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JOURNAL DU VOYAGE DE SIAM
Fait en 1685 et 1686 Par M.L.D.C.

Présentation
Mars 1685
Avril 1685
Mai 1685
Juin 1685
Juillet 1685
Août 1685
Septembre 1685
Novembre 1685
Décembre 1685
Janvier 1686
Février 1686
Mars 1686
Avril 1686
Mai 1686
Juin 1686
Mémoire du 1er janvier 1686

Octobre 1685

1er octobre.
Autre grand bateau chargé de cochons, de poules et de canards : on en a régalé l’équipage. Il n’y a pas un mousse qui n’ait à son dîner sa poule ou son canard. Il vint hier au soir des vaches et des veaux. Enfin les Siamois font ce qu’ils peuvent pour nous régaler. On prépare sur la route des maisons pour recevoir M. l’ambassadeur et les balons du roi le viendront prendre à la barre. M. Constance viendra au-devant de lui à cinq ou six lieues de Siam. M. de Métellopolis écrit de Bangkok que le roi de Siam ayant su à minuit la nouvelle de notre arrivée envoya sur-le-champ quérir un de ses grands mandarins qui a soin des bâtiments, et lui ordonna d’aller à Louvo (1) faire préparer une maison pour l’ambassadeur de France. On croit qu’il donnera l’audience à Siam et puis qu’il ira à Louvo : voici la saison qu’il y va, à cause que toutes les campagnes de Siam et même la ville sont inondées.

2 octobre.
M. Vachet écrit qu’il envoie cinq grands bateaux pour charger tous les ballots.
Le roi de Siam et ses ministres sont après à imaginer des moyens d’honorer un ambassadeur. Ils ont déjà résolu de donner l’audience le jour de l’entrée, ce qui ne s’est jamais fait : mais aussi veut-il faire en l’honneur du roi des choses extraordinaires.

3 octobre.
Le roi de Siam a nommé un de ses plus grands mandarins pour aller ambassadeur en France. On se prépare à nous bien recevoir. M. Constance est allé disposer toutes choses à Louvo, parce que la cour ira aussitôt après l’audience : il viendra lui-même avec les balons du roi jusqu’à la barre. Tous nos ballots sont débarqués et la Maligne appareille pour entrer dans la rivière.

4 octobre.
Nous voyons beaucoup de souffleux, qui sont de petites baleines pas plus grosses qu’une chaloupe. Ils font des jets d’eau et de temps et temps ouvrent une grande gueule pour avaler les petits poissons.

5 octobre.
Rien à vous dire (2).

6 octobre.
Il vient d’arriver un bateau de la côte, qui dit que tout se prépare à nous bien recevoir et que d’ici à Siam nous devons nous arrêter en sept endroits où se trouveront des mandarins, des balons et grand chère.

7 octobre.
Notre chaloupe alla hier au soir à terre faire de l’eau. Elle a ramené M. Veret qui revient de Siam. Il dit que c’est une ville plus grande que Paris, les maisons fort vilaines, les pagodes ou temples des dieux fort magnifiques, la rivière admirable, un peuple infini, un nombre de bateaux qu’on n’oserait dire. Nous verrons bientôt, s’il plaît à Dieu, et en jugerons par nous-mêmes (3). Il dit que le roi a donné à M. Vachet une audience de trois heures, et qu’après l’avoir fort remercié, il a ajouté ces paroles dignes d’un roi chrétien, N’en soyez pas plus orgueilleux, père Vachet, ce n’est pas vous qui avez fait de si grandes choses en si peu de temps : c’est le dieu du ciel et de la terre qui l’a permis pour sa gloire et c’est lui que nous en devons remercier. Il lui a parlé ensuite du roi et de la religion d’une manière à tout faire espérer. Chose admirable ! Dieu veut que je demeure toujours en état d’incertitude. Après avoir entretenu l’abbé de Lionne, je croyais retourner en France : présentement je crois demeurer à Siam, et cela en raisonnant fort juste. Or souvenez-vous que depuis qu’on parle de cette affaire, j’ai toujours été incertain de ma destinée. D’abord j’ai espéré avec quelque fondement d’y venir ambassadeur. J’ai vu nommer à la barbe de moi qui y songeais fort, M. le chevalier de Chaumont qui n’y songeait pas : cela n’est rien. J’ai tâché de me raccrocher : mais combien de jours ai-je dit le soir et le matin, irai-je, n’irai-je pas ? Le voudra-t-on, ne le voudra-t-on pas ? Me voici arrivé à la barre de Siam : j’ai entretenu à fond M. de Métellopolis et n’en suis pas plus savant. Oh bien Dieu soit loué de tout. Je le prie tous les jours de conduire tout à sa gloire et à mon salut. Je me sens avec sa grâce en état de recevoir tout avec tranquillité. Je demeurerai à Siam avec plaisir et s’il faut retourner en France, je serai bientôt consolé. Quand il n’y aura point de ma faute, je n’aurai qu’à penser : C’est la volonté de Dieu, allons gaiement où il veut que nous allions ; et je le ferai comme je le dis. Oh, M. l’abbé de D…(4), la belle chose que la religion chrétienne ! Qu’elle est d’un grand secours dans tous les évènements de la vie ! Un chrétien est prêt à tout, et toujours gai. Que Timoléon a d’obligation à Théophile (5) de lui avoir ouvert l’esprit. Aussi vous puis-je assurer qu’il en aura une reconnaissance éternelle : oui éternelle, car j’espère qu’elle passera dans l’autre vie et que dans la Jérusalem céleste Timoléon s’écriera : Seigneur, si je chante vos louanges, si je vous vois, si je vous aime, c’est à Théophile après vous, Dieu de miséricorde, à qui j’en ai la première obligation.
M. Véret nous a dit encore que toute la rivière est couverte de balons dorés (6) et de mandarins ; que M. Constance est déjà à Bangkok, que tout Siam se remue pour la réception de M. l’ambassadeur, qu’on a coupé plus de cinq cents pièces d’étoffes d’or, d’argent et de soie pour meubler son palais, que tous ses gentilshommes et sa suite auront des chambres à la française, que la basse-cour sera bien garnie, que le roi veut nourrir les deux navires sans qu’il en coûte un sou aux Français. En voilà bien : et au bout de tout cela s’il se fait chrétien, ne l’aimerez-vous pas autant que moi ? C’est beaucoup dire, car je me sens déjà une grande tendresse pour sa Majesté siamoise.

8 octobre.
M. de Métellopolis et M. l’abbé de Lionne sont arrivés à bord ce matin avec deux mandarins qui ont complimenté M. l’ambassadeur de la part du roi et l’ont prié de mettre pied à terre. Il leur a répondu qu’il allait monter dans sa chaloupe pour se rendre à l’entrée de la rivière où les balons du roi l’attendent. Deux heures après nous sommes partis : on a tiré quinze coups de canon. Nous avons trouvé à Bankakia le gouverneur de Bangkok dans un balon à soixante rameurs, suivi de plus de trente autres : c’est un mahométan de fort bonne mine. M. l’ambassadeur, M. l’évêque et moi sommes montés dans le balon du roi qui est tout neuf, doré. Je vous ferai quelque jour la description d’un balon. M. l’abbé de Lionne, le père de Fontaney et tous les gentilshommes de l’ambassade ont rempli les autres. Un moment après a paru le gouverneur de Pipeli (7) avec une grande suite de balons. On ne voyait que balons sur la rivière. Tout cela s’est rangé en bataille sur deux colonnes : le balon du roi au milieu où était son Excellence, à droite et à gauche les douze balons des mandarins maîtres des cérémonies ; et à la queue de tous, les balons de suite et de bagage. Ces mandarins de cérémonie avaient des bonnets blancs faits en forme de mitre. Nous croyions aller coucher à l’une des sept maisons bâties sur la route, mais on est venu avertir M. l’ambassadeur qu’elle était toute pleine de maringouins (8) ou petites mouches insupportables. Il a pris le parti d’aller coucher à bord la frégate qui est mouillée à quatre lieues de la barre dans la rivière. Nous y avons passé une assez mauvaise nuit. M. Constance était à cinq cents pas de nous incognito.
Il a passé à minuit six grands bateaux chargés de vivres, que le roi de Siam envoie pour la nourriture des deux navires pendant six semaines : la frégate en va prendre sa part, le reste ira à l’Oiseau qui demeurera à la rade. Il aurait trop de peine à monter : l’équipage se crèverait à se touer (9). La frégate demeurera à Bangkok.

9 octobre.
Nous sommes partis à huit heures du matin du bord de la frégate dans le même ordre qu’hier, et à midi sommes arrivés à la première des sept maisons de M. l’ambassadeur. Elle est bâtie sur pilotis de bois et de bambou et composée de trois galeries qui se joignent : l’une est pour l’audience, l’autre est l’appartement de son Excellence et dans la troisième sont logés les gentilshommes (10). On m’y a ménagé une petite chambre fort bien meublée. M. l’évêque ne voulant point, par mortification, coucher dans un lit doré, va passer la nuit sur des planches dans son balon. Tout est meublé de lits de la Chine, de tapis de Perse, de paravents de Japon. A la porte de la maison se sont trouvés deux mandarins plus considérables que les premiers ; et ainsi en montant à chaque reposoir, il y en aura de plus grands seigneurs jusqu’aux Opras et aux Oyas (11), qui sont comme les maréchaux de France et les ducs et pairs. On a servi une table de trente couverts de toutes sortes de viandes accommodées à la française. Nous avons toujours derrière nous une douzaine de grands bateaux, faits comme des maisons, pour les vivres et les valets. Le gouverneur de Bangkok et les deux mandarins ont dîné avec nous. Il faut remarquer que tout ce qui sert à M. l’ambassadeur est neuf, tapisseries, lits, tapis, linges, balons, etc.
Après dîner, à deux lieues de Bangkok, M. Vachet est venu joindre son Excellence et lui a dit que tout se préparait pour la bien recevoir.
A une demi-lieue de Bangkok deux grands mandarins, dont l’un est portugais, sont venus recevoir M. l’ambassadeur avec quantité de balons ; de sorte que le cortège grossit tous les jours et grossira jusqu’à Siam. Le Portugais vient commander les troupes à Bangkok et sera au-dessus du gouverneur. Il y a à Bangkok deux forteresses des deux côtés de la rivière : elles sont en bon état, vous en aurez le plan. Dès que nous avons paru, un vaisseau anglais qui est mouillé a salué M. l’ambassadeur de six-sept coups de canon. Les deux forteresses ont tiré l’une trente coups de canon et l’autre vingt. La maison du gouverneur était meublée magnifiquement et avait été revue et augmentée. M. Constance y était incognito. M. Vachet l’a vu ; et ils sont convenus que M. l’ambassadeur demeurera trois ou quatre jours à la tabanque (12), à trois quarts de lieue de Siam et que là on concerterait toutes choses pour l’entrée et pour l’audience.

