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JOURNAL DU VOYAGE DE SIAM
Fait en 1685 et 1686 Par M.L.D.C.
Novembre 1685
1er novembre.
La fête a été grande chez M. Constance, on a été trois heures à table. Dabord on a bu la santé du roi de Portugal, cest le roi de la fête. Tous les vaisseaux français, anglais, hollandais ont répondu de tout leur canon. On a bu ensuite la santé du roi, celle du roi de Siam et celle du roi dAngleterre. Mgr le Dauphin, M. le duc de Bourgogne et M. le duc dAnjou ont suivi ; tout cela au bruit du canon ; on a fini par la santé de Madame la Dauphine. Après le dîné une foule de plaisirs assez peu plaisirs mais qui avaient la grâce de la nouveauté.
Dabord il y a eu une comédie à la chinoise. Les habits sont beaux, les postures assez bonnes ; ils sont alertes : la symphonie détestable, ce sont des chaudrons quon bat en cadence. Ensuite est venu un opéra siamois : le chant est un peu meilleur que le chinois. Les comédiennes sont bien laides, leur grande beauté est davoir des ongles dun demi-pied de long (1). Les danseurs de corde ont fait merveilles. Ils mettent de longs bâtons lun ou bout de lautre, hauts comme trois maisons et se tiennent debout au-dessus sans contrepoids, quelquefois les pieds en haut. Ils se couchent sur des pointes dépées et de gros hommes leur marchent sur le ventre à nu.
Les Pégouans ont une danse assez plaisante. La fête a fini par une tragédie chinoise : car il y a des comédiens de la province de Canton (2) et dautres de la province de Chincheo (3). Les Chincheo sont plus magnifiques et plus cérémonieux. Quand un homme les vient voir, ils commencent par le saluer au milieu et aux quatre coins de la chambre : ils saluent ensuite la chaise du maître de la maison et celle de celui qui vient le voir ; et après avoir fait plusieurs tours compassés, ils sassoient et font encore autant de compliments avant que dentrer en matière. Ces gens là ont bien du temps à perdre.
Je viens dapprendre que le roi de Siam a un nom dun aune : chaque roi a le sien et il est défendu sur peine de la vie de prononcer le nom du roi vivant (4). Les plus grands mandarins ont aussi de grands noms que le roi leur donne. Voici ce que veut dire en français celui quil a donné à M. lévêque de Métellopolis : Divin, Religion, Justice, Excellent en diverses manières, Lumineux, Eclatant, Dom Louis Evêque Français.2 novembre.
Jai acheté aujourdhui de bons thés, mais on men a donné dadmirable, de ce thé dont se sert lempereur de la Chine. On nen vend jamais. Jai aussi fait provision de porcelaines communes. On ne trouve rien chez les marchands et le peu quil y a, les Anglais, les Hollandais, les Français se larrachent des mains et les bons Siamois le salent bien. (5)3 novembre.
Jai aujourdhui aidé M. Constance à choisir des présents pour le roi et pour Monseigneur le Dauphin, pour Madame la Dauphine et pour les princes ses enfants. Si les présents ne sont pas beaux, ce sera ma faute : jai été à même et de longtemps nai vu tant de richesses. Jai dîné chez M. Constance, qui sest venu loger vis à vis de M. lambassadeur et qui tient une grande table. Nos gentilshommes français lui font grand plaisir daller boire de son vin.4 novembre.
Je ne sais par où commencer. Il ny a point de paroles assez magnifiques pour exprimer ce que je viens de voir. Le roi est sorti en balon : cela ne lui arrive pas souvent, mais aussi quand il veut bien se faire voir à son peuple, cest avec une pompe digne du roi de léléphant blanc. Le cortège était de plus de deux cents balons, chacun selon sa dignité. Les gentilshommes marchaient devant ; suivaient les barons, les comtes, les marquis, et les ducs du pays, chacun dans des balons plus ou moins dorés. Ils ont des noms que vous dentendriez point, Ok-ïa, Ok-pra, Ok-louang-van, Ok-quun, Ok-mun, etc. Les balons du roi étaient riches et galants au-dessus de limagination. Il y avait à la plupart cent cinquante rameurs avec des rames toutes dorées. Le roi était tout couvert de pierreries. Tous ses rameurs avaient un corselet, des brassards et un bonnet dor massif ; et chacun avait à ses pieds une lance, un sabre et un mousquet (6). Jaurai un mémoire exact de la marche, avec le nom et la dignité des mandarins. Le roi est allé à une maison de plaisance quil a à deux grandes lieues dici : il y a dîné. Après dîner, tous les balons se sont placés chacun à son rang pour retourner à la ville ; et celui qui arrivera le premier au palais doit avoir un prix considérable. Cest une chose à voir que la vitesse avec laquelle ils remontent une grosse rivière fort rapide. Le balon où était le roi a gagné le prix et sa Majesté a fait donner à chacun de ses rameurs un cati, qui vaut cinquante écus (7). Il na gagné dans une course de deux grandes lieues que de la longueur de quinze brasses. Nous avons vu la fête ce matin dans une salle préparée exprès pour M. lambassadeur et après dîner nous étions au passage dans des balons. Le roi en passant sest tourné plusieurs fois de notre côté avec un visage riant. Oh mon Dieu, quil ma fait pitié ce pauvre roi, quand je lai vu dans cette pompe, passant entre deux cents mille personnes qui bordaient la rivière et qui les mains jointes et le visage contre terre lui rendaient les honneurs divins ! Hé le moyen quun pauvre homme accoutumé à ces adorations ne simagine pas être quelque chose au-dessus de lhomme ! Et quil sera difficile de lui persuader de se soumettre à toutes les humiliations de la religion chrétienne !
M. Constance, qui ne nous a point quittés de toute la journée, a fait tirer ce soir un feu devant sa maison pour lexaltation du roi dAngleterre. Il avait fait élever une double muraille de bambou avec des arcades des deux côtés de sa rue, qui est fort longue, et sur chaque pièce de bois il y avait de demi-pied en demi-pied une lampe dune lumière fort brillante. Cela faisait un fort bel effet. Les fusées volantes, les pots à feu, la pluie dorée et lumineuse, tout a été galant et singulier : surtout de petites fusées dont je vous porterai une demi-douzaine.5 novembre.
Jai oublié à vous dire quavant-hier un des siamois nommé Antonio Pinto (8) soutint dans le palais de M. lambassadeur des thèses en théologie dédiées au roi ; cest au nôtre. On ne peut pas répondre avec plus de capacité. Nos jésuites disputèrent. M. Basset et M. Manuel lattaquèrent vertement : mais il y eut un diacre cochinchinois qui fit merveilles et qui ne voulait point se taire, on avait beau battre des mains. Larchevêque talapoin de Siam y vint et se mit vis à vis du répondant. Il nous aurait fait grand plaisir de disputer, mais sa gravité len empêcha. M. de Métellopolis aurait pris la parole sil avait été nécessaire. Remarquez en passant quil est assez beau à nos missionnaires de faire des écoliers capables de répondre en Sorbonne. Pour moi, je voudrais quils en envoyassent quelquun en France pour faire une Expectative à Paris. Cela ferait grand plaisir à M. Grandin de voir une face noire parler si juste de Deo uno & trino.
Nous avons été aujourdhui cinq heures à table. M. Constance a fort bien solennisé la fête du roi dAngleterre. On a bu toutes les santés royales et particulières, et même la mienne. Je naurais jamais cru que cela put arriver : ma santé a fait tirer plus de cinquante coups de canon.
Plus jentretiens M. Constance, plus je le trouve habile et de bonne foi et dune conversation charmante. Il a la répartie aussi prête quhomme qui sait.6 novembre.
Toute la journée a été encore employée à faire le choix des présents : ils seront assurément très magnifiques. M. Constance en son particulier en fait au roi, qui ne sont pas si riches que ceux de son maître, mais qui du moins sont aussi agréables. Cet homme a lâme grande : aussi faut-il avoir bien du mérite pour sêtre élevé au poste quil tient ici. Il est de Céphalonie, de parents nobles et pauvres (9). A dix ans il prit parti sur un vaisseau anglais et a passé par tous les degrés de la marine. Enfin, après avoir fait commerce à la Chine et au Japon, après avoir fait naufrage deux ou trois fois, il sattacha au barcalon de Siam qui, lui trouvant de lesprit et de la capacité pour les affaires, lemploya et le fit connaître au roi ; et depuis la mort du barcalon, sans avoir aucunes charges, il les fait toutes. Le roi plusieurs fois la voulu faire grand Chacri, qui est la première charge de létat. Il a toujours refusé, en faisant connaître à sa Majesté que ces grands honneurs lobligeraient à tant dégards quil en deviendrait inutile à son service et ne pourrait plus aller partout comme il fait sans conséquence. Les plus grands mandarins sont devant lui en respect.7 novembre.
La liste des présents ne finit point, on en apporte toujours de nouveaux. On y vient dajouter un très petit tapis de Perse, qui coûte en Perse dix-huit cents écus. M. Constance a dit à M. lambassadeur que le roi lui donnait toutes les porcelaines qui sont dans son divan (10). Elles sont toutes chinoises : il peut y en avoir pour deux mille écus et cest assez quelles soient sorties du palais pour ny rentrer jamais. Cest un commencement de présent. M. de Vaudricourt, bien quil nait point encore paru, aura aussi son présent ; et nos gentilshommes ne seront point oubliés. Jai coulé à M. Constance dans mes conversations ce quil fallait faire là-dessus. Je navais garde de parler pour moi, mais jai affaire à un homme desprit. Il ma conté une assez plaisante chose. Quand il entra dans le ministère, il y avait dans le royaume beaucoup de sorciers qui payaient au roi certain petit tribut pour avoir permission de parler au diable. Cela pouvait monter à six cents écus par an. M. Constance proposa dabord à sa Majesté de les chasser et nayant pu y réussir, il proposa daugmenter le tribut : ce quil a fait jusquau point de leur faire payer présentement seize mille écus et la somme est si exorbitante quils commencent à déserter.8 novembre.
Le roi est parti ce matin en balon pour Louvo. Il y a douze grandes lieues dici. Il y passe tous les ans sept ou huit mois et il sy fait une grande ville. On dit quil y mène une vie plus commode quici. Il sort tous les jours, va à la chasse et est plus visible. M. Constance, qui est lâme des affaires, nira que dans trois ou quatre jours, quand nous aurons achevé les présents, que le rôle en sera fait, quils seront emballés et envoyés aux vaisseaux. Il y aura un prodigieux nombre de ballots, et bien plus quen venant : aussi y aura-t-il plus de place à fond de cale. Nous avions pour un an de vivres et il ny en aura que pour six mois. M. lambassadeur ira à Louvo avec M. Constance.
