|
|
JOURNAL DU VOYAGE DE SIAM
Fait en 1685 et 1686 Par M.L.D.C.
A bord de lOiseau à la rade de Brest le 3 mars 1685.
Enfin nous voici embarqués et nous allons mettre à la voile. Je vous ai promis un journal de mon voyage et je vais me mettre en état de vous tenir parole. J'écrirai tous les soirs ce que j'aurai vu, ce qui s'appelle vu : j'écrirai ce qu'on m'aura dit et je marquerai le nom et les qualités de ceux qui m'auront dit quelque chose, afin que vous ayez plus ou moins d'égard à leur témoignage. Je n'exagèrerai point : toujours devant les yeux l'exacte vérité, telle que la doit professer un disciple de Monsieur l'Abbé de D . (1) Après ce petit préambule, commençons.
Nous montons l'Oiseau, (2) vaisseau de guerre du roi de quarante-six pièces de canon. Monsieur le chevalier de Chaumont, comme ambassadeur, commande tout : M. de Vaudricourt est capitaine du vaisseau ; M. de Coriton capitaine de frégate légère est premier lieutenant ; les chevaliers de Forbin (3) et de Sibois en sont lieutenants ; M. de Chammoreau en est enseigne (4); M. de Francine, enseigne, est avec nous et fera le quart. Je vous expliquerai dans la suite ce que c'est que le quart : non que je croie pouvoir vous apprendre quelque chose, mais pour l'apprendre moi en l'enseignant aux autres. Le chevalier du Fay et Freteville, gardes-marine (5), sont aussi sur notre bord.
Nous avons une frégate (6), nommée la Maligne, de vingt-quatre pièces de canon. Joyeux, lieutenant de port la commande et a pour lieutenants du Tertre et Saint-Villiers. Elle porte beaucoup de ballots ; et l'on a mis Messieurs d'Arbouville, Compiègne, Joncoux (7), Benneville, Palu et La Forest, gardes-marine, qui sont à la suite de l'ambassade. Je vous parlerai de tous ces Messieurs quand je les connaîtrai : ils paraissent tous avoir bonne volonté et prétendent qu'une campagne de deux ans et de douze mille lieues (8) les rendra bons officiers (9).Le même jour, à 7 heures du soir.
Nous avons mis à la voile à huit heures du matin par un bon nord-nord-est. M. Desclouseaux, intendant de marine nous est venu conduire jusqu'au Mengam (10). C'est un rocher qui est à l'entrée de la rade : il est justement au milieu du passage, et l'on voudrait bien y faire un sort et y mettre une bonne batterie. On y a déjà jeté beaucoup de pierres, mais la mer défait plus en un quart d'heure qu'on en a fait en six mois. On travaille à faire une batterie de chaque côté du passage : le canon se croisera ; mais s'il y avait encore une batterie sur le rocher au milieu, il serait impossible aux vaisseaux ennemis d'entrer dans la rade, où plus de dix mille navires seraient en sûreté.
A quatre heures après midi le vent est tombé et nous avons été obligés à mouiller à quatre lieues de Brest vis à vis du Camaret. Une grosse flûte (11) de Lubeck est venue mouiller à la demi-portée du canon : on y a envoyé dans notre canot un bon Champenois qui s'était embarqué sans être à personne et qui à toute force voulait aller à Siam (12). Il ne ressemblait pas à mon petit peintre, qui à la vue de la mer est tombé malade, et qui a été guéri dès que je lui ai dit qu'il pouvait aller revoir les tours Notre-Dame et sa marraine (13).
A cinq heures le nord-est est revenu. On a appareillé : on a envoyé à la frégate les signaux, afin qu'elle obéit aux ordres du commandant, et nous avons remis à la voile. Nous avons vu en passant plus de trente voiles qui avaient mouillé à la pointe d'Ouessant.4 mars.
Nous avons eu toute la journée vent arrière. La frégate a peine à nous suivre : il faut qu'elle n'ait pas encore trouvé son assiette. Le père Tachard (14), jésuite, a dit la messe : il a été aux îles de l'Amérique et a le pied marin. Monsieur l'ambassadeur, qui donne l'exemple à tout le monde, a fait ses dévotions. M. Vachet (15) se moque de la mer : mais l'abbé du Chayla (16), les missionnaires et la plupart des jésuites rendent la moitié de leur âme. Pour moi, je suis encore gaillard. On n'a pu prendre hauteur à midi, le soleil n'ayant pas voulu se montrer.
La mer est fort grosse et le vaisseau roule un peu : mais il semble qu'il ait une bride, tant il gouverne bien. Je commence à avoir le cur bien fade et je vais payer le tribut.5 mars.
Toujours bon vent. Je n'ai vu que de l'eau ; et si les aventures ne viennent, le journal sera bien sec. Mais je sais bien ce que je ferai : nous étudierons dès que nous serons guéris, car je suis malade comme les autres. Nous apprendrons le portugais, l'astronomie : il faut bien profiter de la compagnie de six pères qui vont être à la Chine autant de Verbiest (17). Nous parlerons marine ; et sur tout cela je vous ferai des questions que nous résoudrons à Gournay (18). Voilà de quoi remplir dix journaux.6 mars.
Nous avons un terrible vent. Mais nous nous moquons de lui, car il est derrière nous et nous fait faire soixante lieues par jour avec la simple misaine (19). La frégate a pris courage, et nous suit.
On a pris hauteur et nous avons doublé le cap de Finistère. C'est un grand coup, disent les pilotes, et quelquefois on ne fait pas en trois semaines ce que nous avons fait en trois jours. Il a fallu essuyer de grands coups de mer et il en est venu jusque sur la dunette. Nos malades ont bien vomi et vont bien manger.7 mars.
Toujours vent arrière : quelle bénédiction ! Je vous l'avais bien dit ; Dieu s'en mêle, et je crois que les vents alizés (20) nous sont venus chercher à Brest et nous conduiront à Siam.
La hauteur est de 40 degrés 30 minutes. La Maligne va bien mieux : nous l'attendons pourtant, et sans elle nous ferions quatre-vingts lieues en vingt-quatre heures. L'Oiseau est bien nommé, et je souhaite retrouver à mon chemin Messieurs les marins qui m'avaient dit que c'était le plus mauvais navire du roi : c'est peut-être le meilleur (21).
Nous avons essuyé des grains un peu lourds. Vous savez qu'un grain est un vent mêlé de pluie, qu'on voit venir de loin dans un nuage ; et il faut à son passage ferler (22), ou du moins carguer les voiles. Que vous êtes aise de parler marine ! Il faut bien s'y accoutumer : je dis à mon valet de chambre, Amarrez mon collet.8 mars.
L'alarme a été un peu chaude : on a crié cette nuit au feu ; ce n'est pas raillerie en pleine mer. Il y avait un verre cassé au fanal : des matelots avaient bouché le trou avec des étoupes enflammées vers les voiles : il a été bientôt éteint, mais le sang était déjà mêlé
Toujours bon vent, et de temps en temps des grains.
La hauteur de 38 degrés.
Nous avons vu un vaisseau à la cape : il n'avait point de pavillon. Vous voulez que je vous explique qu'un vaisseau à la cape est quand ayant le vent contraire et forcé, il est obligé de prêter un bord au vent, d'amener toutes ses voiles hors la grande voile qui le soutient un peu et d'attendre en dérivant que le vent change. Faut-il encore que je vous explique ce que c'est que dériver ?9 mars.