10 octobre.
Quand nous sommes partis ce matin, les deux forteresses ont salué de tout leur canon. Nous avons remarqué que devant tous les villages qui sont sur le bord de la rivière, on a fait des murailles de bambou couvertes de verdure, et c’est un honneur réservé au roi seul. Nous trouverons partout la même chose jusqu’à Siam. Toutes les maisons de M. l’ambassadeur sont peintes de rouge ; autre honneur très singulier. Les deux côtés de la rivières sont bordés d’aréquiers et de coquiers, qui sont des arbres verts tout chargés de fruits, de singes et d’oiseaux. Il y a des oiseaux tout bleus, d’autres tout rouges, d’autres tout jaunes. Les plus jolis sont les aigrettes, qui sont blanches comme neige et qui ont sur la tête une véritable aigrette. Il y a beaucoup de bêtes en ce pays-ci, parce qu’on n’oserait les tuer de peur de tuer son père. La métempsycose (13) est un article de foi parmi les Siamois. On voit de temps en temps de grandes campagnes où le riz tout vert est à nage ; des villages, dont les maisons sont de bois, bâties sur pilotis. On voit tous les bestiaux en l’air à la première chambre et ils y demeureront jusqu’au mois de décembre que les eaux commenceront à se retirer.
Nous avons passé ce matin entre deux forts de bois qui nous ont salués, l’un de dix coups de canon, et l’autre de huit.
Il n’ont ici que du canon de fonte et la poudre est fort bonne. Le fort à main droite s’appelle Hale de cristal et celui de la gauche Hale de rubis. Ici le gouverneur de Bangkok est venu prendre congé de M. l’ambassadeur sur les frontières de son gouvernement ; et le gouverneur de la province de Teland-Couan l’est venu complimenter dans un balon où il y avait plus de soixante rameurs.
En arrivant au lieu de la dînée, on a tiré dix coups de canon d’un fort de bois qui est de l’autre côté de l’eau : il en a encore tiré quand nous sommes partis. La maison est toujours faite de même, les meubles différents et tout neufs ; et partout un air galant qu’on ne s’attend point à trouver parmi des peuples qui vont nu-pieds et dont la grande parure est une chemise de mousseline au travers de laquelle on compte leurs côtes. Aussi faut-il dire la vérité : c’est M. Constance qui ordonne de tout ceci : les maisons, les meubles, tout est de son dessein, et quoi que nous ne l’ayons point encore entretenu, nous pouvons juger à ses manières d’agir qu’il a bien de l’esprit. Il faut pour s’être élevé au poste où il est, qu’il en sache plus qu’un autre.
Le pays embellit à vue d’œil. Nous côtoyons des villages qui ont une demi-lieue de long. Il y a de temps en temps de grands canaux bordés d’arbres couverts de singes et de perroquets. La rivière a partout un quart de lieue de large, souvent davantage (14) ; et de grandes campagnes de riz. Mais on ne voit point de bateaux sur cette grande rivière ; pas un petit pêcheur, et presque personne dans les villages. J’étais scandalisé de cet affreux désert : mais M. de Métellopolis m’a appris qu’ordinairement la rivière est couverte de bateaux et que les villages sont fort peuplés ; et que si nous ne voyons personne, c’est par respect pour son Excellence. Ils en usent ainsi quand le roi passe et l’on ne voit jamais que ceux qui n’ont pas eu le temps de se cacher.
Il y a deux jours que nous n’avons mangé de pain : grande chère, beaucoup de viande et du riz. Manger une bouchée de viande et une bouchée de riz, cela est bien triste à qui n’aime pas le riz : il faut pourtant en passer par là. J’oubliais à vous dire que nos rameurs rament en cadence. Leur comite (15) est bon musicien : il chante, et ne fait que cela. Les autres rament et chantent, redisent tout ce que le comite dit et sur le même ton. Les accords sont parfaits, et l’on voit dans le même instant cent voix s’accorder parfaitement avec cent rames.
M. Constance était encore ici ce soir : il sort des lieux un moment avant que M. l’ambassadeur y arrive.

11 octobre.
Nous avons trouvé ce matin un vaisseau hollandais et un anglais qui remontent la rivière pour aller à Siam. Ils sont petits et mal faits. Le Hollandais a salué de neuf coups et l’Anglais de cinq. Nous avons vu sur la gauche le village de Samkok (16), où il y a une église de chrétiens dédiée à saint Pierre et un missionnaire qui en a soin. Il y a un autre village de l’autre côté de la rivière dont tous les chrétiens ne manquent point tous les dimanches de venir à la messe à Samko, quoi qu’il y ait plus de trois quarts de lieue et la rivière à passer. Mais ici le peu qu’il y a de chrétiens sont fort zélés.
A la dînée, deux Opras, le général des troupes de la frontière de Pégou (17) et vingt mandarins sont venus saluer M. l’ambassadeur ; le soir, d’autres grands et petits mandarins. Les maisons toutes semblables : on les a toutes bâties et meublées en même temps et plus de vingt mille hommes y ont été employés.

12 octobre.
A peine avons-nous été dans le balon que deux grands Opras sont venus complimenter son Excellence. Il n’y a plus à venir que les Oyas. Le cortège s’augmente toujours et nous avons présentement plus de cent balons. On commence à voir de grands clochers dorés qui sont les pagodes de Siam. On voit aussi les montagnes de Louvo qui sont à seize lieues d’ici.
A gauche est une maison de plaisance du roi : il paraît y avoir beaucoup de logement. Il y a deux toits l’un sur l’autre, ce qui n’est permis qu’au roi et aux talapoins ; et par parenthèse les talapoins sont honorés comme le roi. Les tuiles de la maison paraissent dorés.
A un quart de lieue plus loin est venu le chef de la Compagnie d’Angleterre avec tous les Anglais dans des balons avec leur pavillon qu’ils ont amené par respect. Il a fait un compliment à M. l’ambassadeur. Les Hollandais ont fait la même chose et se sont rangés dans la marche : il y a présentement plus de cent cinquante balons. Nous voici à trois quarts de lieues de Siam et nous y demeurerons jusqu’au jour de l’entrée et de l’audience. La maison est beaucoup plus grande et plus commode que les autres. Il y a une chapelle, et sur l’autel un crucifix d’or que le roi y a envoyé.
Nous sommes ici au milieu de grands arbres où l’on a fait une ouverture de la largeur de la maison pour nous donner la vue d’une fort belle campagne terminée par des montagnes couvertes de bois toujours vert.

13 octobre.
M. l’ambassadeur a déclaré le chevalier de Forbin son major et a prié tous ses gentilshommes de suivre tous les ordres qu’il leur portera de sa part.
Ce matin le roi de Siam a fait assembler tous ses grands mandarins et leur a fait dire par M. Constance qu’ils ne devaient point s’étonner s’il faisait des choses extraordinaires et inouïes pour honorer l’ambassadeur de France ; qu’il connaissait parfaitement combien le roi de France, et par sa puissance et par son mérite personnel, était au-dessus des autres rois et qu’il ne croyait pas pouvoir donner trop de marques de distinction à son ambassadeur. Tous les mandarins ont mis ces royales paroles sur le sommet de leur tête et s’en sont allés contents : car on dit qu’il y en avait quelques-uns qui murmuraient (18), et qui faisaient difficulté d’aller au-devant de M. l’ambassadeur, alléguant qu’on ne l’avait jamais fait aux ambassadeurs de l’empereur de la Chine, ni à ceux du Moghol et du roi de Perse. Et effectivement on n’a jamais reçu ambassadeur qu’à trois quarts de lieue de Siam et c’était des mandarins du second ordre qui les allaient complimenter. Au lieu qu’il en est venu jusqu’au vaisseau à quarante lieues de Siam, qu’on a bâti des maisons exprès, meublées magnifiquement, que les forteresses ont salué de tout leur canon, qu’on a fait des murailles devant les villages, que les maisons de M. l’ambassadeur sont peintes de rouge, qu’on allume des feux tout autour et qu’on fait sonner une certaine manière de cloche, tous honneurs réservés à la seule personne du roi. Cette assemblée des grands mandarins est une justification de la conduite du roi qui a bien voulu leur faire entendre pourquoi il en faisait tant.
On vient d’ouvrir les ballots des présents du roi. Il n’y a pas grand chose de gâté.
M. Constance, toujours galant dans tout ce qu’il fait, vient d’envoyer à M. l’ambassadeur un présent de porcelaines, de confitures de la Chine et de thé. Il y a de ce fameux thé, si cher, si précieux, dont le seul empereur de la Chine use et dont il envoie aux rois ses amis : il n’y en a guère.
M. l’ambassadeur a fait venir les mandarins qui sont auprès de lui et les a priés de lui apprendre la manière dont le roi de Siam reçoit les ambassadeurs ; et pour les y obliger, il a commencé par leur expliquer la manière dont on les reçoit en France. Ils ont écouté attentivement, et après avoir tout remarqué, ont répondu que les manières d’orient étaient bien différentes, mais qu’ils n’osaient en parler sans l’ordre du roi. Là-dessus, M. l’ambassadeur les a priés de supplier le roi de sa part de lui envoyer quelque homme de confiance qui eût le pouvoir de régler toutes choses avec son excellence. Ils en ont été sur-le-champ informer sa Majesté qui a ordonné à M. Constance de venir trouver M. l’ambassadeur pour cela et de convenir de tout.

14 octobre.
M. Constance, accompagné de deux grands mandarins, est venu après dîner voir M. l’ambassadeur. Tous les gentilshommes l’ont reçu à la descente de son balon. Son Excellence l’a reçu à l’entrée de sa salle d’audience et après quelques compliments, l’a prié d’entrer dans sa chambre et a passé le premier. Ils ont été trois heures en conférence et sont convenus de beaucoup de choses sur l’entrée et sur l’audience. Il reste quelques difficultés, sur lesquelles M. Constance n’a osé prononcer et dont il doit parler au roi. Tout se passera avec toute la dignité d’un ambassadeur du plus grand roi de la terre. Ensuite M. Constance a bu du vin et du thé, et après avoir vu quelques-uns des présents du roi qu’il a trouvés fort beaux, il s’en est allé.
Le séminaire de Siam et le collège de Masprend, qui est à une lieue de Siam, sont venus en corps saluer M. l’ambassadeur. Il y a longtemps que je n’ai rien vu qui m’ait tant touché. On voyait à la tête une douzaine de prêtres vénérables par leur barbe et encore plus par leur mine modeste. Suivait une quarantaine de jeunes ecclésiastiques depuis douze ans jusqu’à vingt de toutes nations, chinois, japonais, tonkinois, cochinchinois, pégouans, siamois, tous en soutane. Je croyais être au séminaire de Saint-Lazare. Un Cochinchinois a harangué en latin fort bien : un Tonkinois en a fait autant encore mieux. C’est assurément un fort bel établissement. Tous ces ecclésiastiques seront prêtres : il y en a déjà plusieurs dans les ordres. Ils font des actes en philosophie et en théologie comme à Paris et quand on les trouve capables, on les envoie chacun dans son pays prêcher la foie et ils y font beaucoup plus de fruit que les missionnaires d’Europe.