Aujourdhui sest fait le mariage dun Français subalterne de la Compagnie avec la fille dun Portugais capitaine de navire. Le Français se nomme M. Coche et le Portugais Jean dAbreo, grand ami des missionnaires quil a transportés plusieurs fois au Tonkin et à la Cochinchine. Les amants étaient accordés depuis dix-huit mois et ne sétaient point encore vus. On ne se marie dans les Indes ni par amour, ni par intérêt. La dot est légère : on ne se voit point auparavant et ce nest que par nécessité quon se soumet au joug pesant du ménage.9 novembre.
Nous avons commencé ce matin le mémoire des présents du roi. Ce sera un livre, car un homme qui a eu lhonneur de présider dans votre école ne fait pas un mémoire comme un marchand de la rue Saint-Denis. Il faut quil y ait pour tout un peu desprit et jespère que vous serez content de lhistoire des porcelaines. Je vous dirai : Ce vase est de lempereur Cachien, qui le fit faire il y a trois cent quatre-vingts ans ; cet autre est du conquérant de la Chine : cet autre est de Camhi. Et si vous voulez entrer dans un plus grand détail, je vous dirai : Ce rouleau est fait de la matière de porcelaine proposée par lempereur Sontec, mais la façon est à la persienne et les fleurs à la siamoise. Je vous apprendrai que sur la plupart des anciennes porcelaines, le nom de lempereur régnant est écrit, hormis sur celles qui ont été faites à la fantaisie des étrangers ; car les Chinois ne mettent jamais la date si tout nest à la chinoise. Et par-là si vous voulez, vous pourrez dresser sur les porcelaines des tables chronologiques de lhistoire de la Chine. Assurément le présent du roi est magnifique et augmente à toute heure. Je crois vous lavoir déjà dit, jen suis honteux, et plus de quatre fois jai dit à M. Constance, basta, mais il en fait encore davantage ; et comme il na quà prendre dans les magasins et que son pouvoir est sans bornes, il ajoute tout ce quil croit être digne du roi (11). Il ny a pas jusquà la manière demballer qui ne soit à remarquer. Toutes les pièces dor et dargent sont dans de grandes bourses de brocard de Perse : celles-là sont dans dautres toiles de Hollande : le tout dans des coffres de Japon, qui sont dans des coffres de bois commun couverts dune toile cirée reliée de petites rotes de bambou ; et par-dessus le ballot une peau de vache couverte de chaux, afin dempêcher les vers et les fourmis du vaisseau.10 novembre.
Le roi de Siam, en arrivant à Louvo, est allé à la chasse des éléphants (12). Il avait envoyé deux catanes ou sabres du Japon garnis de tambac pour le présent du roi et sur ce que M. Constance lui avait mandé quil y en avait deux pareils dans le présent qui est allé en France par Goa, sa Majesté lui a répondu quil les envoyait donc à Monseigneur le Dauphin.
Je vous écrivis lautre jour que le roi de Siam avait donné à M. lambassadeur toutes les porcelaines qui sont dans son divan. Nous nen avions pas fait grand cas ; mais il est arrivé un petit incident qui les a bien embellies. M. Constance avait chez lui des montres de porcelaines avec un écrit à chacune qui marquait le nombre quil y en avait dans les magasins. Nous en avions choisi les plus belles pour les présents : on va les chercher dans les magasins, on ne les trouve point et lon dit quils sont dans le divan de M. lambassadeur. Là-dessus force bastonnades aux magasiniers ; et depuis nous avons admiré ce qui avait passé pour médiocre. Nous disons présentement quil y en a pour quatre mille écus à bon marché. Je nen crois rien.11 novembre.
Le mémoire des présents du roi est achevé ; si vous nen êtes pas content, ce sera votre faute. Monseigneur le Dauphin va paraître sur la scène et déjà, nous avons travaillé deux heures pour son service. Je serai bien aise de ne pas porter plus loin, de peur doublier beaucoup de choses particulières que M. Constance vient de mapprendre. Les missionnaires qui sont ici depuis vingt-cinq ans ne les savent pas. Le roi se lève tous les matins à cinq heures, donne laumône de sa main au premier talapoin qui se trouve à la porte du palais. A sept heures commence laudience pour les femmes, eunuques et autres gens de lintérieur du palais. Ensuite il donne le mot aux capitaines de la garde et les écoute, sils ont quelque chose à lui dire. Après eux, viennent les mandarins et les officiers étrangers qui demeurent dans le palais ; le juge civil qui lui rapporte les procès de conséquence et les jugements que sa Majesté approuve ou réforme comme il lui plaît. Après quoi on fait entrer vers les onze heures tous les grands mandarins. A midi sa Majesté va dîner avec la princesse, ses surs et ses tantes. Ses frères ne le voient que deux fois lannée. En dînant on lui rapporte les procès criminels et je crois quil condamne ou absout selon quil a bon appétit.
Après dîner, il se retire dans sa chambre, se met sur des carreaux et sendort pendant que le Breteuil siamois lui lit les annales de ses ancêtres. M. le lecteur lit dabord fort haut, peu à peu abaisse la voix et quand sa Majesté ronfle, le lecteur se tait et sen va. Mais à quatre heures il revient sans quon lappelle et commence à le prendre dun ton si perçant quil faut bien que le roi séveille. A six heures du soir commence laudience des grands mandarins, qui dure jusquà neuf, et cest là que les grands officiers de la couronne présentent requête pour avoir des audiences du roi. Sa Majesté leur marque une heure : ils noseraient autrement approcher du palais, et cest pourquoi M. Constance na pas voulu être grand Chacri.
A dix heures du soir le Conseil secret sassemble. Ce Conseil est composé du tuteur du roi, qui a quatre-vingts ans, est sourd et a encore une bonne tête, du grand chambellan, du juge criminel qui a aussi la surintendance des médecins, dun jeune homme que le roi aime (13) et quil fait entrer au Conseil pour crier à loreille du vieux tuteur tout ce qui se dit, et enfin de M. Constance, qui, à proprement parler, est lâme du Conseil puisquil a toute lautorité au dehors et que les plus grands officiers reçoivent lordre de lui. Ce Conseil dure ordinairement jusquà deux heures après minuit. Il ny a dans le royaume que le premier médecin qui ait le pouvoir dy entrer, non quil soit du secret, mais il vient quelquefois avertir le roi de saller coucher. Il est aussi à la porte de la chambre du roi et visite tous les plats quon lui porte à dîner, ne laissant passer que ce quil croit bon à sa santé. Voilà la vie du roi quand il est à Siam. Il y a un peu moins de Conseils quand il est à Louvo et beaucoup plus de chasse, aussi sy aime-t-il beaucoup mieux et y demeure huit mois de lannée (14).12 novembre.
Les présents de Monseigneur et de Madame la Dauphine sont sur le rôle : ils ne sont pas si riches que ceux du roi, mais il ne sen faut guère. La princesse vient encore denvoyer des porcelaines. Jarrache toujours quelque nouvelle connaissance à M. Constance, et tout cela parce que vous êtes curieux. Le roi na quune fille unique qui a vingt-sept ans. Elle a le rang et les revenus de la reine depuis que sa mère est morte et les aura jusquà ce que son père se remarie. Il y a deux frères du roi : lun qui a trente-sept ans et est impotent, fier et capable de remuer, si son corps lui permettait dagir ; lautre qui na que vingt-sept ans est bien fait et muet. Il est vrai que lon dit quil fait le muet par politique. Ils ont chacun un palais, des jardins, des concubines, des esclaves, et ne sortent presque jamais. La sur du roi et ses tantes sont fort vieilles.
Tous les grands officiers de la couronne font leurs charges avec une dépendance entière de M. Constance, à qui ils obéissent aveuglément. Il y a un an que le barcalon ne lui ayant pas voulu obéir fut chassé et eut encore par ordre du roi cinquante coups de rote, qui est une petite baguette pliante qui ne rompt jamais. Vous savez que dans toutes les Indes on mange du bétel et de larec : le roi vend tous les ans pour soixante et quinze mille écus de bétel, pour cent mille écus darec vert et pour cinquante mille écus de sec. Le gouvernement de Banko avec ses jardins vaut quatre millions cinq cents mille livres. Celui de Tenasserim coûte plus quil ne vaut, à cause des fortifications que le roi fait faire dans lîle de Mergui, à lentrée du port de Tenasserim. Tous les peuples sont esclaves et obligés à travailler pour le roi. Il y a quelques provinces qui payent la taille en argent ou en marchandises et qui par là se sont exemptées de la corvée.13 novembre.
Monseigneur le duc de Bourgogne a aussi son petit rôle (15) en or, en argent et en ouvrages de vernis de Japon. Monseigneur le duc dAnjou (16) a aussi de petits joujoux. Messieurs les ministres de France ont aussi des présents. Le barcalon leur en avait envoyé lannée passée ; ils ont fait riposte, voila une affaire finie. Cest aujourdhui M. Constance qui leur en envoie comme premier ministre du roi de Siam. Il a de quoi en envoyer : le roi de Siam ne lui donne point dappointements et il ne laisse pas de faire une grande dépense. Il a cinq ou six vaisseaux à lui, qui vont et viennent à la Chine et au Japon, et son garde meuble est bien garni.
Tout savance : à mesure que les présents sont choisis, on les met à part, on les emballe et on procède à autre chose. Il y a déjà cent cinquante ballots. Les ambassadeurs siamois portent en France des paravents, des porcelaines, des ouvrages de Japon, du thé. Vous pouvez avertir les dames que toutes ces jolies choses seront pour les plus modestes. Les Siamois aiment la modestie. Quelles ne manquent pas, en les venant voir, de porter des éventails, de grandes coiffes et de se bien cacher et de ne se montrer quaprès sen être bien fait prier : celles qui en useront ainsi remporteront quelque chose (17). Le premier ambassadeur est fort galant, il veut manger avec nous pendant le voyage : avec nous ma échappé, car je crois et jespère que je vous embrasserai dans sept ou huit mois. Il veut, dit-il, se faire aux manières françaises. Je commence à lui apprendre des mots quil prononce fort bien et je crois quavec ses dents noires il ne laissera pas de plaire. Le second est une bonne tête qui a été deux fois en ambassade à la Chine. Le troisième est un jeune homme, mais on ne croit pas quil vienne parce que depuis huit jours on a présenté une requête au roi contre lui ; et sa majesté veut que ses ambassadeurs soient exempts même du soupçon.
