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JOURNAL DU VOYAGE DE SIAM
Fait en 1685 et 1686 Par M.L.D.C.
Septembre 1685
1er septembre.
Le chirurgien de la Maligne est venu consulter les nôtres sur le mal de M. dArbouville. Le pauvre garçon a reçu aujourdhui le Viatique et ses forces diminuent à vue dil.
Nous faisons tous les jours la même manuvre. On profite dun peu de vent : tant quil dure, toutes nos voiles sont tendues ; quand il sen va, nous demeurons et plantons le piquet jusquà ce quil revienne.2 septembre.
Un bon vent nous prit hier au soir et nous avons été toute la nuit à petites voiles. On a vu, à la pointe du jour les sept îles à tribord (1). Nous les rangeons présentement et sil plait à Dieu, nous passerons ce soir la ligne. Il ny a plus que deux cent soixante lieues dici à la barre de Siam, comme de Lille (2) à Saint-Jean-de-Luz : est-ce là un voyage ? On a pris hauteur et nous ne sommes plus quà 50 minutes de la ligne.3 septembre.
La ligne indienne est bien plus jolie que lafricaine. Nous lavons passée ce matin en dormant. Le vent est bon et le chaud fort modéré. On voit des îles à droite et à gauche : nous laissons lune à tribord et lautre à bâbord. Il faut être fou pour venir ici sans un bon pilote qui y ait passé plusieurs fois. Il nous fait tourner comme un carrosse à arc (3) : ici est un banc, là une roche et nous passons avec confiance. Cest à nos pilotes à faire bons journaux, afin quà lavenir les vaisseaux français se puissent passer des pilotes étrangers.
Nous avons côtoyé tout le matin lîle de Linguen (4), que nous laissons à bâbord allant droit au nord. Elle est fort grande, couverte de hautes montagnes fort connaissables. Mais à midi, après avoir été deux heures au plus près, il a fallu mouiller parce que le vent est venu tout à fait contraire et que les courants nous portaient au large. Or il ne faut pas quitter la terre de vue, et nous prétendons passer entre lîle de Poltimont (5) qui est à quarante-cinq lieues dici et la presquîle de Malacca (6), et ensuite gagner la barre de Siam toujours terre à terre. On sait lhistoire du Vautour, vaisseau de la Compagnie Française, qui voulant passer à lest de Poltimont fut jeté par les courants sur les côtes de Cambodge, qui sont fort dangereuses.
Le pauvre Arbouville a reçu lExtrême-onction : on nen espère plus rien.
Le vent est revenu de lavant, on a mouillé : une demi-heure après il est revenu bon, on a appareillé.4 septembre.
A la pointe du jour nous nous sommes trouvés par le travers de Polpangean et nous allons reconnaître la côte de Malacca ; cest le grand continent de lAsie. Il y a trois mois que depuis le cap de Bonne-Espérance nous navons vu que des îles. Nous espérons voir demain Poltimont. Vous savez que Pol en langue malaise veut dire île. Il y a ici des grands courants qui sortent du détroit de Malacca. Les herbes et les arbres flottent sur les eaux.5 septembre.
Nous ne manquons point de faire tout ce que nous avons prévu. Voici Poltimont à tribord et la grande terre à bâbord. On a cargué les voiles pendant une partie de la nuit et au jour on a tout remis dehors. Cette grande terre est la péninsule de Malacca. Tout ce grand pays était autrefois du royaume de Siam. Il y a présentement plusieurs petits roitelets, dont le plus considérable est le roi de Johore (7). M. Vachet vient de me dire quil est tributaire du roi de Siam et que tous les ans il lui envoie une fleur dor.
