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La révolution de Siam

LA RELATION DE DESFARGES

Une justification qui balance entre le maladroit et l'odieux

A la mi-novembre 1688, les Français abandonnent Bangkok la pète au cul, selon le mot imagé de Véret, battus, humiliés, et pire encore, déshonorés. Le général Desfarges sait qu'à son retour en France il aura tout à redouter des foudres du Roi Soleil. Il a failli à sa mission, il a perdu le Siam, il a laissé exécuter Monsieur Constance sans même bouger le petit doigt, et pire encore, sans doute, aux yeux de l'opinion publique, il a gravement failli à l'honneur de sa bannière en refusant de recueillir et de protéger Madame Constance, venue se placer avec son fils sous la protection de la France.

Dans le navire qui le ramène à Pondichéry, immensément riche des bijoux et des valeurs âprement arrachés au trésor de Phaulkon, le général a tout le temps d'imaginer le sort qui l'attend dans la mère patrie. Il rédige donc cette relation, bien davantage comme une plaidoirie de la défense que comme un rapport objectif, glissant pudiquement sur les faits qui l'accablent, et n'hésitant pas à amplifier, et même au besoin à inventer des évènements qui justifieraient ses peu glorieuses décisions.

Desfarges n'aura jamais l'occasion de produire ce document. Après une dérisoire et inutile expédition vers Joncelong (Phuket), il s'embarque pour la France à bord de l'Oriflamme en mars 1690 et meurt de maladie pendant le voyage, entre le cap de Bonne-Espérance et la Martinique.

La bêtise, l'obstination, la fatuité, un singulier manque de discernement, tous ces défauts suffiraient à faire de Desfarges ce triste personnage unanimement condamné, détesté par ses officiers et méprisé même par ses propres fils. Lorsqu'on ajoute l'avidité, l'appât du gain, la ladrerie, l'homme est encore plus détestable. Il n'hésite pas à trahir par intérêt, et à sacrifier à l'argent son devoir et son honneur.

Nous laisserons la parole à Robert Challe, qui nous apprend bien des choses sur la manière dont les deux fils du général dilapidèrent la fortune de leur père, dérobée au trésor de Siam : M. Des Farges est mort en deça du Cap de Bonne-Espérance, et il y avait environ deux mois qu'il avait fait sa fosse avec ses pieds, lorsque le navire l'Oriflamme arriva à la Martinique. Il s'était embarqué sur ce vaisseau en sortant de Bangkok, forteresse française qu'il aurait pu et dû défendre contre toutes les forces de Petratcha. Ses deux fils, aussi braves que le père l'était peu, l'accompagnaient. Il n'avait pas oublié quatre jésuites, ni les richesses immenses que M. Constance lui avait confiées, richesses qu'eux et lui voulaient partager par moitié ; richesses, unique cause de la perte de Siam, de la mort du roi, de celle de M. Constance, et de quantité d'autres ; richesses, cause que la princesse de Siam a été abandonnée, quoique fille unique et héritière du royaume, qu'elle destinait, avec sa main, au jeune marquis Des Farges ; richesses, cause de la ruine de la femme et du fils unique de M. Constance, rendus à pétratcha, avec la plus indigne lâcheté qui se soit jamais faite, uniquement parce que si la mère, ou le fils, fussent passés en France, il aurait fallu que les vautours qui partageaient la proie l'eussent laissée échapper de leurs serres. Enfin, pour comble de malheurs, richesses, cause de la persécution que les chrétiens y ont soufferte, et y souffrent encore. Les propres enfants de M. Des Farges ne s'en sont point cachés ici, et voici ce que j'ai appris de certain sur leur sujet.