Jai envie de vous expliquer une affaire qui fait ici grand bruit. Il faut reprendre les choses dun peu loin. Vous savez que les Portugais, suivant une concession du pape Alexandre VI, prétendent que les Indes et même la Chine sont de leur domaine et quils ont droit seuls dy envoyer des missionnaires : cest ce qui fait que depuis vingt-cinq ans ils sopposent aux vicaires apostoliques. Ils sont en cela fort mal fondés. La bulle ne leur accorde ces pouvoirs que dans les lieux où ils sont les maîtres, comme à Goa, à Macao. Or jamais ils nont été maîtres à Siam, au Tonkin, en Cochinchine, à la Chine. Comment donc peuvent-ils empêcher le pape denvoyer des missionnaires dans des pays abandonnés quils ne sont pas en état de secourir ? Ils ne laissent pas de le faire autant quils peuvent et larchevêque de Goa a ici un vicaire qui ne veut point connaître les vicaires apostoliques. Il sappelle vicaire de Varre : Varre veut dire baguette, et il en fait porter une devant lui pour marquer quil a la juridiction extérieure dans les choses ecclésiastiques. Ce vicaire par sa désobéissance a encouru lexcommunication fulminée par le pape. Il va son chemin, et sur ce quil a appris que M. Coche ne se croyant pas bien marié par lui a été se remarier à léglise de M. lévêque, il la excommunié, la mariée, son père Jean dAbreao, la mère, les tantes et toute la famille, sans aucune admonition, sans les interroger, sans entendre de témoins, contre toutes les formes. M. Constance, qui la su, la envoyé arrêter pour avoir osé excommunier un homme qui est du roi et qui allait mettre à la voile pour un grand voyage, sans au moins en avertir sa Majesté ou ses ministres. Nos jésuites, qui ont de lesprit et de la charité, ont fait laccommodement. Le vicaire sest dédit par écrit et a avoué que son excommunication était nulle et quil avait été mal informé. Mais une conduite si téméraire et qui marque une ignorance si grossière justifie extrêmement les vicaires apostoliques, à qui depuis vingt ans les Portugais ont fait de pareils tours, quils ont toujours soufferts avec une patience évangélique.14 novembre.
M. Constance ma fait un fort beau présent de la part du roi ; quantité de belles porcelaines pour Gournay et de fort beaux cabinets de Japon. Ce sera à vous à en prendre ce quil vous plaira et à donner le reste. Il est venu des nouvelles de Tenasserim. Lambassadeur de Perse y est arrivé avec un grand train. Jaurais bien voulu quil fût arrivé ici avant notre départ pour voir son minois. On dit dans des livres que ces Persans ont lair Français : nous aurions fait alliance avec eux et ils nous auraient donné du vin de Schiras pour le boire le matin dans le voyage. Il aurait bien encore le temps de venir ; mais je crois que M. Constance ne voudra pas faire un conflit dambassadeurs et quil nous laissera partir avant que de faire au Sophi les mêmes honneurs quà Louis le Grand. Les mêmes lettres ont appris quun vaisseau du roi de Siam a pris un vaisseau de Golconde dont la charge est estimée plus de cent mille écus et quil la emmené à Tenasserim. Le roi de Siam, depuis quil a déclaré la guerre au roi de Golconde, a fait armer six vaisseaux dont trois sont commandés par un Français et trois par un Anglais. Ils courent les côtes de Golconde et prennent tout ce quils trouvent. Le sujet de la guerre est venu de ce quà Golconde on a maltraité des Siamois et quon nen a pas voulu faire raison au roi de Siam, qui la demandée trois ou quatre ans durant. A la fin, il sest mis en colère.
M. Martin, directeur de la Compagnie française à Surat, mande quon y est fort en peine de Goa, que depuis longtemps on nen a eu de nouvelles et que tous les chemins sont bouchés par terre et par mer par les gens de Sevagi.
Les Portugais sont à présent si faibles dans les Indes quon peut tout craindre pour eux. Le gouverneur de Daman écrit la même chose.
Je finirai la journée en vous disant, quon voit passer les soirs sur la rivière de petites lampes allumées qui vont à vau-leau (18). Cest une dévotion siamoise.15 novembre.
M. Constance, je parle souvent de lui, est parti ce matin pour Louvo. M. lambassadeur est parti à une heure après midi. M. lEvêque, labbé de Lionne et moi lavons accompagné dans son balon. Le cortège était le même quà lentrée de la rivière : les mandarins dans leurs balons et toute la suite en bon ordre. Nous avons trouvé à un quart de lieue de la ville la pompe funèbre du grand talapoin de Pégou. Cela était en vérité fort singulier et je voudrais pouvoir vous en faire une bonne description. La scène était dans une grande campagne deau, bornée de tous côtés par de beaux arbres verts chargés de fruits. Au milieu sélevait une représentation fort haute et fort dorée, avec une pyramide darchitecture chargée de banderoles. Au bas de la pyramide étaient quarante ou cinquante talapoins marmottant certaines moralités quils croient soulager lâme du défunt. Dautres racontent les principales actions de sa vie. Il y avait dautres petites pyramides autour de la grande, toutes dorées et en huit endroits différents on avait préparé des feux dartifice pour le soir. On les aime fort en ce pays-ci. Mais ce que jai trouvé de plus beau, cest un nombre innombrable de balons chargés de peuples qui étaient venus au service et qui tous gardaient un silence profond et respectueux : pas un ne parlait à son voisin. Plus loin étaient plusieurs balons chargés de présents pour les talapoins officiants. Il y avait aussi deux théâtres où des farceurs masqués faisaient force postures diaboliques. On fait ici de furieuses dépenses au brûlement des corps. Quand il meurt quelque grand mandarin qui a eu soin des affaires du roi, on partage sa succession en trois lots : sa Majesté en a un, les héritiers lautre et le troisième est destiné aux frais des funérailles (19). M. lambassadeur sest arrêté un moment devant le mausolée. On a suivi la route par le plus court au travers des riz. Nous avons trouvé un grand pieu avec deux marques qui marquaient deux lieues de chemin, et de temps en temps des salles publiques couvertes pour reposer les voyageurs. Nous avons laissé à droite une maison de plaisance du roi et sommes arrivés de bonne heure à une maison faite exprès pour M. lambassadeur, toute pareille à celle de la Tabanque. Le terrain est élevé, on se promène à pied. Il y a de grands arbres chargés de fruits et lon pourrait y faire des jardins admirables. Le pays est beaucoup plus beau à mesure quon remonte la rivière et nest presque plus inondé.16 novembre.
Nous allions partir quand M. Paumard, aide de camp de M. Constance, est venu prier M. lambassadeur de demeurer ici deux jours parce que sa maison à Louvo nest pas encore prête. Il y aura des coups de rote donnés. Notre jeunesse est allée à la chasse.17 novembre.
Ce M. Constance est alerte. Tout est prêt à Louvo et nous partirons à midi. Il en fait plus en vingt-quatre heures que tous les mandarins en quinze jours.
Nous avons été voir une maison de plaisance du roi. Elle est à peu près comme les autres : de grandes cours pleines darbres avec des manières de halles où les mandarins sont prosternés quand le roi donne audience, trois ou quatre corps de logis avec des dômes couverts de calin. Nous avons entré dans les cours, mais pour lintérieur du palais, tout était barricadé. M. lambassadeur a fort pressé pour entrer : ces bonnes gens montraient leur cou et nous faisaient fort bien entendre quil y allait de leur tête. On a remonté en balon, et à huit heures du soir nous sommes arrivés à Louvo. Les faubourgs ont une demi-lieue de maisons, comme à Siam. Le gouverneur de la ville est venu recevoir M. lambassadeur à la porte et la conduit à sa maison. Vingt mandarins marchaient devant avec des flambeaux. La maison est fort riante, meublée à lordinaire ; un salon parfaitement beau avec un grand portrait du roi. Tout le monde est bien logé. M. Constance est venu faire les honneurs.18 novembre.
M. de Vaudricourt est arrivé ; lOiseau est prêt à mettre à la voile. Il na point voulu venir ici quil neût tout mis en état, en cela fort louable de préférer son devoir à son plaisir. Joyeux et Chammoreau sont aussi venus : ce sont deux bons officiers bien appliqués à leur métier.
Je fourre dans le journal tout ce que japprends : ce sera à vous à ranger tout cela à sa place. Il y a dans le royaume de Siam des mines de cuivre, de calin et de fer, et beaucoup dantimoine. On trouve aussi dans les montagnes des minéraux dor et dargent qui paraissent quelque chose et deviennent à rien quand on les met au feu. On compte ici par rai, de même que nous comptons par lieue : la brasse est de cinq pieds et demi, vingt brasses font une corde et cent cordes font un rai. Je vous ai déjà dit quon trouve sur les chemins des pieux où les rais sont marqués.
Je nai point encore vu de bossu ni de boiteux, mais seulement deux borgnes : jai pourtant vu bien du peuple.19 novembre.
M. lambassadeur a eu ce matin audience particulière du roi ; elle a duré deux heures et demie. Sa Majesté était dans un fauteuil de tambac, M. lambassadeur sur son placet (20), M. lévêque à sa droite et moi à sa gauche. Tout sest passé au contentement réciproque des parties, et comme vous êtes honnête homme, je men vais vous dire toutes les choses qui ne sont pas dune extrême conséquence. Après avoir parlé amplement daffaires, le roi a dit que tous les rois ses voisins lui demandaient son amitié, mais quil faisait une extrême différence deux au roi de France : que la plupart ne songeaient quà leur intérêt, au-lieu que le roi de France dans les propositions quil lui faisait ne pouvait avoir en vue que le bien du roi et du royaume de Siam : que par-là il le regardait comme son bon voisin, et tous les autres comme sils étaient au bout du monde. Il a dit ensuite quil aimait fort feu M. dHéliopolis, que le voyant vieux et cassé, il avait fait tout ce quil avait pu pour lempêcher daller à la Chine. M. lambassadeur a répondu que les missionnaires chrétiens se sacrifiaient volontiers pour la gloire de leur Dieu. Sa majesté a repris que M. de Métellopolis et tous les missionnaires Français avaient deux choses en vue, lavancement de leur religion et la gloire de leur roi. Il a dit que M. dHéliopolis serait rajeuni de dix ans sil avait vu arriver à Siam un ambassadeur de France. Ensuite M. lambassadeur lui a fait les compliments de Monsieur. Il a répondu par des compliments, en ajoutant quil était ravi de voir la grande union de la maison de France ; que cétait la force : que quand les princes navaient de volonté que celle du roi, un état était invincible : que la désunion dans les Maisons royales de Mataran et de Bantan les avait perdues ; et en levant les yeux au ciel, il a ajouté dun air sérieux et triste quil ignorait ce que le grand Dieu ordonnerait de la sienne. Je crois vous avoir dit quil na que deux frères,tous deux fort inquiets et quil tient sous la clef. Enfin ce roi a beaucoup desprit et est fort habile. Depuis plus de trente ans quil règne, il a toujours fait toutes les affaires de son royaume, est tous les jours plus de huit heures à différents conseils, est lhomme du monde le plus curieux. Je ne lavais pas encore si bien vu : il était fort près de nous et se levait quelquefois debout. Il est assez maigre, a de grands yeux noirs, vifs, pleins desprit. Il parle vite et bredouille, a une physionomie dun bon homme. Il ne sera point damné, il connaît à demi la vérité : Dieu lui donnera la force de la suivre. Il nous a fait entendre que M. dHéliopolis et les missionnaires nétaient entrés à la Chine que par son moyen, et cela est vrai. Il a témoigné de la joie dapprendre la réunion des missionnaires à la Chine et dans les Indes. Il fait bâtir des églises : il va accorder incessamment de grands avantages pour la religion : il a un crucifix dans sa chambre : il lit lEvangile que M. de Métellopolis lui a donné traduit en siamois : il parle de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec grand respect : il va avoir des conférences avec M. lévêque. Tout cela ne suffit pas pour me faire demeurer ici comme ministre du roi, mais cela suffit pour nous donner une grande consolation. Prions bien Dieu pour ce bon roi de Siam : je suis assuré que si vous laviez vu, vous laimeriez de tout votre cur.
