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Voyage de Siam
de Guy Tachard

Livre premier
(première partie)
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Voyage de Brest jusqu'au Cap de Bonne-Espérance

Depuis que le roi a établi l'Académie Royale à Paris pour perfectionner les sciences et les arts dans son royaume (1), ceux qui la composent n'ont point trouvé de moyen plus propre à exécuter ce grand dessein que d'envoyer des hommes savants faire des observations dans les pays étrangers, afin de corriger par là les cartes géographiques, de faciliter la navigation et de perfectionner l'astronomie. Dans cette vue, quelques-uns des plus doctes de cette illustre compagnie avaient été envoyés par ordre de sa majesté en divers royaumes. Les uns étaient allés en Danemark, d'autres en Angleterre : on en avait envoyé à l'île de Cayenne et aux autres îles de l'Amérique, au Cap-Vert, et même sur les ports et sur les principales côtes du royaume, tandis que les autres demeurant à l'observatoire (2), travaillaient de concert et entretenaient avec eux les correspondances nécessaires.

On cherchait l'occasion d'envoyer encore d'autres observateurs en divers endroits de l'Europe, à l'île de Fer d'où l'on prend le premier méridien (3), aux Indes orientales, et principalement à la Chine, où l'on savait que depuis quatre mille ans les arts et les sciences fleurissent, où il y a des livres sur toutes sortes de matières et des bibliothèques comparables aux plus belles de l'Europe, dans lesquelles on pourrait trouver de quoi enrichir celle du roi.

Ce défi s'était beaucoup augmenté dans les principaux membres de l'Académie, depuis qu'ils avaient entretenu le père Philippe Couplet (4), jésuite flamand, qui au retour de la Chine avait passé par Paris en allant à Rome, où il était envoyé pour les affaires de la mission.

Ce père partit de Macao le 5 décembre 1681 sur un vaisseau hollandais, et arriva en Hollande au mois d'octobre 1682.  
Monsieur le marquis de Louvois (5), ministre et secrétaire d'État, qui outre les affaires de la guerre et la surintendance des bâtiments du roi, était encore chargée de ce qui regarde les sciences et les arts, avait ordonné de la part de sa majesté à messieurs de l'Académie de dresser un mémoire des choses les plus remarquables qu'on désirait savoir de la Chine, afin d'en charger le père Couplet, qui devait y retourner l'année suivante.

Monsieur le duc du Maine (6) était aussi entré dans ce dessein avec un grand zèle pour la religion, et une curiosité digne de son esprit pour les belles connaissances, et beaucoup au-dessus de son âge.

Mais le roi, plus zélé que personne pour la perfection des arts et des sciences, surtout celles qui peuvent le plus contribuer en ces pays-là à l'accroissement de la religion, en faveur de laquelle il fait tous les jours de si grandes choses, touché du besoin des missions, voulut les assister de sa protection et de ses libéralités. Il avait appris du P. Couplet que presque tous les jésuites français qui étaient allés à la Chine il y a plus de trente ans avec le père Alexandre de Rhodes (7), étaient morts en travaillant dans les missions de ce royaume, qu'il n'y restait plus que fort peu de missionnaires, que cependant l'empereur continuait à les protéger, et qu'à son exemple les vice-rois et les gouverneurs de provinces leur étaient très favorables ; et qu'enfin on y avait un besoin extrême d'ouvriers évangéliques, tant pour cultiver les chrétiens qui y sont déjà en grand nombre, que pour recueillir le fruit des espérances certaines qu'on a présentement plus que jamais d'étendre la foi dans ce vaste empire. Il avait même déjà donné une somme considérable pour y accompagner le P. Couplet, et l'on ne pensait plus qu'aux moyens de les faire passer sous l'autorité de sa majesté, lorsque la providence divine en présenta une occasion très favorable.

A peine le P. Couplet était-il parti pour Rome, qu'il arriva en France deux mandarins siamois, avec un prêtre des Missions-Étrangères établies à Siam appelé Monsieur le Vachet (8). Ils venaient de la part des ministres du roi du Siam, pour apprendre des nouvelles de l'ambassade que le roi leur maître avait envoyée à sa majesté avec des présents magnifiques, sur un vaisseau de la Compagnie des Indes nommé le Soleil d'Orient, qu'on disait avoir fait naufrage (9).

Sa majesté, voyant les avances que le roi de Siam faisait pour rechercher son amitié, et que d'ailleurs on espérait que ce prince se ferait chrétien si on lui envoyait un ambassadeur, elle prit le dessein de le faire, et d'envoyer aussi par cette voie des jésuites français à la Chine, qui a grand commerce avec le royaume de Siam, dont elle n'est éloignée que de cinq ou six cents lieues.

Le roi ordonne qu'on envoie six jésuites mathématiciens à la Chine.  
Le roi ayant déclaré sur cela ses intentions à monsieur le marquis de Louvois et au révérend père de la Chaise (10), ils demandèrent d'abord à nos supérieurs au moins quatre pères qui fussent capables de travailler de concert avec messieurs de l'Académie Royale à la perfection des sciences et des arts, et qui s'emploieraient en même temps avec les missionnaires de la Chine à l'avancement de la religion chrétienne. Ils ajoutèrent qu'il fallait qu'ils fussent près à partir dans six semaines, sur le vaisseau qui devait porter l'ambassadeur de France à Siam.

Nos supérieurs n'eurent pas de peine à trouver des gens qui voulussent contribuer à l'exécution de ce dessein. Entre plusieurs qui s'y offrirent, on en choisit six qui se trouvèrent heureusement à Paris dans le collège de Louis-le-Grand (11), quoi qu'ils fussent de diverses provinces, comme si la providence ne les y eût assemblés qu'afin de leur procurer à tous un bonheur qu'ils souhaitaient ardemment. Celui que l'on établit supérieur fut le R. P. de Fontenay (12), qui enseignait depuis huit ans les mathématiques en ce collège. Les cinq autres furent les pères Gerbillon, le Comte, Visdelou, Bouvet et moi.

Leur préparation pour le départ  
Dès qu'on eût pris cette résolution, on nous avertit secrètement de nous tenir prêts à partir dans deux mois pour le plus tard. Le lendemain nous allâmes ensemble à Montmartre (13) pour remercier Dieu et par l'entremise de la sainte Vierge et des saints Martyrs, de la grâce qu'on venait de nous faire, et pour nous offrir à Jésus-Christ encore plus particulièrement dans ce lieu, où saint Ignace et ses compagnons firent leurs premiers voeux, et qu'on regarde comme le berceau de la Compagnie, qui dès sa naissance se dévoua d'une manière toute particulière aux missions étrangères. C'est pour cela que ceux qui la composent s'y sont toujours consacrés depuis, par un voeu solennel, de sorte que chaque particulier s'y croyant destiné s'y doit préparer dès sa jeunesse par tous les exercices de piété et de mortification, et par l'étude des sciences et des langues qui peuvent l'y rendre plus propre, ce qui se pratique avec tant de bénédiction qu'on peut dire que ce premier esprit de l'Ordre qui lui a donné tant d'hommes apostoliques et tant de martyrs y est encore dans sa première vigueur.

Ils sont reçus dans l'Académie Royale des Sciences.  
Le dessein de notre voyage étant devenu public à Paris, MM. de l'Académie, qui y prenaient le plus de part, nous firent l'honneur de nous recevoir, par un privilège particulier, dans leur compagnie ; et nous y prîmes nos places quelques jours avant notre départ. On chercha les voies les plus propres pour l'exécution des ordres de sa majesté, et l'on résolut qu'outre l'instruction que monsieur le marquis de Louvois avait fait dresser pour la donner au père Couplet lorsqu'il retournerait à la Chine, et qui nous fut remise d'abord entre les mains, les principaux membres de l'Académie nous fourniraient des mémoires particuliers, touchant les remarques qu'il serait à propos de faire à la Chine, et touchant les choses qu'il faudrait envoyer en France, tant pour l'enrichissement de la bibliothèque du roi que pour la perfection des arts.