La hauteur de 35 degrés 35 minutes. Vous voyez bien que nous allons vite. Tous nos malades reviennent à vue d'il. Nous avons commencé le carême comme de grands missionnaires : notre ambassadeur plus missionnaire que les autres. Mais il sera difficile de continuer. Pas le moindre petit poisson, du mauvais beurre, du soret (23), et de la morue bien salée : on a le feu au corps et cela dans la zone torride ; nous brûlerons comme des allumettes. Mais Dieu merci notre zèle n'est point indiscret, et nous mangerons nos poules et nos cochons quand nous en aurons besoin.10 mars.
Nous avons fort roulé cette nuit, parce que le vent diminue et diminuera à mesure que nous avancerons dans les pays chauds. Voici bientôt la région des vents alizés. La mer commence à s'adoucir et le soleil se fait sentir : on commence à ôter le manteau, demain la veste, dans quatre jour, dit-on, le justaucorps. L'équipage dansa dès hier au soir aux chansons. Car afin que vous le sachiez, nous ne sommes point bigots : on fait la prière le soir et le matin, on entend la messe, on ne joue point aux cartes, on ne jure point ; mais on danse quand il fait beau, et toujours va qui danse. Nous ne laissons pas de faire route. Tous nos matelots sont des gaillards dont le plus vieux a trente ans : Il ont plutôt monté au perroquet du grand hunier qu'on n'a tourné la tête ; et je crois voir cent danseurs de corde qui, au moindre coup de sifflet, voltigent dans les airs et savent tout ce qu'ils ont à faire.
A dix heures du matin on a crié Terre, terre, c'est l'Île de Porto Santo (24) : nous ne croyions la reconnaître qu'après midi. On a tenu conseil pour savoir si on passerait entre Porto Santo et Madère ; et on a résolu de peur des calmes de laisser Madère à main gauche, ou pour mieux dire à bâbord, et d'aller ensuite vers Palma, ou l'île de Fer, la plus occidentale des Canaries. Nous les laisserons à gauche, ces îles fortunées, et nous ne sommes point résolus à quitter notre route, pour chercher l'île inaccessible : ce me serait pourtant un grand plaisir de faire un peu ma cour à Alcidiane (25).
On n'a pu prendre hauteur : le soleil s'était caché. Cela ne nous était pas nécessaire puisqu'on avait vu terre et qu'on sait assez que l'île de Porto Santo est à 33 degrés et demi.
A une heure après midi on a vu Madère et nous l'avons côtoyée toute l'après-dînée, sans pourtant nous en approcher plus près que de dix lieues.
Le vent se sent de la douceur du climat : la mer est fort tranquille et nous n'allons plus si vite. Je n'ai point d'autres nouvelles à vous dire, sinon que les jésuites et les missionnaires sont tous les jours en querelle à qui aura le plus de soin des malades, à qui aura la dernière place à table.11 mars.
Ce matin nous avons encore vu Madère. Les terres en sont fort hautes et toutes couvertes, à ce qu'on dit, de vignobles et de fruitiers. La Maligne s'est approchée fort près : tout le monde s'y porte bien. Nous n'avons sur notre bord qu'un matelot malade, à qui on a porté Notre-Seigneur après la messe.
On n'a pu prendre hauteur : nous avons peu de vent et nous allons présentement à la bouline (26) ; mais c'est une bouline fort douce parce que la mer n'est pas haute.
A deux heures après midi on a vu trois bâtiments sur notre route. Aussitôt pavillon blanc, et arrive. C'était des Anglais, une frégate de vingt pièces de canon et deux flibots (27). Ils ont passé fièrement sans nous saluer, et nous avions pourtant meilleure mine qu'eux. Nos missionnaires n'étaient pas trop contents de leur peu de civilité : si ç'avait été des Hollandais ou des Espagnols, ils auraient chanté. Ils allaient d'un côté et nous de l'autre par le même vent : étrange propriété de la bouline.
M. Basset, l'un de nos missionnaires, a fait cette après-dînée une exhortation aux matelots, où d'honnêtes gens auraient pu prendre leur part. Oh qu'aisément tout nous porte à Dieu, quand on se voit au milieu des mers sur cinq ou six planches toujours entre la vie et la mort ! Que les réflexions sont touchantes quand les occasions de mal faire sont éloignées ! Et qu'il est doux, dans l'état où nous sommes d'avoir en main une consolation à tout ce qui peut arriver ! Cette consolation solide ne se peut trouver que dans les pensées d'une autre vie cent fois plus heureuse que celle-ci ; et il faut bien que nous les avions ces pensées de l'éternité, car sans cela nous serions bien sots d'aller passer la ligne (28). Mais je m'emporte, et quitte le style du journal.12 mars.
Rien de nouveau à vous dire. On nous avait menacés de poissons volants ; ils n'ont point encore paru. La mer est comme un grand étang fripé par les zéphirs, et ces zéphirs ne laissent pas de nous faire faire trente-cinq lieues par jour. Nous avons dix voiles dont je vous dirais bien les noms, si je ne craignais de vous faire peur. Il n'y eut jamais une plus belle navigation ; et si cela dure jusques à Siam, les dames y voudront venir. La Maligne s'approche à la portée de la voix et nous causons sans nous arrêter.
La hauteur est de 30 degrés 43 minutes.
Il y a eu un grand bal après souper. La décoration en était admirable. Monsieur l'ambassadeur entouré de jésuites et de missionnaires jugeait des coups. Les officiers ont commencé et quelques matelots se sont signalés. Tout l'équipage était en amphithéâtre sur les cordages, et de temps en temps on voyait descendre comme la foudre cinq ou six Pécourt qui dansaient d'aussi bonne grâce que L'estang (29). Vous voyez que je me souviens encore des noms de ces messieurs-là. Sérieusement, je n'ai jamais vu de si bonnes oreilles et tant de légèreté. Il y eut assaut entre les Provençaux et les Bretons. Deux Malouins ont fait des choses surprenantes et méritaient la couronne ; mais on n'a pas voulu prononcer, de peur de jalousie : nous voulons vivre en union et tous nos braves champions ont été se rafraîchir d'un trait d'eau de vie. Qu'avez-vous à dire à cela ? Ce sont plaisirs innocents, qui valent bien des contredanses. Il y a eu un entracte d'un Cochinchinois qui a dansé, chanté, et pleuré à la mode de son pays. A la fin de tout on prie Dieu de bon cur ; et toujours pour le refrain, on crie, Vive le Roi. C'est un plaisir de nous entendre chanter Domine salvum fac Regem et de nous entendre crier Vive le Roi. On respecte beaucoup sa Majesté sur la terre, mais on l'aime bien sur mer. Je ne sais pas pourquoi cela : cherchez, vous qui savez tout. Est-ce à cause qu'il nous donne sur la mer tout ce que nous mangeons et tout ce que nous buvons ? Ne fait-il pas de même sur la terre ? Et lequel de nous n'est pas chargé de ses bienfaits ? Il me vient à l'esprit une bonne raison. Nous sommes ici à tous moments où nous devrons être, prêts à rendre compte à Dieu : nos devoirs nous pressent et l'un de nos plus grands devoirs est d'aimer notre roi. Je vous assure que nous n'y manquons pas. Pour moi, je ne crois pas qu'il y ait un meilleur séminaire qu'un vaisseau ; et je ne me suis pas encore repenti d'être venu su questa galia. (30)13 mars.
