait le voyage. Il y eut des personnes qui par politique portèrent l'intérêt du capitaine, peut-être parce qu'ils crurent que l'affaire n'irait pas si loin, mais qui en ont eu du chagrin depuis.

C'est encore à Julien Sottas que nous empruntons la conclusion de la courte vie du malheureux vaisseau : A surate, le directeur Baron l'employa pour des voyages d'Inde en Inde. En 1681 il se trouvait à Bantam, ayant chargé une riche cargaison de poivre, lorsqu'on décida d'y installer les membres d'une ambassade que le roi de Siam adressait à Louis XIV et que le Vautour avait amenés de Siam à Bantam. Le Soleil d'Orient partit de Bantam le 6 septembre 1681, mais il se perdit corps et biens aux environs du cap de Bonne-Espérance, ce qui fut une perte de 600.000 livres pour la Compagnie, sans compter le prix du bâtiments.

Et sans compter, c'est nous qui le rajoutons, le prix des vies humaines.    retour

3 - La géographie de ces parages s'est sans doute considérablement modifiée, suite à la catastrophique éruption du volcan Krakatau en août 1883, et du tsunami qui détruisit plus de 160 villages, la quasi totalité de la faune, et noya plus de 36.000 personnes. L'île évoquée par le père Tachard se trouvait à la place des trois îles qui forment aujourd'hui l'archipel Krakatau, pulau Sertung, pulau Lang, pulau Rakata.   retour

4 -On trouve de nombreuses variantes de ce mot (paráo, prauwe, paro, etc.) qui, selon Sir Henry Yule et A.C. Burnell dans The Anglo-indian dictionnary, aurait pour double origine le malais puru (bateau) et le mot prau ou prahu usité dans beaucoup de langues de l'archipel indonésien. Ce terme désigne une sorte de petite galère, embarcation qui sera également appelée balon notamment dans les relations française.   retour

5 - Ni la description ni l'illustration promises ne figurent dans la suite de l'ouvrage du père Tachard. Les Français ne descendirent pas même à terre, et l'abbé de Choisy note dans son Journal du 16 août : bon gré mal gré il faut aller à Batavia. Nous n’irons que le jour, toujours la sonde à la main, et il faut bien filer doux, car nous ne sommes pas les plus forts. La manière d’agir est un peu arabesque et bien différente de celle du Cap.   retour

6 - Nous reproduisons ici un extrait du Traité du scorbut de François Martin de Vitré, publié à Paris en 1603 : Cette maladie, donc, se laisse assez à connaître par les accidents qui l'accompagnent d'ordinaire, qui sont une dureté de la rate, pesanteur et tension aux deux hyponcondres, difficulté grande de respirer, tumeur oedémateuse aux jambes et pieds, douleur des reins, lassitude de toute l'épine et principalement des lombes, dureté aux parties nerveuses, douleur aux muscles des bras et des jambes ; la couleur du visage le plus souvent paraît blême et parfois jaunâtre, l'haleine devient puante. Les gencives sont pleines de petits ulcères, avec surcroît d'une chair baveuse et livide qui leur couvre parfois toutes les dents et leur empêche l'usage des viandes solides. Les veines paraissent fort grosses et noirâtres, le ventre est quasi toujours constipé, et néanmoins ils font de grands efforts, comme si leur ventre devait s'entrouvrir. C'est pourquoi quelques Flamands ont appelé cette maladie scorbut, qui signifie ventre ouvert. A plusieurs paraissent sur toute la peau des pustules livides, qui ressemblent au commencement à des morsures de puces, mais enfin se rendent malignes et dégénèrent en ulcères noirâtres et très douloureux.

La plupart de ceux qui sont attaqués de cette maladie, s'ils ne sont diligemment secourus, meurent en peu de jours ; les autres deviennent tout bouffis, ayant cette espèce d'hydrophilie que les auteurs nomment leucophlegmatia. Nous avons fait ouvrir plusieurs des nôtres qui étaient morts de cette maladie, et nous avons trouvé aux uns des abcès dans la rate, aux autres les poumons aussi secs et arides que du parchemin rôti, aux autres plusieurs aposthèmes au foie et aux poumons, je jetaient une boue puante et noirâtre. Voyage de Pirard de Laval aux Indes orientales (1601-1611) - Tome II : Goa, l'empire maritime portugais et le séjour au Brésil suivi de la Relation du voyage des Français à Sumatra de François Martin de Vitré 1601-1603 - Texte établi et annoté par Xavier de Castro - Éditions Chandeigne - Librairie portugaise - 10, rue Tournefort, 75005 Paris - 1998    retour

7 - Dans ses mémoires, le chevalier de Forbin relate le détail de cette entrevue : Le lieutenant du fort, chez qui je fus introduit me refusa tout ce que je lui demandais. Quelque instance que je pus faire, il n’y eut jamais moyen d’avoir audience du roi : je représentai que j’avais à parler au gouverneur hollandais ; on me répondit qu’il était malade et qu’il ne voyait personne depuis longtemps ; enfin, après avoir éludé par de mauvaises défaites toutes mes demandes, on me dit clairement, et sans détour que je ne devais pas m’attendre à faire aucune sorte de rafraîchissements, le roi ne voulant pas absolument que des étrangers missent le pied dans le pays.