15 octobre.
M. Paumard, missionnaire qui a, dit-on, beaucoup de part à la confiance de M. Constance (19), est venu ce matin dire qu’on n’avait encore osé proposer au roi de donner un carreau (20) à M. l’ambassadeur, que le grand et petit Conseil s’était assemblé pour cela et que pas un mandarin n’avait osé se charger de faire à sa majesté une proposition si nouvelle, qu’il croyait pourtant que M. Constance la ferait, mais qu’il ne répondait de rien.
Les Tonkinois chrétiens sont venus en corps faire un compliment à son excellence.
Le roi alla hier à une grande fête dans un pagode (21) : Dieu veuille qu’il l’ait fait par politique pour cacher sa marche. Les talapoins sont ici dans une grande considération. Il y en a constamment dans le royaume plus de cent mille et quand le roi voudrait se faire chrétien, il aurait bien des mesures à garder pour le bien même de la religion.
M. Constance est revenu dans un balon magnifique que le roi lui a donné. Il n’en avait point encore eu d’une si grande dignité et quoique le roi lui en eut voulu donner plus de vingt fois, il les avait toujours refusés par modestie. Mais en cette occasion qu’il s’agit de traiter avec l‘ambassadeur du roi, il a cru qu’il y allait de l’honneur de son prince d’honorer son ministre et a tout accepté. Il vient de régler avec M. l’ambassadeur toutes les cérémonies de l’entrée et de l’audience et il nous a fait voir clairement que jamais on n’avait fait de si grands honneurs à Siam aux ambassadeurs de la Chine, ni de Perse, ni d’aucun autre pays.
Il y a eu une grande difficulté. M. Constance voulait faire porter la lettre du roi en triomphe dans un balon toute seule, et qu’ensuite on la mit entre les mains d’un des grands mandarins du royaume pour la porter encore en triomphe dans la ville et dans les cours du palais. M. l’ambassadeur ne voulut point lâcher sa lettre et se tenait raide sur les coutumes d’Europe. Je n’ai pas manqué mon coup. J’ai dit qu’il fallait s’accommoder aux coutumes de l’orient dans les choses qui bien loin d’être honteuses, étaient beaucoup plus honorables ; qu’on ne pouvait rendre de trop grands honneurs à la lettre du roi : et là-dessus j’ai proposé à M. l’ambassadeur, au lieu de mettre la lettre entre les mains des mandarins siamois, de me la remettre à moi pour la montrer au peuple et la porter à l’audience. Il y a consenti, et cela a été bien aise de me faire plaisir, et M. Constance aussi qui voulait seulement que la lettre fut exposée à la vue de tout le monde. Par-là je me suis donné un rang fort honorable : au lieu qu’auparavant j’étais assez embarrassé de ma personne, n’ayant qu’une maigre coadjuterie et un caractère en idée. Il faudra bien honorer celui qui touchera la lettre du plus grand roi du monde : on me donnera à moi seul un balon du roi ; j’irai à l’audience à côté de M. l’ambassadeur et j’y aurai une place réglée et honorable.
Le jour est pris à jeudi 18 de ce mois. Les astrologues assurent qu’il fera beau ; on dit qu’ils ne se trompent presque jamais. Il y a pourtant douze ans que le roi ayant marqué un jour pour couper les eaux, il plut, et tous les beaux balons furent gâtés. Les astrologues en furent chassés, et depuis on n’a pas fait la cérémonie. Les missionnaires sont venus là-dessus et ont prouvé que c’était une superstition. Le roi allait commander aux eaux de se retirer de dessus ses terres et les talapoins ne l’y faisaient aller que quand ils voyaient que les eaux s’allaient retirer, ce qu’ils connaissaient à une certaine marque.
Le roi a demandé à M. Constance si les Français étaient propres, s’ils avaient soin de leurs dents, s’ils se lavaient la bouche et le corps. C’est une chose assez plaisante : on voit des gens basanés, presque tout nus, et ce sont les gens du monde les plus propres à leur manger, à leurs habits, en tout jusqu’à leurs discours. Il y a de grosses peines ordonnées contre ceux qui chantent des chansons déshonnêtes.

16 octobre.
On nettoie les présents du roi, on les portera à l’entrée et à l’audience tout comme ils sont. M. Constance le souhaite ainsi pour rendre la cérémonie plus magnifique.
Les Cochinchinois chrétiens sont venus en corps saluer M. l’ambassadeur. M. Vachet était à leur tête. Ils l’honorent et l’aiment comme un homme qui a fait de grands biens dans leur pays. A propos de M. Vachet, le roi l’a envoyé chercher pour lui dire qu’il sent vivement les obligations qu’il lui a, que s’il était un homme du monde, il ne serait guère embarrassé à lui en témoigner sa reconnaissance en le comblant de biens et d’honneurs, mais qu’étant père, il voulait contenter son zèle pour la religion chrétienne : que pour cela il n’avait qu’à choisir un lieu dans ses états, et qu’on y bâtirait une église et une maison pour lui, avec une rente fondée à perpétuité pour le faire subsister honorablement, afin que dans les siècles futurs on apprit que dans un tel temps, sous un tel roi, le père Vachet avait rendu de grands services à l’état. Le bon roi est persuadé, et il n’a pas tout à fait tort, que M. Vachet a beaucoup contribué à l’ambassade.
Nous n’avions point encore remarqué qu’on fait la garde autour de la maison de M. l’ambassadeur et que la ronde marche toute la nuit à la lueur de plusieurs feux qu’on allume de trente en trente pas.
Il arriva avant hier un vaisseau hollandais à la barre.

17 octobre.
M. Constance est venu ici ce matin pour achever de régler quelques petites difficultés : car quoi que le roi de Siam ait résolu de faire toutes choses pour honorer M. l’ambassadeur, les coutumes de ces pays-ci sont si différentes des nôtres qu’à tout moment il faut s’arrêter. Il est encore revenu cette après dîner, parce que sans lui rien ne se fait. Il a réglé la marche des nations qui sont venues complimenter M. l’ambassadeur : c’est la plus belle chose que nous ayons encore vue. Il y avait quarante-trois nations différentes, toutes habillées et armées à la mode de leur pays ; et parmi ces gens-là il y avait trois fils de roi. Il me semble que cela est assez fier. J’aurai les noms et les qualités, et, si je peux, la situation de tous ces pays : il y aura plus de trente noms dont M. l’abbé Baudrand n’a jamais ouï parler. Les seuls Portugais ne sont point venus rendre leurs devoirs à son excellence, et quand M. Constance leur a mandé de la part du roi d’y venir, ils ont répondu beaucoup d’impertinences. Il est vrai que M. de Métellopolis n’a point été rendre visite à leur ambassadeur ; mais il n’avait garde d’aller voir un homme qui venait se plaindre des vicaires apostoliques et faire tous ses efforts auprès du roi du Siam pour les faire chasser.

