« Je
viens de jouer aux échecs contre le chevalier de Forbin. Il
n'est pas bon joueur, puisque je lui donne une tour ; mais il
est vif, une imagination de feu, cent desseins, enfin Provençal
et Forbin. Il fera fortune ; ou s'il ne la fait pas, ce ne sera
pas sa faute. Il est notre lieutenant, et sait tout le détail
du vaisseau. Il a la clé de l'eau ; c'est une belle charge
parmi nous. En un mot, c'est un fort joli garçon, qui a la
mine de n'être pas longtemps lieutenant. »
(Journal de Choisy)
Né en 1656 à Gardanne, en Provence,
le chevalier Claude de Forbin qui deviendra le comte de Forbin
en 1707 - a déjà un glorieux passé lorsqu'il
s'embarque sur l'Oiseau avec le chevalier de Chaumont. Il a combattu
à Messine en 1675, en Flandre en 1676, aux Antilles en 1680,
à Alger en 1682, il a servi sous Vivonne, sous Duquesne, sous
d'Estrée et il s'est déjà mainte fois fait remarquer
par son courage. Il a été condamné à mort
en 1677 pour avoir tué en duel le chevalier de Gourdon, puis
gracié par le roi. C'est un homme, dirions-nous aujourd'hui
qui n'a pas « froid aux yeux. » C'est à
la demande du chevalier de Chaumont qu'il participe à l'ambassade
en tant que major.
Le
chevalier de Forbin n'aime pas le Siam, il le fait largement savoir,
il en étale sans complaisance la pauvreté, il stigmatise
l'aveuglement du père Tachard et de l'abbé de Choisy,
éblouis par les démonstrations d'opulence organisées
par Phaulkon. Comble de malchance pour lui, le roi Naraï émet
le souhait qu'il demeure à Bangkok pour en gouverner la garnison.
C'est bien contre son gré, sur l'ordre du chevalier de Chaumont,
qu'il doit renoncer à rentrer en France avec l'ambassade. Il
passera ainsi deux années entières dans un pays qu'il
exècre.
La relation de voyage du chevalier de Forbin publiée
dans ses Mémoires n'est qu'un long réquisitoire contre
l'ingratitude, la fourberie, les manoeuvres quasi-diaboliques de Phaulkon
qui, assure-t-il, cherche à se débarrasser de lui par
tous les moyens. Il développe une théorie simple :
lui seul a vu clair quant aux réelles perspectives du Siam,
il sait que Phra Naraï ne se convertira pas à la religion
chrétienne, il ne manquera pas, dès son retour en France,
de contredire auprès du roi les propos enthousiastes et les
belles promesses du père Tachard, il constitue donc une menace
pour les projets de Phaulkon. C'est la raison pour laquelle celui-ci
cherche, dans un premier temps, à le retenir au Siam, et dans
un second temps à l'éliminer, soit en le perdant auprès
du roi, soit en l'assassinant purement et simplement. En démonstration
de cette théorie, il énumère les innombrables
pièges, embuscades, guet-apens dans lesquels l'entraîne
Monsieur Constance. Il évoque même une tentative d'empoisonnement :
« Un jour que j'avais la fièvre, ignorant mon
indisposition, il m'envoya du lait caillé qu'il savait que
j'aimais beaucoup. Quand je me serais bien porté je n'aurais
eu garde d'y toucher. Ayant eu l'imprudence de le laisser à
mes esclaves, il y en eut quatre qui en mangèrent et qui moururent
presque sur-le-champ. »
Cette
théorie est simple, certes, elle est crédible, on peut
pourtant éprouver un curieux malaise à la lecture des
Mémoires du chevalier : une telle haine manifestée
à l'encontre de Phaulkon est trop forte pour ne pas prendre
des allures d'idée fixe, on pourrait évoquer un possible
délire de la persécution, disons le mot, une certaine
forme de paranoïa. On ne peut contester que Forbin reçut
au Siam tous les honneurs dus à son rang, et qu'il fut nommé
« Généralissime de la flotte. »
Ses faits d'arme sont d'ailleurs héroïques, il participe
à l'écrasement des Macassars révoltés
(cette population musulmane venue de l'archipel des Célèbes
s'était installée près d'Ayutthaya et projetait
d'assassiner le roi pour porter sur le trône un de ses demi-frères,
préalablement converti à l'Islam.)