Il est temps que je vous dise ce qui me regarde. Je ne suis point maître des secrets de lambassade, cest à M. lambassadeur à en disposer, mais je suis maître de mon secret et il mest impossible de vous le porter plus loin. Il y a quelques jours que le roi de Siam, en causant avec M. Constance, lui demanda sil avait souvent des conférences avec M. lambassadeur. Il lui dit quoui, et encore plus souvent avec moi, parce que M. lambassadeur avait un caractère à soutenir qui empêchait la familiarité. Sa Majesté lui dit : Mais comment parlez-vous avec le talapoin français ? Il ne sait pas le siamois. Il répliqua quil me parlait portugais et que je lui parlais italien, que javais été plusieurs fois en Italie et que même javais été au Conclave au couronnement du pape. Là-dessus ce roi qui pensait à tout, lui dit : Puisquil ne veut pas demeurer ici, et quil sen retourne en Europe, si je le priais daller à Rome faire mes compliments au saint Pape, et lui porter quelques présents de ma part ; quen dis-tu ? M. Constance lui répondit quil ne doutait pas que je ne me chargeasse volontiers des ordres de sa Majesté et que je me ferais un grand honneur de porter à sa Sainteté des marques de lestime particulière dun grand roi, principalement si sa Majesté voulait bien assurer le saint Pape par ma bouche quà sa considération et à celle du roi très chrétien, elle donnerait à lavenir dans tous ses états une protection particulière à la religion chrétienne. Le roi lui dit : bon, bon, je le ferai. Et de ce fait, hier après avoir parlé daffaires et de compliments avec M. lambassadeur, sa Majesté me demanda sil était vrai que je connusse le saint Pape. Je lui répondis quoui, et que même jétais le premier homme du monde qui lui eut baisé les pieds un peu avant son exaltation. Puisque cela est, me dit-il, je vous prierai de faire à Rome quelques commissions pour moi. Il nen dit pas davantage, et ce sera à laudience de congé quil me parlera en forme. O ça, avouons la vérité : ne suis-je pas bienheureux ? Et ne pouvant pas demeurer ici, pouvais-je retourner en Europe dune manière plus agréable et plus convenable à un ecclésiastique ? Jai eu le service de Dieu en vue en venant et je laurai encore en retournant. Il est beau pour notre religion quun roi idolâtre témoigne du respect pour celui qui en est le chef en terre et lui envoie des présents des extrémités du monde, et je crois que le roi sera bien aise de voir le vicaire de Jésus-Christ honoré par le roi de Siam et quun de ses sujets soit chargé dune pareille commission. Adieu, bon jour. M. lambassadeur me fait appeler pour monter un éléphant ; ce nest pas raillerie, il y a cinquante éléphants devant la porte et nous allons au cours de Louvo.
La promenade a été fort belle. M. lambassadeur était monté sur un éléphant et moi fièrement sur un autre. On est dans une chaise à bras sur des carreaux ; il y a un homme sur le cou, un autre sur la queue et qui gouvernent léléphant avec un baton dargent à pointe de fer. Lallure est un peu rude, mais sûre. Ce ne sont que des femelles, qui se mettent à genoux quand on veut et qui ne demandent quà se promener gravement. Toute la suite de M. lambassadeur était aussi sur des éléphants, et cela était fort beau à voir. M. Constance était sur le cou du sien, quil gouvernait lui-même : il le faisait aller quelquefois fort vite. Nous avons été nous promener dans une grande plaine quon a défrichée. La vue en est fort agréable, de beaux arbres verts, beaucoup de gibier, des perdrix. La montagne nest pas éloignée de plus dune lieue. Nous avons passé autour dun jardin du roi où il y a force figuiers, des allées, des canaux. Le jardinier est un Français qui fait bien ses petites affaires.
Jai appris de M. Constance que la guerre de Cambodge ne va pas bien. Il y a deux rois, lun soutenu par le roi de Siam et lautre par le roi de Cochinchine. Les Siamois ont été bien battus et il y en a cinq cents assiégés qui mangent la terre et ne veulent point se rendre. On a envoyé ordre sur la frontière de faire tout marcher à leur secours. Les armées de ce pays-ci ne sont pas autrement bien disciplinées.
Ne croyez pas que je vous oublie : on travaille de tous côtés à vous faire des mémoires et jespère vous rendre assez compte des royaumes de Siam, de Tonkin, de Cochinchine, de Cambodge, de Chiampa.
Je ne vous ai pas dit que M. lambassadeur obtint hier une chose qui sera fort agréable au roi : cest les chroniques du royaume de Siam. Il y a peine de la vie à les avoir chez soi, et sa Majesté les accorda agréablement quand on lui dit que cela ferait plaisir au roi. Mais voici quelque chose qui vous plaira encore davantage. Depuis que ce roi-ci règne, il a eu un soin particulier de ramasser les livres de lhistoire de la Chine : il y a envoyé des ambassadeurs presque exprès, il na point épargné la dépense pour satisfaire la curiosité. Il a tout cela bien conditionné et il nous le donnera : cest à dire quil en donnera des livres lun après lautre aux missionnaires pour les traduire en français et les envoyer au roi. Nest-ce pas un bon homme qui ne trouve rien de difficile, dès quon lui parle de son bon ami le roi de France ? De bonne foi, à le voir agir et parler, on peut croire quil aime le roi de tendresse.
Jai oublié mille choses qui ont été dites dans laudience. Le roi a dit que la plupart des ambassadeurs nétaient que des porteurs de lettres et de compliments. Par exemple, a-t-il dit, lambassadeur de Perse qui est arrivé à Tenasserim mapportera de belles étoffes ; cela est bon pour shabiller, mais lambassadeur de France, il vient pour de vraies affaires. Il a dit à M. lambassadeur quil avait fait réponse à son dernier mémoire et que sil avait quelque chose à lui proposer, il le pouvait faire librement. M. lambassadeur a répondu quil verrait la réponse de sa Majesté et quil la suppliait très humblement de lui nommer quelquun de ses ministres avec qui il put conférer. Sa Majesté a nommé M. Constance et a dit à M. lambassadeur quil pouvait toujours parler et quil ny avait là personne de suspect. M. lambassadeur a répondu quil navait rien de secret pour M. lévêque, et a dit, sans rien particulariser, que le roi lavait chargé dassurer sa Majesté de son amitié, et quen toutes occasions il lui en donnait des marques. Il veut les voir venir.
Or il est bon de remarquer quà la première audience il y avait quarante mandarins, à la seconde vingt ; et aujourdhui il ny en avait que huit, tous confidents du roi. Son tuteur y était aussi : cest, comme je pense vous lavoir déjà dit, un bon vieillard de quatre-vingts ans, sourd, que le roi aime et respecte beaucoup. Sa Majesté a parlé daffaires importantes ; et a fini en disant que le commerce nétait pas une affaire,et quil donnerait là-dessus au roi et à la Compagnie toute sorte de satisfaction.
M. Constance est venu voir M. lambassadeur et lui a dit que le roi en plein Conseil avait dit ces paroles : Le roi de France a pour moi une amitié désintéressée. Il menvoie proposer de me faire chrétien : quel intérêt y a-t-il ? Il demande que je minstruise de sa religion : il ne faut pas le mécontenter ; il faut le faire, et voir. Grande parole pour un roi des Indes qui ne sait point dissimuler et qui croit quil y va de son honneur de ne dire que ce quil pense ! Ce rapport de M. Constance est très véritable : la même chose a été rapportée à un missionnaire par le barcalon qui parla encore plus fortement et dit que la religion des pagodes était près de sa fin. Nous ne sommes pas assez innocents pour croire cela tout droit. Mais enfin il est bon que les principaux mandarins saccoutument à ces discours et ne seffraient point dune pareille nouvelle. Quoi quil en puisse arriver, si lambassade ne produit pas dans le moment la conversion actuelle du roi, elle fera toujours un bon effet.20 novembre.
Jai été ce matin remercier M. Constance de tout ce qui se passa hier à mon égard. Car outre tout ce que je vous ai déjà écrit, le roi me dit quil était persuadé que japporterais aux affaires tout le soin et toute lapplication dont jétais capable. M. Constance me lexpliqua en portugais. Jen fus assez aise ; et ne fis pas semblant de lentendre, et pour cause.
Jai eu aujourdhui une grande conférence avec M. de Métellopolis sur mon état spirituel et après avoir bien pesé toutes choses et mêtre soumis aveuglément à sa volonté, il a résolu de me donner les ordres ici avant que je retourne en France. Il y a longtemps que je my dispose : quand on est faible, il ne faut pas sexposer au danger et je crois que ces saintes chaînes me fixeront dans le bon chemin. Je naurai plus envie daller à lopéra, et prêtre, jespère que Dieu me fera la grâce de vivre en prêtre. Jai des bénéfices, je ne les veux pas quitter : ne suis-je pas obligé à mener une vie réglée ? Ce qui me détermine encore, cest que je vois devant moi sept ou huit mois de vie innocente, et cela ne sera pas mauvais avec la compagnie des missionnaires pour bien mimprimer les devoirs de ma profession. Dieu veuille que M. labbé de Lionne soit du voyage ; ce serait une grande consolation pour moi. Il mapprendra bien des choses que je ne sais point, et je naurai pas de peine à me soumettre à sa direction : il a tout lesprit quil avait en France avec une humilité angélique. M. lambassadeur, M. lévêque, les Français, les Siamois, tous voient clairement quil est à propos quil fasse le voyage : lui seul sy oppose. Il a peur peut-être que dans sa patrie sa grande barbe ne lui attire des respects quil méprise beaucoup ; et ne veut pas voir que Dieu en tirera sa gloire. Sil persiste à être opiniâtre, nous lui ferons commander par le roi daccompagner ses ambassadeurs. Il sait leur langue et fera une interprète illustre. M. le grand prieur et Poligomolin ne seront pas fâchés de le voir.