18 octobre.
Voici une grande affaire faite ; l’entrée et l’audience. Il y a mille choses curieuses à remarquer et je prétends bien vous en faire une relation en forme, quand je saurai les noms et les qualités de tous les personnages. Je veux pourtant vous en dire aujourd’hui quelque chose. Dès le matin M. l’ambassadeur a mis lui-même la lettre du roi dans une boîte d’or, et cette boîte dans une coupe d’or, et la coupe sur une soucoupe aussi d’or, et ensuite il l’a exposée sur une table. Il est venu d’abord deux Oyas, qui sont les ducs et pairs du royaume de Siam, suivis de quarante grands mandarins qui, après avoir complimenté M. l’ambassadeur, se sont prosternés devant la lettre. Après cela ils sont rentrés dans leurs balons et se sont mis en marche ver la ville.
Alors M. l’ambassadeur a pris la lettre du roi et me l’a remise entre les mains. Nous avons marché vers la rivière, moi toujours à sa gauche. Il a repris la lettre et l’a mise dans un balon doré où le fils du roi n’entrerait pas. Ce balon de la lettre a suivi les balons où étaient les présents et était accompagné par huit balons de garde. M. l’ambassadeur suivait dans son balon tout seul. Je le suivais aussi dans un balon du roi tout seul. J’avais une soutane de satin noir, un rochet (22) avec le grand manteau par-dessus. Nous avions aussi à droite et à gauche des balons de garde. Venaient ensuite quatre balons où étaient les gentilshommes que le roi a mis à la suite de M. l’ambassadeur avec son secrétaire ; et dans d’autres balons étaient tous les gens de la maison, maîtres d’hôtel, sommeliers, valets de chambre, tous fort propres, et ensuite les trompettes et vingt personnes de livrée. La livrée est fort belle, et c’est ce que les Siamois ont trouvé de plus beau. Ils ont vu souvent des justaucorps dorés : les petits marchands d’Europe en ont ici, les serruriers sont habillés de soie. M. l’ambassadeur a quatre ou cinq habits dorés : ce serait beaucoup à Londres ou à Madrid ; on dit qu’ici il faudrait en changer tous les jours (23).
Enfin le cortège finissait par les balons de toutes les nations. Voilà la marche par eau, qui avait quelque chose de fort singulier. Tous ces balons du roi étaient dorés et avaient des clochers d’un ouvrage fort délicat et fort doré. Il y avait soixante hommes de chaque côté avec de petites rames dorées, qui toutes en même temps sortaient de l’eau et y rentraient : cela faisait un fort bel effet au soleil.
La  loge des Hollandais, et un vaisseau anglais nous ont salués en passant de tout leur canon ; et ce qui n’est jamais fait dans la capitale d’un royaume, le roi présent. La forteresse a tiré plus de vingt coups de canon, le vaisseau français a aussi tiré plus de vingt coups. Il avait emprunté des perriers (24), et faisait le plus de bruit qu’il pouvait. Enfin on a fait des honneurs à M. l’ambassadeur qu’il n’eût jamais osé demander.
En mettant pied à terre, M. l’ambassadeur a pris la lettre du roi et l’a mise sur un char de triomphe encore plus magnifique que le balon. Il est ensuite monté dans une chaise découverte dorée, portée par dix hommes. Il avait à ses deux côtés deux Oyas, aussi dans des chaises et je le suivais aussi dans une chaise portée par huit hommes. Je ne me suis jamais trouvé à telle fête et je croyais être devenu pape. Suivaient les gentilshommes à cheval, les gens de la maison, trompettes et livrée à pied. Nous avons marché dans une rue aussi longue et plus étroite que la rue Saint-Honoré, entre deux doubles files de soldats, le pot en tête et le bouclier doré. Les uns ont des sabres et les autres des piques. Il y avait sur notre chemin de temps en temps des éléphants armés en guerre. Tout s’est arrêté à la première porte du palais. M. l’ambassadeur est descendu de sa chaise, a pris la lettre du roi sur le char de triomphe, est entré dans le palais en la portant et ensuite me l’a remise entre les mains. Nous avons marché gravement, les gentilshommes devant et les Oyas à droite et à gauche. Nous avons passé trois ou quatre cours. Dans la première, il y avait un régiment de mille hommes avec le pot en tête et le bouclier doré. Ils étaient assis sur leurs talons, leurs mousquets devant eux fichés en terre. Cela est assez beau à la vue mais franchement, je crois que cinquante mousquetaires les battraient bien.
Dans la seconde cour il y avait peut-être trois cents chevaux en escadron. Les chevaux sont assez beaux et mal dressés. Mais, ce qu’on ne voit en nul lieu du monde, il y avait des éléphants bien plus grands que ceux du dehors. Nous en avons bien vu quatre-vingts et entre autres le fameux éléphant blanc, qui dans les guerres de Pégou a coûté la vie à cinq ou six cents mille hommes. Il est assez grand, fort vieux, ridé, et a les yeux plissés. Il y a toujours auprès de lui quatre mandarins avec des éventails pour le rafraîchir, des feuillages pour chasser les mouches et des parasols pour le garantir du soleil quand il se promène. On ne le sert qu’en vaisselle d’or et j’ai vu devant lui deux vases d’or, l’un pour boire et l’autre pour manger. On lui donne de l’eau gardée depuis six mois, la plus vieille étant la plus saine. On dit, mais je ne l’ai pas vu, qu’il y a un petit éléphant blanc tout prêt à succéder au vieillard quand il viendra à mourir. J’ai vu aussi l’éléphant prince, qui est le plus grand et le plus spirituel des éléphants ; c’est celui que le roi monte. Il est fier et indomptable à tout autre ; et quand le roi paraît, il se met à genoux. On m’a dit qu’à Louvo nous verrions ce manège. Enfin dans la dernière cour, nous avons trouvé de grandes troupes de mandarins, la face en terre, appuyés sur leurs coudes. Il fallait monter sept ou huit degrés pour entrer dans la salle d’audience. M. l’ambassadeur s’est arrêté avec M. Constance, pour donner le temps aux gentilshommes français d’entrer dans la salle et de s’asseoir sur des tapis. On était convenu qu’ils y entreraient la tête haute à la française, avec leurs souliers, et qu’ils se mettraient à leur place avant que le roi parût sur son trône, et que quand il paraîtrait, ils lui feraient une inclination à la française sans se lever. Cependant M. l’ambassadeur et moi étions au bas du degré avec le barcalon dont jusque-là on n’avait pas ouï parler. Il a dit à son Excellence qu’à la nouvelle de son arrivée à la barre il avait eu envie d’y aller, mais que les affaires de l’état l’en avaient empêché. Dès que les gentilshommes ont été placés, on a ouï sonner les trompettes et les tambours du dedans ; ceux du dehors ont répondu : c’est le signal que le roi va se mettre sur son trône. Aussitôt M. Constance, nus pieds, c’est-à-dire, avec des chaussettes sans souliers, a monté les degrés en rampant, comme on fait à Rome en montant la Scala Santa, (25) et encore bien plus respectueusement. M. l’ambassadeur l’a suivi : j’étais à sa gauche portant la lettre du roi. son Excellence a ôté son chapeau sur les derniers degrés dès qu’il a vu le roi ; et après être entré dans la salle, a fait une profonde révérence à la française. J’étais à sa gauche et n’ai point fait de révérence, parce que je portais la lettre du roi. Nous avons marché jusqu'au milieu de la salle entre deux rangs de grands mandarins prosternés. Il y avait parmi eux un beau-frère du roi du Cambodge. Là M. l’ambassadeur a fait la seconde révérence et s’est avancé vers le trône du roi à la portée de la voix et s’est mis devant le siège qu’on lui avait préparé. Il a fait sa troisième révérence et a commencé sa harangue debout, et découvert : mais à la seconde parole il s’est assis et a mis son chapeau. Je suis demeuré debout tenant toujours la lettre du roi. Il a dit, Que le roi son maître, si fameux par tant de victoires et par la paix que plus d’une fois il a donnée à ses ennemis à la tête de ses armées, lui a commandé de venir trouver sa majesté aux extrémités de l’univers pour lui présenter des marques de son estime et l’assurer de son amitié. Mais que rien n’était plus capable d’unir ces deux grands princes que de vivre dans les sentiments d’une même croyance, et que c’était particulièrement ce que le roi son maître lui avait commandé de représenter à sa majesté. Il a ajouté Que le roi le conjurait par l’intérêt qu’il prend à sa véritable gloire de considérer que cette suprême majesté dont il est revêtu sur la terre ne peut venir que du vrai Dieu (26), c’est-à-dire d’un Dieu tout-puissant, éternel, infini, tel que les chrétiens le reconnaissent, qui seul fait régner les rois et règle la fortune de tous les peuples : que c’était à ce Dieu du ciel et de la terre qu’il fallait soumettre toutes ses grandeurs et non à ces faibles divinités qu’on adore dans l’Orient (27), et dont sa majesté qui a tant de lumière et de pénétration, ne peut manquer de voir assez l’impuissance. Il a fini en disant Que la plus agréable nouvelle qu’il pouvait porter au roi son maître était que sa majesté persuadée de la vérité se fait instruire dans la religion chrétienne, que cela cimenterait à jamais l’estime et l’amitié entre les deux rois, que les Français viendraient dans ses états avec plus d’empressement et de confiance ; qu’enfin sa majesté s’assurerait par ce moyen un bonheur éternel dans le ciel après avoir régné avec autant de prospérité qu’elle fait sur la terre (28).
La harangue finie, M. l’ambassadeur, sans se lever et sans ôter son chapeau, hors quand il parlait des deux rois, a montré à sa majesté quelques-uns des présents qui étaient dans la salle. Il m’a ensuite fait l’honneur de me présenter, et puis les gentilshommes. Aussitôt M. Constance, qui a servi d’interprète, s’est prosterné par trois fois avant que de parler et a expliqué la harangue en siamois, M. l’ambassadeur demeurant toujours assis et couvert. Dès que l’explication a été faite, M. l’ambassadeur s’est levé, a ôté son chapeau, s’est tourné de mon côté, a salué respectueusement la lettre du roi, l’a prise et s’est avancé vers le trône.
Il faut vous expliquer ici un incident fort important. M. Constance, en réglant toutes choses, avait fort insisté à ne point changer la coutume de tout l’Orient qui est que les rois ne reçoivent point de lettres de la main des ambassadeurs : mais son excellence avait été ferme à vouloir rendre celle du roi en main propre. M. Constance avait proposé de la mettre dans une coupe au bout d’un bâton d’or, afin de M. l’ambassadeur put l’élever jusqu’au trône du roi : mais on lui avait dit qu’il fallait ou abaisser le trône, ou élever une estrade, afin que son excellence la put donner au roi de la main à la main : M. Constance avait assuré que cela serait ainsi. Cependant nous entrons dans la salle, et en entrant nous voyons le roi à une fenêtre au moins de six pieds de haut. M. l’ambassadeur m’a dit tout bas, Je ne lui saurais donner la lettre qu’au bout du bâton, et je ne le ferai jamais. J’avoue que j’ai été fort embarrassé. Je ne savais quel conseil lui donner. Je songeais à porter le siège de M. l’ambassadeur auprès du trône, afin qu’il put monter dessus : quand tout d’un coup, après avoir fait sa harangue, il a pris sa résolution ; s’est avancé fièrement vers le trône en tenant la coupe d’or où était la lettre et a présenté la lettre au roi sans hausser le coude, comme si le roi avait été aussi bas que lui. M. Constance, qui rampait à terre derrière nous, criait à l’ambassadeur, Haussez, haussez : mais il n’en a rien fait et le bon roi a été obligé de se baisser à mi-corps hors la fenêtre pour prendre la lettre (29) ; et l’a fait en riant, car voici le fait. Il avait dit à M. Constance, Je t’abandonne le dehors, fais l’impossible pour honorer l’ambassadeur de France ; j’aurai soin du dedans. Il n’avait point voulu abaisser son trône ni faire mettre une estrade ; et avait pris son parti, en cas que l’ambassadeur ne hausserait pas la lettre jusqu’à la fenêtre, de se baisser pour la prendre. Cette posture du roi de Siam m’a rafraîchi le sang et j’aurais de bon cœur embrassé l’ambassadeur pour l’action qu’il venait de faire. Mais non seulement ce bon roi s’est baissé si bas pour recevoir la lettre du roi, il l’a élevée aussi haut que sa tête, qui est le plus grand honneur qu’il pouvait jamais lui rendre. Il a dit ensuite qu’il recevait avec grande joie des marques de l’estime et de l’amitié du roi de France et qu’il était presque aussi aise de voir M. l’ambassadeur que s’il voyait le roi lui-même. Il a demandé des nouvelles de la maison royale et des nouvelles de la paix et de la guerre. M. l’ambassadeur lui a répondu que le roi, après avoir pris la forte place du Luxembourg, avait obligé les Espagnols, les Hollandais, l’empereur et tous les princes d’Allemagne à signer avec lui une trêve de vingt ans. Enfin le roi a souhaité à M. l’ambassadeur que le Dieu du ciel le ramenât en France aussi heureusement, qu’il l’avait amené au royaume de Siam. J’ai oublié à vous dire que M. l’évêque de Métellopolis et M. l’abbé de Lionne se sont trouvés dans la salle avant nous, et qu’après que M. l’ambassadeur a eu rendu la lettre du roi, je me suis assis sur le tapis à sa main droite, M. l’évêque et M. Constance un peu devant M. l’ambassadeur. Le roi a été quelque temps sans rien dire. Après quoi on a ouï les trompettes et tambours comme avant l’audience : c’est pour avertir au dehors que sa majesté va sortir de son trône. Il s’est retiré doucement et a fermé sa petite fenêtre. M. l’ambassadeur est demeuré sur son siège pour donner le temps aux gentilshommes de défiler avec M. Vachet, qui par l’ordre exprès du roi avait été leur conducteur. M. l’évêque, M. l’abbé de Lionne et moi avons suivi, et un moment après M. l’ambassadeur et M. Constance.
Aussitôt que le roi s’est retiré, le Barcalon et tous les grands mandarins du royaume, qui avaient été prosternés pendant l’audience, se sont levés à leur séant. Or entre ces mandarins, il y a un beau-frère du roi de Cambodge et des fils de roi. Je ne sais si je vous ai dit, qu'à la porte du palais un jeune Opra favori du roi (30) est venu recevoir M. l’ambassadeur et l’a suivi à l’audience. En sortant nous avons trouvé toutes choses dans le même ordre, les mandarins, les éléphants et les troupes. M. l’ambassadeur à la porte du palais est remonté dans sa chaise et moi dans la mienne ; les gentilshommes ont suivi à cheval, et tout le reste à pied. Il a fallu remonter dans les balons pour aller au palais de son excellence. On a remis pied à terre au bout de la rue des Chinois, ensuite on a passé dans la rue des Maures : ce sont les deux plus belles de Siam. Les maisons en sont de pierres et de brique, c’est beaucoup dire en ce pays-ci. La marche était toujours la même. Nous sommes enfin arrivés au palais de son Excellence, au milieu d’une foule incroyable de peuple : on ne voyait que des têtes. La ville est assurément fort peuplée : mais ce n’est pas encore Paris. La cour de ce palais est grande et fort gaie. A droite est un grand lieu à colonnes, qui est magnifique et galant : le haut est peint d’un jaune qui paraît or : les murailles sont blanches, toutes pleines de niches où il y a des porcelaines ; ce jaune, ce blanc et ce bleu se marient fort bien ensemble. Il y aura dans deux jours une fontaine jaillissante : on travaille nuit et jour à un petit réservoir qui fournira l’eau. Voyez par là si ces gens-ci oublient quelque chose. A gauche est le corps de logis. M. l’ambassadeur y a une antichambre, une chambre, des garde-robes, une galerie et une fort belle terrasse : j’y ai une fort jolie chambre. La chapelle est grande et nous avons, dit-on, la consolation d’y voir tous les jours des turbans chrétiens. Il faut que je vous aime bien d’écrire si longtemps étant aussi las que je le suis. Les honneurs coûtent cher. J’ai porté la lettre du roi ; les Siamois me regardent avec respect : mais je l’ai portée plus de trois cents pas dans un vase d’or qui pesait cent livres et j’en suis sur les dents. En arrivant M. l’ambassadeur a fait distribuer quatre cents pistoles en pièces de trente sols aux balons qui l’ont amené de la barre et qui l’ont conduit à l’audience, aux hommes qui l’ont porté sur leurs épaules et à ceux qui l’ont servi pendant qu’il a été à la Tabanque. La libéralité est un peu forte et je ne crois pas qu’il en soit quitte pour douze cents pistoles en présents. Mais comment ferait-il autrement ? Les autres ambassadeurs en usent ainsi. Laissera-t-il tomber le nom du roi dans un pays où il passe pour le plus grand prince du monde ? Et n’est-ce pas dans ces occasions qu’il faut donner jusqu’à sa dernière pistole ?
M. Constance vient de sortir d’ici : c’est un maître homme. M. L’ambassadeur lui disait qu’il avait été embarrassé en voyant le trône du roi si haut, parce qu’il avait bien résolu de ne point hausser le bras en donnant la lettre et qu’il aurait été au désespoir de déplaire à sa majesté. Et moi, lui a répondu M. Constance, j’étais encore plus embarrassé : vous n’aviez qu’un roi à contenter, et j’en avais deux. Il nous a montré pendant l’audience le beau-frère du roi de Cambodge prosterné comme les autres. son Excellence, nous disait-il, a les pieds où les frères de roi ont la tête. En un mot c’est un drôle qui aurait de l’esprit à Versailles. Il a trouvé les confitures à la française fort bonnes. Bonsoir, je dors tout debout (31).