On leur donna diverses instructions pour la perfection des arts et des sciences.  
Chacun de ces messieurs se chargea de nous fournir ceux qui regardaient les sciences et les arts, dont il avait une connaissance particulière, et nous eûmes là-dessus plusieurs conférences avec eux. Nous convînmes des observations astronomiques que nous ferions à la Chine et sur la route. On nous communiqua les tables des satellites de Jupiter, qui ont été faites avec tant de travail, et qui servent présentement pour déterminer les longitudes. Ils nous firent aussi présent de plusieurs grands verres de lunettes d'approche de 12, 15, 18, 25, 50 et 80 pieds, dont nous en devons laisser quelques-uns à l'observatoire de Pékin (14). On nous fit encore part de plusieurs mémoires sur la physique, sur l'anatomie, et sur les plantes. Il y avait dans la bibliothèque du roi des cartes marines de la route que nous devions tenir, et qui avaient servi à d'autres voyages ; on nous en fit faire des copies qui nous ont été d'une fort grand utilité durant notre navigation. On nous donna de fort belles et de fort amples instructions sur la navigation, sur l'architecture et sur les autres arts, sur les livres qu'il faudrait envoyer en France, et sur les remarques qu'il était à propos que nous fissions. Enfin de tous ceux qui composent cette savante académie, il n'y en eut pas un qui ne fît paraître un zèle et une application particulière dans cette affaire, dont le succès ne devait pas peu contribuer à la gloire et à la satisfaction du roi. Tous ces mémoires examinés en plusieurs assemblées de l'Académie Royale nous furent donnés avant notre départ, et ces messieurs s'étant engagés à nous faire part de leurs lumières, nous nous engageâmes réciproquement à leur envoyer nos observations, afin qu'agissant de concert et ne faisant qu'un même corps d'académiciens, les uns en France et les autres à la Chine, nous travaillassions à l'accroissement et à la perfection des sciences, sous la protection du plus grand monarque du monde.

Les divers instruments qu'ils ont portés pour leurs observations.  
Cependant, nous étions fort occupés à préparer tous les instruments qui nous étaient nécessaires, et comme il fallait partir de Paris dans un mois, on fit faire durant ce temps-là deux quarts de nonante (15), l'un de vingt-six, trois grandes pendules à secondes, un instrument pour trouver en même temps l'ascension droite et la déclinaison des étoiles, un cadran équinoxial qui marquait les heures jusqu'aux minutes, et qui portait au bas une grande boussole pour trouver à toutes les heures du jour la déclinaison de l'aimant. Tous ces instruments devaient servir aux observations astronomiques.

On prit encore deux demi-cercles divisés fort exactement de six en six minutes, pour les opérations de géométrie, l'un était à pinnules (16) seulement, et l'autre à lunettes. Monsieur le duc du Maine, quand nous allâmes prendre congé de lui, eut la bonté de nous en donner un troisième beaucoup plus grand, et divisé de trois en trois minutes, qu'il avait fait faire pour son usage particulier. Nous ne saurions assez reconnaître les obligations que nous avons à ce prince, de la bonté qu'il fit paraître pour nous en cette occasion.

Outre les machines dont j'ai parlé, nous emportions deux pendules à répétition, des miroirs ardents de douze et de vingt pouces de diamètre, des pierres d'aimant, des microscopes, plusieurs thermomètres et baromètres, tous les tubes et toutes les machines qui servent aux expériences du vide, un horloge sur un plan incliné, les deux machines de Romer (17), dont l'une représente le mouvement des planètes, l'autre les éclipses du soleil et de la lune (18). On nous donna aussi pour notre usage plusieurs livres de la bibliothèque royale.

Pendant ce temps-là, nos pensions furent réglées par l'ordre du roi, qui nous fit aussi expédier des lettres patentes, par lesquelles sa majesté nous établissait ses mathématiciens dans les Indes et à la Chine.

Arrivée de Monsieur le chevalier de Chaumont à Brest.  
Nous arrivâmes à Brest le 10 de février, et quelques jours après, il vint des ordres de la cour pour presser l'embarquement, parce que la saison était déjà avancée. Ils furent exécutés avec tant de diligence, que toutes choses étaient presque en état, lorsque monsieur le chevalier de Chaumont nommé par le roi à l'ambassade de Siam arriva à Brest (19). Ce gentilhomme connu dans le royaume par son mérite particulier et par la noblesse de sa maison si ancienne et si illustre, s'était trouvé engagé par sa naissance durant ses premières années dans l'hérésie de Calvin ; mais Dieu lui fit la grâce de l'en retirer avec messieurs ses frères qui se convertirent les uns après les autres en divers temps. Le dernier de tous, après avoir servi longtemps dans les armées avec toute la réputation d'un brave gentilhomme et d'un bon officier, dégoûté enfin du monde et touché du désir de travailler à son salut, entra dans notre Compagnie, où il a vécu et est mort en saint, ayant édifié tous ceux qui l'ont connu par de rares exemples de toutes sortes de vertus, et particulièrement d'une patience héroïque parmi les grandes incommodités qui lui avaient causé les blessures qu'il avait autrefois reçues à la guerre. Monsieur le chevalier de Chaumont dont nous parlons à présent était son aîné, il servit au commencement sur terre, où son mérite distingué le fit connaître et aimer particulièrement du roi encore jeune. Il fut ensuite envoyé à Toulon pour y commander les gardes-marines (20), et pour les former à tous les exercices nécessaires à des gentilshommes qui doivent commander les vaisseaux de sa majesté. Il fut depuis fait capitaine de vaisseau, et major général des armées navales du roi dans le Levant. Son zèle pour le service de son prince n'a jamais diminué en rien l'application continuelle qu'il avait au service de Dieu ; et tous le regardaient avec justice comme un homme d'une sagesse et d'une piété singulière. C'est pour cela que sa majesté, qui se proposait principalement le bien de la religion et la conversion du roi de Siam dans l'ambassade qu'il lui voulait envoyer, choisit monsieur le chevalier de Chaumont pour un emploi si glorieux, persuadé que les bons exemples qu'il donnerait en ce pays-là, seraient autant de preuves de la sainteté du christianisme, qui achèveraient de convaincre le roi de la vérité de notre religion.

Le roi fait envoyer des patentes de mathématiciens aux jésuites.  

Le lendemain de son arrivée, nous eûmes l'honneur de le saluer dans son logis, et nous reçûmes de sa main les patentes que le roi avait eu la bonté de donner à chacun de nous en particulier, pour nous envoyer en qualité de ses mathématiciens dans les Indes et la Chine. Elles étaient signées et scellées du grand sceau de cire jaune et conçues en ces termes :

 

LOUIS PAR LA GRÂCE DE DIEU ROY DE FRANCE ET DE NAVARRE ;

A tous ceux qui ces présentes lettres verront ; SALUT. Étant bien aise de contribuer de notre part à tout ce qui peut de plus en plus établir la sûreté de la navigation, et perfectionner les sciences et les arts ; nous avons cru que pour y parvenir plus sûrement, il était nécessaire d 'envoyer dans les Indes et à la Chine quelques personnes savantes et capables d'y faire des observations d'Europe : et jugeant que pour cet effet nous ne pouvions faire un meilleur choix que du P. N. (21) jésuite, par la connaissance particulière que nous avons de son extraordinaire capacité. A CES CAUSES et autres à ce nous mouvant (22), de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, AVONS ledit P. N. ordonné et établi, et par ces présentées signées de notre main, ordonnons et établissons notre mathématicien. VOULONS qu'en cette qualité il puisse se transporter aux Indes et à la Chine, pour y faire toutes les observations nécessaires pour la perfection et la curiosité des arts et des sciences, l'exactitude de la géographie, et établir de plus en plus la sûreté de la navigation.