Jai été ce soir deux heures avec M. Constance.21 novembre.
Je prévois que M. de Vaudricourt naura point lhonneur de voir sa Majesté siamoise ; il faudrait quil ôtât ses souliers et quil mit la tête sur ses coudes, manière orientales qui ne conviennent point à la noblesse française. Joppose aux raisons de M. Constance lexemple récent de nos gentilshommes qui ne lont point fait et il me répond quon les a regardés comme la robe de M. lambassadeur, pour qui on a passé par-dessus toutes les coutumes. Sils sont fermes et quils protestent que les Anglais et Hollandais nen font point de difficulté, nous leur dirons que toute la terre roule entre un capitaine de vaisseau de guerre du roi et tous ces marchands qui courent les Indes ; et bien heureusement M. de Vaudricourt retournera à son navire. Il en meurt denvie et est à terre comme un poisson hors de leau. Les ballots des présents sont allés à bord : voilà une belle excuse pour y retourner incessamment. M. Constance ma fait voir les présents que le roi lui voulait faire ; ils sont magnifiques.22 novembre.
Jai employé toute la journée à songer à ma conscience. Je men vais me charger dun caractère pesant. Il est vrai que jy songe depuis longtemps, mais quand le moment approche, on y songe encore plus fort. Avec cela, plus jy songe et plus je me confirme dans la pensée que cela mest nécessaire pour mon salut.23 novembre.
M. Constance vient denvoyer à M. de Vaudricourt un présent magnifique pour un particulier. Ce sont de belles porcelaines, des chocolatières, des tasses dor et dargent de Japon, des vernis admirables, une robe de chambre et un fort joli cabinet. Joyeux a eu aussi son présent.
Les nations anglaises et hollandaises ont eu aujourdhui audience du roi qui leur a donné de belles vestes. M. Veret chef de la Compagnie française ne la point encore eue. Les jésuites ont salué sa Majesté dans le palais le plus intérieur et en ont été fort bien reçus.
A quatre heures après midi le roi est sorti du palais sur son éléphant. Toutes les rues étaient bordées de gardes à pied et à cheval. Les gardes à pied avaient un pot, une cuirasse et un bouclier doré. Les Maures étaient à cheval bien montés et avaient fort bonne mine. Les mandarins allaient devant et après le roi, avec leur bonnet de cérémonie fait en pyramide entourée de plusieurs cercles dor, chacun suivant sa dignité. Après le roi marchait léléphant de parade qui portait une chaise dor massif, et puis venait le jeune mandarin que le roi traite comme sil était son fils : il avait seul la tête haute, tout le reste avait la tête baissée sur le cou de son éléphant. Je vous assure que ce cortège était royal et fort singulier et je crois que Pharaon sur les bords du Nil se promenait à peu près avec la même pompe. Le roi sest arrêté hors la ville dans une petite plaine pour voir combattre des éléphants. M. lambassadeur, M. lévêque et moi étions chacun sur un éléphant à dix pas du roi. Le reste des Français était aussi sur des éléphants un peu plus loin. Le combat a commencé. Deux éléphants se sont donnés quelques coups de dent et de trompe : le roi les a fait bientôt séparer et a repris le chemin de la ville. Il a passé devant nous avec un visage riant et sest arrêté auprès de la troupe des Français. M. Constance a fait avancer M. de Vaudricourt sur son éléphant. Il a salué le roi qui lui a souhaité un heureux retour et lui a fait donner en sa présence une veste de toile dor de Perse avec des boutons dor, une chaîne dor et un sabre de Japon dont la poignée est dor et le fourreau garni dor. Il faut remarquer quil y a des sabres de trois sortes, et celui-ci est de ceux que le roi donne à ses généraux darmées. Sa Majesté a dit à M. de Vaudricourt quil était persuadé que si on lattaquait, il se défendrait bien ; et il a répondu quil se servirait de lépée que le roi lui venait de donner. Voilà des manières honnêtes qui ne sont guère dun roi indien qui se croit une divinité, mais aussi ne les a-t-il que pour les Français. Ce présent est beau et vaut au moins deux mille écus. M. Joyeux a fait aussi la révérence au roi et a eu pour présent un sabre dor, une chaîne et une veste, le tout au moindre prix, ainsi quil convient au capitaine dune frégate. Il faut avouer que M. Constance a bien fait les choses, et quand dans une affaire difficile il ne trouve pas les expédients, cest quil ny en a point. Après que le roi a été passé, M. Constance nous a mené voir un éléphant sauvage que des éléphants traîtreusement ont amené dans un parc où il est prisonnier. Il est encore un peu hagard. On en prend souvent de cette manière. Une femelle va crier dans les bois : quelque éléphant sauvage lentend, vient au bruit, la trouve à son gré et la suit jusquà ce quil soit pris dans une cage de bois. Elle y passe la première, il suit, on baisse la trappe et il demeure enfermé, et en trois jours il est apprivoisé. On le met entre deux éléphants de guerre, qui sont stylés à lexercice. Deux hommes montent sur le sauvage, lun sur le cou, lautre sur la queue et lui font sentir un bâton ferré avec lequel ils veulent le gouverner. Sil regimbe, ils le battent bien, et sil se tourne à droite ou à gauche, les éléphants de guerre lui donnent de bons coups de dent. On le fait jeûner ; et quand il a bien obéi, ceux qui le montent lui donnent un peu dherbe : il devient doux comme un mouton.24 novembre.
M. de Vaudricourt est retourné à bord fort content et M. de Forbin est allé à Siam par ordre de M. lambassadeur pour faire châtier quelques Français qui ont fait des insolences et pour les renvoyer tous au vaisseau. On nen a point fait de plaintes : mais M. lambassadeur, pour faire justice, nattend pas quon se plaigne (21).
Le roi a vu prendre ce soir léléphant sauvage qui était dans la petite enceinte. Tous les éléphants privés qui laccompagnaient sont sortis par un passage fort étroit. Il a demeuré quelque temps sans les suivre, se promenant fièrement dans lenceinte : des hommes faits à cela lallaient agacer et il les poursuivait dune manière terrible en criant et levant sa trompe. Cependant les éléphants qui étaient sortis faisaient du bruit et battaient la terre avec leur trompe pour lattirer au passage. Il y est venu en poursuivant un homme qui lui disait des injures ; il y est entré et sest trouvé pris au trébuchet. Aussitôt plus de trente hommes au travers des barreaux lui ont attaché des cordes aux jambes, au cou, à la queue, et lui ont fait une manière de selle avec des sangles avec une adresse admirable : il se débattait et faisait de grands efforts. On lui a amené plusieurs vieux éléphants qui passaient leur trompe au travers des barreaux et lallaient flatter : il était froid aux uns et donnait sa trompe aux autres, les baisait et leur rendait caresse pour caresse. On lui jetait beaucoup deau sur le corps pour le rafraîchir. Quand toutes les cordes ont été préparées, on la fait sortir de sa niche. Il croyait être en liberté et a voulu faire le méchant, mais deux gros éléphants de guerre se sont approchés de lui, lun à droite et lautre à gauche, et lui ont donné de bons coups de défense. Un autre éléphant le poussait par derrière pour le faire avancer vers un poteau auquel on voulait lattacher : il a bien fallu marcher ; quoi que grand et terrible, il nétait pas le plus fort. On la attaché au poteau avec des cordes passées dans des poulies, en sorte que quand il fait effort, les cordes obéissent, il tourne autour du poteau et ses efforts viennent à rien. Sans cette invention, il abattrait le poteau et la maison et se tuerait. Il est aussi sanglé par-dessous le ventre, de peur quil ne se couche ; parce quil sil sétait couché, il ne voudrait plus se relever, le chagrin le prendrait et il mourrait. Il sera quinze jours ainsi traité. Quand on le mènera à leau, les deux éléphants de guerre seront à ses côtés pour le régenter ; après cela il régentera les autres. On lui donna hier vingt-quatre hommes pour le servir, huit par quatre mois. M. Constance nous a dit une chose bien difficile à croire, quil y avait dans le royaume de Siam vingt mille éléphants privés, dont chacun a plusieurs hommes à son service selon sa grandeur. Le roi en a toujours mille à sa suite. Nous avons vu la chasse fort commodément. M. lambassadeur y est allé sur un cheval de Perse fort beau dont la selle était dor massif. Toute sa suite avait de beaux chevaux, mais comme ils ont presque tous la bouche forte et que nos gentilshommes sont bons matelots et mauvais écuyers, quelques-uns ont pensé être démâtés et ils allaient souvent à la bouline. M. lEvêque a pris le parti daller sur un éléphant, et moi aussi. Quand léléphant sauvage a été pris, le roi a mandé à M. lambassadeur quil sétait pressé de lui en donner le plaisir, quoiquil ne soit pas encore temps daller à la chasse à cause que présentement les éléphants gâtent les riz, et que cela lempêcherait den voir un grand nombre. M. Constance a ramené M. lambassadeur chez lui et on a parlé daffaires.25 novembre.
Jai eu la consolation de voir ce matin faire un chrétien : cest un homme de la côte de Coromandel que M. du Carpon a amené ici. Dimanche prochain on baptisera deux familles de Siamois que M. le Clerc instruit depuis dix-huit mois.
M. Constance nous a dit que le roi était fort en colère contre lambassadeur de Perse : il est à Tenasserim et y fait mille impertinences. Il y a passé sur un vaisseau anglais et na rien donné au capitaine. Le gouverneur de Tenasserim lui a donné six cents écus pour son Excellence. On lui a fait de grands honneurs en mettant pied à terre. Il ne trouve rien de bien fait : son maître dhôtel rebute toutes les viandes quon lui présente et un jour, lambassadeur de Siam qui revient de Perse lui ayant dit quon ne lui faisait pas si bonne chère à Ispahan, il se mit en colère et ordonna à ses gens daller au marché acheter tout ce quil lui fallait. Le gouverneur donna ordre aussitôt quon lui livrât tout ce quil demanderait, et sans argent. Cela fut fait : mais le lendemain les femmes du marché, craignant de nêtre pas bien payées du gouverneur, désertèrent ; et les Persans furent obligés à revenir demander leur pitance au gouverneur. Cet ambassadeur a déclaré que sil passait des femmes devant sa maison, il les ferait charger à balle et quil ferait encore pis, sil apprenait quon vendit du vin dans les lieux où il passerait. Le roi de Siam, qui naime pas ces manières hautaines, voulait le faire rembarquer sans lui donner audience ; et sil continue, il lui arrivera quelque avanie. Voyez, disait hier le roi en plein Conseil, voyez lambassadeur de France : il ne demande que des choses raisonnables, et dans son quartier cent jeunes Français ny sont pas plus de bruit que feraient cent missionnaires.