19 octobre.
Deux yeux ne voient pas tout. Ces messieurs les gentilshommes ont remarqué des choses dans le palais qui m’ont échappé. Il y avait, disent-ils, six chevaux de main dont les harnais étaient d’or, chargés de perles, d’émeraudes, de rubis et de diamants.
M. Constance sort d’ici. Il dit que le premier article des instructions des ambassadeurs que le roi de Siam envoie en France sera de faire aveuglément tout ce qu’on leur ordonnera, dans la pensée qu’on ne leur ordonnera que des choses raisonnables et glorieuses à leur maître. Il nous a dit aussi que le roi avait bien recommandé qu’il ne manquât rien aux deux navires. Tout cela est beau : mais je ne vois encore rien pour la religion et c’est pourtant ce qui nous mène.
On s’est assemblé ce matin au palais pour traduire en siamois la lettre du roi. Le palais est une ville assez grande, composée de sept ou huit maisons bâties par différents rois. On a transporté la lettre du roi d’une maison à l’autre avec la même pompe que le jour de l’audience. Il y avait dans la salle les quarante mandarins du Conseil, le barcalon, M. Constance, M. de Métellopolis, M. l’abbé de Lionne et M. Vachet. On a traduit la lettre tout haut mot à mot en paroles siamoises les plus expressives ; après quoi les principaux mandarins l’ont portée au roi.

20 octobre.
Nous avons eu ici ce matin une grande fête. Le roi a envoyé quelques présents aux talapoins. Les rues étaient tapissées de feuillages et les présents étaient portés par vingt-quatre éléphants montés par autant de mandarins. Le roi n’y a point été lui-même ce qui a fort diminué les cérémonies. S’il y avait été, il y aurait eu quatre-vingt dix éléphants.
M. Constance vient d’envoyer du vin et de la bière du Japon. Nous en avons tâté : c’est de la manne dans une décoction de séné. Les confitures sont un peu meilleures. L’eau rose est admirable, si de l’eau rose peut être bonne.
Ce soir nous avons été voir M. l’évêque. Le séminaire est à une demi-lieue d’ici. On y a en balon fort à son aise. La maison est assez jolie ; il y a beaucoup de logement. Le roi y fait bâtir une église de brique qui sera magnifique.

21 octobre.
C’était aujourd’hui la grande fête du séminaire. Le pape leur a envoyé des reliques de saints martyrs et ils en ont fait la fête. M. de Métellopolis a officié pontificalement. son clergé était composé de trente ecclésiastiques. Je n’y en ajoute pas un : neuf ou dix d’Europe, le reste de toutes nations. M. de Courtaulin a prêché et a fait à M. l’ambassadeur un compliment où il y avait beaucoup d’esprit.
Je viens de lire le journal du voyage de M. d’Héliopolis à la Chine, fait par lui-même. Vous ne serez pas fâché de savoir de quelle manière il y est entré : cela tient un peu du miracle. Il s’embarque à Siam sur un vaisseau chinois qui allait au Japon. M. Constance le recommande au capitaine qui devait le mettre à terre sur les côtes de Canton avec deux missionnaires qui l’accompagnaient. Le capitaine en approchant de la Chine apprend que tout y est en armes, que les Tartares ont deux cents vaisseaux et qu’ils vont attaquer le prince de Formose, petit-fils de celui qui se soutint dans son île contre toute la puissance du conquérant de la Chine. On lui dit que les côtes de la Chine sont couvertes de navires et de pirates : il n’ose en approcher. Tout l’équipage veut faire route, et jeter à la mer les missionnaires : car de les mener au Japon, ils n’ont garde d’y penser, il y va de la vie. Le capitaine propose à M. d’Héliopolis de le mettre dans île déserte où il vivrait comme il pourrait et lui promet de le reprendre en passant au retour du Japon. Le bon évêque accepte le parti. On cherche une île. Paraissent dans le moment trois pirates tartares. Le Chinois fait force de voiles et se sauve où il peut, cinglant toujours vers le Japon. Enfin, après avoir bien cherché une île déserte, chose fort aisée à trouver dans ce parage, il se trouve à la pointe du jour à la rade de l’île Formose, le théâtre de la guerre et le lieu dont il voulait surtout s’éloigner. Néanmoins s’étant aperçu que l’armée des Tartares n’y était pas encore arrivée et se voulant défaire de M. d’Héliopolis, il le met à terre brusquement avec ses missionnaires et continue son voyage au Japon. Tout était alors dans une étrange confusion à Formose : on y attendait à tout moment l’irruption des Tartares et comme le prince n’était pas en état de leur résister, on voyait sur le visage des habitants une tristesse qui présageait la captivité ou la mort. Peu de temps après les Tartares arrivent et ne trouvent point de résistance. Le prince se rend à discrétion et les richesses immenses sont pillées. Que fera M. d’Héliopolis ? Il va droit au général tartare et lui fait dire qu’il est le grand-père des chrétiens de la Chine et qu’il lui demande la permission d’aller voir ses enfants. Cet air vénérable et apostolique, ou pour mieux dire, l’esprit de Dieu, tourne le cœur de ce barbare. Il lui accorde sa demande contre toutes sortes d’apparences et de raisons politiques, et lui donne un passeport et un vaisseau pour le porter à Fo-kien qui était précisément le lieu de sa mission. Il faut avouer que cela n’est pas naturel.
Le roi de Siam après avoir lu la lettre du roi, dit à M. Constance Je vois bien que le roi de France me veut faire chrétien ; et lui dit ces paroles d’un ton à faire beaucoup espérer. Je crois que c’est pour me tenir toujours en haleine, afin que jusqu’au départ de M. l’ambassadeur je ne sache point ma destinée.
Il y a ici un fameux astrologue. Le roi l’envoya quérir la veille que nous sommes arrivés à la barre, sur la nouvelle qui était venue par un petit vaisseau anglais que le roi de France envoyait ici une grande ambassade. Il lui demanda quand elle arriverait : il répondit, incessamment. Nous arrivâmes le lendemain. On lui demanda si cette ambassade serait heureuse, il dit que oui, mais que dans peu de jours on recevrait une mauvaise nouvelle : et l’on vient d’apprendre que les révoltés de Cambodge ont bien battu les troupes de Siam. Ces astrologues font leurs prédictions comme font les nôtres, par les astres dont ils ont une grande connaissance.