SI DONNONS EN MANDEMENT à notre très cher et bien aimé fils le Comte de Toulouse, Amiral de France, aux Vices-amiraux et Lieutenants-généraux en nos armées navales, chefs d'escadres d'icelles, gouverneurs particuliers de nos villes et places, maires, consuls, et tous autres nos officiers, qu'il appartiendra de donner au dit P. N. toute l'aide, faveur, assistance qui lui est nécessaire pour l'exécution des présentes, sans permettre qu'il lui soit donné aucun trouble ni empêchement qui puisse retarder son voyage. Car tel est notre plaisir. En témoignage de quoi, nous avons fait mettre notre scel à ces dites présentes ; prions et requérons tous rois, princes, potentats, États, républiques, nos amis, alliés et confédérés, leurs officiers et sujets de prêter audit P. N. toute sorte d'assistance et secours pour l'exécution d'un dessein qui regarde également l'avantage de toutes les nations, sans souffrir qu'il soit exigé de lui aucune chose qui soit contraire à la liberté de sa fonction, et aux usages et droits du royaume. DONNE a Versailles le vingt-huitième de Janvier l'an de grâce mil six cent quatre vingt cinq, et de notre règne le quarante-deuxième.

Signé LOUIS, et sur le replis : COLBERT.


On joint au premier vaisseau une frégate.  
Quoi que toutes choses fussent prêtes pour l'embarquement, et le vent très bon pour le départ, il fallut néanmoins le différer, jusqu'à ce que la frégate nommée la Maligne, de trente pièces de canon, qu'on avait joint depuis peu par ordre du roi au premier vaisseau, fût en état de nous suivre (23). Dès que la nouvelle de cet ordre arriva à Brest, elle causa tant de joie à tous ceux qui devaient faire le voyage, et fut reçue avec tant d'applaudissement, qu'on disait partout qu'après cela on ne pouvait que bien espérer de notre navigation. En effet, sans ce secours, il eût été impossible de porter les présents du roi, l'équipage de Monsieur l'ambassadeur, celui des officiers du vaisseau et passagers, et surtout les vivres nécessaires pour un si long voyage, sans parler d'une grande quantité de ballots remplis de toutes sortes de curiosités que le roi de Siam faisait venir, tant de France que d'Angleterre (24).

Le roi fait demander pour les jésuites, des passeports au roi de Portugal par son ambassadeur à Lisbonne.  
Dans ce temps nous reçûmes avis qu'on avait promis à Lisbonne de nous accorder les passeports que l'on avait demandés, et que nous souhaitions extrêmement, parce que les différends survenus entre le Portugal et les ecclésiastiques français n'étant pas encore terminés, nous craignions que les officiers portugais ne prissent de là occasion de nous arrêter en chemin (25). Monsieur de Saint Romain, ambassadeur extraordinaire du roi en Portugal (26), qui savait bien les sentiments de sa majesté là-dessus, les marqua dans le discours qu'il fit au roi de Portugal pour en obtenir les passeports. Voici ses propres paroles :

Harangue de Monsieur de Saint Romain au roi de Portugal.  
SIRE,

J'ai reçu ordre par le dernier courrier de France, de donner part à Votre Majesté de la résolution que le roi mon maître d'envoyer par mer un ambassadeur au roi de Siam, pour répondre à toutes les honnêtetés de ce prince, et que profitant de cette occasion il fera embarquer dans le même vaisseau de guerre six jésuites français pour passer de Siam à Macao dans la Chine. La commission de ces religieux est d'observer dans leur voyage par mer et par terre les longitudes des principaux lieux, les déclinaisons et variations de l'aiguille, et tout ce qui peut servir à vérifier et perfectionner nos cartes et notre navigation, et de faire une recherche exacte de toutes sortes de livres curieux pour la bibliothèque du roi mon maître. Je suis chargé de dire à votre Majesté qu'ils ont un ordre précis d'entretenir une bonne correspondance avec vos sujets, en quelque lieu qu'ils se rencontrent, et d'avoir pour les prélats portugais toute la déférence qui la soumission qui leur est due. Le roi mon maître ne doute pas que votre Majesté ne désire aussi, de son côté, que ses sujets en Orient donnent à ces religieux les secours et les assistances dont ils pourraient avoir besoin pour l'accomplissement de leur voyage et de leur commission ; et afin qu'ils en puissent être informés, le roi mon maître m'a ordonné de demander comme je le fais avec confiance à votre Majesté, un passeport pour ces religieux, en la forme la plus ample et la plus favorable qu'il se pourra. Ce vaisseau qui doit passer à Siam l'ambassadeur de France et les pères jésuites, partira infailliblement avant la fin du mois de mars, et je supplie très humblement votre Majesté de vouloir bien ordonner que l'expédition de ce passeport soit prompte, et qu'on le délivre incessamment.

Lettre du R. P. de la Chaise au R. P. Verbiest, à Péquin.  

Dans le même paquet on nous envoya cette lettre que le R. P. de la Chaise avait écrite de la part du roi au père Ferdinand Verbiest de notre Compagnie, missionnaire à la Chine (27), et président des mathématiques dans ce vaste empire.