On a découvert l'île de Palme, l'une des Canaries. On dit qu'il y a de bonnes confitures. Les montagnes y sont couvertes de neige.
La hauteur s'est trouvée de 28 degrés 50 minutes.
Enfin nos têtes commencent à se nettoyer, les vapeurs se dissipent et nous nous accoutumons à la mer. Nous avons mis le nez dans le portugais, et de résolution faite, dans huit jours on ne parlera plus français sur le vaisseau. Les soirs seront employés à l'astronomie (31). Nous n'avons que faire du soleil pour contempler la lune et les étoiles : nous commençons déjà à connaître le chemin de Saint-Jacques et le chariot du roi David (32) ; et nous verrons de l'autre côté de la ligne des étoiles que vous avez bien la mine de ne jamais voir. Les cartes astronomiques du père Pardies (33), auxquelles le père de Fontanay (34) a beaucoup de part nous ont fait grand plaisir : c'est lui qui les a revues, corrigées, augmentées et fait imprimer ; il n'a pas été fâché de revoir son enfant. Ce sont les meilleures gens du monde que nos jésuites. Ils ont tous six de l'esprit. Il y en a d'une sagesse consommée et il y en a de vifs, qui attrapent une pensée dès qu'on ouvre la bouche : il faut quelquefois retenir à parler, mais cela est assez commode ; et quand ils parlent, ils disent de bonnes choses et il y a toujours à apprendre.
Nous allons bien doucement et ce soir nous voyons encore l'île de Palme.14 mars.
Nous avons attrapé cette nuit l'île de Fer, la dernière des Canaries. Dites-moi, je vous prie, pourquoi les Français y mettent le premier méridien : est-ce à cause que c'est la plus occidentale de ces îles ? (35) Et pourquoi les Hollandais le mettent-ils sur le Pic ? Est-ce à cause qu'il est si haut ? Nous ne l'avons pourtant point vu, quoiqu'on le voie de soixante lieues : les brouillards nous l'ont caché. Nous ne voyons rien, mais nous allons au but : ainsi la vie est mêlée. Si nous n'avions pas fait cinq cents lieues en huit jours, il eût fallu faire eaux aux Canaries ; mais je crois qu'il vaut encore mieux aller sans débrider au cap de Bonne-Espérance en fin fonds de Cafrerie (36) ; et là, pendant les huit jours que nous marcherons sur la terre il pourra venir quelque lion altéré à quelque fontaine où nous serons à prendre le frais. Nous ne manquerons pas de spadassins ; et vous verrez une description plus pompeuse que celle de l'île de Funen (37). Avouez le vrai : vous êtes bien fâché que je ne fasse pas cinq ou six mille lieues par terre dans des pays habités où se présentent à mes yeux des choses dignes de votre curiosité. Vous croyez bien que je ne les manquerais pas : et puisque je vous écris tous les jours sur la pointe d'une aiguille, que ne ferais-je point si j'avais à traverser l'Allemagne, la Hongrie, les états du Grand Seigneur (38), la Perse, l'Empire de Bernier (39) ? Si j'avais vu le palais du Roi de Golconde (40) et les mines de diamant ? Mais il faut vous en passer, et croire que je suis plus fâché que vous de n'avoir rien à vous dire. Peut-être qu'à Siam, au milieu de toutes les nations orientales, la matière ne nous manquera pas.
La hauteur de 27 degrés 30 minutes.15 mars.
Le nord-est est revenu. Nous sommes aujourd'hui à 25 degrés 49 minutes et il ne fait point chaud ; tant mieux, nous allons vite ; et dans deux jours nous vous dirons deux mots du tropique. On baptise d'ordinaire ceux qui le passent : mais pour nous, qui avons bien de plus grandes vues, nous ne serons baptisés qu'à la ligne. Vous aurez une relation bien exacte de la cérémonie.
Le portugais ne va pas mal. Nous commençons à expliquer tambien (41). Mais écoutez une triste aventure. Je vais à la rue Saint-Jacques chercher des livres portugais. On me présente Fernand Mendès Pinto (42) mon ancien ami, qui a remonté sur sa bête (43) ; car on a vérifié la pluplart de ce qu'il dit. J'en donne dix-huit livres, croyant apprendre le portugais en lisant un livre agréable. Il est in-folio, relié en marocain. Je l'apporte, je l'ouvre et le trouve traduit en espagnol. Voilà ce que c'est d'aller si vite.
Nous avons ce soir jeté un matelot à la mer. Le pauvre homme avait le flux de sang quinze jours avant que de partir de Brest et ne l'avait pas voulu dire, de peur de ne pas aller à Siam. Ce serait ici un beau sujet de réflexion : prions Dieu pour lui.16 mars.
Nous allons comme le vent. La mer est fort grosse mais le vent est favorable et cela nous suffit. La hauteur s'est trouvée de 23 degrés, de sorte qu'à midi nous avions passé le tropique. Incroyable diligence ! Il n'y a que treize jours que nous sommes partis de Brest. La frégate nous suit parce que nous l'attendons et sans elle, nous aurions fait cent cinquante lieues de plus. Si ce temps-là dure, nous passerions la ligne dans huit jours. Nous commençons à voir la lune perpendiculaire ; elle est fort jolie à regarder avec des lunettes : et demain, s'il plaît à Dieu, nous étudierons les étoiles.
Je viens de jouer aux échecs contre le chevalier de Forbin. Il n'est pas bon joueur, puisque je lui donne une tour ; mais il est vif, une imagination de feu, cent desseins, enfin Provençal et Forbin. Il fera fortune ; ou s'il ne la fait pas, ce ne sera pas sa faute. Il est notre lieutenant et sait tout le détail du vaisseau. Il a la clé de l'eau ; c'est une belle charge parmi nous. En un mot, c'est un fort joli garçon qui a la mine de n'être pas longtemps lieutenant.17 mars.
Encore est-ce, quand on a une hauteur à vous annoncer. Nous étions à midi à 20 degrés 45 minutes. La mer n'est plus grosse et le vent est honnête. La frégate va aussi bien que nous à petit vent. Nos études ont un peu sur l'oreille : les maux de tête viennent pour peu qu'on ait d'application, et les jésuites avec toute leur algèbre sont obligés à se carguer aussi bien que nous. Ainsi en userons-nous, dit-on, jusqu'au Cap ; après cela, tout sera permis et dans les mers pacifiques, on fait tout ce qu'on veut. Nos pilotes ne savent où ils en sont : il ne fait point chaud dans la zone torride : on ne voit point de poissons volants, pas un marsouin, pas une petite bonite. Et tout cela est contre vous, car je n'ai rien à vous dire.18 mars.
Je l'ai juré et ne m'en veux pas dédire, je vous écrirai tous les jours. Le vent fraîchit beaucoup hier au soir et nous avons couru cette nuit comme des perdus.