Les circonstances du départ de Siam du chevalier
ne sont pas non plus très claires. Selon sa version, il demande
son congé au roi, qui accepte, et déjouant une dernière
tentative d'assassinat de Phaulkon, il s'embarque sur un vaisseau
de la compagnie d'Orient qui rejoint Pondichéry. Il écrit
dans sa relation : « Je m'estimais si heureux de
quitter ce mauvais pays que j'oubliai dans le moment tout ce que j'avais
eu à y souffrir » Toutefois, dans son ouvrage
« Un Jésuite à la Cour de Siam »
(Éditions France Empire 1992), Raphaël Vongsuravatana
note : « Pourtant il est clair, à partir
des notes de François Martin (le directeur de la Compagnie
française des Indes Orientales et gouverneur du comptoir de
Pondichéry) qu'il [Forbin] a été expulsé
du Siam et qu'il cherche par tous les moyens à y retourner. »
Si Forbin évoque bien François Martin dans son récit,
« M. Martin, pour lors directeur de ce comptoir, m'accueillit
le plus gracieusement du monde et ne cessa de me combler de politesses
pendant tout le temps que je demeurai dans le pays »,
il ne mentionne nulle part ce fait.
De
retour en France, Forbin ne mâche pas ses mots devant Louis
XIV : « Sire, le royaume de Siam ne produit rien,
et ne consomme rien », et quant aux chances de
convertir le roi Naraï, « Sire, ce prince n'y a
jamais pensé, et aucun mortel ne serait assez hardi pour lui
en faire la proposition », propos qu'il réitère
devant le père de la Chaise et devant le marquis de Seignelay,
ministre de la marine.
La carrière glorieuse du chevalier ne s'arrête
pas ici. On le retrouve en 1689 corsaire aux côtés de
Jean Bart. Tous deux sont faits prisonniers par les Anglais, et c'est
sur une chaloupe, avec un chirurgien et deux mousses, qu'ils accomplissent
une rocambolesque évasion et traversent la manche à
la rame. « L'affaire avait été superbe :
Jean Bart et Forbin, tous deux grièvement blessés, ne
s'étaient rendus qu'après avoir vu tomber autour d'eux
les trois-quarts de leurs gens. Et l'évasion avait été
si prompte que les deux héros saignaient encore quand ils reprirent
pied sur le sol français. » (Claude Farrère
Histoire de la Marine Française Flammarion 1934)
Il est également à la célèbre bataille
de la Hougue. Plusieurs fois blessé, il devient chevalier de
Saint-Louis en 1700. Il se retire à Marseille en 1715 et se
consacre à la rédaction de ses mémoires. C'est
là qu'il meurt en 1733.
La rue Siam
à Marseille
A l'angle de la Grand-Rue et de celle
de l'Aumône est une maison à trois façades,
car elle donne aussi sur la rue Siam, et les yeux des passants
aiment à s'arrêter sur cet édifice remarquable
qui, au milieu de toutes les habitations voisines, produit le
contraste et l'effet que ferait un vieillard chargé d'ans
et vêtu du costume des anciens jours au sein d'une jeune
société contemporaine et soumise à l'empire
des modes inconstantes. Cette maison, par son style semi-féodal,
par sa couleur que le temps a noircie, accuse la date du commencement
du seizième siècle. C'est là que demeura
la famille de Forbin.
Oh ! que de grands souvenirs vous
réveillez, et que de belles choses vous donnez à
l'histoire, famille ancienne et illustre parmi les plus illustres
et les plus anciennes de notre chère et poétique
Provence ! On vous voit partout où les citoyens peuvent
se distinguer au service de leur pays ; on vous y voit, et vous
y occupez toujours les places les plus honorables.
Il y avait des Forbins à Marseille
dès le quatorzième siècle, et tout prouve
que le commerce les enrichit et les éleva. Les gentilshommes
ne dérogeaient pas alors en le faisant, et Marseille
ressembla à Venise, à Gênes, à Florence,
à toutes les républiques italiennes du moyen-âge
où les premières familles trouvaient dans les
professions commerciales les éléments d'une fortune
et d'une grandeur qu'elles savaient mettre au service de la
patrie, et qui leur permirent de faire des choses glorieuses
au profit des beaux-arts et de la politique.