Mon révérend Père,

C'est avec bien de la joie que je m'acquitte de l'ordre du plus grand roi de la chrétienté de m'adresser à Votre Révérence, pour lui recommander six de nos pères de ses sujets, d'un mérite et d'une capacité extraordinaire, pour aller sous votre protection, porter à la Chine et à la grande Tartarie, les lumières de la vraie foi, et en tirer toutes les observations d'astronomie, et toutes les connaissances et arts et des sciences d'une nation, pour laquelle le R. P. Philippe Couplet, que sa majesté a vu ici avec plaisir, lui a donné une estime très particulière. Ils ont tous six avec un grand zèle, et une vertu rare, de grands avantages pour les langues et pour les sciences, et la connaissance qu'ils ont des mathématiques les a fait choisir sa majesté pour ses mathématiciens, dont elle leur a donné à tous des lettre patentes du grand sceau de la Chancellerie. Votre Révérence aura de la joie de lier par ces pères une espèce de commerce en faveur des sciences entre les deux plus puissants souverains du monde, et les deux plus grands protecteurs des sciences. Il y a tant de ressemblance dans la sagesse et le bonheur de leur gouvernement, dans la force et le nombre de leurs armées, dans la police et le bon ordre de leurs États, dans la bénédiction que Dieu donne à leurs entreprises, dans la magnificence de leurs cours, dans la grandeur et la noblesse de leurs sentiments, qu'il semble que ces deux princes admirables ne pouvant rien trouver de si auguste ni de si grand qu'eux sur l terre, et qu'étant tout deux nés pour la gloire de leur siècle et pour le bonheur de leurs peuples, ils doivent être aussi unis par ces mêmes vertus et ces mêmes qualités héroïques qu'ils ont reçues du Ciel, qu'ils sont éloignés par la longueur immense des terres et des mers qui séparent leurs États. Plût au Seigneur suprême de tous les souverains et de tous les rois et empereurs, qui les a rendus l'un et l'autre les conservateurs du culte du vrai dieu, et les protecteurs de ses autels, de leur donner aussi les mêmes sentiments pour la religion, le même zèle pour la propagation de la vraie foi, et la même ardeur pour la publication et pour la pratique de l'Évangile, et que le grand empereur de la Chine ne fût pas inférieur au nôtre dans le seul point essentiel de la véritable grandeur qui manque à la dignité de sa personne et au bonheur de son règne. Toutes les personnes saintes et zélées de ce très florissant royaume, où LOUIS LE GRAND établit avec application l'unité de la foi catholique, la vertu et la piété par ses exemples, par ses soins, par ses édit, et par les libéralités continuelles, demandent incessamment au Ciel la même grâce pour votre grand empereur ; nous offrons continuellement nos sacrifices et nos prières au vrai Dieu pour cela. Nous ne pouvons pas croire que tant de vertus qu'il possède déjà, demeurent éternellement sans récompense, faute de celles du christianisme, dont nous espérons qu'il consommera ce grand mérite qui lui acquiert une si belle réputation dans toute la terre. Je vous supplie, mon R. P. pour la satisfaction de notre grand roi, que Dieu a donné à l'Europe pour le défenseur et le restaurateur de la vraie foi, et qu'il destine suivant toutes les prophéties à la destruction du mahométisme, de nous donner encore plus de connaissance qu'il se pourra des vertus, des sentiments et des actions de votre grand empereur, pour qui il a déjà conçu une estime si particulière. Je vous conjure aussi de protéger, d'assister et de favoriser de tout votre possible les zélés et savants missionnaires qu'il vous a envoyés, et à la tête desquels il a mis le père de Fontenay dont vous connaissez le mérite, et que tous les savants mathématiciens de l'Académie Royale des Sciences, qui est ici entretenue par les libéralités de sa majesté, regardaient comme un homme extraordinaire, et de ceux qui faisaient le plus d'honneur à la nation. Ils vous portent toutes les observations et toutes les curiosités des sciences de l'Europe dans leur plus grande perfection, et vous sont envoyés comme des gages des autres plus grandes choses que sa majesté voudrait faire, et fera sans doute dans la suite pour la satisfaction de votre grand empereur, et pour la vôtre particulière, d'abord qu'il aura appris l'accueil et le traitement qu'on aura fait à la Chine à ses mathématiciens, et les facilités et les aides qu'on leur aura accordées pour l'exécution des ordres dont ils sont charges. Je ne puis dire à Votre Révérence toutes les suites avantageuses que j'augure de l'envoi de ces pères auprès de vous, s'il plaît à Dieu d'y donner sa bénédiction. Comme ils partent tous de cette cour et de la capitale de ce royaume, où ils ont été élevés depuis quelque temps, et très considérés pour leur mérite. Ils vous diront mille choses qui contenteront votre zèle et votre curiosité mieux que je ne pourrais les écrire. Je supplie surtout votre Révérence de les croire, lorsqu'ils vous assureront que personne au monde n'est plus respectueusement, et plus cordialement que moi dans l'union de vos saints sacrifices, et de vos travaux apostoliques.

Mon Révérend Père

Votre très-humble et très-obéissant serviteur
De la Chaise
De la Compagnie de Jésus.

Quelques jours après on régla le nombre de personnes qui devaient s'embarquer sur le vaisseau avec monsieur l'ambassadeur, outre monsieur de Choisy, fort connu en France par sa naissance et par son mérite, qui devait demeurer en qualité d'ambassadeur auprès du roi de Siam jusqu'à son baptême, en cas qu'il se convertît (28). On y fit entrer les deux mandarins siamois, monsieur le Vachet qui les avait amenés en France, quatre autre ecclésiastiques et six jésuites, monsieur de Vaudricourt montait le vaisseau.

Monsieur de Vaudricourt nommé capitaine du vaisseau.  
C'est un des plus anciens et des plus habiles capitaines des vaisseaux du roi : il s'est distingué en plusieurs occasions, et dans la Manche contre les Hollandais et sur la Méditerranée dans la guerre de Messine depuis vingt-cinq ans qu'il sert dans la marine, sans manquer une seule campagne d'être armé pour le service de sa majesté. Nous lui avons en particulier beaucoup d'obligations de ses honnêtetés et des bons offices qu'il nous a rendus durant tout le voyage d'une manière qui nous engage à une très grand reconnaissance. Le capitaine en second était M. Coriton ; nous avions deux lieutenants, M. de Forbin et M. de Cibois, et un enseigne nommé M. de Chamoreau (29).

Parmi les douze gentilshommes que le roi avait nommés pour accompagner M. l'ambassadeur, on en mit trois sur notre bord. Le premier fut M. de Francine de Grand-Maison, enseigne de vaisseau, fils de M. le grand prévôt de l'Île-de-France ; l'autre M. de Fréteville, ancien garde de la marine qui a été élevé page de la Chambre du roi, et le troisième M. le chevalier du Fay, jeune garde de la marine. Pour les autres gentilshommes de la suite, savoir messieurs du Tartre, de Saint Vilers, enseignes de vaisseaux, messieurs de Compiègne et de Fangouze, anciens gardes de la marine, Messieurs de Béneville, d'Arbouville, Palu et de la Forêt, jeunes gardes, il s'embarquèrent dans la frégate commandée par M. Joyeux, lieutenant du port de Brest, et qui avait déjà fait plusieurs voyages dans les Indes (30).

M. l'ambassadeur s'embarque dans l'Oiseau.  
Enfin, le jour de l'embarquement étant venu, M. l'ambassadeur accompagné de M. le comte de Château-Renaud (31), chef d'escadre, et de la plupart de la noblesse qui se trouvait alors à Brest, entra dans la chaloupe du roi, et se rendit à bord le premier de mars au bruit de ses trompettes. Monsieur de Vaudricourt avec tous les autres officiers à la tête des soldats et des matelots l'attendait pour le recevoir dans son vaisseau orné de tous ses pavillons et de ses pavois. Il y fut salué de treize coups de canon en entrant, et la frégate le salua de neuf. Les équipages des deux bâtiments témoignèrent par des cris plusieurs fois réitérés de Vive le Roi, la joie qu'ils avaient de faire le voyage sous un commandant d'un si grand mérite. On donna encore tout le jour suivant pour achever de se préparer au voyage.

Départ de la rade de Brest.  
On leva l'ancre toute la nuit, et le matin 3 de mars qui était un samedi au point du jour, nous mîmes à la voile accompagnés de M. l'Intendant (32), qui conduisit les vaisseaux quatre ou cinq lieues dans sa chaloupe. Ainsi nous quittâmes avec la France la douceur et le repos de la vie religieuse, dont nous avions joui jusqu'alors, pour aller chercher au bout du monde l'occasion de procurer la plus grande gloire de Dieu, et nous consacrer à la conversion des infidèles, en exécutant les ordres de notre grand monarque.

En sortant de la rade de Brest nous avions un vent favorable, mais comme il nous manqua à sept ou huit lieues du port, nous mouillâmes l'ancre sur le midi jusqu'à cinq ou six heures du même jour, que le vent s'étant levé du même côté nous appareillâmes de nouveau.

Le Goulet est un passage fort étroit de la rade de Brest à la mer.  
L'entrée et la sortie du goulet qu'on trouve en sortant de Brest est un passage extrêmement difficile, à cause des roches cachées qui s'avancent beaucoup dans la mer des deux côtés du rivage ; mais nos pilotes connaissant parfaitement toutes ces côtes voulurent sortir toute la nuit.