Quoi quil en soit, nous voici comme arrivés. Poltimont est à trois degrés et la barre de Siam à treize : reste dix degrés, qui sont deux cents lieues. Il ny a plus à craindre que les courants nous portent sur la côte de Cambodge. Nous ne quitterons plus la terre de vue. Il viendra bien quelques coups de vent vers les sept ou huit degrés : quitte à se mettre à sec pendant une heure, car ils ne durent jamais davantage. Il est donc question de songer à la grande affaire qui nous mène. Jai quelque impatience dentretenir M. de Métellopolis (8), M. labbé de Lionne (9) ; et pourvu quà la première conversation ils ne maillent pas dire quil ny a rien à faire, pourvu quils me donnent quelque espérance, me voilà content. On nous crie de la Maligne que M. dArbouville se porte un peu mieux. Il est bien jeune, il en pourra revenir ; et nous le souhaitons ardemment, tant pour lamour de lui qui a du mérite, que pour avoir le plaisir de vous renvoyer toute votre jeunesse un peu halée, mais en bonne santé et toute glorieuse davoir été au bout du monde.6 septembre.
Il vint hier au soir un petit coup de vent avec tonnerre et pluie qui nous obligea à virer de bord et à prendre au large. Cela dura une demi-heure. On mouilla jusquà minuit, que le vent étant revenu bon on a remis à la voile ; et de toute la journée nous avons fait bon chemin.
Ce matin la frégate a mis son pavillon ; cétait le signal de la mort de M. dArbouville : et ce soir elle a tiré cinq coups de canon, après lavoir jeté à la mer. Il était fils unique, aurait eu beaucoup de bien et méritait une destinée plus heureuse : si ce nest que Dieu le faisant mourir si jeune ait voulu lui ôter loccasion de loffenser ; en ce cas il est plus heureux que nous.
Il y a encore eu un grain ce soir, peu de vent, beaucoup de pluie et de tonnerre. Nous marchons au soleil et le soleil marche à nous. Avant quil soit trois jours nous nous rencontrerons. Il ne faut pas sétonner des fréquents orages : il pleut presque toujours dans les pays où le soleil va visiter le fond des puits. Sa grande chaleur élève continuellement des vapeurs qui se résolvent en pluie et des exhalaisons qui forment le tonnerre. Les mandarins sont ravis de voir des terres qui dépendent du royaume de Siam.7 septembre.
Nous avons dépassé ce matin Polpacat et nous étions à six heures du soir à la vue de Polruangh. Le pilote hollandais avait quelque envie de ranger la grande terre, mais il a pris au large, sur ce quon lui a représenté que notre vaisseau prend dix-sept pieds deau et que le passage est fort étroit à cause dun banc de sable. Nous allions gaillards au nord-ouest, quand tout dun coup le vent en est venu avec une si grande violence quà peine a-t-on pu amener les perroquets et les huniers. Cela a duré deux heures : beaucoup déclairs et peu de pluie ; et comme nous allions un peu trop au large, on a mouillé à vingt-quatre brasses.8 septembre.
Le vent est revenu au sud à minuit. On a appareillé et nous dépassons Polruangh. Cest aujourdhui que nous rencontrons le soleil tête pour tête. Il va au sud, nous allons au nord. Il pourra bien faire quelque fracas ce soir : nous nous attendons à un coup de vent.
Le coup de vent na pas été si lourd que celui dhier : il a seulement interrompu le sermon du père Le Comte, qui était en train de nous dire de belles choses. On sest mis à sec et mouillé à trente brasses ; deux heures après on a appareillé. Il avait paru un peu de vent, il a disparu, on a mouillé. Cest un petit métier quon fait souvent dans ce parage. Notre pilote dit quen un voyage de Batavia à Siam, il a mouillé deux cent quarante fois. On a bon vent deux heures, il faut sen servir : il devient contraire, il faut mouiller pour ne rien perdre ; et partout le mouillage est bon, de la vase et du sable principalement près des terres.9 septembre.
A minuit on a appareillé. Nous avons fait deux ou trois lieues et puis mouillé jusquà deux heures après midi, quun bon vent nous a encore fait faire cinq ou six lieues. Nous tâchons dapprocher les terres afin de ne mouiller quà douze ou quinze brasses.10 septembre.