22 octobre.
Le roi vient d’envoyer à M. l’ambassadeur un fort beau présent. M. Constance en a été le porteur. Ce sont des robes de chambre du Japon, cent boutons d’or de manille et dix pièces d’étoffe d’or et d’argent de la Chine ou de Perse. Il y avait pour moi quatre pièces de satin noir de la Chine et quarante pièces pour les gentilshommes, vingt d’or et vingt de soie. Les autres rois d’Asie font ces sortes de présents le jour de l’audience en robes toutes faites ; mais le roi de Siam plus galant ne nous l’a fait que quatre jours après.
M. Constance a dit à un homme, qui me l’est venu dire, c’est M. Paumard, qu’il voulait avoir le cou coupé si je ne demeurais à Siam à la place de M. l’ambassadeur (32). J’ai de la peine à le croire.

23 octobre.
Il vient d’arriver l’un des deux missionnaires qui étaient partis de France trois semaines avant nous. Il s’appelle M. du Carpon et est d’autant plus louable d’embrasser une vie austère qu’il passe pour avoir plus de cinquante mille écus de biens. L’autre sera ici dans cinq ou six jours. Ils sont venus en vingt jours du Port-Louis à la ligne, ont essuyé du mauvais temps auprès du cap des Aiguilles, se sont rafraîchis à Pondichéry sur la côte de Coromandel et sont venus aborder à Tenasserim. Il dit que l’ambassadeur de Perse est arrivé à Madras Patan avec un grand train et des présents magnifiques qu’il apporte au roi de Siam de la part du Sophi. Mais, ce qui est assez plaisant, il dit que cet ambassadeur vient proposer au roi de se faire mahométan ; si cela est, je suis d’avis que nous nous battions en champ clos (33).

24 octobre.
M. l’ambassadeur et moi avons été ce soir nous promener dans un petit balon tout simple, sans tout cet arroi d’ambassade. Nous avons eu beaucoup de plaisir à visiter les camps des Cochinchinois et des Pégouans. On se promène dans des allées d’eau à perte de vue, sous des arbres verts, au chant de mille oiseaux, entre deux rangs de maisons de bois sur pilotis, fort vilaines par dehors, fort propres par-dedans. On entre dans une maison où l’on s’attend de trouver des paysans bien gueux ; on trouve la propreté même, le plancher de nattes, des coffres de Japon, des paravents. Vous n’êtes pas dedans qu’on vous présente du thé dans des porcelaines (34) ; et là tout fourmille d’enfants. Au retour de la promenade, je me suis jeté dans l’eau, ce qui m’arrive tous les jours et ce qui est nécessaire pour la santé. Il faut se baigner, manger peu de viande le soir, tant qu’on veut de poisson, il ne fait jamais de mal ; et il y en a tant dans la rivière, qu’en se baignant, il nous vient donner contre les jambes. Cela est exactement vrai.

25 octobre.
Le roi a fait avertir M. l’ambassadeur par M. Constance qu’il lui voulait donner ce matin une audience particulière. Nous y avons été à neuf heures, M. l’ambassadeur seul dans son balon ; M. l’évêque, l’abbé de Lionne et moi dans un autre. On nous a menés dans un des appartements secrets du palais où jamais étranger n’entra. C’est un jardin fort agréable, coupé par des canaux et de belles allées. Les gentilshommes sont demeurés dans des allées couvertes et nous sommes montés sur une petite terrasse. M. l’ambassadeur s’est mis sur un siège ; M. l’évêque à sa droite et moi à sa gauche sur des tapis ; M. Constance prosterné servant d’interprète. Nous avons fait en entrant les révérences comme à la première audience et le roi a paru au haut d’un petit escalier sur un siège. Dispensez-moi de vous dire ici ce qui s’est dit. La pluie est venue. Le roi s’est levé, et a fait dire à M. l’ambassadeur qu’il ne voulait pas le laisser mouiller et qu’une autre fois l’audience serait plus longue. Nous sommes retournés dans le lieu où étaient les gentilshommes. Les tables étaient déjà dressées, le buffet magnifique, beaucoup de vases d’or et d’argent. On ne fait pas cas ici du vermeil doré. On a dîné longuement. La santé des rois a été bue. Des ragoûts à la japonaise, que j’ai trouvé bons, à la siamoise meilleurs, à la portugaise détestables, du vin d’Espagne, de Perse, de France, de la bière d’Angleterre. M. Constance a fort bien fait les honneurs : cet homme fait tout bien. Après dîner nous avons vu dans les canaux des poissons qui ont la tête comme une vilaine femme, ou plutôt comme une guenon, les lèvres rouges, le visage ou groin assez blanc, mais les yeux beaucoup plus bas que le nez. Nous sommes retournés dans les mêmes balons, accompagnés des mêmes mandarins, la garde ordinaire du roi rangée en double haie sur notre marche.
J’ai été ce soir quatre heures en conférence avec M. Constance. Je vous donne rendez-vous à la Saint-Jean à Gournay : un plat de crème, s’il vous plait.

26 octobre.
Autre conférence entre M. l’ambassadeur, M. Constance et moi. On y prend de grandes résolutions. Voici de grandes paroles et je deviens bien important, si je n’y prends garde. Nous avons été nous promener incognito. Toutes les promenades sont admirables. Les pagodes sont tous dorés et il y en a pour le moins autant que d’églises à Paris. On ne voit que talapoins qui ont une grande écharpe jaune : c’est la marque de leur profession. Il y en a vingt mille de compte fait dans l’enceinte de la ville et bien davantage dans les camps qui sont des deux côtés de la rivière, à deux lieues au-dessus et autant au-dessous. La raison de ce grand nombre de talapoins est aisée à rendre. Tous les peuples de ce royaume sont obligés de travailler pour le roi, quand il lui plaît ; et il lui plaît souvent. Les seuls talapoins en sont exempts. Il est vrai que la plupart vivent d’aumônes ; mais ils ne manquent de rien et sont respectés par le roi même. Les plus grands mandarins les saluent les premiers.
J’ai acheté aujourd’hui quelques bagatelles. Il est difficile d’en trouver : les Anglais, qui étaient ici avant nous ont tout enlevé, bon et mauvais. Il faut, pour avoir ici des raretés, y être au mois d’avril et de mai, à l’arrivée des vaisseaux de la Chine et du Japon. Les marchands de diverses nations prennent tout pour envoyer chez eux et présentement, ne pouvant rien avoir de la première main, nous sommes à la discrétion de gens qui veulent beaucoup gagner.
Il vient encore d’arriver un autre missionnaire de France nommé M. Charmot. Il a laissé entre les mains des Siamois, à plus de quarante lieues d’ici, pour huit ou dix mille francs de hardes. C’est avoir une bonne opinion d’eux. M. de Métellopolis n’est pas tout à fait débonnaire et va y envoyer.

27 octobre.
M. Vachet a été après dîner porter au barcalon les lettres et les présents des ministres de France : il n’eut pas été de la dignité que M. l’ambassadeur les eût portés lui-même.
M. Constance est venu conter à M. l’ambassadeur une conversation importante qu’il a eue avec le roi. M. l’évêque et moi étions en quart.
Nous avons été nous promener hors la ville. Je ne puis me lasser d’admirer une fort grande ville dans une île entourée d’une rivière trois fois grosse comme la Seine, des vaisseaux français, anglais, hollandais, chinois, japonais, siamois, un nombre innombrable de balons, des galères dorées où il y a soixante rameurs. Le roi commence à faire bâtir des vaisseaux à l’européenne : on en vient de lancer trois à l’eau. Mais ce qu’on ne peut assez admirer, c’est que des deux côtés de cette île on voit des camps ou villages habités par des nations différentes ; toutes les maisons de bois qui sont à nage ; les bœufs, vaches, cochons en l’air. Les rues sont des allées d’eau vive et courante, à perte de vue, sous de grands arbres verts, et dans ces petites maisons tout fourmille de peuple. Un peu au-delà des villages sont de grandes campagnes de riz que l’on traverse en bateau. Le riz s’élève toujours au-dessus de l’eau et l’horizon est borné par de grands arbres, au-dessus desquels d’espace en espace on voit briller les tours et les pyramides des pagodes, qui sont dorées à deux ou trois couches. Je ne sais pas si je présente à votre imagination une belle vue : mais certainement je n’ai jamais rien vu de plus beau, quoi qu’à la réserve des pagodes, tout y soit encore dans la simplicité de la nature.

28 octobre.
Le roi a nommé trois ambassadeurs pour aller en France ; ce sont gens de la première qualité et ils seront accompagnés de douze mandarins (35).
Nous avons été à la grand messe au séminaire. Je ne m’étonne plus que ces missionnaires fassent tant de bien en ces pays-ci : leur mine, leur conversation, tout en eux inspire l’envie de servir Dieu. Il est vrai que jusqu'ici ils n’ont pas fait grand chose dans le royaume de Siam. Les Siamois sont des esprits doux, qui n’aiment pas à disputer et qui croient la plupart que toutes les religions sont bonnes. Il y a pourtant quinze ou seize missionnaires dispersés en différents endroits du royaume, et tous ont des églises plus ou moins grandes suivant la quantité des nouveaux chrétiens. Il faut dire aussi, pour la justification des missionnaires, qu’ils ne font mission dans le royaume de Siam que depuis dix ou douze ans, au lieu qu’ils sont au Tonkin et à la Cochinchine depuis plus de vingt-cinq ans, et qu’en arrivant dans ces deux royaumes, ils y ont trouvé le christianisme tout établi par les jésuites qui en ont été les premiers apôtres. Je crois avoir lu dans quelque relation que le père Alexandre de Rhodes, en quittant le Tonkin, prétendait y avoir laissé plus de cent mille chrétiens. Ils disent qu’il y en a présentement deux cents mille, et soixante mille en Cochinchine.