Depuis ce moment jusqu'à cinq ou six degrés en deçà de la ligne, nous eûmes le plus beau temps, et le vent le plus favorable que nous eussions pu souhaiter. La providence divine, prenant, ce semble, plaisir à favoriser une navigation entreprise pour le sujet de la religion, dans un temps où les plus expérimentés officiers de la marine jugeaient que nous avions manqué de trois semaines entières la saison propre pour partir. Nous eûmes d'abord un vent arrière si violent, qu'avec une seule voile nous faisions plus de soixante lieues (33) en vingt-quatre heures. Ainsi nous doublâmes sans aucun risque les caps d'Ouessant et de Finistère, si redoutés de nos navigateurs, à cause des fréquentes tempêtes qui s'élèvent en ces endroits. Il est vrai que nous y trouvâmes les mers extrêmement grosses.

Quand on est à la cape, on ne se sert que de la grand-voile, et le vaisseau est porté de côté, afin de faire peu de chemin.  
Le jeudi huitième, nous vîmes à la hauteur du cap de Finistère, une pinasse (34) hollandaise, qui tenait la route de la manche d'Angleterre, et qui avait été contrainte de mettre à la cape, c'est-à-dire de se laisser aller au gré des vents qu'elle avait contraires. Nos pilotes aussi bien que nos officiers, nous assurèrent qu'on était souvent plus de trois semaines sans pouvoir doubler ce cap.

Ceux qui ont été sur mer savent assez bien combien est grande l'incommodité qu'on a coutume de souffrir, la première fois qu'on trouve une grosse mer ; mais il est difficile de le faire entendre à ceux qui ne l'ont jamais éprouvé : on se sent tout étourdi par un violent mal de tête, l'estomac se soulève, le coeur manque à tous moments, il semble que le roulis et l'agitation du vaisseau renverse toute la constitution, tant il cause de douleurs dans les entrailles. Nous fûmes presque tous fort incommodés de ce mal de mer les cinq ou six premiers jours.

Emplois des ecclésiastiques et des jésuites dans le vaisseau durant le voyage.  
Depuis ce temps-là jusqu'à notre arrivée à Siam nous avons dit presque tous les jours la messe, et je ne doute point qu'on ne doive attribuer l'heureux succès de notre navigation à cet auguste sacrifice qu'on offrait si souvent dans notre bord, et où l'on assistait avec une dévotion très particulière. Il ne se passait point de dimanche ni de fête, qu'il n'y eût plusieurs personnes qui participassent aux saints mystères. Cette ferveur était l'effet des bons exemples de monsieur l'ambassadeur qui communiait lui-même tous les huit jours avec une humilité et une piété capable d'en inspirer aux moins dévots. Toutes les fêtes et dimanches devant les vêpres publiques que l'on chantait avec beaucoup de dévotion, les ecclésiastiques et les religieux tour à tour, faisaient une exhortation à l'équipage. Un jésuite se chargea de faire le catéchisme trois fois la semaine aux valets des officiers du vaisseaux, aux soldats et aux matelots. On commençait cet exercice et on le finissait aussi par un cantique spirituel, que chantaient deux matelots qui avaient la voix assez belle, et tout le reste leur répondait à genoux auprès du grand mât. Ces bons exemples, ces instructions, ces exercices de piété qu'on pratiquait régulièrement, outre la visite des malades, et les petits secours qu'on leur apportait plusieurs fois le jour, gagnèrent si bien le coeur de ces pauvres gens, qu'il n'y en a presque point eu qui n'ait fait une confession générale, et qui ne se soit approché des sacrements aux principales fêtes de Notre-Seigneur et de Notre-Dame (35).

Calmes sous la zone torride.  
Avant que d'arriver au cap de Bonne-Espérance, nous eûmes un peu de calme et beaucoup de vents contraires, ce qui fit résoudre monsieur l'ambassadeur à faire dire neuf messes à l'honneur de la sainte Vierge, pour obtenir par son intercession un temps favorable, parce que les chaleurs qu'on sent ordinairement en ces endroits commençaient à causer plusieurs maladies dans le vaisseau.

Dévotions de tout l'équipage à la Sainte Vierge.  
Un des jésuites se servit de cette occasion pour introduire dans le bord une louable coutume de réciter les litanies de la très sainte Vierge, qui se pratique dans les vaisseaux que monte monsieur le maréchal d'Estrées (36). Cinq ou six soldats, et autant de matelots partagés en deux troupes sur les châteaux de poupe et de proue, furent les premiers qui commencèrent cette dévotion, quelque temps avant qu'on prît le premier quart du soir.

Le quart dans le vaisseau, c'est le temps que la moitié des matelots est obligée de veiller alternativement nuit et jour l'espace de quatre heures.  
Et dans peu de jours tout le monde voulut y assister, si bien qu'au retour on en faisait comme un exercice public et de devoir, dont on s'acquittait avec tant de ferveur, que ni le froid ni la pluie ne l'ont jamais empêché.

A toutes ces saintes pratiques nous ajoutâmes le chapelet, nos pères prirent le soin de se partager en divers endroits du vaisseau pour le faire dire, et Dieu bénit tellement leur zèle, qu'il n'y avait presque point de soldat ni de matelot qui ne dît chaque jour son chapelet. Outre le temps que nous donnions à l'instruction du public, nous récitions tous les jours le Bréviaire ensemble, et nous avions une heure de conférence sur les cas de conscience, le reste du jour était employé à l'étude avec autant d'application et d'assiduité qui si nous eussions été dans nos collèges. Voilà nos exercices ordinaires durant toute la campagne.

Vue de l'île de Madère.  
Le dimanche onzième, nous passâmes à la vue de Madère (37), où nous remarquâmes distinctement beaucoup de neiges sur la montagne la plus proche. L'après-dîné, trois petits bâtiments anglais venant en Europe nous passèrent sous le vent ; on crut qu'ils venaient des Canaries, parce qu'ils n'avaient pas encore embarqué leurs chaloupes (38).

Parage signifie en terme de marine l'endroit où l'on se trouve sur la mer.  
C'est à peu près en ces parages que nous trouvâmes les vents alizés si souhaités des matelots, et si agréables à tout le monde, ces vents soufflant toujours du même côté entre le nord et l'est (39). Il ne faut pas beaucoup travailler à la manoeuvre ; d'ailleurs comme ils sont tempérés, ils modèrent les chaleurs de la zone, qui sans cela seraient insupportables. On les trouve ordinairement aux environs de la hauteur de Madère. Alors la mer devenant belle et le vent stable et réglé, on porte beaucoup de voiles, et l'on fait ordinairement 40 à 50 lieues d'un midi à l'autre, sans qu'on sente presque le mouvement du vaisseau ni l'agitation de la mer ; de sorte que si la navigation n'était jamais plus incommode ni plus dangereuse, les voyages des Indes ne seraient que de longues et d'agréables promenades.

Vue de l'île de la Palme.  
Nous découvrîmes le treizième l'île de la Palme, et nous en passâmes à quatre ou cinq lieues, selon l'estime de nos pilotes ; nous nous ressouvînmes de l'heureux sort de père Ignace Azébedo, et de ses trente-neuf compagnons jésuites, qui étant partis tous ensemble pour aller annoncer la foi au Brésil, eurent le bonheur de mourir tous à la vue de cette île, qui fut pour eux à la lettre une île fortunée, puisqu'ils y trouvèrent la palme du martyre qu'ils allaient chercher dans le nouveau monde. Ils furent tous mis à mort en haine de la foi, par des corsaires calvinistes, qui s'étant rendus maîtres du vaisseau où ils étaient, nommé le Saint-Jacques, les firent tous périr, ou par l'eau, ou par le fer, pour empêcher, disaient-ils, ces papistes ennemis déclarés de leurs réforme, d'aller infecter les barbares de leur pernicieuse doctrine (40). Il n'y en eût pas un de nous qui ne regardât avec envie le sort heureux de ces généreux défenseurs de la foi catholique, et qui n'eût été ravi de finir sa course pour une cause aussi sainte. Mais il n'est pas juste de souhaiter de remporter la couronne avant que d'être entré dans la carrière. Nous vîmes encore l'île de Fer, la plus occidentale des Canaries, où nos géographes ont fixé leur premier méridien ; nous doublâmes ensuite le Cap-Vert, et les îles de ce nom qui sont au nombre de dix.


