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JOURNAL DU VOYAGE DE SIAM
Fait en 1685 et 1686 Par M.L.D.C.
Présentation
Un voyage initiatique
A bord de lOiseau, vaisseau des ambassadeurs, on joue aux échecs, on observe les étoiles, on étudie le portugais et le siamois, on résout des équations, jésuites et missionnaires prêchent et soulèvent des points de morale. Lorsquil en a le loisir, Timoléon de Choisy se retire dans sa cabine et, sur le ton de la confidence, il note au jour le jour pour son ami Louis de Courcillon, abbé de Dangeau, les incidents du voyage, ces mille petits évènements qui prennent tant de relief pour ceux qui sont perdus dans l'immensité des océans.Heureusement quil est du voyage, Timoléon, et combien cette ambassade serait morne sans lui ! Parmi les officiers, les jésuites et les missionnaires, pétris, gonflés de la gravité de leur mission, lui seul semble ne pas se prendre trop au sérieux, un rien lamuse, il promène sur tout et sur tous un regard de dilettante, - un regard un peu roublard de faux naïf, peut-être - mais qui paraît toujours neuf et toujours émerveillé.
Comme il se sent petit, Timoléon, entouré de tous ces doctes personnages, ces savants jésuites, ces vertueux missionnaires et ces officiers auréolés de gloire ! Lui nest ni savant, ni riche, ni même vertueux, il traîne derrière lui les relents dun passé sulfureux, il ne sait pas manier lépée, il ne sait que manier la plume, et il avoue : « je ne suis rien, sur ce vaisseau, et lon me traite comme si jétais quelque chose ».
Timoléon aime par-dessus tout quon le regarde et quon ladmire, comme on ladmirait jadis lorsque, vêtu dune robe et le teint rehaussé dune mouche de velours noir, il sappelait Madame de Sancy et défrayait la chronique du faubourg Saint-Marceau. Ce cabot se donne bien du mal pour attirer lattention, et cette grande coquette étudie avec complaisance jusquà ses intonations : « je parle à demi-bas ; modestie dans le ton de la voix aussi bien que dans les paroles. Cela fait un effet admirable » ; sil jubile sur son éléphant ou dans une chaise portée par huit hommes, cest surtout parce quil est persuadé dêtre le point de mire de toute lassistance : « Je ne me suis jamais trouvé à telle fête ! je croyais être devenu pape. »
Timoléon aime bien les effets, les miroirs, les regards, les compliments, et surtout, Timoléon aime bien Timoléon.
Labbé de Choisy est un délicieux compagnon de voyage ; toujours souriant, il est au mieux avec tous. Jamais une critique ne perce sous sa plume, il distribue sans compter les compliments et les éloges, nul nest plus expert dans lart délicat de passer la pommade. Autour de lui, cest la foire dempoigne, jésuites et missionnaires sexècrent, Forbin déteste Tachard, Tachard naime guère Chaumont, qui napprécie guère Phaulkon, qui ne peut souffrir Forbin. Seul Timoléon ne déteste personne, peut-être feint-il de ne pas voir les sourdes rivalités et les haines sordides qui sinstallent entre les protagonistes de lambassade ; ou bien serait-ce que trop préoccupé de lui-même il naccorde quune attention distraite à tout ce qui ne le concerne pas directement ?
Lorsquil sembarque pour le Siam, Timoléon de Choisy a quarante ans. Cest un âge décisif pour beaucoup, et plus encore pour lui qui a fait un an auparavant lintime expérience de la mort. A quarante ans, un homme nest plus tout à fait jeune, mais cette jeunesse perdue est encore bien proche. A quarante ans, un homme nest pas encore tout à fait vieux, mais il sait combien cette inéluctable vieillesse viendra vite. A quarante ans, on sait que le temps est compté et que, somme toute, la vie est bien courte. Cest un âge pour les bilans et les renoncements. Bien plus que lOrient, bien plus que la conversion du roi Naraï, cest Timoléon que Timoléon va chercher à six mille lieues de chez lui. Le voyage de labbé de Choisy est un voyage initiatique.
Le roi Naraï ne se convertit pas et labbé de Choisy ne demeure pas au Siam. On peut penser quil nen est ni trop déçu ni trop affecté. Devenu prêtre, (il nétait jusqualors quun abbé de cour) une nouvelle vie souvre désormais à lui. A partir de février-mars 1686, sa relation de voyage perd quelque peu de son intérêt, les notes sont plus courtes, plus conventionnelles, le regard et la plume se font moins vifs. On a parfois limpression quil rédige son journal comme un pensum. Nul doute que labbé a profondément changé. Guéri de ses vieux démons, du moins le pense-t-il, il laissera désormais les robes de madame des Barres et de madame de Sancy pliées au fond dune malle, il évitera la porte du cercle de jeu. Ainsi renonçant à une part de lui-même, Timoléon est devenu un homme. Nétait-ce pas pour lui doublement difficile ?
Ce texte reproduit le « Journal du Voyage de Siam » de labbé de Choisy publié par Sébastien Mabre-Cramoisy le 2 mai 1687. Les éditions Chalermnit à Bangkok en ont édité le fac-similé en 1985 à loccasion du tricentenaire des relations franco-thaïlandaises. Je lai transcrit en français moderne et jai essayé de léclairer au mieux par des notes et des illustrations. Pour des raisons de commodité, ce journal est divisé en seize pages correspondant chacune à un mois.

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Page mise à jour le 5/1/02