M. de Forbin a fait justice à Siam et a renvoyé à bord tous les Français. Ils navaient pas fait grand mal : seulement quelques poules plumées. Un verre de raque, qui est leau de vie du pays, enivre : et quand on est ivre, on se bat, on crie, on fait du bruit, et les Siamois, qui sont dune humeur paisible, croient que tout est perdu.26 novembre.
Tous les jours plaisirs nouveaux. Nous avons vu le combat de trois éléphants contre un tigre. La partie nétait pas égale. Les éléphants avaient sur le nez un masque de cuir derrière lequel ils cachaient leur trompe et la recoquillant, et ils attaquaient le tigre avec leurs défenses. Le tigre se jetait quelquefois sur le masque : il a mordu à la jambe un éléphant qui a beaucoup crié. Enfin le tigre, ou fatigué ou poltron, sest rendu et a fait le mort. Les éléphants lallaient tourner doucement et quelquefois il se relevait. Ces pauvres éléphants obéissaient à la voix de leurs conducteurs et poussaient fort quand on leur disait. Les relations sont pleines dhistoires déléphants : je men vais pourtant vous en conter une, dont M. lévêque de Métellopolis est garant. Il y avait dans un couvent de Franciscains à Ceylan un petit éléphant qui venait dîner et souper au réfectoire. Sa mère, trop grande, demeurait à la porte et lobservait : et quand il faisait quelque sottise, quil renversait quelque portion, elle lappelait rudement et lui donnait cinq ou six coups de trompe, plus ou moins selon sa faute. Mais entre Siam et Porcelonc (22), il y avait un éléphant voleur de grands chemins. Il se jetait sur les passants, les renversait et les dépouillait fort adroitement ; quelquefois il les tuait : il portait tout ce quils avaient sur eux dans une caverne ou tout était rangé en fort bon ordre. Un jour un marchand cochinchinois fut surpris et renversé par léléphant, qui, au lieu de lui faire mal, lui présentait un pied et criait fort. Le Cochinchinois reprend courage, regarde ce pied et en arrache une grosse épine. Aussitôt léléphant le flatte, le prend avec sa trompe, le met sur son dos, le mène sa caverne ; et après lui avoir montré tout son trésor, le laisse-là et sen va. Le marchand en fit son rapport aux magistrats de Porcelonc qui lui adjugèrent une partie de ce qui était dans la caverne. Le reste fut rendu à ceux qui reconnurent leur bien.
M. Constance vient de me dire que le roi lui a montré ce matin la lance, la cuirasse, et le bouclier dun roi de Siam qui dans une bataille tua de sa main un roi de Pégou, et par cette action presque seule mit en fuite tous ses ennemis. Il ma appris quelques particularités de la vie du roi régnant. Il a plusieurs fois commandé ses armées en personne. En 1667, il assiégea une ville sur les frontières de Laos et la prit après un long siège. Ses troupes ne mangeaient plus que de lherbe et des racines, et un jour plus tard il était obligé à lever le siège. Jen saurai davantage. Léléphant blanc qui est dans le palais ny est que depuis vingt-quatre ans. Mais ne seriez-vous point bien aise de savoir lhistoire de ce vieux éléphant blanc dont on a tant parlé ? La voici.
Le roi de Pégou, ayant appris que le roi de Siam avait sept éléphants blancs, lui en envoya demander un : on refusa net. Il renvoya et menaça de le venir quérir lui-même à la tête de deux cents mille hommes : on se moqua de ses menaces. Il vint, assiégea longtemps la ville de Siam, la força, nentra pourtant pas dans le palais du roi, fit dresser deux théâtres égaux à la porte du palais, lun pour lui et lautre pour le roi de Siam ; et là, en grande cérémonie, fit des demandes qui étaient autant de commandements. Il demanda dabord six éléphants blancs, qui lui furent livrés. Il dit avec beaucoup daffection au roi de Siam quil aimait son second fils et quil le priait de le lui mettre entre les mains pour avoir soin de son éducation. Ainsi avec beaucoup de civilité, il prit tout ce quil voulut et retourna à Pégou avec des richesses immenses et un nombre infini desclaves. Il ne toucha point aux pagodes parce que la religion des Siamois et celle des Pégous est la même. Seulement un de ses soldats, étant entré dans la pagode du roi, coupa une main de la grande statue dor : on en a depuis remis une autre, et jen ai vu la cicatrice.27 novembre.
M. Constance apporta hier au soir à M. lambassadeur la réponse à un mémorial quil présenta au roi il y a plus dun mois. Il paraît que le roi de Siam nest pas encore assez instruit pour embrasser la religion chrétienne et il promet de sen instruire. Que lui peut-on demander davantage ? Il a donné ce matin audience particulière à M. lambassadeur. Plus je vois ce bon prince, plus je lentends raisonner et plus je laime. Il sen va à la chasse dans les bois pour dix jours. M. Constance a plein pouvoir darrêter toutes choses ; au retour de sa Majesté, nous aurons audience de congé, et poi in Franza per la via delle poste (23). Le roi dans laudience a prié M. lambassadeur de visiter les fortifications de Louvo et de voir avec M. lévêque un lieu propre à bâtir une église pour les chrétiens.
Cet après-dîné nous avons eu une grande conférence avec M. Constance sur les affaires de la Religion. Nous obtiendrons de grands privilèges pour les chrétiens et M. lévêque espère que dans quatre ans il faudra bâtir partout de nouvelles églises.
Le soir nous avons été au palais voir une illumination. Toutes les fenêtres étaient pleines de lanternes et de lampes : force machines brillantes, des paravents de verre à fleurs naturelles avec des bougies derrière qui faisaient un effet admirable. Toutes les fenêtres du roi étaient fermées avec des paravents fait de paille de riz : lor et largent ne paraissent rien auprès. Tous les mandarins sont venus rendre leurs respects, ou plutôt leurs adorations au roi. Sa Majesté était à sa fenêtre et leur a fait donner à chacun une veste plus ou moins belle selon leur qualité. Les femmes ont fait la même chose à la princesse. La fête se fait tous les ans le premier jour de la lune de novembre et ce jour commence le premier mois de lannée siamoise. Remarquez pourtant quils ne changent leur ère quau mois de mars, cest à dire au cinquième mois. Par exemple, ils comptent présentement lan 2229 de létablissement de leur religion. Au mois de mars, ils commenceront à compter 2230 (24). Ils comptent par lunes, et quand il se trouve treize lunes entre les deux équinoxes de mars, leur année est de trois cent quatre-vingt quatre jours : elle nest ordinairement que de douze lunes, qui font trois cent cinquante-quatre jours.28 novembre.
M. Constance mavait déjà fait voir à Siam quelques-uns des présents que le roi me voulait faire. Il me les vient de faire tout ensemble et jai été surpris de leur richesse et de leur nombre : des vases dor, dargent, des cabinets de Japon, plus de cinq cents porcelaines admirables. Nos jésuites qui les ont vus croient quil y en a pour plus de deux mille écus : cela nest-il pas honnête ?29 novembre.
Je croyais que les présents étaient finis, au moins pour ce qui me regarde. Je vous demande pardon : M. Constance men vient denvoyer un de sa part qui nest pas, à beaucoup, si magnifique que celui du roi, mais il vaut toujours plus de deux cents pistoles. Si javais ici quelque chose de bien curieux à la française, assurément je lui en ferais présent : il attendra, sil lui plaît, le retour des ambassadeurs siamois ; je fais ce que je peux. Jai envoyé à sa femme tout ce qui me restait de bagatelles françaises ; des tableaux, des bourses, des montres, des rubans, des gants, de petits miroirs, de petites bouteilles de cristal, des lunettes dapproche et sur le tout deux bagues qui sont assez belles. Ils ont en ce pays-ci de gros diamants mal taillés qui ne paraissent rien. Il a envoyé en même temps à M. lambassadeur un présent qui vaut assurément plus de quatre cents pistoles : a tous seigneurs tous honneurs. Vous croyez que cest tout, mais non. Il a envoyé à chacun des gentilshommes un présent en particulier ; quelque petite pièce dargent de Japon, une robe de chambre, des bandèges de vernis et bon nombre de porcelaines. M. de Forbin et le chevalier du Fay ont été distingués et leur présent était plus fort. Sérieusement je ne sais pas comment nous ferons pour mettre tout cela dans les deux vaisseaux. Il y a déjà trois cents ballots, et cependant on ne veut pas quil y ait rien sur les ponts, point dembarras et les batteries bien libres afin de bien défendre si on nous attaque. Je disais cela tantôt à M. Constance qui sest mis à rire en disant que cela serait plaisant que deux vaisseaux français ne pussent pas porter les présents du roi de Siam ; et pour me faire enrager, il est allé quérir un bassin dor, une écritoire dor et une coupe dor pour ajouter au présent de Monseigneur le Dauphin. Quavez-vous à dire à cela ? Monseigneur sera-t-il en colère contre moi si je tiens encore de pareils discours ?
Le roi, qui est à quatre lieues dici, vient denvoyer chercher M. Constance : il est parti sur-le-champ en relais déléphants. Je lui ai donné avant quil partit, un mémoire pour obtenir des privilèges pour la religion : sil le peut faire passer au Conseil, M. lévêque aura dans peu bien des gens sous sa juridiction.30 novembre.
M. Constance est revenu ce matin. Le roi lui voulait parler des affaires de Cambodge. Il en est venu un courrier qui a vu partir seize mille hommes qui vont faire leurs efforts pour dégager ces pauvres cinq cents Siamois dont je crois vous avoir parlé. Il na point perdu de temps et a présenté au roi le mémorial de M. lambassadeur sur la religion. Sa Majesté la accordé en tous ses points. Il est trop important pour que vous en perdiez rien. Je men vais le mettre ici tout du long.