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PAGE SUIVANTE
JOURNAL DU VOYAGE DE SIAM - PREMIER LIVRE - DEUXIÉME PARTIE

NOTES :

1 - Cette Académie fut établie en 1666 par les soins de M. Colbert : Louis XIV, après la paix des Pyrénées, désirant faire fleurir les sciences, les lettres et les arts dans son royaume, chargea M. Colbert de former une société d'hommes choisis et savants en différents genres de littérature et de science, qui s'assemblant sous la protection du roi, se communiquassent réciproquement leurs lumières et leurs progrès. M. Colbert, après avoir conféré à ce sujet avec les savants les plus illustres et les plus éclairés, résolut de former une société de personnes versées dans la physique et dans les mathématiques, auxquels seraient jointes d'autres personnes savantes dans l'histoire et dans les matières d'érudition, et d'autres enfin uniquement occupées de ce qu'on appelle plus particulièrement Belles-Lettres, c'est-à-dire de la grammaire, de l'éloquence, et de la poésie. Il fut réglé que les géomètres et les physiciens de cette société s'assembleraient séparément le mercredi, et tous ensemble le samedi, dans une salle de la bibliothèque du roi, où étaient les livres de physique et de mathématique ; que les savants dans l'histoire s'assembleraient le lundi et le jeudi dans la salle des livres d'histoire ; qu'enfin la classe des Belles-Lettres s'assemblerait les mardi et vendredi, et que le premier jeudi de chaque mois toutes ces différentes classes se réuniraient ensemble, et se feraient mutuellement par leurs secrétaires un rapport de tout ce qu'elles auraient fait durant le mois précédent. Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.    retour

2 - L'Observatoire de Paris, bâti sur ordre de Louis XIV au bout du faubourg Saint-Jacques fut commencé en 1664 et achevé en 1672.    retour

3 - Ptolomée prenait pour premier méridien celui qui passe par la plus éloignée des îles Fortunées, parce que c'était l'endroit le plus occidental qu'on connût alors. Depuis on recula le premier méridien de plus en plus, à mesure qu'on découvrit des pays nouveaux. Quelques-uns prirent pour premier méridien celui qui passe par l'île Saint Nicolas, près du Cap-Vert ; Hondius, celui de l'île de Saint-Jacques ; d'autres, celui de l'île du Corbeau, l'une des Açores. Les derniers géographes, et surtout les Hollandais, l'ont placé au pic de Ténériffe ; d'autres, à l'île de Palme, qui est encore une des Canaries ; et enfin, les Français l'ont placé par ordre de Louis XIII à l'île de Fer, qui est aussi une des Canaries. Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. 

Voir également sur ce site le Journal de l'abbé de Choisy du 14 mars 1685, et plus particulièrement la note 35.    retour

4 - Philippe Couplet - 1622-1693 - fit voile vers la Chine avec Ferdinand Verbiest en 1656, et y accumula une grande quantité d'informations sur les coutumes, la langue, l'histoire, la géographie et la littérature. Renvoyé en Europe pour recruter de nouveaux missionnaires, il renouvela en 1684 l'appel du père Verbiest. Il mourut noyé en mer près de Goa en 1693, lors de son voyage de retour en Chine. Voir également sur ce site la page : les Jésuites.   retour

5 - François-Michel le Tellier, marquis de Louvois (1641-1691), fils de Michel le Tellier, ministre de la guerre, continue l'oeuvre de son père et laisse à sa mort l'armée la plus puissante et la mieux organisée d'Europe. Sa carrière est fulgurante. Il est surintendant des postes en 1661, ministre d'État en 1672, chargé des affaires étrangères en 1679, puis surintendant des bâtiments, des arts et manufactures en 1683. Il dirige l'énorme chantier du château de Versailles, et est à l'origine des dragonnades qui persécutent les protestants après la révocation de l'Édit de Nantes en 1685.   retour

6 - Louis-Auguste de Bourbon, (1670-1736), fils de Louis XIV et de la marquise de Montespan, fut légitimé et élevé au rang de duc du Maine en 1673. Il n'a donc que 15 ans au moment de l'ambassade française au Siam.   retour

7 - Alexandre de Rhodes (1591-1660), missionnaire jésuite, à l'origine de la fondation des Missions-Étrangères. Voir sur ce site la page : les missionnaires    retour

8 - Bénigne Vachet (1641-1720), missionnaire, qui avait accompagné les deux premiers ambassadeurs siamois, et subi leurs frasques. Voir sur ce site les mémoires de Bénigne Vachet.   retour

9 - Parti de Siam le 21 décembre 1680, le Soleil d'Orient envoyait en France les premiers ambassadeurs du roi Phra Naraï. Le navire fit naufrage fin 1681 ou début 1682 au large de Madagascar.   retour

10 - François d'Aix de la Chaise (1624-1709), rejoint les jésuites en 1649, et succède au père Ferrier en 1675 en tant que confesseur de Louis XIV, rôle qu'il exercera jusqu'à sa mort. Si son influence réelle sur le roi demeure du domaine de la conjecture, on peut penser qu'il n'est pas entièrement étranger à l'extrême dévotion dont fait preuve le souverain, ni à la décision de révocation de l'Édit de Nantes.   retour

11 - Acquis par les jésuites en 1563 grâce à un legs de Guillaume du Prat, évêque de Clermont, le Collegium Societatis Jesu, autrement appelé Collège de Clermont ouvre ses portes la même année et connaît rapidement de grandes difficultés liées à la position des jésuites en France. Bénéficiant de la protection du roi à partir 1618, le collège va acquérir une grande réputation et un immense rayonnement, couronné par le patronage officiel de Louis XIV en 1682, date à laquelle l'école prend le nom qu'elle porte encore aujourd'hui : Collegium Ludovici Magni.   retour

12 - Jean de Fontaney (ou Fontenay - 1643-1710) - Il enseigne l'astronomie au Collège de Clermont avant de s'embarquer avec l'ambassade du chevalier de Chaumont en qualité de supérieur des six jésuites mathématiciens. Ses activités de missionnaire le mèneront jusqu'en Chine où il guérit l'empereur Kang Xi d'une longue maladie. De retour en France, il occupe jusqu'à sa mort les fonctions de recteur du collège de la Flèche.    retour

13 - C'est sur la butte Montmartre, à Paris, qu'Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus, prononça ses voeux avec sept compagnons en 1534.   retour

14 - Le père Tachard orthographie Péquin. Sur les activités des jésuites et des missionnaires en Chine, on lira sur ce site le Sermon sur la Vocation des Gentils de Fénelon et particulièrement la note 24  

L'observatoire de Ferdinand Verbiest à Pékin. Astronomia Europaea. Dilingae 1687.     retour

15 - Également appelé quart de cercle, le quart de nonante est un instrument de mathématique, qui est la quatrième partie d'un cercle divisé par degrés, minutes et secondes. On se sert du quart de cercle pour mesurer, et faire plusieurs autres observations de mathématique. Dictionnaire de l'Académie française - 1694.   retour

16 - Les pinnules sont des petites plaques de cuivre élevées perpendiculairement à chaque extrémité d'une alidade, et percées d'un petit trou, servant à prendre des alignements.  retour

17 - Ole Christensen Roemer (1644-1710) Astronome danois qui détermina la vitesse de la lumière par l'observation des satellites de Jupiter. Il localisa la position de plus d'un millier d'étoiles.   retour