La hauteur s'est trouvée de 18 degrés 16 minutes. Je ne sais pas encore trop bien ce que c'est que la hauteur, mais le père de Fontanay m'a promis de me l'apprendre en quatre jours, et je la prendrai de mon chef. La savez-vous prendre, vous qui parlez ? Je ne m'y fie pas. Je m'aperçois tous les jours que vous savez des choses dont vous ne dites pas un mot. Ainsi à mon retour je ne me vanterai pas de savoir un point que vous ignoriez, si ce n'est quelques paroles siamoises. Au moins soyez content : je vous abandonne toutes les langues de l'Europe ; laissez-moi une demi-douzaine de caractères orientaux. Encore ne prétends-je m'en servir qu'à cinq ou six mille lieues de vous.
Le père Le Comte (44) a fait une fort jolie exhortation ; car nous en avons tous les dimanches, et si on nous fâchait, nous en aurions tous les jours. Il y a ici plus d'un orateur : le zèle est grand dans les prédicateurs et la docilité extrème dans les auditeurs. Il n'y a pas un mousse sur notre vaisseau qui ne veuille aller en paradis : cela supposé, le moyen que les sermons ne soient pas bons ?19 mars.
Un brouillard fort épais : il nous garantit des ardeurs du soleil : mais il est malsain et fait mal à la gorge. Il empêche aussi de prendre la hauteur, parce qu'il n'y a point d'horizon quand on ne voit pas plus loin que son nez. Nos pilotes, suivant leur estime, nous croient à 16 degrés 30 minutes, c'est à dire par le travers des premières îles du Cap-Vert. Nous n'avons pas encore vu un oiseau ni un poisson : on ne sait ce que cela veut dire. Mais enfin nous allons toujours notre route, nous ne manquons de rien dans le vaisseau ; huit cents lieues en seize jours : vous devez être content. J'ai un peu discontinué le portugais. On ne saurait étudier deux heures de suite sur la mer et la tête est bien faible, quand le cur est fade : car il est encore fade de temps en temps, et les marins eux-mêmes sentent je ne sais quoi qui les rend pensifs. L'infatigable Monsieur Vachet, lui qui a passé la ligne cinq ou six fois en sa vie, est aussi triste qu'un autre. Il a fallu le saigner, le purger : on n'oublie rien après lui. Nous serions bien embarrassés s'il nous laissait à moitié chemin, et il faut bien qu'il nous introduise à Louvo (45). Pour moi je ne sais point de remèdes : je me suis contenté de rompre le Carême ; et du reste quand j'ai mal à la tête, je prends patience. Ne sommes-nous pas trop heureux d'avoir des habits de drap en pleine zone torride ? Dans quatre jours nous aurons le soleil à pic ; il vient à nous gravement et nous allons à lui le plus vite qu'il nous est possible.20 mars.
A 15 degrés vis à vis du Cap-Vert. Le brouillard se dissipe et le chaud vient. Notre gaillard est couvert d'une tente : on se promène : il y a toujours un peu de vent : bonne chère. Monsieur de Vaudricourt ne s'enrichira pas à ce voyage : il lui meurt souvent des poules et des cochons ; mais il en a fait une si grosse provision qu'il est difficile que nous en manquions. Fort bonne compagnie : on vit avec une liberté charmante. Notre ambassadeur prie Dieu les trois quarts du jour, et le reste, il veut qu'on se réjouisse. Les trompettes animent les repas. Un jour on danse aux chansons, le lendemain au violon, car n'on n'en avons qu'un. Quelquefois on fait des sauts périlleux. On parie à qui sera plus tôt au haut du perroquet du grand hunier. Les soldats font l'exercice. Les jésuites et les missionnaires ou regardent les astres, ou font la méditation. Il y en a qui jouent aux échecs, d'autres au jeu des Rois (46). Eh bien, nous ennuyons-nous ? Et n'est-ce pas prendre son parti de bonne grâce ?21 mars.
A 13 degrés 8 minutes. Il n'y a plus tant de brouillards, et tant pis : brouillard amène le vent. Nous avons cinq malades, tous de fluxion sur la poitrine ; ils sont en trois jours à la mort. Les nuits sont beaucoup plus chaudes que les jours. On sent je ne sais quoi de si fade : il ne nous faut pas donner de confitures. De bon vinaigre, de bonne eau-de-vie, voilà ce qu'il nous faut, et point de raisonnement ; l'expérience nous apprend que l'eau-de-vie rafraîchit. Cela m'a fait songer plus d'une fois à ma mère qui avait banni de sa maison clou, muscade, girofle, et à peine laissait-elle passer le sel, de peur que son fils, l'enfant gâté, ne se sentit échauffé. Que dirait-elle en le voyant vivre de merluche, de harang, d'anchois, et sur le tout un petit trait d'eau-de-vie ? Nous allons nous rafraîchir en mangeant du poisson : nous venons de voir des dorades. Ce sont les plus beaux animaux du monde, de toutes couleurs, gros comme deux bons brochets : leurs écailles dans l'obscurité jettent du feu, à ce qu'on dit et à ce qu'on croit voir ; et ce soir la mer en était couverte. Si elles s'amusent à nous suivre, nos filets nous en feront raison.22 mars.
Voici la première fois que nous avons vu le calme. La mer était cette nuit comme un étang bien uni, pas une lame. M'entendez-vous ? Si vous ne m'entendez pas, cherchez. Le vent est un peu revenu avec le jour, mais c'est bien peu. Voici les approches de la ligne dont on nous a tant menacé. Il faut s'attendre à languir pendant quatre ou cinq cents lieues ; et pourvu que le vaisseau gouverne toujours, nous ferons au moins un degré par jour. Suivant ce calcul, dans douze jours à la ligne ; et de la ligne un bon mois pour aller au cap de Bonne-Espérance. On ne saurait y être moins de huit jours pour faire de l'eau et du bois ; c'est pour en partir au commencement de mai. Il faut au plus deux mois pour aller du Cap à Bantam (47) ; et de Bantam à Siam, c'est une promenade, pourvu qu'elle se fasse avant le mois de septembre.
M. Thévenot a donné de belles cartes marines aux jésuites : il les a fait copier sur celles qui sont dans la bibliothèque du roi. Nos pilotes les ont trouvées bonnes : mais ils se mettent à genoux devant les cartes de M. Vachet. Tout le monde est après à les copier : car M. Vachet n'est pas avare de son bien ; et s'il était bien riche, il serait bon avec lui. Il est franc missionnaire et ne demande qu'à faire plaisir.
Nous voyons enfin des poissons, des marsouins, des dorades, des requins. Les dorades sont charmantes ; elles sont or, argent, et azur ; nous espérons bientôt voir si elles sont aussi bonnes que belles. Un matelot d'un bras nerveux a dardé une tortue et l'a percée de part en part ; nous en tâterons demain ; on dit que c'est un mâle et qu'il ne sera pas trop bon. Le nord-est est revenu ce soir et du train que nous allons, nous ferons trente lieues par jour, chose peu ordinaire dans ces mers. Mais aussi ne comptons-nous pas sur ce qui arrive ordinairement. A-t-on jamais ouï dire qu'on ait fait mille lieues d'un même bord ? Nous ne ferons peut-être trois ou quatre milles sur le même ton. Ton n'est pas un terme fort marin ; c'est qu'en apprenant le portugais, l'astronomie, la manuvre et le reste, nous apprenons aussi la musique. Nous saurons tant de belles choses, si jamais vous nous revoyez. Ainsi nous passent les jours comme des moments.23 mars.