Je crois que dans la journée nous avons bien fait trois lieues à force dappareiller et de mouiller. Ce qui est de meilleur, nous avons rapproché la grande terre et nous sommes mouillés à dix-huit brasses. Quand le soleil sera un peu plus loin de nous, il viendra du vent. Cinq ou six bonnes journées nous mettraient à la barre de Siam.11 septembre.
Nous navançons guère ; peu de vent et souvent contraire. On a porté ce matin Notre-Seigneur à un soldat menuisier de son métier et fontainier. Il prétendait faire des cascades à Louvo.12 septembre.
Ce pauvre soldat est mort ce matin : ainsi le roi de Siam se passera de fontaines. Nous avons fait bon chemin toute la journée et voici devant nous le gros cap de Pattani (10).13 septembre.
Le vent et le courant nous avaient un peu mis au large : il a fallu revirer de bord deux fois pour se rapprocher de terre. Nous languissions et il fait chaud : mais si une fois nous gagnons la pointe de Ligor (11), qui nest pas loin, le pilote assure que les vents de terre ne nous manqueront plus. Tout cela va à huit jours de plus ou de moins. Quimporte, pourvu quon arrive au commencement doctobre et quon puisse repartir au commencement de décembre ? M. le chevalier de Chaumont verra bien en deux mois de quoi il est question, et si le roi de Siam a envie de se faire instruire, il pourra sen retourner en France suivant les ordres du roi et laisser quelquun à sa place pour achever ce quil aura commencé.14 septembre.
Bon vent presque toute la journée, quelquefois un peu contraire ; alors on va plus près, on fait des bordées et on avance toujours. Il y a six mois que je vois gouverner un vaisseau et je ladmire plus que le premier jour. Ce nombre presque infini de cordages, tous nécessaires, na pas été trouvé tout dun coup.15 septembre.
Nous avons doublé la pointe de Ligor. Cest le premier gouvernement du royaume de Siam. On y parle siamois. Le gouverneur portait autrefois la qualité de roi de Ligor et dans les grandes cérémonies, en présence du roi, avait une couronne sur la tête et précédait tous les mandarins : je crois que cela ne se fait plus. Les Hollandais y ont un comptoir doù ils tirent beaucoup détain quils portent au Japon, où ils le troquent contre des coupans (12). Vous voyez par là que nous voici en terre damis. Il y a bien encore cent lieues dici à la barre de Siam. Si le vent veut tenir où il est, nous y serons mouillés dans quatre jours.16 septembre.
Cela va bien : le vent est faible, mais la marée et les courants nous portent au nord. Il est venu sur le soir un grain sec presque sans pluie. Nous faisons deux lieues par heure.17 septembre.
La nuit a été admirable. Nous avons dépassé Polcornon. Nous sommes par le travers de Polcori, et nous voyons en perspective Polbardi (13). Nous pourrions bien être mercredi à la barre de Siam.18 septembre.
Le vent a beaucoup molli. Nous allons pourtant toujours. Nous voyons les pintes, hautes montagnes qui sont à la pointe ouest du golfe de Siam. Il ne nous reste pas quarante lieues à faire ; une couple de grains nous mettrait à la barre.19 septembre.
Les pintes sont doublées. On va un peu à la nuit, le soir et le matin : calme le reste du jour. Le vent est venu de bout (14), mouille à dix-neuf brasses.20 septembre.
Nous avons appareillé à une heure après minuit, et deux heures après, mouillé.21 septembre.
Ceci commence à devenir ennuyeux. Les vingt dernières lieues sont toujours les plus difficiles : ainsi en avons-nous usé en arrivant au cap de Bonne-Espérance et à Batavia. Il y a cinq ou six jours que nous languissons dans le petit golfe de Siam. Nous voyons la terre de tous côtés et ne pouvons avancer. Il vient des grains, on amène les voiles de peur daccident. Quand le vent nest plus si fort, on hisse ; et il nest plus temps : calme tout plat.22 septembre.