18 - Dans ses Mémoires, Bénigne Vachet ne cache pas son émerveillement sur la diversité et la magnificence des instruments dont étaient munis les six mathématiciens : En qualité de mathématiciens du roi, on leur assigna des pensions, et outre vingt mille livres que ce prince leur donna gratuitement, il voulut que ce fût à ses frais qu'on achetât tous les instruments qui leur étaient nécessaires, sans parler d'autres présents très considérables, comme des pendules, des montres, et un grand nombre d'autres curiosités, entre lesquelles il y avait deux pièces qu'on ne pouvait assez estimer. La première était une mappemonde de cuivre doré, de deux pieds et demi de diamètre, monté sur un beau pied d'argent. Le globe du ciel y était représenté avec tous les cercles de la sphère, le zodiaque et ses douze signes, les constellations bien distinctes, le firmament avec ses étoiles, les sept planètes et leurs tourbillons, et tout cela marqué par autant de pierreries de différentes couleurs et grosseur ; mais ce qui ravissait davantage, c'est que le tout était mouvant et qu'on le faisait marcher par des ressorts dont la concavité du globe était remplie ; de sorte qu'en donnant l'année, le mois, le jour et l'heure, tels qu'on voulait choisir, on voyait tous les mouvements des cieux dans la même situation qu'ils étaient à cette date ; en sorte que les éclipses du soleil, de la lune et des étoiles se faisaient avec toute la régularité que les meilleurs astronomes proposent, après les avoir exactement supputées. Cette petite merveille suffisait pour trouver entrée dans les palais des plus grands princes, et par conséquent, celui qui la gouvernait aurait toujours été nécessaire.

La seconde pièce était un globe terrestre, qui avait les mêmes dimensions que la première. Entre toutes les parties du monde qui y étaient parfaitement représentées, on y voyait le flux et le reflux de la mer, et jusqu'à quel point elle montait dans l'endroit, au jour et à l'heure qu'on assignait. Il faut l'avoir vu pour le croire. Mémoires de Bénigne Vachet - Archives des Missions-Étrangères.  retour

19 - Voir sur ce site la page consacrée à Alexandre de Chaumont.   retour

20 - Les gardes-marine étaient de jeunes gentilshommes choisis et entretenus par le roi dans ses ports pour apprendre le service de la marine, et en faire des officiers.
Ils sont par compagnies, distribuées dans les ports de Brest, de Toulon, et de Rochefort.
Le roi paye des maîtres pour les instruire de tout ce qu'il est nécessaire de savoir pour faire de bons officiers ; ils en ont pour les mathématiques, le dessin, l'écriture, la fortification, la construction, l'hydrographie, la danse, l'escrime, etc.
On les embarque sur les vaisseaux du roi, où ils servent comme soldats, et en font toutes les fonctions
(...) Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. On notera l'importance de la danse dans la formation des officiers de l'époque.   retour

21 - N. majuscule avec un point s'emploie dans des actes, des récits, pour tenir la place du nom d'une personne qui est inconnue ou qu'on ne veut pas désigner, ou bien d'un nom que le lecteur devra remplacer. Littré.   retour

22 - On emploie dans les dispositifs des édits du roi A ces causes et autres considérations à ce nous mouvant. Dictionnaire de l'Académie Française - 1694.   retour

23 - La Maligne était une frégate légère de 250 tonneaux et de 30 canons. Elle était commandée par M. de Joyeux d'Oléron, lieutenant de vaisseau, et avait pour lieutenants MM. du Tertre et de Saint-Villiers.   retour

24 - On trouve dans L'ambassade de Siam au XVIIe siècle, 1 vol. in-18 ; extrait du Moniteur Universel de Juillet, août et septembre 1861 une liste des présents envoyés par Louis XIV à Phra Naraï :

Deux miroirs d'argent pesant ensemble quatre-vingt quinze marcs,
Deux grands chandeliers, également d'argent, du poids de quatre quatre-vingt dix-huit marcs,
Deux girandoles de même métal, pesant dix-huit marcs,
Onze fusils et huit paires de pistolets,
Douze pièces de brocart d'or et d'argent, avec trente autres de drap écarlate et bleu,
Seize autres de drap brun et quarante-huit aunes de ratine des mêmes couleurs,
Deux horloges et trois pendules,
Trois bureaux de marqueterie, avec six guéridons et trois petits tables à tiroirs,
Deux grands tapis de la Savonnerie,
Un bassin de cristal de roche garni d'or,
Deux habits en broderie,
Huit chapeaux de castor,
Plusieurs pièces de ruban de diverses couleurs,
Une épée d'or avec son baudrier,
Deux caisses renfermant des vases garnis de cuivre doré,
Un petit cabinet de cristaux et de bois d'ébène,
Un bassin de cristal, garni de cuivre doré, avec de petites appliques d'or,
Trente pièces de cristal dont la moitié enrichies de vermeil,
Un portrait du roi à cheval.

Bénigne Vachet, pour sa part, évoque six douzaines de chapeaux de castor, des sabres et des épées dont la garde était garnie de pierreries, et surtout une lunette de deux pieds, qui distinguait les objets de deux lieues de distance.  

Le document B2-52 intitulé Passeport pour les présents que le roi envoie au Siam, daté de Versailles le 23 janvier 1685 conservé aux Archives Nationales mentionne également 2 cravates, diverses pièces de rubans, gants et autres fournitures, ainsi que 2 caisses marquées N° A et B. La première contient 34 pots de verre de différentes formes, garnis de cuivre doré, et la seconde un petit cabinet de cristaux et de bois d'ébène, 1 bassin de cristaux garnis de cuivre doré avec de petites appliques d'or et 30 petites pièces de cristaux dont 13 pièces sont garnies de vermeil et le reste sans être garni.   retour

25 - Ces différends avaient pour origine le monopole de l'évangélisation des Indes orientales et de la Chine que revendiquaient les Portugais. Dans son Journal du 13 novembre 1685, l'abbé de Choisy écrit à son ami Dangeau : Vous savez que les Portugais, suivant une concession du pape Alexandre VI, prétendent que les Indes, et même la Chine, sont de leur domaine et qu’ils ont droit seuls d’y envoyer des missionnaires : c’est ce qui fait que depuis vingt-cinq ans ils s’opposent aux vicaires apostoliques. Ils sont en cela fort mal fondés. La bulle ne leur accorde ces pouvoirs que dans les lieux où ils sont les maîtres, comme à Goa, à Macao. Or jamais ils n’ont été maîtres à Siam, au Tonkin, en Cochinchine, à la Chine. Comment donc peuvent-ils empêcher le pape d’envoyer des missionnaires dans des pays abandonnés qu’ils ne sont pas en état de secourir ? Ils ne laissent pas de le faire autant qu’ils peuvent et l’archevêque de Goa a ici un vicaire qui ne veut point connaître les vicaires apostoliques. Voir sur ce site la page : les missionnaires   retour

26 - Le marquis de Saint Romain fut ambassadeur de France au Portugal entre 1665 et 1671, puis à nouveau entre 1683 et 1685. Il fut également ambassadeur en Suisse et y eut un jeune attaché d'ambassade qui n'était autre que Simon de La Loubère.  retour

27 - Ferdinand Verbiest (1623-1688) missionnaire jésuite flamand. Il fut appelé en Chine par l'empereur K'ang-Xi qui le nomma président du Bureau des mathématiques. Sur les missionnaires en Chine, voir sur ce site la page Sermon sur la Vocation des Gentils, plus particulièrement la note 24     retour

28 - Voir sur ce site la page consacrée à l'abbé de Choisy.   retour

29 - On retrouvera ce M. de Chamoreau occupant la fonction d'enseigne à bord du Gaillard, l'un des cinq vaisseaux partis de Brest le 1er mars 1687 pour transporter l'ambassade Céberet - La Loubère et le père Tachard pour son deuxième voyage au Siam. Ayant monté en grade, il commande Le Lion, l'un des six navires de l'escadre Duquesne-Guiton qui quitte Brest le 24 février 1690 et conduit pour la troisième fois le père Tachard dans les Indes orientales.   retour

30 - En recoupant la Relation de Guy Tachard et le Journal de l'abbé de Choisy, on peut retrouver les noms des douze gentilshommes de la suite du chevalier de Chaumont.