29 octobre.
Le nom de Louis le Grand fait partout pays la pluie et le beau temps. Nous renversons tous les jours les coutumes des Siamois. M. l’ambassadeur a été voir aujourd’hui le barcalon. Il est bon de vous dire que ce barcalon est le premier ministre, le grand vizir du roi de Siam. Celui-ci n’a pas grande autorité ; c’est M. Constance qui fait tout : mais il en a le titre et les honneurs. Or d’ordinaire il donne audience aux ambassadeurs dans une niche ; les grands mandarins et l’ambassadeur sur un tapis, au plus sur un carreau. Le dernier ambassadeur de Portugal, qui vint ici l’année passée, s’assit sur le tapis. Il est vrai qu’il ne tint qu’à lui de faire porter un carreau. Voici comment l’affaire s’est passée à notre égard.
Deux grands mandarins à cheval sont venus prendre M. l’ambassadeur chez lui. Il a monté dans sa chaise, M. l’évêque dans la sienne et moi dans la mienne : car on me voit partout et je suis proprement le personnage muet de la comédie. M. l’ambassadeur était dans une chaise qu’il a apportée de France, fort dorée, avec de belles crépines d’or et d’argent. Les gentilshommes et les Français de la compagnie étaient à cheval. Nous avons marché dans cette pompe au son des trompettes. Il n’y avait pas loin à la maison du barcalon mais ils nous ont fait passer par cinq ou six rues fort longues et fort peuplées, toujours entre des canaux et de beaux arbres. Le barcalon, chose inouïe dans l’empire siamois, est venu recevoir M. l’ambassadeur à la porte de sa salle, lui a fait donner un fauteuil et en a pris un autre vis à vis de lui. M. l’évêque et moi avons eu des chaises à dos. Les gentilshommes sont demeurés debout et les mandarins aussi debout. C’est la première fois que dans une cérémonie, les mandarins n’ont pas été sur leurs talons. La conversation a roulé sur des compliments. M. l’ambassadeur a présenté M. Veret comme chef de la Compagnie française. On s’est levé. Le barcalon est venu reconduire son Excellence jusqu’au bas de la salle et nous sommes revenus avec la même gravité.
M. Constance m’a fait voir bien de jolies choses qu’il veut envoyer en France ; et dans quelques jours nous irons dans les magasins du roi choisir ce qu’il y aura de plus beau. S’il prend mes avis, et qu’il tombe sous ma main de gros vases d’or, je ne les laisserai pas échapper : cela vaut bien des paravents et du bois d’aigle (36).

30 octobre.
Oh que je serais embarrassé si M. Constance ne m’avait promis de me donner une relation bien exacte de tout ce que nous venons de voir ! Nous venons du palais : c’est un furieux terrain, j’en aurai aussi le plan. Il y a dans l’enceinte cinq ou six palais avec de grandes cours entourées de corps de logis séparés, qui tous sont couverts de calin qui est une espèce d’étain sonnant, fort luisant, et au haut de chaque corps de logis est une pyramide dorée. M. Constance a mené M. l’ambassadeur partout. Il s’est trouvé par bonheur que ce matin justement, quand nous sommes entrés dans le palais, le roi a eu envie de voir un combat d’éléphants. Il y a deux hommes sur chacun qui les excitent et ils ont de gros câbles aux jambes de derrière pour les retirer quand il se sont donnés quelque coup de dent ou de trompe. Une vingtaine d’esclaves sont attachés à ces câbles et les obligent de se séparer en reculant. Ils font des efforts effroyables et quelquefois rompent leurs câbles. Quand cela arrive, on lâche une femelle qui vient mettre sa trompe entre-deux, et aussitôt, quelques acharnés qu’ils soient, ils se séparent par respect pour les dames. Après le combat, il vient des esclaves rampant tout du long de la cour, leur apporter des cannes de sucre et de l’eau pour se rafraîchir. Le roi était à un balcon et toute la cour était pleine de gardes armés, le ventre à terre, dans un profond silence. Nos Français même qui y étaient tous se sont fort bien contenus et n’ont point fait de bruit. Nous avons vu ensuite par dehors plusieurs petits palais séparés. Dans l’un sont les lettres de tous les rois du monde qui ont envoyé ici des ambassadeurs. Dans l’autre sont toutes les curiosités particulières du roi. Ici est le trésor d’un tel roi et là le trésor d’un autre ; et le roi qui en mourant a laissé un plus grand trésor est plus honoré que celui qui a gagné des batailles. C’est une bien méchante politique : l’or et l’argent ne sont plus dans le commerce et ne vaut-il pas mieux qu’un roi dépense deux millions à une fontaine que de les enterrer et en priver à jamais son peuple ? Car ici on ne touche jamais au trésor. La dépense du roi est réglée sur ses revenus et tous les ans on en garde quelque chose pour mettre dans le trésor. Que si les revenus du roi augmentent ou par quelque nouvelle conquête ou par le moyen du commerce, alors sa Majesté gâte de l’argent. M. Constance me disait que l’année passée, ayant eu besoin d’argent pour payer l’armée qu’il envoyait contre les révoltés de Cambodge, il en avait emprunté en son nom à l’un des gardes du trésor, qui l’avait pressé de le rendre six mois après ; à faute de quoi il serait venu dans sa maison enlever tout ce qui y est. Cette politique met beaucoup d’argent dans le palais et peu dans le royaume. Enfin après avoir bien marché, nous sommes arrivés à la pagode du roi (37). En entrant j’ai cru entrer dans une église. La nef est soutenue par de grandes et grosses colonnes, sans ornements d’architecture. Les colonnes, les murailles, la voûte, tout est doré. Le chœur est fermé par une espèce de jubé fort chargé d’ornements. Au-dessus du jubé sont trois idoles ou pagodes d’or massif de la hauteur d’un homme, assises à la mode du pays. Ils ont de gros diamants au front, aux doigts et sur le nombril. Le pagode qui est à gauche en entrant est le plus honoré. C’est l’image de leur dieu, qui vivait il y a deux mille ans dans l’île de Ceylan ; il a passé dans plusieurs pays et enfin a été conquêté par un roi de Siam. Les talapoins disent que ce pagode va quelquefois se promener hors du palais mais l’envie ne lui en prend jamais que quand on ne voit goutte. Le chœur est petit et fort obscur : il y a bien cinquante lampes qui brûlent continuellement. Mais ce qui va vous surprendre, au bout du chœur est un pagode d’or massif c’est à dire d’or jeté en moule. Il peut avoir quarante-deux pieds de haut sur treize ou quatorze de large et a trois pouces d’épaisseur. On dit qu’il y a pour douze millions quatre cents mille livres d’or. Nous avons encore vu en d’autres endroits du pagode dix-sept ou dix-huit figures d’or massif, de hauteur d’homme, la plupart avec beaucoup de diamants aux doigts, des émeraudes et quelques rubis sur le front et sur le nombril. Ces figures sont très assurément d’or ; nous les avons touchées et maniées : quoi que nous n’ayons approché qu’à cinq ou six pieds de la grande statue, sans la toucher, je crois qu’elle est d’or aussi bien que les autres (38) ; et à l’œil c’est le même métal. Il y a outre cela plus de trente idoles qui ont des chemises d’or. Je n’ai garde de vous parler de trois idoles qui ont vingt-cinq pieds de haut ni de plus de cent cinquante qui sont de la hauteur ordinaire, parce que tout cela n’a que deux ou trois couches d’or. Je n’en ai vu que deux d’argent et quelques-unes de cuivre. Vous savez que Pagode est le nom du temple aussi bien que de l’idole. Il y en a aussi quelques-unes de deux pieds de haut, faites d’une composition d’or et de cuivre plus brillante que l’or, et que l’on appelle Tambac (39). Je ne trouve point cela si beau qu’ils disent : c’est peut-être l’Electrum de Salomon. J’ai encore remarqué plusieurs arbres dont le tronc et les feuilles sont d’or : l’ouvrage est fort délicat et c’est le tribut de la plupart des rois qui dépendent du roi de Siam. Après avoir vu tant d’or, nous avons admiré un canon si prodigieusement gros que les boulets de son calibre doivent peser plus de trois cents livres, selon la supputation des connaisseurs : il a quatorze pouces d’embouchure. Nous avons salué en passant l’appartement de la princesse, qui assurément nous voyait par quelque jalousie. Il ne faut pas songer à la voir. M. Constance ministre, qui est à tous moments dans le palais, ne l’a jamais vue. Voici ce qu’il m’en a conté. Elle est fille unique et depuis la mort de sa mère elle est traitée comme la reine. Elle a ses terres, ses rentes, ses sujets, ses soldats, ses officiers, tout cela indépendamment du roi. Tous les jours elle donne audience le matin et le soir à toutes les femmes des grands mandarins, qui n’oseraient manquer à s’y trouver l’une après l’autre. Elle est dans son trône, et toutes ces pauvres femmes sont couchées par terre, la tête baissée, dans la même posture que leurs maris font devant le roi. Sa justice est très sévère. Quand quelque dame a trop parlé, elle lui fait coudre la bouche et quand elle n’a pas assez parlé, elle lui fait fendre la bouche jusqu’aux oreilles. Ce n’est point une plaisanterie. M. Constance m’a protesté aujourd’hui que cela est vrai ; mais vous pouvez bien croire qu’on ne fait pas tous les jours cette justice. Tous les jours elle va voir le roi deux fois et dîne avec lui. Il est arrivé plusieurs fois que M. Constance, pour des affaires pressées, a demandé à parler au roi pendant son dîné ; on l’a fait entrer : la princesse était à table avec un petit paravent devant elle et il ne l’a point vue. Il a pourtant souvent des affaires à démêler avec elle. Il prit l’année passée deux mille hommes dans les terres de son apanage pour les faire marcher à Cambodge ; elle gronda fort et fut longtemps sans vouloir écouter les raisons que Madame Constance (40) lui disait pour excuser son mari. Je vous ferai son portrait au premier jour : Madame Constance y doit aller et est bien instruite pour remarquer toutes choses.
J’ai été ce soir trois heures avec M. Constance : on ne s’ennuie point avec lui.

31 octobre.
Le dernier vaisseau hollandais arrivé à la barre a rapporté que le vaisseau qui nous aborda au détroit de Banka était hollandais ; que le capitaine dormait et qu’il fut bien étonné à l’abordage ; que la décharge de mousqueterie que nous fîmes leur tua deux hommes, et qu’en arrivant à Batavia, le général a fait arrêter le capitaine pour le mettre à la discrétion de M. l’ambassadeur.
M. Constance m’a fait voir ce matin bien de belles choses pour les présents du roi. Le roi de Siam lui a commandé de choisir dans ses magasins ce qui pourrait plaire le plus au roi et à Monseigneur le dauphin. La princesse fera des présents à Madame la dauphine et aux Enfants de France.
Nous avons été ce soir à la promenade en balon. Le chevalier de Forbin a tué des oiseaux dont les ailes ont sept pieds et demi d’envergure, pour parler encore marine. Les vents de nord commencent à venir et à rafraîchir.
M. Constance est venu prier M. l’ambassadeur d’aller demain dîner chez lui. Il fait une grande fête pour l’exaltation du roi de Portugal ; mais il n’a prié que les Portugais, qui sont venus voir M. l’ambassadeur. On a commencé ce soir par un grand feu d’artifice dans le camp des Portugais et par quelques pots à feu qu’on a tiré devant la maison de M. Constance. Ils sont fort habiles en ce pays-ci pour l’artifice. Je croyais voir des arbres dont le tronc et les branches sont d’un feu enfoncé, les fleurs et les feuilles d’un feu vif et brillant. J’en porterai quelques pots en France.