Nous avons fait aujourdhui cinq ou six lieues et nous voici mouillés à quatre lieues de la barre de Siam : encore deux lieues et nous mouillerons à demeure avec la grosse ancre entre six et sept brasses. On ne saurait approcher plus près, à cause dun banc de sable qui est des deux côtés de la rivière. Le pilote hollandais dit quil ny a dans les basses marées que seize pieds de fond et il nous en faut dix-sept. Si cela est et que nos vaisseaux soient obligés de demeurer à la rade, les officiers ne viendront guère à Siam.23 septembre.
M. Vachet est parti ce matin dans le canot (15) : il va avertir de notre arrivée. M. lambassadeur a écrit à M. lévêque de Métellopolis pour le prier de venir à bord conférer de toutes choses. Il nest question présentement que de lentrée, mais il faut quelle réponde à la dignité du plus grand roi du monde. Quand nous serons dans la ville de Siam, dans le palais des ambassadeurs de France, nous parlerons de laudience.
Nous navons point levé lancre. M. Manuel a prêché tout à son aise et a fort exhorté les matelots à la persévérance. Il a fait en passant léloge des jésuites. Outre que léloge était véritable, il avait bonne grâce dans la bouche du missionnaire (16).24 septembre.
Les mandarins sont fort affligés de nêtre pas allés à terre avec M. Vachet. Ils ont peur davoir la tête piquée avec certaines petites pointes de fer qui tirent tout le sang quun homme a dans le corps (17). Cest leur faute ; il na tenu quà eux daller dire les premières nouvelles.
Nous voici enfin mouillés à la barre de Siam, à deux lieues de lembouchure de la rivière, à cinq brasses et demie. On a tiré trois coups de canon, non pour saluer, car il ny a point de forteresse à lembouchure, elles sont plus avant dans la rivière, mais pour avertir la côte quil est arrivé des vaisseaux et que les douaniers peuvent venir voir ce que cest.25 septembre.
Les mandarins viennent de partir dans un bateau siamois qui est venu les quérir. On les a régalés de cinq coups de canon. Ils ont été bien aises de voir des faces siamoises. Il ny a que le vieux mandarin qui pleure comme un enfant : il a appris que pendant son voyage sa grand-mère est morte. Je ne raille point.
Nous venons encore dappareiller pour nous éloigner un peu du banc de sable en tirant vers lest et je crois que cette fois-ci nous sommes mouillés à demeure. On a jeté un gros ancre et bientôt on affourchera : vous mentendez.26 septembre.
Le chevalier de Forbin arrive de Bangkok (18). Il a amené avec lui un français, maréchal ferrant de son métier, habillé de soie, qui nous a dit bien des nouvelles. Les voici. Le roi de Siam est en bonne santé. Il favorise les missionnaires et les français en toutes choses. Il na pas voulu écouter les Portugais qui lui ont envoyé depuis peu une grande ambassade pour lobliger à chasser les vicaires apostoliques. M. Constance (19) est favori et a présentement une charge au dessus du barcalon (20). Le roi semble toujours incertain du parti quil doit prendre sur la religion. M. de Métellopolis est en bonne santé. Labbé de Lionne a soin du séminaire. M. Duchesne est mort : il avait été nommé évêque de Bérythe et avait ses bulles (21), mais par modestie il avait toujours remis à se faire sacrer. M. lévêque dArgolis a été fort bien reçu à la Chine et lon dit quil est daccord avec tous les missionnaires. Voilà de grandes nouvelles dont il faut attendre la confirmation. M. Vachet doit arriver ce soir à Siam ; il ne sera pas longtemps à nous écrire.
Le gouverneur de Bangkok vient denvoyer à M. lambassadeur un bateau chargé de fruits avec des poules, des canards et un cochon. Les Siamois que nous avons vus jusquici sont fort bien faits et je ne comprends pas quils eussent choisi la crasse de leur pays pour lenvoyer montrer au bout du monde (22).