Sitôt qu'ils furent arrivés dans cette île, leur premier soin fut d'y faire des connaissances. Rien ne leur était plus aisé ; tous deux bien faits d'esprit et de corps, tous deux à la fleur de leur âge, et tous deux jetant l'or à pleines mains, trouvèrent ce qu'ils cherchaient. Ce ne fut, pendant deux mois de séjour, qu'une suite perpétuelle de festins, de bals et d'autres plaisirs. Je connais quatre demoiselles, dont la moins belle et la plus vieille a fait payer ses faveurs jusqu'à quatre ou cinq cents pistoles aux discrets et généreux Marquis et Chevalier Des Farges. Une entre les autres, que je nommerai Fanchon, a vendu les siennes mille pistoles au Chevalier, outre pour plus de quatre cents pistoles en divers présents qu'il lui a faits. On tient pour constant ici qu'ils ont dépensé au-delà de cinquante mille écus chacun, à leurs seuls divertissements ; et quand M. l'intendant, en présence de M. Clé, l'un des capitaines de la Colonie, leur dit à table qu'ils avaient mauvaise grâce de tant donner à leurs plaisirs si tôt après la mort de leur père, les deux frères, comme de concert, lui répondirent unanimement, qu'ils ne pouvaient trop se réjouir de la mort d'un homme qui avait ôté la couronne de Siam à l'aîné, et le généralat au cadet, et que toute la bonté du roi n'aurait pas sauvé de la corde en France, si ses lâchetés y avaient été connues. C'est M. Clé lui-même qui m'a raconté ce fait, comme témoin occulaire, de visu et auditu. M. Joubert, général des vivres au fort Saint-Pierre, me l'a certitifié, et Fanchon m'a aussi assuré que le chevalier le lui avait répété plusieurs fois. Bel épitaphe, fait par des enfants à la louange de leur père.

Pour finir la catastrophe, ils se rembarquèrent vers la fin du mois de mars dernier, dans le dessein de retourner en France. L'oriflamme, en sortant des îles, fut attaqué par un navire anglais. M. de l'Estrille [le capitaine de l'Oriflamme], ni MM. Des Farges n'étaient pas gens à se rendre, ou à céder. Les vaisseaux s'abordèrent, et tous deux coulèrent à fond. C'est ce qu'on a appris par des Caraïbes, qui ont vu le combat, de l'île de Ste Alucie. Quoiqu'il en soit, on n'a point entendu parler d'eux depuis, et je désespère qu'on ait en France des nouvelles de Siam par ce vaisseau, avec lequel ont péris les jésuites, leurs richesses et leurs écrits. Malè parta, male dilabuntur. Bien mal acquis ne profite jamais.

La thèse du combat naval avancée par Robert Challe est contredite par François Martin, qui note dans ses mémoires qu'il a reçu des lettres lui annonçant que Desfarges était mort sur la route, entre le Cap et les Antilles, mais que le décès de l'Estrille n'était survenu qu'une fois arrivé à la Martinique. Il confirme également la thèse de la perte de l'Oriflamme dans une tempête au large des côtes bretonnes.

Dans les notes du Journal de Robert Challe, Frédéric Deloffre et Jacques Popin écrivent, sans préciser leurs sources : Challe n'est pas bien informé en ce qui concerne de l'Estrille, qui était mort à la Martinique le 11 octobre 1690.

Le texte

Cette relation a été publiée pour la première fois par Pierre Brunet à Amsterdam en 1691, sous le titre Relation des Révolution arrivée à Siam dans l'année 1688. Il en existe une version plus récente et plus littéraire reproduite dans la Suite à l'Histoire Générale des Voyages ou de la Nouvelle Collection de Toutes les Relations de Voyages par Mer et par Terre qui ont été publiées jusqu'à présent dans les différentes langues de toutes les Nations connues, etc. Tome Dix-Septième contenant les Restitutions et les Additions de l'Edition de Hollande, pour servir de supplément à l'édition de Paris. A Amsterdam, chez Arkstée et Merkus, 1761. Rappelons que cette monumentale Histoire des Voyages en 15 volumes fut éditée par l'abbé Prévost entre 1746 et 1759. La bibliographie de Dirk van der Cruysse (Louis XIV et le Siam p. 541) comporte une erreur, puisqu'elle signale une version modernisée de la relation de Desfarges dans le Cabinet Historique, volume VII - 1861. Cette publication reproduit en fait la relation de Beauchamp attribuée par erreur à un certain Pinsonneau et conservée à la Bibliothèque nationale de Paris sous la référence Ms. Fr. 8210. On trouvera également une traduction anglaise de la relation de Desfarges dans l'ouvrage de Michael Smithies Three Military Accounts of the 1688 'Révolution' in Siam, récemment publié par Orchid Press à Bangkok, dans la collection Itineraria Asiatica.