Sur l'Oiseau :
Francine de Grand Maison - enseigne de vaisseau.
de Fréteville - ancien garde de la marine - page de la chambre du roi.
chevalier du Fay - jeune garde de la marine.

Sur la Maligne :
du Tertre (du Tartre) Lieutenant de la Maligne - enseigne de vaisseau.
Saint-Villiers (de Saint Vilers) Lieutenant de la Maligne - enseigne de vaisseau
Compiègne - ancien garde de la marine
Fangouze - ancien garde de la marine
Béneville - (Benneville) jeune garde de la marine
d'Arbouville - jeune garde de la marine - mort pendant le voyage le 6 septembre 1685
Palu - jeune garde de la marine
La Forêt - jeune garde de la marine.
Joncoux    retour

31 - François-Louis de Rousselet, marquis de Chateau-Renault, (1637-1716) vainquit les Anglais à Bantry en 1689. Il devint maréchal de France.   retour

32 - Hubert de Champy, seigneur Desclouzeaux (1629-1701) fut nommé intendant de Brest en décembre 1683. La ville lui doit de nombreuses réalisations, dont un hôpital, le refuge de la Magdeleine, le bassin Tourville, des manufactures, etc. Depuis 1966, une rue de Brest porte son nom.     retour

33 - La lieue était une distance assez imprécise, représentant environ 4 km.   retour

34 - C'est un bâtiment fait à poupe carrée, dont l'origine vient du nord, et qui est fort en usage en Hollande. On croit qu'on l'a appelé ainsi de pinasse, pin, à cause que les premières pinasses ont été faites de pin. Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.   retour

35 - Le père Tachard déployait sur l'Oiseau une infatigable activité. L'abbé de Choisy écrit dans son Journal du 24 avril 1685 : Il fait le catéchisme : il est toujours avec les matelots, les empêche de jurer, fait embrasser ceux qui font mal ensemble, propose des prix à ceux qui disent le mieux. L'abbé souligne toutefois que Guy Tachard avait un très net avantage sur les autres jésuites : il avait le pied marin, ayant déjà été aux Amériques, et ne souffrait pas du mal de mer.

Quant à Benigne Vachet, il nous donne l'emploi du temps des missionnaires : Six jours après qu'on eût mis à la voile, qui fut le troisième de mars de 1685, lorsqu'on se fut un peu rétabli du mal de mer, qui ne laissa pas d'être violent à cause d'un vent furieux qui agitait le navire, les missionnaires ecclésiastiques dressent un plan de vie, qui devait servir de règle pour tout le voyage. L'on aurait bien voulu s'associer les révérends pères jésuites ; mais le père de Fontaney qui était leur supérieur, en fit un particulier pour eux.

Les exercices commençaient à 5 heures du matin, qu'on se levait. Au quart, on faisait l'oraison en commun jusqu'à 6 heures. Ensuite, on récitait les petites heures après lesquelles on assistait à la messe. (...) Entre 9 et 11 heures, on faisait une conférence sur les cas de conscience, auxquelles assistaient généralement les abbés de Choisy et du Chayla. A 1 heure après midi, on lisait un chapitre du Nouveau Testament, on récitait le chapelet : ensuite, on disait none, vêpres et complies. (...) A cinq heures précises, on faisait une méditation sur un chapitre de l'Imitation de Jésus-Christ, puis, on récitait en commun matines et laudes, qui n'étaient finies qu'un peu avant le souper.

Rarement expédition maritime dut être aussi édifiante. Trop, peut-être : On fait ici le service comme à Notre-Dame. On chante, on prêche et si l'on voulait croire tous nos ecclésiastiques, ils prêcheraient quatre fois par jour. Ils voudraient bien s'exercer, mais notre pauvre équipage n'en peut mais, et quand un matelot a chanté de toute sa force les litanies et la prière pour le roi, il est content et demande sa gamelle. Choisy - journal 23 avril 1685.   retour

36 - Jean II, duc d'Estrées. Il commence sa carrière dans l'infanterie, s'illustrant notamment pendant la guerre de trente ans, puis sur les conseils de Colbert, il rejoint la marine en 1668. Vice amiral de l'armée du Ponant, on le retrouve dans les combats de la guerre de Hollande, puis à Cayenne qu'il reprend aux Hollandais en 1676. Il est nommé maréchal de France en 1681, puis vice-roi d'Amérique en 1686, gouverneur de Nantes en 1701.   retour

37- L'abbé de Choisy indique que Madère fut repérée le 10 mars : A une heure après midi on a vu Madère et nous l'avons côtoyée toute l'après-dînée, sans pourtant nous en approcher plus près que de dix lieues. Et le 11 mars, l'île était toujours visible : Ce matin nous avons encore vu Madère. Les terres en sont fort hautes et toutes couvertes, à ce qu'on dit, de vignobles et de fruitiers.   retour

38 - A deux heures après midi on a vu trois bâtiments sur notre route. Aussitôt pavillon blanc, et arrive. C'était des Anglais, une frégate de vingt pièces de canon et deux flibots. Ils ont passé fièrement sans nous saluer, et nous avions pourtant meilleure mine qu'eux. Nos missionnaires n'étaient pas trop contents de leur peu de civilité : si ç'avait été des Hollandais ou des Espagnols, ils auraient chanté. Ils allaient d'un côté et nous de l'autre par le même vent : étrange propriété de la bouline. Journal de Choisy - 11 mars 1685  retour

39 - Sur le chemin du retour, dans son Journal du 2 avril 1686, l'abbé de Choisy s'interroge sur l'origine de ce nom : Grande question : l’étymologie de vents alizés. L’avis le plus suivi est qu’il faudrait dire vents élisés, comme qui dirait, vent electi, vent choisis, bons vents : parce qu’étant toujours les mêmes, on peut compter sur eux et que sans eux les longues navigations seraient impossibles. Ce nom viendrait en fait de l'ancien français alis, qui signifiait uni, régulier.   retour

40 - Le 5 juin 1570, 39 jésuites portugais et espagnols quittèrent Lisbonne pour accompagner le père Ignacio de Azevedo, procureur de la Compagnie, pour un voyage vers le Brésil. Entre le 14 et le 15 juin, le vaisseau portugais fut attaqué près de l'île de Palme par le corsaire Jacques Sourie, de La Rochelle, vice-amiral de la reine de Navarre et acharné calviniste. Le capitaine portugais, ne croyant pas que son équipage serait suffisant en nombre pour résister à l'attaque, voulut armer les jésuites, mais Azevedo s'y opposa. Le navire portugais étant encerclé par les bateaux de Sourie, trois Français montèrent à son abordage, mais n'étant pas suivis par leurs compagnons, ils furent capturés par les Portugais, décapités et jetés à la mer. Sourie, rendu furieux par cette exécution, attaqua le navire avec une grande violence, et massacra une grande partie de l'équipage. Les pères jésuites étant considérés comme les responsables de la mort des trois marins français furent également massacrés et jetés à la mer. Ignacio de Azevedo fut déclaré bienheureux par Pie IX en 1854.   retour


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Page mise à jour le 2/03/2003