Nous sommes affourchés sur deux ancres, cest à dire que le vaisseau poussé par le vent ou par la marée peut aller dun ancre à lautre, mais sans virer autour de son câble, comme il fait quand il na quun ancre.27 septembre.
Le pilote hollandais accompagné dun pilote français est allé sonder la barre pour voir si notre vaisseau peut monter jusquà Bangkok. On dit quil y a un vaisseau anglais aussi gros que nous. Ils nont trouvé que douze et treize pieds deau et quand nous ôterions notre canon, il serait difficile dalléger assez notre vaisseau pour le faire passer sans craindre un tour de reins (23). Ainsi lOiseau à la mine de demeurer où il est : pour la Maligne, elle passera partout.28 septembre.
Le chef du comptoir de la Compagnie française à Siam est venu à bord avec le capitaine dun navire de la Compagnie qui est à Siam devant la loge. Nous avons été assez aises de voir des Français. Ils nous ont dit que M. lévêque de Métellopolis était parti aussitôt queux pour venir voir M. lambassadeur. Aussitôt on a envoyé la chaloupe au-devant deux.
A huit heures du soir est arrivé un petit canot siamois, qui a dit que M. de Métellopolis allait arriver. On la attendu jusquà minuit. On a allumé des fanaux et il nest point venu. Il y a apparence quil a relâché à la barre à cause du mauvais temps.29 septembre.
M. de Métellopolis a mouillé cette nuit à deux lieues dici et vient darriver. Cest un grand homme de bonne mine, qui na que quarante-cinq ans et qui en paraît soixante : vingt-quatre ans de mission ne rendent pas le teint frais. M. labbé de Lionne est avec lui. Sa grande barbe ne ma pas empêché de le reconnaître : il est fort maigre, et dailleurs se porte bien. Autant que jen peux juger par les premières conversations que jai eues avec eux, je crois que je retournerai en France avec M. le chevalier de Chaumont. La conversion du roi de Siam nest pas une affaire prête. Il favorise la religion, il aime les missionnaires, il fait bâtir des églises, mais il est encore bien loin de se faire baptiser. Il est pourtant vrai que la religion chrétienne tirera un grand avantage de lambassade. Les . (24) étaient sur le point de déclarer la guerre au roi de Siam, et peut-être de venir se saisir de lembouchure de sa rivière pour se rendre maîtres du commerce. Or vous savez que quand ils sont maîtres quelque part, les missionnaires ny ont que faire. Ils iront bride en main à lavenir, et craindront doffenser le roi en offensant son ami le roi de Siam. Vous voyez par-là que nous allons être bien reçus. Voici deux mandarins de la maison du roi qui viennent faire compliment à M. lambassadeur. Ils ont une suite de quarante personnes ; leur livrée est de chair (25). Ils sont grands et forts, on en ferait de bons soldats. Ils ont dit que le roi avait été transporté de joie dapprendre la bonne santé du roi de France et comme il était toujours victorieux de tous ses ennemis et ont assuré M. lambassadeur que sa personne était si agréable à sa majesté siamoise quil fallait quautrefois il eût rendu de grands services à la nation, voulant lui faire entendre quil avait été siamois il y a deux ou trois mille ans. Ils ont ajouté quils allaient consulter les astres pour trouver le jour heureux entre les plus heureux pour faire descendre à terre son excellence : de sorte que si les talapoins (26) sont lents dans leurs opérations, nous en serons plus longtemps à la rade. Après les compliments ils ont bu du thé et du vin dEspagne et mangé des confitures, et sont rentrés dans leur bateau. Ils y ont été plus de deux heures avant que de déborder, pour écrire tout ce quils avaient vu et dit, et ouï. Sils avaient oublié quelque circonstance, on leur piquerait la tête. Il en viendra dautres plus considérables à mesure que nous avancerons dans la rivière et à deux lieues de la ville se trouvera le premier ministre dans les balons (27) dorés du roi avec les grands officiers de la couronne. Quand les mandarins sont rentrés dans leur barque, on les a salués de neuf coups de canon. La Compagnie française vient denvoyer trois cents poules, dix cochons, quarante canards, des cocos, des oranges et des citrons. Quand leur chef sen est allé, on la régalé de cinq coups de canon, pour montrer que le roi fait cas de la Compagnie.