C'est un fort triste manger qu'une tortue mâle ; nous en venons de tâter à toutes sauces, et toutes mauvaises à mon goût. Les officiers en léchaient leurs barbes. Si les bonites, dont ils font tant de cas, ne sont pas meilleures, je ne me soucie guère de leur poisson.
La hauteur était à midi de 10 degrés 10 minutes. Le vent est fort frais et nous allons par-delà nos espérances. Il ne fait point chaud, j'ai pourtant aujourd'hui le cur un peu fade. C'est ma faute : je veux étudier, et il ne faut songer qu'à vivre quand on est si près de la ligne. Le père de Fontanay a fait la même sottise que moi. Il lit de l'algèbre. On a eu beau lui dire qu'il fallait se ménager. Nous nous consolons ensemble. Deux jours à dormir et à ne rien faire nous remettrons sur pied.
Nous voyons dans les airs des fous et des margots : s'ils viennent à portée, les fusils sont prêts.24 mars.
Oh pour cette fois-ci, il faut battre la calabre. D'où vient cette façon de parler ? Est-ce qu'il y a des campagnes en Calabre ? Je n'ai absolument rien à vous dire et ne puis me sauver qu'en vous faisant la peinture de la vie que nous menons. Elle est délicieuse. Notre conscience est en repos : comment pourrions-nous faire pour la troubler ? Les occasions sont un peu éloignées. Nous faisons fort bonne chère : ce n'est pas la table de M. le M. de S. (48) mais on a faim et la mer influe dans tout ce qu'on mange un petit sel qui fait merveilles. On dort sous la pompe ; et quand de quatre heures en quatre heures on change le quart et que la moitié de l'équipage va veiller pendant que l'autre va dormir, le grand bruit peut bien éveiller, mais on se rendort aussitôt. Quant à la conversation, on l'a telle qu'on la veut avoir, et il y a bien de petites villes en France où il n'y a pas tant de gens d'esprit que dans notre vaisseau. M. l'Élu, M. l'Assesseur, et même souvent M. le Lieutenant général ne tiendraient pas contre nous. Je voudrais bien qu'ils vinssent disputer de philosophie, qu'ils nous fissent un défi sur l'histoire, qu'ils nous montrassent la barbe des satellites de Jupiter : comme ils seraient repoussés à la barricade. Sérieusement nous n'avons ici qu'à souhaiter. Pour moi qui ne sais pas grand-chose quand je ne vous ai pas à mon côté, je trouve ici une demi-douzaine de Théophiles. J'explique du portugais avec le père Visdelou, M. Basset m'apprend ce que c'est que les Ordres Sacrés, je regarde dans la lune avec le père de Fontanay, je parle du pilotage avec notre enseigne Chammoreau, qui en sait beaucoup : et tout cela en passant, sans empressement, en se promenant. Et quand je me veux faire bien aise, je fais venir M. Manuel (49) l'un de nos missionnaires, qui a la voix fort belle et qui sait la musique comme Lully (50). Vous savez si j'aime la musique : et cela ne s'oppose point au séminaire. Qu'est-ce que le paradis, qu'une musique éternelle ? Nous chantons des airs de dévotion, qui sont aussi beaux que Roland. Après cela, plaignez-vous encore ces pauvres gens qui vont si loin ? Ne nous plaignez pas : nous ne songeons point à vous, ne songez point à nous. Contents de nous-mêmes et tranquilles au milieu des eaux, nous ne comptons pour rien le reste de l'univers, et dans notre petite république, nous avons de quoi faire notre bonheur. J'oublie la principale de mes occupations. J'entretiens souvent M. V. Il m'instruit peu à peu de tout ce qu'il faut que je sache, et j'espère en arrivant à Siam connaître grossièrement les personnages avec qui nous aurons à traiter. Il y aura peut-être quelques coups de pinceau à donner aux portraits qu'il m'en fait ; chacun voit par ses yeux : mais enfin la matière sera dégrossie et nous ne serons pas tombés des nues. Vous ne connaissez pas M. V. et pour le connaître, il faut l'entendre parler d'affaires. Personne n'en parle mieux que lui : il trouve des expédients à tout ; et messieurs les ministres en ont été fort contents. Il est vrai que tout est perdu quand il veut faire le plaisant : c'est son faible et ce n'est pas son talent. Je l'écoute quand il parle sérieusement et quand il veut rire, j'ai des affaires.
Voici une nouvelle du jour. On m'apporte un poisson volant ; il ressemble à un hareng et il a deux petites ailes : il y en a qui en ont quatre. Ils volent jusqu'à ce que leurs ailes soient sèches et les mouillent de temps en temps. Ces ailes sont d'une seule petite écaille blanche et transparente (51). Nous verrons ce soir s'il est aussi bon qu'on dit ; je ne me fie plus au goût des marins, ils ont toujours faim.
Nous sommes à 8 degrés 50 minutes.25 mars.
On vient enfin de prendre une bonite ; elle ressemble à une grosse carpe (52). Je n'en mangerai point, parce que je mange de la viande : c'est une assez bonne raison, et il n'est pas juste qu'ayant quitté la merluche par nécessité, je retourne à la bonite par délice. Il est impossible de faire le Carême sur la mer : le père de Fontanay a été obligé de faire comme moi : il n'y a que M. le chevalier de Chaumont qui le puisse soutenir, et encore ne mange-t-il le soir qu'un petit morceau de biscuit, plus admirable en cela qu'imitable. Les plus missionnaires ne songent pas seulement à jeûner. C'est un grand exemple : nous devrions être excités au bien, mais nous n'en avons pas la force de corps ni même d'esprit.
La hauteur s'est trouvée de 7 degrés. On voit force poissons volants et des dorades qui s'élancent de la mer pour les attraper.
M. l'abbé de Chayla a fait l'exhortation : elle était de fort bon sens, familière, propre à des matelots à qui il faut se faire entendre. C'est un homme jusqu'ici admirable, qui se donne à tout, toujours après les autres. Nous ne savons point encore le parti qu'il prendra dans les Indes : mais s'il se consacre aux missions, ce sera un bon ouvrier ; il a le zèle et la capacité.26 mars.
On a fait aujourd'hui la fête de l'Annonciation. Beaucoup de gens ont fait leurs dévotions, et de bonne foi. Il n'y a point ici de tartuffes : nous sommes à six vingts lieux de toutes terres, il n'y a point de raillerie. Le père Visdelou a fait une jolie exhortation, et de bonne grâce : c' est un fort joli petit homme : il a des tons qui vont au cur. J'aime tous les jésuites qui sont ici ; ils sont tous honnêtes gens : mais le Fontanay et le Visdelou laissent les autres bien loin derrière. Le Fontanay est la douceur même : il dit son avis simplement, et s'il est contredit, il prend le parti d'un de vos ami qui aime mieux se taire que de disputer.
Grand bruit parmi les matelots. On a crié tout d'un coup Voilà le diable, il faut l'avoir. Aussitôt tout s'est réveillé, tout a pris les armes : on ne voyait que piques, harpons et mousquets. J'ai couru moi-même pour voir le diable ; et j'ai vu un grand poisson qui ressemble à une raie, hors qu'il a deux cornes comme un taureau. Il a fait quelques caracols toujours accompagné d'un poisson blanc, qui de temps en temps va à la petite guerre, et vient se remettre sous le diable : et entre ses deux cornes il porte un petit poisson gris qu'on appelle le pilote du diable, parce qu'il le conduit et le pique quand il voit du poisson ; et alors le diable part comme un trait (53). Je vous conte tout ce petit manège parce que je viens de le voir. Nous avons vu aussi quantité de souffleux.