Le texte que nous donnons ici est celui de l'édition de Pierre Brunet - 1691. Nous en avons modernisé l'orthographe et la ponctuation. A la demande de plusieurs lecteurs, nous avons indiqué les numéros des pages.

On peut se demander comment ce texte est parvenu en Hollande, alors que Desfarges mourut en mer et que le navire l'Oriflamme disparut corps et biens à la fin février 1691. L'hypothèse la plus vraisemblable est que le général confia une copie de sa relation à l'un des passagers du Coche ou du Louvo, deux autres navires partis de Pondichéry le 16 février 1689 pour ramener en France les débris de la garnison, et capturés par les Hollandais au cap de Bonne-Espérance à la fin avril de la même année (la guerre de la ligue d'Augsbourg venait juste d'éclater en Europe) . Vollant des Verquains, qui avec le père Le Blanc, faisait parti des prisonniers, écrit : Deux mois après, la flotte des Indes étant prête de partir pour s’en venir en Hollande et le gouverneur n'osant mettre tant de Français dans ces navires, renvoya une partie des équipages français dans ceux qui allaient aux Indes, et le reste en Europe, mais avant que de les faire embarquer, il fit appeler tous les officiers dans une chambre, où deux hommes, qu’il avait établis pour les mettre en chemise s’acquittaient fort exactement de leur commission, visitant les prisonniers jusqu’au plus petit repli de leurs habits, et les endroits du corps les plus réservés, ceux qui avaient pu sauver quelque chose le perdirent dans cette visite, et pour les consoler de leur malheur aussi bien que de leur perte, il leur fit présent de chacun une livre de tabac à fumer, et ensuite fit conduire un chacun dans le vaisseau qui lui était destiné, où quelques-uns ont eu l’avantage de tomber sous des capitaines qui ont eu pour eux toutes les honnêtetés et les considérations imaginables, et d’autres ont été réduits à essuyer les dernières brutalités et les dernières avanies ; et bien loin de trouver quelque soulagement à une si longue suite de malheurs, en arrivant en Hollande, on les enferma encore dans une affreuse prison, où ayant été retenus les uns plus les autres moins, tous furent enfin mis en liberté, et rendus à leur patrie par un échange général.

 
[p.2] Avertissement du Librairie.

Après tant de relations qui ont paru touchant ce que est arrivé à Siam, j'ai cru que ce serait une chose agréable au public, de lui faire part de celle-ci qui m'est tombée entre les [p.3] mains, et qui contient plusieurs particularités très remarquables. J'espère qu'elle sera d'autant mieux reçue, qu'on n'en avait point vu encore de la part des Français, sur ce qui regarde leur retraite du royaume de Siam ; et l'impatience qu'on avait sur cela ne pouvait être mieux satisfaite que par un récit composé par le général qui commandait [p.4] les troupes françaises, lequel rend compte lui-même des évènements où il a eu tant de part. Il n'est pas besoin d'expliquer comment ce manuscrit m'est tombé entre les mains. Il suffit de dire que je le donner fidèlement, comme je l'ai reçu, à la réserve de quelques fautes de copiste, qui ont été corrigées ; et je m'assure que les lecteurs judi[p.5]cieux, n'auront pas de peine à s'apercevoir de cette exactitude, par les traits originaux qui sont marqués dans cet ouvrage.


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LA RELATION DE DESFARGES


4 pages format A4

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Page mise à jour le 3/02/2003