Je viens davoir une grande conversation avec M. labbé de Lionne pendant que M. lambassadeur entretenait M. de Métellopolis. Le roi de Siam ne sest point déclaré sur la religion et même depuis dix-huit mois na point fait là-dessus de pas considérables. M. Constance na point voulu accepter la charge de grand Chakri qui le mettrait au-dessus du barcalon : il se contente davoir toute lautorité. Il a beaucoup desprit et est fort habile dans le commerce. Il a découvert les friponneries des mahométans, qui étaient les maîtres des affaires avant quil sen mêlât. Cest par-là quil sest élevé. Vous saurez quelque jour toutes les particularités de sa vie. Il semble quétant catholique, il ait intérêt à faire son maître chrétien : nous verrons bientôt comme il sy prendra. La conjoncture est très favorable pour faire faire au roi de Siam tout ce quon voudra. M. lambassadeur les laissera venir et lon trouvera peut-être le moyen de leur faire passer pour des grâces la plupart des choses quon a à leur demander. On insistera dabord sur la religion, afin que sils naccordent rien sur ce point-là, ils accordent amplement tout le reste. Nous ne désespérons pourtant pas ; et Dieu en a tant fait quil peut bien encore achever. On aura au moins des déclarations publiées par tout le royaume, qui permettront et approuveront la religion chrétienne.
M. dHéliopolis a eu la consolation, avant que de mourir, de voir la paix entre les missionnaires. Il a fait sa visite paisiblement pendant six mois, et est mort comme une chandelle faute de mèche. Quand il viendrait en orient dix vaisseaux chargés de missionnaires, il y aurait de quoi les occuper dans la seule Chine. On dit que depuis un an il y est entré beaucoup de religieux. M. lévêque dArgolis y a toute lautorité. Il a avec lui deux missionnaires, ses religieux, les deux qui étaient avec M. dHéliopolis et trois quon y envoya lannée passée du séminaire de Siam. Il y a encore un chinois nommé Dom Grégoire Lopès, homme de grand mérite. Il est désigné évêque et vicaire apostolique et sera sacré par M. dArgolis.30 septembre.
M. de Métellopolis vient de sen retourner à Siam pour faire avancer toutes choses. On a tiré neuf coups de canon à sa sortie. M. lambassadeur la fort bien reçu mais ne lui a point donné la main. Voilà trois grandes barques chargées de rafraîchissements qui viennent de la part de M. Constance.
12 feuilles format A4
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NOTES :
1.Larchipel Lingga, sous léquateur, à lest de Sumatra. retour2. Labbé de Choisy orthographie LIsle. La ville de Lille étant autrefois un marécage, on désignait par ce nom de lIsle le château du comte de Flandre construit sur un terrain sec. Cest autour de ce château que se développa cette ville. retour
3. Larc de carrosse est « larc formé de deux pièces de fer qui joignent le bout de la flèche à lessieu des petites roues » (Littré) retour
4. Pulau Ligga, dans larchipel indonésien Lingga, a lextrémité ouest du détroit de Malacca.
« LAsie, distinguée en ses principales parties, sçavoir la Turquie en Asie, lArabie, la Perse, lInde, la Chine, la Tartarie, les isles du Japon, des Philippines, des Molucques, de la Sonde, de Ceylan, des Maldives, où sont remarqués les empires, monarchies, royaumes et états qui sy trouvent à présent, daprès les relations les plus nouvelles, par le Sieur Sanson, géographe ordinaire du Roy, 1674. »
Carte de lAsie Willem Jansz Blau Amsterdam 1645.
Carte de lAsie Allemagne 1707
Carte de lAsie Mallet 1683.