TRAITE
Fait entre M. le Chevalier de Chaumont, ambassadeur extraordinaire de sa Majesté très chrétienne, et M. Constance Faulkon, commissaire avec amples pouvoirs de sa Majesté de Siam pour accorder en son royal nom des privilèges aux missionnaires apostoliques dans tous ses royaumes.I
Le sieur ambassadeur de France supplie très humblement sa Majesté de Siam de faire publier dans toutes les villes de son royaume de la 1. 2. 3. 4. 5. et 6. classe, permission aux missionnaires de prêcher la loi chrétienne, et aux peuples de les entendre, sans que les gouverneurs y puissent mettre aucun empêchement.Sa majesté de Siam fera publier dans toutes les villes de son royaume de la 1. 2. 3. 4. 5. et 6. classe que les missionnaires apostoliques peuvent prêcher la loi chrétienne dans toutes lesdites villes et les peuples les entendre, chacun suivant son inclination, sans que les gouverneurs ou autres officiers, de quelque qualité quils soient, puissent les molester en quelque manière que ce soit, directement ou indirectement : à condition que lesdits missionnaires prêcheront la loi de Dieu sans insinuer aucune nouveauté dans le cur du peuple contre le gouvernement et les lois du pays, sous quelque prétexte que ce soit. En ce cas que lesdits missionnaires le fassent, le présent privilège sera et demeurera nul et le missionnaire coupable arrêté et renvoyé en France, sans que jamais, sur peine de sa vie, il puisse remettre le pied dans le royaume de Siam.
II
Le sieur ambassadeur de France demande, que les missionnaires puissent enseigner les naturels du pays et les rendre capables de bien servir sa Majesté de Siam, tant dans les affaires du gouvernement, que dans celles de la bonne conscience ; et que pour cela ils aient pouvoir de les recevoir dans leur couvent, et lieux de leurs habitations, avec les mêmes privilèges des autres couvents, sans que personne puisse les inquiéter là-dessus : sa Majesté voulant que toutes les requêtes quon pourra présenter contre eux sur ce sujet soient renvoyés à un mandarin particulier qui sera nommé à cet effet.Sa Majesté le roi de Siam accorde que les missionnaires apostoliques puissent enseigner les naturels de son royaume à leur volonté, en quelque science que ce soit, et quils puissent le recevoir dans leurs couvents, écoles et habitations avec les mêmes privilèges des autres couvents de Siam, sans que personne puisse les empêcher ; et que lesdits missionnaires puissent leur enseigner les sciences, lois et autres études qui ne sont point contraire au gouvernement et aux lois du royaume. Et en cas quon découvre par la voix certaine de deux témoins quils y aient contrevenu, le présent privilège sera et demeurera nul ; et le maître décole et le disciple seront traités ainsi quil est marqué dans le premier article. Mais au cas que lesdits missionnaires apostoliques se conservent dans leurs privilèges, toutes les affaires quils auront seront jugées par un mandarin que M. lévêque présentera et que le roi nommera, pourvu quil soit capable de cet emploi.
III
Le sieur ambassadeur de France demande à sa Majesté que tous ses sujets qui se feront chrétiens soient exempts, les dimanches et jours de fête marqués par léglise, de tous les services quils doivent à leurs mandarins, si ce nest dans une nécessité pressante.Sa Majesté de Siam accorde que tous ses sujets qui de bonne volonté se feront chrétiens, jouissent du privilège des chrétiens en la manière demandée par le sieur ambassadeur. Et comme il faudra juger de la nécessité pressante, pour éviter tous différends sur ce sujet, sa Majesté nommera un mandarin de son côté et M. lévêque nommera du sien une personne dautorité ; et ce quils règleront ensemble sera reçu et ponctuellement exécuté par les parties.
IV
Le sieur ambassadeur de France demande à sa Majesté le roi de Siam que si quelques-uns de ses sujets chrétiens, par vieillesse ou infirmité deviennent incapables de servir, ils puissent être délivrés de service en se présentant à un mandarin que sa Majesté nommera à cet effet.Sa Majesté de Siam accorde que si quelques-un de ses sujets chrétiens, par vieillesse ou infirmité, sont évidemment incapables de service, en se présentant à un mandarin que sa Majesté nommera à cet effet, ils pourront être dispensés du service jusquà leur guérison.
V
Le sieur ambassadeur de France demande encore que pour éviter les injustices et les persécutions quon pourrait faire aux nouveaux chrétiens, sa Majesté ait la bonté de nommer quelque mandarin siamois qualifié, homme de bien et de justice, pour entendre et juger tous lesdits procès sans que ledit mandarin puisse rien prendre pour le jugement des procès : en sorte que les amendes soient partagées à la fin de chaque année, partie au mandarin et à ses officiers, et partie aux pauvres ; ce qui empêchera que ledit mandarin ne vende la justice.Sa Majesté le roi de Siam accorde que le mandarin dont il est parlé au deuxième article soit juge desdits procès, suivant que le demande le sieur ambassadeur de France ; et pour éviter toute dispute, requête et longueur de procès, sa Majesté ordonne que le mandarin, après sêtre instruit de laffaire, demandera lavis de lun des juges du roi avant que de passer sentence, afin quon nen puisse point appeler.
Et sa Majesté de Siam ordonnera que tous les articles ci-dessus soient publiés par tous ses royaumes, en sorte que tous ses peuples connaissent que sa royale volonté est que les missionnaires apostoliques jouissent desdits privilèges.
Fait à Louvo le dixième jour du mois de décembre mil six cent quatre-vingt cinq. (25)
On va le faire publier dans toutes les villes du royaume et présentement il ne faut plus que des missionnaires. Je crois quà cette grande nouvelle il en viendra ici de tous les endroits du monde. Vous voyez que M. Constance ne sert pas mal la religion, il mérite que le pape et le roi lui en témoignent leur reconnaissance. Il ne lui faut que des honneurs, il se soucie peu dargent. Nous venons dachever le mémoire des présents quil envoie au roi ; ils sont magnifiques et galants, et il a affecté de ne rien envoyer de tout ce quenvoie le roi de Siam. Il y a plusieurs choses qui ne sont que pour la montre et il ma prié de supplier très humblement sa Majesté de lui envoyer un mémoire de toutes les choses qui lui plairont, afin quil en fasse faire autant que sa Majesté en voudra. Ce qui lui sera très facile, parce que les vaisseaux du roi de Siam vont tous les ans à la Chine, au Japon, à Bengale, en Indouistan et dans tous les autres lieux doù il vient des curiosités ; et ce quil dit, il le fera avec une exactitude admirable. Pour moi, je vous lai déjà dit, jaime cet homme de passion et ne métonne point du tout quil soit fort aimé de son roi. M. de Métellopolis ma dit plusieurs fois que la Mission lui avait les dernières obligations ; que cétait par son moyen que M. dHéliopolis était entré à la Chine, quil leur faisait tous les ans de grandes charités, quen toutes occasions il les protège. Cest une providence de Dieu quayant de si bons sentiments il soit élevé au poste où nous le voyons. Je crois que sans lui nous aurions été bien embarrassés, et comment aurions-nous fait sil avait fallu passer par les mains du barcalon ? Je ne finis point sur le chapitre de M. Constance. Avec tout lesprit du monde et la pénétration, il est prudent, rien ne lembarrasse. Il écoute cent hommes et répond cent requêtes en une demi-heure : décisif, va au fait, coupe court avec les gens qui nont que du verbiage ; également capable dans les matières de politique et dans les bagatelles ; bon négociateur, bon architecte. Je crois que si M. de Lou.. (25) le connaissait, il laimerait passionnément.
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NOTES :
1. Ces ongles longs, aujourdhui faits en métal doré, se retrouvent dans les danses du nord de la Thaïlande. Il faut signaler la lente, mais inéluctable désaffection du public thaï pour les représentations de « lakhorn », théâtre traditionnel essentiellement inspiré du Ramayana. On rencontrait encore il y a une vingtaine dannées nombre de troupes itinérantes qui obtenaient de francs succès populaires en interprétant ces pièces que tout le monde connaissait par cur. Ces troupes sont de plus en plus rares aujourdhui.
Danse de la région de Chiang-Maï.