Guillaume de Forbin était pelletier
à Marseille en 1404, et Dragon de Forbin y exerçait
la même industrie en 1436. Dans la fatale invasion de
Marseille par les Aragonais, en 1423, on coula à l'entrée
du port, pour le fermer, un grand vaisseau appartenant à
Jean de Forbin. Diverses chartes du quinzième siècle
attestent que plusieurs membres de cette famille figuraient,
à cette époque, au nombre des négociants
marseillais.
Charles de Forbin se distingua, en
1524, dans la défense de la ville de Marseille contre
l'armée du connétable de Bourbon ; sa famille
avait une chapelle dans l'église des frères mineurs.
Les Forbins de Marseille eurent la
gloire de compter seize inscriptions dans les fastes du consulat
; et pendant que cette maison jouait ainsi un beau rôle
sur notre scène municipale, elle se montrait avec éclat
sur le théâtre plus vaste et plus retentissant
de la monarchie française.
On sait que sous Louis XIV, le comte
Claude de Forbin, déjà distingué dans la
marine, fut attaché à l'ambassade envoyée,
en 1685, au roi de Siam, qui le nomma grand amiral et général
de ses armée. Claude de Forbin, au milieu d'une cour
déchirée par des factions barbares, ne posséda
pas longtemps ce titre plus pompeux que réel, et il eut
hâte de retourner en France sur la fin de juillet 1688.
Il y devint l'un des plus grands hommes de mer, et fut l'émule
de Jean-Bart. En 1710, mécontent du ministre, il demanda
sa retraite, dans un moment d'impatience et de mauvaise humeur,
après quarante ans de services. Il n'avait que cinquante-six
ans, mais il souffrait de ses blessures, et il se retira dans
son château de Saint-Marcel, près de Marseille,
où le repos rendit à sa santé sa première
vigueur. "Je passe, dit-il dans ses mémoires, une
vie douce et tranquille, uniquement occupé à servir
Dieu et à cultiver des amis dont je préfère
le commerce à tout ce que la fortune aurait pu me présenter
de plus brillant. J'emploie une partie de mon revenu au soulagement
des pauvres, et je tâche de remettre la paix dans les
familles, soit en faisant cesser les anciennes inimitiés,
soit en terminant les procès de ceux qui veulent s'en
rapporter à mon jugement."
Ce fut là, dans la pratique
des vertus bienfaisantes, que cet ancien chef d'escadre mourut,
en 1733, à l'âge de soixante-dix-sept ans.
L'arrivée en France de mandarins
siamois et l'envoi d'une ambassade française à
Siam n'avaient été qu'une mystification pour Louis
XIV, et le comte de Forbin n'avait vu qu'une déception
amère dans son titre d'amiral et de général
des armées du roi de Siam. Ces deux ambassades firent
pourtant beaucoup de bruit en France où les esprits sont
toujours émus des hommes et des choses qui viennent de
loin ; et à Marseille on donna le nom de Siam à
la rue qui le porte encore, et sur laquelle la maison de Forbin
avait l'une de ses façades.
Cette rue ne fut jamais belle, mais
les croyances superstitieuses lui firent une grande célébrité.
(...)
La rue, nommée Siam plus tard, fut celle qui, selon les
rumeurs populaires, compta le plus d'actes de sorcellerie. Les
démons prenaient plaisir à lui faire de fréquentes
visites, et il semblait que plusieurs y avaient élu domicile.
On en fit des récits variés qui ne devinrent que
plus effrayants en passant de bouche en bouche. Cette rue en
porte encore un témoignage public. On y voit une fontaine
qui n'est connue dans tout le quartier que sous le nom de la
Fontaine du Diable, et l'on y appelle aussi Four du Diable un
très ancien four de boulangerie qui n'est fermé
que depuis peu de temps.
Augustin Fabre, conseiller municipal de Marseille - Notice
historique sur les anciennes rues de Marseille démolies
en 1862 pour la création de la rue Impériale.
Édition de Marseille - J. Barile, 1862 - "Voyages
en France".
Illustration musicale : Second air des combattants
de l'opéra Armadis de Jean-Baptiste Lully (1632-1687)