A 6 degrés de la ligne.27 mars.
Quel horrible chaud il a fait cette nuit ! On est bien embarrassé : on n'oserait laisser sa fenêtre ouverte de peur du serein (54), qui sans façon rend un homme paralytique, et quand elle est fermée on crève. Je me suis relevé plusieurs fois pour prendre l'air. C'est une manière de chaud qu'on ne connaît point dans votre Europe ; on ne sait que faire ni où se mettre. Il a fait ce matin une petite pluie ; j'étais ravi de me sentir un peu mouillé. Mais on m'a dit que ces petites pluies engendrent des vers : je rentre d'abord dans ma coquille. Messieurs de la Maligne se sont approchés fort près : ils sont tous gaillards, mais ils n'ont plus que quatre moutons ; les autres sont morts. C'était de méchants moutons de Brest : les nôtres sont de la Rochelle et se moquent de la tangue et du roulis.
La hauteur est de 5 degrés. Nous faisons en petit degré par jour : nous n'en demandons pas davantage jusqu'à ce que la ligne soit passée. Un de nos pilotes s'est avisé qu'il y a sur notre route, à quatre degrés de la ligne, une petite île, qui n'est qu'une roche de trois lieues de long à fleur d'eau ; et comme nous étions à midi à 5 degrés, on pouvait craindre pendant la nuit d'aller se briser contre la roche. Là-dessus, on a fait le signal à la Maligne d'arriver. M. Joyeux qui a été aux Indes, a été consulté ; et la résolution a été prise de mettre à la cape à minuit et d'attendre le jour pour suivre la route sans craindre la roche, qu'on reconnaît de loin aux brisants de la mer.28 mars.
A la pointe du jour nous avons remis à la voile et n'avons point trouvé d'île ni de roche dans toute la journée : il faut que nous l'ayions laissée à l'est ou à l'ouest ; car quoique le brouillard ait empêché de prendre hauteur, nous jugeons par l'estime qu'il n'y a pas quatre degrés d'ici à la ligne. Le soleil ne s'est presque pas montré. Il fait un chaud étouffant, il a un peu plu et nous allons toujours notre petit train. On a harponné un marsouin qui s'est désharponé en se débattant : mais il en mourra. La mer était rouge de son sang, et tous ses camarades le suivaient pour le manger. Ils en usent ainsi avec les pauvres blessés, et parmi eux, malheur à qui verse du sang. On a pris deux petits requins. Ce sont des animaux qui ont la gueule sous le menton, et pour mordre, il faut qu'ils se tournent à moitié sur le dos : l'équipage les trouvera bons.29 mars.
Je vous avais prié d'envoyer des bonnets de Saint-Germain à M. des Clouseaux, intendant de Brest : ne l'avez-vous point oublié ? C'est un homme qui mérite qu'on se souvienne de lui ; et d'ailleurs c'est servir le roi d'ôter les fluxions à un homme qui le sert bien.
Nous avons été toute la nuit en calme, et ce matin le vent est bien petit. Les voiles battent contre les mâts: demandez à M. de Langeron quel signe c'est (55). Nous devons cette après-dînée rencontrer le soleil : il se fait bien sentir. Notre pompe sent bien mauvais : voilà encore de quoi consulter les marins. Pour moi, quand j'ai quelque difficulté sur la manuvre, je consulte un petit cadet nommé Beauregard, fils d'un commissaire de marine ; vous qui aimez les gens appliqués à leur métier, vous vous accomoderiez assez bien de lui. Il n'a pas vingt ans et a fait six campagnes, et l'année passée eut un bon coup de mousquet au travers du corps ; et cependant cela n'est pas encore garde-marine. Le mérite ne suffit pas pour faire fortune : il faut un patron pour le faire connaître.
Oh quel chaud étouffant ! On ne saurait s'appliquer à rien, et pour avoir la force de vous écrire, il faut que j'y aie bien du plaisir. J'entends grand bruit. On hisse toutes nos voiles. Le vent est revenu : Dieu nous le conserve ; et nous serons bientôt à la ligne. Nous croyons être aujourd'hui précisément sous le soleil : mais il est impossible de prendre hauteur.30 mars.
Le vent a été bon jusqu'à neuf heures du matin : nous faisions deux lieues par heure. Le calme est revenu dès que le soleil a été le maître. Nous l'avons vu de votre côté, il est entre vous et nous. Il va au nord et nous au sud ; et à mesure que nous nous éloignerons l'un de l'autre, les vents et la fraîcheur reviendront.31 mars.
Le calme est profond et le chaud fort honnête, surtout la nuit. Nous avions du vent ce matin, mais il était contraire : il a fallu mettre le cap au sud-ouest. Il vient de temps en temps des grains à la faveur desquels on avance un peu. Le tonnerre se fait entendre, la pluie vient, le vent tombe ; et nous ne faisons plus que virer. J'ai pris ce soir une bonne leçon d'étoiles. Que la Canicule (56) est brillante ! Je l'aime mieux que Jupiter ; et Vénus elle-même à peine à se soutenir. Je veux vous épargner et ne pas seulement nommer ces belles étoiles antartiques que vous ne verrez que dans les terres australes, où votre empire vous attend. Nous ne voyons plus l'Étoile du Nord (57) ; mais aussi nous contemplons à notre aise la Croix du Sud (58).
24 feuilles format A4
NOTES :
1- Louis de Courcillon, abbé de Dangeau, qui fut le fidèle ami de l'abbé de Choisy. C'est à lui que ce journal s'adresse retour2 - Jusqu'en 1674, les bateaux portent généralement des noms d'oiseaux, d'animaux, ou de saints. A partir de cette date, un décret de Louis XIV leur impose des noms en fonction de leur tonnage. L'Oiseau fut construit en 1670 par Hendrick, dans les chantiers de Dunkerque. Il s'agissait d'un vaisseau de 600 tonneaux et de 40 canons. Son équipage était le suivant :
Commandant : M. de l'Aulnay de Vaudricourt, capitaine de vaisseau.
Capitaine en second : M. de Coriton, capitaine de frégate.
Lieutenants : M. le chevalier de Forbin, faisant fonction de major, et M. le chevalier de Cibois.
Enseignes : MM. de Chamoreau et de Francine.La Maligne était une frégate légère de 250 tonneaux et de 30 canons. Elle était commandée par M. de Joyeux d'Oléron, lieutenant de vaisseau, et avait pour lieutenants MM. du Tertre et de Saint-Villiers. (Histoire de la Compagnie Royale des Indes orientales 1664-1779 par Jules Sottas - Plon - Paris 1905 - Fac-similé publié par les Éditions La Decouvrance - Rennes - 1994)
L'Oiseau et la Maligne. Détail d'une carte établie par le R.P. Placide, géographe ordinaire de Sa Majesté.