Une troupe de théâtre itinérante en Thaïlande. retour
2. Labbé orthographie « Camtom ». retour
3. Peut-être la province connue aujourdhui sous le nom de Sichuan ou Sseu Tchouan. retour
4. Le père Tachard rapporte cette coutume dans sa relation : « Je nomettrai pas une circonstance assez particulière, qui fera connaître une partie du caractère et de léducation des Siamois. Tandis que notre mandarin recevait les respects des habitants de la première tabanque, je minformai en langue du pays de la santé du roi de Siam. A cette demande, chacun regarda son voisin, comme étonné de ma demande, et personne ne me fit de réponse. Je crus manquer à la prononciation ou à lidiome même des gens de cour. Je mexpliquai en portugais par un interprète : mais je ne pus rien tirer du gouverneur, ni daucun de ses officiers. A peine osaient-ils prononcer entre eux et fort secrètement le nom de roi. Quand je fus arrivé à Louvo, je racontai à M. Constance lembarras où je métais trouvé en demandant des nouvelles du roi de Siam, sans avoir pu obtenir aucune réponse : jajoutai que le trouble de ceux auxquels je métais adressé, et la peine quils avaient eue à me répondre, mavaient causé beaucoup dinquiétude, dans la crainte quil ne fût arrivé à la cour quelque changement considérable. Il me répondit quon avait été fort étonné de mes questions, parce quelles étaient contraires aux usages des Siamois, auxquels il est si peu permis de sinformer de la santé du roi leur maître, que la plupart ne savent pas même son nom propre : et que ceux qui le saent noseraient le prononcer ; quil nappartient quaux mandarins du premier ordre de prononcer un nom quils regardent comme une chose sacrée et mystérieuse ; que tout ce qui se passe au dedans du palais est un secret impénétrable aux officiers du dehors, et quil est rigoureusement défendu de rendre public ce qui nest connu que des personnes attachées au service du roi dans lintérieur du palais ; que la manière de demander ce que je voulais savoir était de minformer du gouverneur si la cour était toujours la même, et si depuis un certain temps il nétait rien arrivé dextraordinaire au palais ou dans le royaume ; qualors, si on mavait répondu quil nétait arrivé aucun changement, ceût été massurer que le roi et ses ministres étaient en parfaite santé ; mais quau contraire, si la face du gouvernement eût été changée par quelque révolution, on neût pas fait difficulté den parler, parce quaprès la mort des rois de Siam, tout le monde indifféremment peut apprendre et prononcer leur nom. » retour
5. Rien de bien nouveau sous le soleil. Les prix appliqués aux « farangs » (Européens) sont encore aujourdhui largement supérieurs à ceux quon demande aux Thaïs. Cette discrimination choquante pour un occidental saffiche même dans les bâtiments officiels, musées, sites historiques où le double tarif est de rigueur. Ainsi au Wat Phra Keo à Bangkok, lentrée est de 200 bahts pour un farang mais gratuite pour un Thaï. On ma expliqué que ces 200 bahts représentent une somme trop importante qui empêcherait nombre de Thaïs daller visiter leur patrimoine, et quil fallait bien tout de même de largent pour entretenir le temple. On a sous-entendu avec humour que lorsquon a les moyens dacheter un billet davion aller-retour Paris-Bangkok qui représente plus dune année de salaire pour nombre de Thaïs, il était mal venu de discuter pour 200 bahts. On ma également fait remarquer que, pour ce prix dentrée, javais droit à une petite brochure explicative que les Thaïs ne recevaient pas. Maï pen raï, le sourire reste de rigueur. L'explication la plus satisfaisante serait de dire que le prix le plus fort est, de toute façon, le prix normal, mais que les autochtones ont droit à une réduction. Cette explication, qui aurait le mérite d'apaiser certaines susceptibilités, ne m'a jamais été fournie. retour
6. Ces fêtes somptueuses émerveillaient sans doute labbé de Choisy et le père Tachard. Seul le chevalier de Forbin émettait quelques réserves : « Cétait des fêtes continuelles, et toujours ordonnées avec tout lappareil qui pouvait les relever. Il (Phaulkon) eut soin détaler à Monsieur lambassadeur et à nos Français toutes les richesses du trésor royal, qui sont en effet dignes dun grand roi et capables dimposer ; mais il neut garde de leur dire que cet amas dor, dargent, et de pierres de grand prix était louvrage dune longue suite de rois qui avaient concouru à laugmenter, lusage étant établi à Siam que les rois ne sillustrent quautant quils augmentent considérablement ce trésor, sans quil leur soit jamais permis dy toucher, quelque besoin quils en puissent avoir dailleurs. » (Relation du voyage du chevalier de Forbin à Siam). Phaulkon avait toutefois de bonnes raisons de multiplier les fêtes et les divertissements. En habile politique, il jouait la montre et s'ingéniait à amuser le chevalier de Chaumont dans le seul but de différer la conclusion des traités soigneusement édulcorés par ses soins et de ne les signer qu'au tout dernier moment, avec un ambassadeur pressé par le temps et qui n'aurait plus le loisir de négocier. Dans son mémoire secret du 1er janvier 1686, l'abbé de Choisy indique qu'il n'est pas dupe du stratagème : « M. Constance croyait avoir ville gagnée, et que M. l’ambassadeur, voyant l’impossibilité de la conversion du roi, abandonnerait l’entreprise et songerait à autre chose ; mais au contraire, nous lui conseillâmes de pousser sa pointe, et de fait il présenta au roi un mémorial très fort sur la religion. M. Constance vit bien alors qu’il s’était trop déclaré, et plusieurs fois protesta que ce mémorial ferait un fort mauvais effet, et que peut-être le roi y ferait quelque réponse désagréable. Nous ne craignions pas cela, puisque Sa Majesté avait dit qu’il ne fallait pas mécontenter le roi de France, et au contraire nous regardions la réponse qu’il ferait comme une espèce d’engagement. Cette réponse fut un mois à venir. M. Constance amusait cependant M. l’ambassadeur à des combats de tigres, à des promenades, à des chasses, et moi j’étais occupé à choisir dans les magasins du roi ce qu’il y avait de plus beau pour les présents qu’il voulait envoyer en France. Je disais bien quelquefois, et M. l’abbé de Lionne le disait aussi : « Mais il faudrait songer aux affaires, le temps de partir viendra et rien ne sera fait. » On nous répondait : « Tout sera fait. » Nous dressâmes pourtant des articles de privilèges à demander pour la religion chrétienne, et M. Véret, chef de la Compagnie française, eut ordre de dresser aussi ses demandes. M. l’ambassadeur en parla au roi dans une audience particulière : Sa Majesté répondit qu’elle accordait tout, et en renvoya l’exécution à M. Constance, qui demanda encore du temps pour en passer un écrit en forme. » retour
7. « Toutes les monnaies dargent siamoises sont de la même figure et frappées au même coin, sans autre différence que celle de leur grandeur. Leur figure est celle dun petit cylindre ou dun rouleau fort court, tellement plié par le milieu, que ses deux bouts reviennent lun à côté de lautre. Leur coin, qui est double sur chaque pièce, au milieu du rouleau, ne représente rien qui soit connu des Européens, et que les Siamois mêmes aient pu expliquer à La Loubère. La proportion de cette monnaie à la nôtre est telle, que leur tical, qui ne pèse quun demi-écu, ne laisse pas de valoir trente-sept sous et demi. Ils nont pas de montre dor ni de cuivre. Lor à Siam est une marchandise de commerce : il vaut douze fois largent, lorsque les deux métaux sont dégale finesse. La basse monnaie de Siam consiste dans les petits coquillages, que les Européens ont nommés cauris, et les Siamois bia. Un fouan, qui est la huitième partie dun tical, vaut huit cents cauris, cest à dire que sept ou huit cauris valent à peine un denier. » (La Harpe Histoire générale des voyages).
Monnaies siamoises à gauche, coupans du Japon à droite. Gravure publiée dans lédition anglaise de la relation de La Loubère. retour
8. Antonio Pinto, dit « Monsieur Antoine » parlait couramment quatre langues. Avec labbé de Lionne, il était de ceux qui se rendent précieux, voire indispensables pour leurs traductions. retour
9. On sait que cette origine « noble et pauvre » est contestée par le chevalier de Forbin : « Ce ministre, grec de nation, et qui, de fils dun cabaretier dun petit village appelé la Custode dans lîle de Céphalonie, était parvenu à gouverner despotiquement le royaume de Siam, navait pu sélever à ce poste et sy maintenir sans exciter contre lui la jalousie et la haine de tous les mandarins et du peuple même.
Il sattacha dabord au service du barcalon, cest-à-dire au premier ministre : il en fut très goûté ; ses manières douces et engageantes, et plus que tout cela, un esprit propre pour les affaires, et que rien nembarrassait, lui attirèrent bientôt toute la confiance de son maître, qui le combla de biens, et qui le présenta au roi comme un sujet propre à le servir fidèlement.
Ce prince ne le connut pas longtemps sans prendre aussi confiance en lui : mais par une ingratitude quon ne saurait assez détester, le nouveau favori, ne voulant plus de concurrent dans les bonnes grâces du prince, et abusant du pouvoir quil avait déjà auprès de lui, fit tant quil rendit le barcalon suspect et quil engagea peu après le roi à se défaire dun sujet fidèle et qui lavait toujours bien servi. Cest par là que M. Constance, faisant de son bienfaiteur la première victime quil immola à son ambition, commença à se rendre odieux à tout le royaume.
Les mandarins et tous les grands, irrités dun procédé qui leur donnait lieu de craindre à tout moment pour eux-mêmes, conspirèrent en secret contre le nouveau ministre et se proposèrent de le perdre auprès du roi : mais il nétait plus temps : il disposait si fort de lesprit du prince, quil en coûta la vie à plus de trois cents dentre eux, qui avaient voulu croiser sa faveur. Il sut ensuite si bien profiter de sa fortune et des faiblesses de son maître quil ramassa des richesses immenses, soit par ses concussions et par ses violences, soit par le commerce dont il sétait emparé et quil faisait seul dans tout le royaume.
Tant dexcès, quil avait pourtant toujours colorés sous le prétexte du bien public, avaient soulevé tout le royaume contre lui : mais tout se passait dans le secret et personne nosait se déclarer. Ils attendaient une révolution que la vieillesse du roi et sa santé chancelante leur faisait regarder comme prochaine.
Constance nignorait pas leur mauvaise disposition à son égard, il avait trop desprit, et il connaissait trop les maux quil leur avait faits pour croire quils les eussent sitôt oubliés eux-mêmes. Il savait dailleurs, mieux que personne, combien peu il y avait à compter sur la santé du roi toujours faible et languissant. Il connaissait aussi out ce quil avait à craindre dune révolution, et il comprenait fort bien quil ne sen tirerait jamais sil nétait appuyé dune puissance étrangère qui le protégeât en sétablissant dans le royaume. »
Le chevalier de Forbin, qui décidément ne porte pas Phaulkon dans son estime, va même jusquà laccuser davoir cherché à lempoisonner. retour10. Selon Littré, un divan est un salon garni de coussins. La Harpe décrit ainsi les demeures des dignitaires siamois : « Les chambres sont grandes et bien ornées ; celles du premier étage ont vue sur la salle basse, que son exhaussement devrait faire nommer salon, et qui est quelquefois entrouée de bâtiments par lesquels elle reçoit le jour. Cest proprement à cette salle quon donne le nom de « divan », mot arabe qui signifie « salle de conseil ou de jugement ». Mais il y a dautres sortes de divans, qui, étant clos de trois côtés, manquent dun quatrième mur, du côté par lequel on suppose que le soleil doit moins donner dans le cours de lannée. Devant cette ouverture, on élève un appentis de la hauteur du toit. Lintérieur du divan est souvent orné, du haut en bas, de petites niches où lon met des vases de porcelaine. Sous lappentis, on fait quelquefois jaillir une petite fontaine. » retour
11. On a reproché à Phaulkon davoir littéralement pillé le trésor du roi de Siam dans le seul but de servir ses ambitions. Voici ce quen dit le chevalier de Forbin : « La magnificence des présents destinés au roi et à la cour pouvant contribuer au dessein que le ministre se proposait, il épuisa le royaume pour les rendre en effet très magnifiques. Il ny a quà voir ce quen ont écrit le père Tachard et labbé de Choisy ; on peut dire dans la vérité quil porta les choses jusquà lexcès, et que non content davoir ramassé tout ce quil put trouver à Siam, ayant, outre cela, envoyé à la Chine et au Japon, pour en rapporter ce quil y avait de plus rare et de plus curieux, il ne discontinua à faire porter sur les vaisseaux du roi que lorsquils nen purent plus contenir. »(Relation du voyage du chevalier de Forbin à Siam) retour
12. Cétait là la grande passion de Phra Naraï. Léléphant était, avec le buffle, le principal animal domestique des Siamois, et sa chasse était libre. Les femelles étaient utilisées pour la monte et pour les tâches usuelles. Les mâles étaient généralement réservés pour la guerre. Le père Tachard note quil y en avait plus de vingt mille dans larmée siamoise. Le chiffre paraît largement exagéré. Le roi Phra Naraï qui entretenait deux mille chevaux dans son palais jugeait plus noble de se déplacer à dos déléphant. Les mythiques éléphants blancs étaient, depuis le règne du roi Ramkamhaeng au XIIIe siècle, les