32 feuilles format A4

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NOTES :
 

1. Louvo désignait la ville de Lop Buri, où le roi Phra Naraï avait installé une de ses résidences.   retour

2. Il ne fallut pas moins de quinze jours pour préparer l’entrée des ambassadeurs au Siam. La Thaïlande moderne a su conserver cette délicieuse tradition des lenteurs administratives…   retour

3. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui l’aspect qu’avait Ayutthaya à l’époque du roi Naraï. Fondée en 1350 par le prince U Tong qui en sera le premier roi sous le nom de Ramathibodi 1er, cette ville est citée dans le Ramayana comme la capitale de Rama. Des historiens contemporains ont suggéré qu’elle était peut-être, dans sa grande époque, une des plus belles villes du monde. Toutes les relations évoquent la vie foisonnante de cette cité, divisée en quartiers dévolus aux différentes nationalités, dont les Portugais, les Japonais et les Hollandais, parlent de centaines de pagodes étincelantes, et du magnifique palais royal au centre de la ville. Nous n’en pourrons jamais juger, Ayutthaya fut mise à sac et presque entièrement détruite par les Birmans en 1767. Les témoignages que nous en avons sont sans doute dignes de foi, mais quelle subjectivité ! Là où le père Tachard et l’abbé de Choisy s’émerveillent, le chevalier de Forbin se montre fort critique : « …je dirai franchement que j’ai été surpris plus d’une fois, que l’abbé de Choisy et le père Tachard qui ont fait le même voyage, et qui ont vu les mêmes choses que moi, semblent s’être accordés pour donner au public, sur le royaume de Siam, des idées si brillantes et si peu conformes à la vérité. Il est vrai que n’y ayant demeuré que peu de mois, et M. Constance, premier ministre, ayant intérêt de les éblouir par les raisons que je dirai en son lieu, ils ne virent dans ce royaume que ce qu’il y avait de plus propre à imposer : mais au bout du compte, il faut qu’ils aient été étrangement prévenus, pour n’y avoir pas aperçu la misère qui se manifeste partout, à tel point qu’elle saute aux yeux, et qu’il est impossible de ne la voir pas. » Rappelons que le chevalier de Forbin séjourna trois ans au Siam, dans des circonstances difficiles. La différence de perception est sans doute la même que celle qui pourrait séparer aujourd’hui le touriste en voyage organisé, s’arrêtant dans les bons hôtels, visitant les sites choisis, et le routard circulant dans un bus délabré au fin fond de l’Issan…

Vue de Siam, gravure coloriée extraite de la relation du père Tachard.

Plan de Siam publié dans l’édition anglaise de la relation de l’ambassade de La Loubère.

Plan du palais royal de Siam, publié dans « Histoire du Japon avec une description du royaume de Siam » d’Engelbert Kaempfer – 1727

Ayutthaya aujourd’hui : le Wat Phra Chao Phya-thai.

Ayutthaya aujourd’hui : le Wat Chaiwatthanaram.

Wat Chaiwatthanaram.

Wat Phra Si Sanphet.

Wat Phra Si Sanphet   retour

4. L’abbé de Dangeau, grand ami de l’abbé de Choisy.   retour

5. C’est ainsi que s’appellent l’abbé de Choisy (Timoléon) et l’abbé de Dangeau (Théophile) dans les « Quatre dialogues » qu’ils vont publier en commun en 1684.   retour

6. Voici comment le chevalier de Forbin décrit ces bateaux : « Ces balons sont formés d’un seul tronc d’arbre creusé ; il y en a de si petits, qu’à peine celui qui les conduit peut y entrer. Les plus grands n’ont pas plus de quatre ou cinq pieds dans leur plus grande larguer ; mais ils sont fort longs, en sorte qu’il n’est pas extraordinaire d’en trouver qui ont au-delà de quatre-vingts rameurs, il y en a même qui en ont jusqu’à cent-vingt. Les rames dont on se sert sont comme une espèce de pelle, de la largeur de six pouces par le bas, qui va en s’arrondissant, et longues d’un peu plus de trois pieds. Les rameurs sont dressés à suivre la voix d’un guide qui les conduit, et à qui ils obéissent avec une adresse merveilleuse. Parmi ces balons, on en voit de superbes. Ils représentent, pour la plupart, des figures de dragons ou de quelque monstre marin, et ceux du roi sont entièrement dorés. »

Balons. Gravure publiée dans la relation du père Tachard.

Balon du roi. Gravure coloriée.

Balon des gentilshommes. Gravure coloriée.

Balon de prince. M. l’ambassadeur et M. Constance en avaient un semblable. (Tachard)

Balons. Gravure publiée dans l’édition anglaise de la relation de La Loubère.

La barge royale « Narai Song Subhan H.M. King Rama IX » de nos jours à Bangkok.

Figure de proue d’une barge royale.  retour

7. Aujourd’hui Phetchaburi, souvent appelée Phetburi.   retour

8. Mot d’origine sud-américaine qui désigne tout simplement les moustiques. Véritable plaie des pays tropicaux, voici ce qu’en écrira La Loubère : « Pour revenir aux insectes, dont nous avons commencé de parler par occasion, les maringoins sont de même nature que nos cousins, mais la chaleur du climat leur donne tant de force que les bas de chamois ne défendent pas les jambes contre leurs piqûres. Cependant, il semble qu’on peut s’apprivoiser avec eux car les naturels du pays, et les Européens qui y sont habitués depuis plusieurs années, n’en étaient pas défigurés comme nous. »  retour

9. « Se haler sur un cordage attaché à une ancre, à un autre navire, à un point fixe quelconque. » Littré.   retour

10. Le chevalier de Forbin, plus lucide, note ce savoureux détail : « Les maisons de cannes qu’on avait bâties sur la route étaient mouvantes ; dès que l’ambassadeur et sa suite en étaient sortis, on les démontait : celles de la dînée servaient pour la dînée du lendemain, et celles de la couchée pour la couchée du jour d’après. Dans ce mouvement continuel, nous arrivâmes près de la capitale, où nous trouvâmes une grande maison de cannes, qui ne fut plus mouvante, et où M. l’ambassadeur fut logé jusqu’au jour de l’audience. » (Relation du voyage du chevalier de Forbin à Siam)   retour

11. Les Opras, ou Okphra, ou tout simplement Phra, et les Oyas ou Okya, ou encore Phraya représentent des titres honorifiques.   retour

12. Genre de poste douanier, d’octroi situé quelques kilomètres avant l’entrée d’Ayutthaya.   retour

13. Transmigration des âmes d’un corps dans un autre, plus simplement réincarnation. C’est l’un des fondements du bouddhisme.   retour

14. Le fleuve Ping et le fleuve Nan se rejoignent à Nakhon Sawan pour former le Chao Phraya (fleuve des rois) qui arrose Bangkok avant de se jeter dans les mers. Ce fleuve était appelé autrefois Menam (mère des eaux) et c’est lui que les ambassadeurs remontent en direction d’Ayutthaya.

Carte du cours du Menam depuis Siam jusqu’à la mer, dressée sur les lieux par les ingénieurs français.

Carte du cours du Menam depuis Siam jusqu’à la mer, dressée par Monsieur La Mare, ingénieur du roi de France. Gravure publiée dans l’édition anglaise de l’ambassade de La Loubère.

Vue de Bangkok depuis le Chao Phraya.   retour

15. « Officier préposé à la chiourme d’une galère » (Littré)   retour

16. L’abbé orthographie « Samko », village sur le Chao Phraya, mais personne n’y connaît ou ne s’y souvient de la moindre église catholique.   retour

17. Le royaume de Pégou, ou Pégu, désignait la Birmanie.  retour

18. On voit ici les premiers signes de mécontentement au sein du clergé siamois. Jugulé par la poigne de fer de Phaulkon, ce mécontentement ira grandissant et éclatera de façon tragique trois ans plus tard, lorsque le roi Phra Naraï, malade, ne pourra plus maîtriser le pouvoir.   retour

19. L’abbé de Choisy orthographie « Paumart ». Etienne Paumard (1640-1690) arrive au Siam comme missionnaire en 1676. Grâce à ses connaissances médicales, il soigne Phaulkon, gravement malade, en 1682, et devient l’aumônier et l’homme de confiance de M. Constance.  retour

20. « Coussin carré pour s’asseoir ou s’agenouiller » (Littré)  retour

21. Le mot était indifféremment masculin ou féminin, les jésuites l’emploient souvent au masculin, La Loubère utilise le féminin, qui finira par prévaloir. Pagode désigne à la fois l’édifice et les représentations du Bouddha, comme le précise l’abbé dans son journal du 30 octobre : « Vous savez que pagode est le nom du temple, aussi bien que de l’idole. »  retour

22. « Surplis à manches étroites, que portent les évêques et plusieurs autres ecclésiastiques » (Littré)  retour

23. Il ne s’agit peut-être pas seulement d’une exigence de décorum… Quiconque a voyagé sous les tropiques sait que la chaleur et la transpiration imposent de fréquentes douches quotidiennes et de non moins fréquents changements de vêtements…   retour

24. Ou perrières, « machines de guerre du moyen-âge qui lançait des pierres, des traits, des feux grégeois » (Littré)  retour

25. Escalier conservé à Rome dont une pieuse tradition veut qu'il soit celui que Jésus emprunta plusieurs fois durant la passion pour se rendre chez Pilate. On le monte à genoux, récitant à chaque marche une prière reliée à la passion du Christ.  retour

26. La Bruyère dans les Caractères reprend cette idée : « Si l’on nous assurait que le motif secret de l’ambassade des Siamois a été d’exciter le Roi Très-Chrétien à renoncer au christianisme, à permettre l’entrée de son royaume aux talapoins, qui eussent pénétré dans nos maisons pour persuader leur religion à nos femmes, à nos enfants et à nous-mêmes par leurs livres et par leurs entretiens, qui eussent élevé des pagodes au milieu des villes, où ils eussent placé des figures de métal pour être adorées, avec quelles risées et quel étrange mépris n’entendrions-nous pas des choses si extravagantes ! Nous faisons cependant six mille lieues de mer pour la conversion des Indes, des royaumes de Siam, de la Chine et du Japon, c’est-à-dire pour faire très sérieusement à tous ces peuples des propositions qui doivent leur paraître très folles et très ridicules. Ils supportent néanmoins nos religieux et nos prêtres ; ils les écoutent quelquefois, leur laissent bâtir leurs églises et faire leurs missions. Qui fait cela en eux et en nous ? ne serait-ce point la force de la vérité ? » (Les Caractères – Des Esprits Forts – 29(1) – La tolérance bouddhiste étonnait décidément beaucoup les catholiques occidentaux…    retour

27. On peut admirer ici les qualités de diplomate du chevalier de Chaumont !  retour

28. Le texte complet de la &l