Représentation de quelques vaisseaux avec la marque de leur dignité Dessin de Puget, Musée du Louvre. retour
3 - L'abbé de Choisy orthographie Fourbin. Voir sur ce site la page Le chevalier de Forbin retour
4 - Dans la marine, officier dont le grade était le moins élevé. retour
5 - Jeunes gentilshommes nommés par le roi pour la garde de l'amiral et pour s'instruire dans le service de la mer (Littré) retour
6 - Au XVIIe siècle, on appelle frégate légère un bâtiment de 200 ou 300 tonneaux, d'une trentaine de mètres, armé d'une douzaine de canons. retour
7 - L'abbé orthographie Joncous. retour
8 - La lieue était une distance assez imprécise, représentant environ quatre kilomètres. L'abbé évoque donc d'un périple de près de 50.000 kilomètres. retour
9 - Malgré ses manuvres, l'abbé de Choisy n'obtint pas le poste d'ambassadeur appointé qu'il désirait. Il ne put qu'être nommé coadjuteur, ambassadeur en second, après le chevalier de Chaumont, et à ses propres frais. Déjà couvert de dettes, il se ruina encore davantage pour réunir les fonds nécessaires à son expédition. Mes affaires en ont été renversées dix ans durant, écrira-t-il plus tard. Le chevalier de Forbin nous renseigne exactement sur les passagers de l'Oiseau et de La Maligne : Monsieur de Chaumont, qui, pour relever la majesté de l'ambassade, songeait à se faire un cortège qui pût lui faire honneur, et qui avait jeté les yeux sur un certain nombre de jeunes gentilshommes qui devaient l'accompagner, me proposa ce voyage. ( ) Sur la fin du mois de février, tout étant prêt pour le départ, M. de Chaumont et M. l'abbé de Choisy se rendirent à Brest, ils s'embarquèrent sur le vaisseau nommé l'Oiseau, commandé par Monsieur de Vaudricourt, et avec eux les ambassadeurs du roi de Siam, six pères jésuites, savoir, les pères de Fontenai, Tachard, Gerbillon, Le Comte, Bouvet et Visdelou, que le roi envoyait à la Chine en qualité de mathématiciens : quatre missionnaires, parmi lesquels étaient MM. Le Vacher et du Chailas, et une suite nombreuse de jeunes gentilshommes qui firent volontiers le voyage, ou par curiosité, ou comme nous l'avons dit, dans la vue de faire plaisir à M. l'ambassadeur. Tout le reste de l'équipage qui ne pouvait avoir de place sur l'Oiseau, fut reçu dans une frégate nommée la Maligne : elle était de trente-trois pièces de canon, et commandée par M. Joyeux, lieutenant du port de Brest, qui avait fait plusieurs voyages aux Indes.
Les deux ambassadeurs du roi de Siam cités par Claude de Forbin étaient Khun Pichai Walit et Khun Pichit Maitri, qui arrivèrent en France en octobre 1684 et furent présentés à Louis XIV à Versailles le 27 novembre. Ils déclarèrent venir à la demande du roi Naraï pour prendre des nouvelles de la précédente ambassade. C'est ainsi qu'ils apprirent que l'ambassadeur Phya Pipat Kosa et ses seconds Luang Sri Wisan et Khun Nakhon Vichai, partis de Siam en août 1681, avaient péri corps et biens dans le naufrage du vaisseau Le Soleil d'Orient lors d'une tempête au large de l'île de la Réunion vers la fin de décembre de la même année.
Manuvré par un équipage de 132 hommes L'Oiseau transportait 77 passagers. retour
10 - L'abbé orthographie Mingan. Le Mengam est une roche à fleur d'eau située en plein centre du goulet de Brest et représentant un réel danger pour les navigateurs. retour
11 - Gros navire hollandais, au fond plat et aux formes renflées.
Flûte naviguant à la voile, dessin de Jouve. retour
12 - Il s'agit là d'une confusion assez fréquente dans les relations de l'époque, dénoncée par le chevalier de Forbin : Je ne saurais m'empêcher de relever encore ici une bévue de nos faiseurs de relations. Ils parlent à tout bout de champ d'une prétendue ville de Siam, qu'ils appellent la capitale du royaume, qu'ils ne disent guère moins grande que Paris, et qu'ils embellissent comme il leur plaît. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que cette ville n'y subsista jamais que dans leur imagination, que le royaume de Siam n'a d'autre capitale que Odia ou Joudia, et que celle-ci est à peine comparable pour la grandeur à ce que nous avons en France de villes du quatrième et du cinquième ordre. Ce que l'abbé désigne sous le nom de Siam est la ville connue aujourd'hui sous le nom d'Ayutthaya. retour
13 - L'abbé de Choisy avait envisagé d'emmener avec lui un chirurgien, un peintre, un astronome et un chimiste. L'état de ses finances l'obligea à réviser ses ambitions à la baisse et il put seulement engager un jeune peintre, qui malheureusement lui fit faux bond au moment du départ. Nul doute que sans cette désertion de dernière minute, nous disposerions d'une passionnante iconographie. retour
14 - L'abbé de Choisy orthographie Tachart. Voir sur ce site la page Le père Tachard retour
15. Bénigne Vachet (1641-1720), missionnaire. Le chevalier de Forbin et le chevalier de Chaumont orthographient Vacher, ou le Vacher. retour
16 - François de Langlade, abbé du Chayla. L'abbé de Choisy orthographie Chaila, et le chevalier de Forbin Chailas. retour
17 - Ferdinand Verbiest (1623-1688) missionnaire jésuite flamand. Il fut appelé en Chine par l'empereur K'ang-Xi qui le nomma président du Bureau des mathématiques. Sur les missionnaires en Chine, voir sur ce site la page Sermon sur la Vocation des Gentils, plus particulièrement la note 24 retour
18 - L'abbé de Choisy orthographie Gournai. C'était là que résidait l'abbé de Dangeau, qui était également prieur de Notre-Dame de Gournay. retour
19 - Voile du mât de misaine, le mât le plus à l'avant du navire. retour
20 - Vents secs et réguliers qui soufflent du secteur est sur des contrées situées entre les parallèles 30°N et 30°S. Voir la note 1 de la page du mois d'avril 1686 pour l'étymologie de ce terme. retour
21 - Six ans plus tard, Robert Challe naviguera lui aussi vers les Indes orientales à bord de l'Oiseau. Ses impressions seront bien différentes de celles de l'abbé de Choisy : M. de Porrières (...) parla du gouvernail. Je lui dis que celui de l'Oiseau était dans le même état ; il me répondit qu'il était vrai, mais que le mal d'autrui ne guérissait point le sien. Il ajouta que ce vaisseau qui n'allait pas plus qu'une roche faisait perdre à l'Écueil et à toute l'escadre un temps précieux qu'un navire seul mettrait à profit. Il n'y avait rien à répondre là-dessus, étant très vrai qu'il va très mal, malgré tout ce que M. l'abbé de Choisy pouvait en dire dans sa relation, qui sur ce fait ne s'accorde pas du tout avec la vérité. (Robert Challe - Journal d'un voyage fait aux Indes orientales - Mercure de France - Collection le Temps Retrouvé - 2002) retour
22 - Relever pli par pli une voile sur la vergue. retour
23 - Ou sauret : hareng saur retour
24 - L'abbé orthographie Porto Sancto. Une des quatre îles qui forment avec Madère, les îles Desertas et Selvagens un petit archipel portugais à un millier de kilomètres de Lisbonne.