Comme j’insistais sur la dureté de ce refus, et que j’en chargeais ouvertement les Hollandais, l’officier me fit entendre que la situation de l’État ne permettait nullement au roi d’y laisser entrer des étrangers ; que ses peuples, à demi révoltés, n’attendaient, pour se déclarer ouvertement que le secours qu’on leur faisait espérer de la France et de l’Angleterre, et que, malgré tout ce que je pourrais dire de l’ambassade de Siam, j’aurais peine à persuader que notre vaisseau, qui avait mouillé si près de Bantan, ne fût pas venu dans le dessein de rassurer les Javans et de leur faire comprendre que le reste de l’escadre ne tarderait pas longtemps d’arriver ; que pour ce qui regardait les Hollandais, j’avais tort de leur imputer le refus qu’on nous faisait ; que ne servant le roi qu’en qualité de troupes auxiliaires, ils ne pouvaient faire moins que de lui obéir ; que du reste si nous allions à Siam, comme je l’en assurais, nous n’avions qu’à continuer notre route jusqu’à Batavie éloignée seulement de douze lieues, et que les honnêtetés que nous y recevrions de la part du général de la Compagnie des Indes nous donneraient lieu de connaître que ce n’était que par nécessité qu’on usait de tant de rigueur à notre égard. Mémoires de Forbin.    retour

8 - Ce mot, issu du malais pangeran, désignait les chefs de Java. les Portugais utilisaient le mot pangueiroes.   retour

9 - On pourra consulter des relations très largement convergentes des évènements de Bantam dans le Journal de l'abbé de Choisy du 16 aout 1685 et dans les Mémoires du comte de Forbin, première partie.   retour

Cornelis Speelman10 - L'abbé Tachard orthographie Spelman. Né à Amsterdam en 1628, Cornelis Speelman fut gouverneur général de Batavia entre 1681 et 1684, année de sa mort.   retour

11 - Isaac de l’Ostal de Saint-Martin (1629 ?-1691) - Voir la deuxième partie du second livre de cette relation et plus particulièrement la note 29   retour

12 - Peut-être Ciruas, à quelques kilomètres de Bantam.   retour

13 - Les Macassars étaient des habitants des îles Célèbes, conquises par les Hollandais à la fin des années 1660. Pour se convaincre que leur réputation de féroces guerriers n'était nullement usurpée, on lira sur ce site le chapitre des Mémoires du comte de Forbin consacré à la révolte des Macassars.   retour

14 - L'ouvrage de Guy Tachard comprend deux illustrations de Batavia reproduites ci-après :

Fig. XV - Le port de Batavia. Illustration du Voyage de Siam de Guy Tachard.

Fig XVI - Plan de Batavia. Illustration du Voyage de Siam de Guy Tachard.  retour

15 - l’abbé de Choisy dans son Journal du 18 août 1685 va même jusqu'à compter les coups de canon qui furent tirés pour ce salut : Le chevalier de Forbin vient de revenir pompeux et triomphant. Le général lui a accordé plus qu’il ne demandait. Nous sommes mouillés à demi-lieue de la ville. Nous l’avons saluée de sept coups de canon et elle nous a répondu d’autant, ce qui n’est jamais arrivé dans les Indes. Les Anglais, les Portugais, mêmes des navires de roi saluent et on ne les salue point. Le chevalier de Forbin dément dans ses Mémoires ce point d'une importance capitale : Je ne sais où le père Tachard a pris tout ce qu’il dit dans sa relation sur cet article ; il va jusqu’à compter les coups de canon qui furent tirés ; ce qu’il y a de bien certain, c’est qu’il fut arrêté qu’on ne saluerait de part ni d’autre.    retour

Joannes Camphuys16 - Le père Tachard orthographie Campiche. Joannes Camphuys, né à Haarlem en 1634, succéda à Speelman au poste gouverneur général de Batavia entre 1684 et 1691. C'est là qu'il mourut le 18 juillet 1695.   retour

17 - Domenico Fuciti, jésuite italien parti pour les Indes orientales vers 1655 avait déjà oeuvré à macao, en Cochinchine, au Tonquin. Son refus de prêter serment aux vicaires apostoliques lui valut d'être rappelé en 1684, et d'être débarqué à Batavie en décembre de la même année. Il profita de l'ambassade du chevalier de Chaumont pour retourner au Siam où il était déjà passé vers 1665.   retour

18 - Alexandre de Rhodes, (1591-1660), infatigable missionnaire en Cochinchine et au Tonquin. Son ouvrage Histoire du royaume de Tonkin et des grands progrès que la prédication de l’Evangile y a fait depuis l’année 1627 jusques à l’année 1646, publié en 1652, sera à l'origine de la vocation de très nombreux prêtres français.    retour

19 - Allusion au refus du père Fuciti de prêter serment aux vicaires apostoliques. Le père Bouvet, l'un des six jésuites mathématiciens, écrira un pladoyer en sa faveur. Toutefois la querelle s'étant quelque peu apaisée à son retour en Europe, le père Fuciti n'aura pas à répondre à Rome de son indiscipline.   retour

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Page mise à jour le 19/03/2003