Carte du royaume de Siam et des pays circonvoisins, par le R.P. Placide Augustin Déchaussé, géographe ordinaire de sa Majesté, dédiée à Monsieur. Monsieur le chevalier de Chaumont, ambassadeur du roi de Siam. retour
5. Pulau Tioman, une des minuscules îles qui émaillent la côte est de la Malaisie, avec Pulau Sibu, Pulau Tinggi, Pulau Tenggol, Pulau Redang LOiseau longe au plus près la côte malaise, dans la crainte que les courants ne lentraînent au large. retour
6. Labbé orthographie « Malaca » On lappelle aussi la presquîle malaise. retour
7. Labbé orthographie « Jor » Tout au sud de la péninsule, cest aujourdhui un état fédéré de la Malaisie, dont la capitale est Johore Bahru. retour
8. Monseigneur Louis Laneau. retour
9. Artus de Lionne, futur évêque de Rosalie, fils du ministre Hugues de Lionne. Voir la page « Les personnages » retour
10. Labbé orthographie Patani. Fondé au XVe siècle, Pattani était à lépoque un sultanat semi-autonome de langue malaise. Cest aujourdhui une ville de Thaïlande à la population majoritairement musulmane. retour
11. Aujourdhui Nakhon Si Thammarat, en Thaïlande, cette ville fut jusquau VIIe siècle la capitale du royaume de Tambralinga. On lappela également Nagara Sri Dhammaraja (Cité du roi Dharma) pendant lempire de Srivijaya, entre le VIIe et le XIIIe siècle. retour
12. Le « coupan » était une monnaie japonaise. Voir illustration de la note 7 de la page « novembre 1685 » retour
13. Vraisemblablement les îles de Ko Samui, Ko Pan Ngan et Ko Tao, aujourdhui thaïlandaises. retour
14. On appelle le « bout », lavant, la proue du navire. Avoir le vent de bout, se dit quand le vent vient du côté de lavant. (Littré) retour
15. Le chevalier de Forbin accompagnait Vachet. retour
16. Même si la courtoisie semblait de mise à bord de lOiseau, il nen existait pas moins une grande hostilité entre les missionnaires et les jésuites retour
17. Cest sur un ton délicieusement désinvolte que labbé de Choisy évoque et évoque les supplices épouvantablement raffinés dont les Siamois semblaient friands. Mais après tout, la roue ou lécartèlement nétaient pas mal non plus retour
18. Labbé orthographie « Banko » : on trouve parfois aussi « Bancok ». Le chevalier de Forbin relate ainsi sa mission ; « Dès que nous eûmes mouillé, je partis avec M. le Vacher (cest ainsi que Forbin appelle Vachet) pour aller annoncer larrivée de M. lambassadeur dans les états du roi de Siam. La nuit nous prit à lentrée de la rivière ; ce fleuve est un des plus considérables des Indes, il sappelle Menam, cest à dire mère des eaux. La marée, qui est fort haute dans ce pays, devenant contraire, nous fûmes obligés de relâcher. Nous vîmes en abordant trois ou quatre petites maisons de cannes, couvertes de feuilles de palmier. M. Le Vacher me dit que cétait là où demeurait le gouverneur de la Barre ; nous descendîmes de notre canot, et nous trouvâmes dans lune de ces maisons trois ou quatre hommes assis à terre sur leur cul, ruminant comme des bufs, sans souliers, sans bas, sans chapeau, et nayant sur tout le corps quune simple toile dont ils couvraient leur nudité. Le reste de la maison était aussi pauvre queux. Je ny vis ni chaise, ni aucun meuble : je demandai en entrant où était le gouverneur ; un de la troupe répondit : « Cest moi ».
Cette première vue rabattit beaucoup des idées que je métais formées de Siam ; cependant javais grand appétit, je demandai à manger : ce bon gouverneur me présenta du riz, je lui demandai sil navait pas autre chose à me donner, il me répondit amay, qui veut dire non.
Cest ainsi que nous fûmes régalés en abordant. ( ) La marée étant devenue favorable, nous nous rembarquâmes, et nous poursuivîmes notre route en remontant la rivière ; nous fîmes, pour le moins, douze lieues sans voir ni château ni village, à la réserve de quelques malheureuses cabanes, comme celles de la Barre. Pour nous achever, la pluie survint. Nous allâmes pourtant toujours, et nous arrivâmes à Bangkok sur les dix heures du soir.
Le gouverneur de cette place, turc de nation, et un peu mieux accommodé que celui de la Barre, nous donna un assez mauvais souper à la turque ; on nous servit du sorbec pour toute boisson ; je maccommodai assez mal de la nourriture et du breuvage, mais il fallut prendre patience. Le lendemain matin, M. le Vacher prit un balon : ce sont les bateaux du pays, et sen alla à Siam, annoncer larrivée de lambassadeur de France à la Barre, et moi je rentrai dans le canot pour regagner notre vaisseau.
Avant de partir, je demandai au gouverneur, si, pour de largent, on ne pourrait point avoir des herbes, du fruit, et quelques autres rafraîchissements pour porter à bord : il me répondit amay. Comme nos gens attendaient de mes nouvelles avec impatience, du plus loin quon me vit venir, on me demanda en criant si japportais avec moi de quoi rafraîchir léquipage ; je répondis amay ; « je ne rapporte, ajoutai-je, que des morsures de cousins, qui nous ont persécutés pendant toute notre course » (Voyage du comte de Forbin à Siam) retour19. Constantin Phaulkon. Voir page « Les personnages » retour
20. Ce mot dorigine portugaise désignait une sorte de premier ministre, chargé tant des finances que des affaires intérieures et étrangères, et que les Siamois nommaient « Phra Khlang » retour
21. Daprès Littré, « provisions à bénéfice », nous dirions aujourdhui quil était rémunéré pour sa charge. Jean-Joseph Duchesne (1646-1684), devait succéder à Pierre Lambert de la Motte, lévêque de Bérythe mort en 1679. retour
22. Labbé de Choisy évoque ici les deux ambassadeurs et leur suite que lOiseau ramène au Siam. On sait que le comportement de Khun Pichaï Walit et Khun Pichit Maïtri en France avait maintes fois frisé la grossièreté. La phrase nest en tout cas pas tendre retour
23. Il faut dire que les présents envoyés par Louis XIV au roi Naraï étaient aussi considérables que somptueux. Instruments scientifiques, lunettes astronomiques, microscopes, miroirs, meubles, lustres de cristal, armes, meubles, étoffes, tapis, vêtements. Comme le dit Dirk Van der Cruysse dans son « Louis XIV et le Siam » : « on ne lésine pas entre princes qui savent vivre. » retour
24. Le mot est remplacé par des pointillés dans lédition fac-similé des éditions Charlermnit. Les Hollandais ? retour
25. Formule élégante pour dire quils ne sont vêtus que dun pagne, ou dun « sarong » retour
26. Cest le nom dorigine portugaise quon donnait aux prêtres siamois. Voici la description des talapoins telle que la fera La Loubère : « Les talapoins ont des parasols en forme décran quils portent à la main. Ils sont dune feuille de palmite coupée en rond et plissée, et dont les plis sont liés dun fil près de la tige ; et la tige, quils rendent tortue comme un S en est le manche. On les appelle « talapat » en siamois, et il y a lapparence que cest de là que vient le nom de « talapoi » ou « talapoin », qui est en usage parmi les étrangers seulement, et qui est inconnu aux talapoins même, dont le nom siamois est tchàou cou. »
Talapoin allant par la ville. Gravure coloriée.
Mandarin siamois. Gravure publiée dans lédition anglaise de la relation de La Loubère.
Mandarin qui parle à un de ses gens Gravure coloriée. retour
27. Les balons (ou ballons) étaient les bateaux siamois, on parle aujourdhui de barges. Voir illustrations page suivante. retour
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