Le trajet de l'Oiseau retour
25 - Héroïne d'un roman de Marin Le Roy de Gomberville (1600-1674) « Polexandre », Alcidiane était la reine de l'Île Enchantée. Voici ce qu'écrit Sainte-Beuve dans son Port-Royal à propos de cet auteur et de son ouvrage d'une rare mièvrerie : Gomberville, par exemple, était devenu tout à fait janséniste et ami de Port-Royal. On a de ses quatrains sur la retraite de M. Le Maître, sur celle de M. De Pontis. Ses meilleurs vers sont ceux qu'il fit sur les désirs de retraite que ressentait l' abbé De Pontchâteau : on les aura en leur lieu. Retiré lui-même dans l'île Saint-Louis, marguillier de sa paroisse, il pleurait le mal qu'il s'imaginait avoir fait par son roman de Polexandre, et il aurait voulu le réparer en composant des romans plus ou moins chrétiens à la façon de l'évêque de Belley : ainsi sa Jeune Alcidiane, qu'il n'acheva pas. Par une contradiction assez naturelle, en même temps qu'il s'exagérait et se plaisait à exagérer aux autres le mal qu'avait causé cet innocent Polexandre, il n'aimait pas trop que les autres le félicitassent trop nettement de son repentir. Un jour le médecin Dodart y fut pris ; il lui disait ou à peu près : « je suis bien aise de voir qu'enfin vous regrettez le mal produit par ces détestables romans... » « pas si détestables, » répondit le bonhomme en se redressant.
Robert Challe, qui ne perd pas jamais une occasion de lancer ses traits acérés contre l'abbé de Choisy, écrit dans le Journal d'un voyage aux Indes orientales : C'est dans ces îles de Canaries que Gomberville a posé la scène de son roman de Polexandre : roman d'une très édifiante lecture pour un ecclésiastique tel que M. l'abbé de Choisy, qui dit dans son Journal du voyage de Siam que s'il avait mis pied à terre, il aurait été saluer la belle Alcidiane. Est-ce à un homme de son caractère de lire cette sorte de livres ? Et s'il a lu celui-là étant jeune, est-il de son honneur de faire connaître qu'il s'en souvient ? Il a donné au public son journal de Siam ; je conviens qu'il a voulu plaisanter partout ; mais ses plaisanteries ne sont pas du goût de tout le monde. Ce qui pouvait convenir à un homme du siècle ne convient nullement à un homme de sa robe, et d'un ministère aussi saint que le sien. J'ai son livre, et je me suis fort trompé si avant la fin du voyage et de mon journal, nous n'avons lui et moi quelque dispute ensemble, malgré le respect sincère que j'ai pour lui.
Gomberville a pu poser ici la scène de son ridicule roman, et il l'a pu avec d'autant plus de fondement que plusieurs navigateurs et nos pilotes eux-mêmes assurent que, parmi ces îles Canaries, il y en a une qu'ils nomment San-Porandon, qui paraît dans des temps, et dans d'autres est invisible. Ils assurent même que cette île change de situation, paraissant quelquefois au Nord, ensuite au Sud, et qu'enfin elle fait le tour des autres. Si cela est, c'est une île flottante, ce que je ne crois nullement, et que je ne croirai point que je ne l'aie vu, ou du moins parlé à quelqu'un qui y ait été. Cependant tous les pilotes et les navigateurs l'affirment. On en croira ce qu'on voudra. Pour moi je n'en crois rien. (Robert Challe - Journal d'un voyage fait aux Indes orientales - Mercredi 8 mars 1690 - Mercure de France - Collection le Temps Retrouvé - 2002)
Alcidiane sera également l'héroïne d'un ballet de Charles-Louis Beauchamp, surintendant des ballets du roi, sur une musique de Lully. Les îles imaginaires étaient fort prisées au XVIIe siècle, cartes du Tendre où l'on devait franchir le fleuve des Confidences pour entrer dans le château des Soupirs
Le royaume d'Amour, carte de 1650. retour
26 - Navigation au plus près du vent. retour
27 - Petit bateau hollandais plat, ne dépassant pas cent tonneaux. Selon l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, ce navire également appelé buche est une petite flûte qui ne passe pas cent tonneaux, et qui a pour l'ordinaire le derrière rond. Ce bâtiment est creux et large de ventre ; il n'a point de mât d'artimon, ni de perroquet.
Buche ou flibot (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert) retour
28 - L'équateur. retour
29 - Louis Pécourt (1653-1729), danseur et maître de ballet, fut l'interprète celèbre des ballets de Lully et de Beauchamp. L'Estang, ou de l'Estang, ou encore de l'Estany mort en 1739, fut également un danseur célèbre et un professeur renommé. Son nom figure le 12 janvier 1675 dans la liste du corps de ballet pour Thésée, opéra de Lully et Quinault. retour
30 - Sur cette galère. L'abbé pense-t-il au Que diable allait-il faire sur cette galère ? des Fourberies de Scapin, représentées pour la première fois en 1671 ? retour
31 - Le XVIIe connaîtra un extraordinaire engouement pour l'astronomie. Voir à ce sujet l'ouvrage de Micheline Grenet : La passion des astres au XVIIe siècle De l'astrologie à l'astronomie Éditions Hachette Collection La vie quotidienne l'Histoire en Marche. retour
32 - La Voie Lactée et la Petite Ourse. retour
33 - Ignace-Gaston Pardies (1636-1673), jésuite, géomètre et astronome de renom. retour
34 - Le père Jean de Fontaney que l'abbé de Choisy et Forbin orthographient « Fontenei » retour
35 - Nous reproduisons à ce sujet l'article de Sophie Provost « Le Cercle de Borda et la carte des Iles Canaries » in « Musée des Arts et Métiers », La Revue N° 17 de décembre 1996, page 21 :
« Les îles Canaries, dites îles Fortunées, conquises en 1402 par le Normand Jean IV de Béthencourt, au service du roi d'Espagne, étaient un site stratégique pour la marine à voiles. Pendant longtemps, elles ont été des bornes infranchissables au-delà desquelles les courants violents faisaient naufrager les vaisseaux imprudents. D'autre part, la plus occidentale de ces îles a été choisie par Louis XIII, ainsi que jadis l'avait fait Ptolémée, comme référence du premier méridien géographique du monde. En 1776, lors d'une expédition scientifique, Jean-Charles de Borda réalise la carte de ces îles. Pour ce faire, confronté à l'irrégularité des vents, des courants et des lignes de la côte, il doit choisir quelques points ou objets remarquables pour se repérer et utiliser des instruments de mesure performants.
Borda sait que, depuis que l'on détermine les longitudes par les mesures de distance de la lune au soleil et aux étoiles, il est nécessaire d'avoir une plus grande précision dans les observations et qu'il faut parfaire les moyens utilisés jusqu'alors. En 1757, Tobie Mayer avait proposé de remplacer l'octant ou le quart de cercle de Newton, amélioré par Hadley, par le cercle de réflexion. Mais le cercle de Mayer présentait des défauts de parallélisme des deux miroirs qui produisaient des erreurs importantes. Borda le perfectionne en rendant indépendants du corps de l'instrument et libres de mouvement la lunette, le petit miroir et les verres colorés qui égalisent l'intensité des images de la lune et du soleil, permettant ainsi de parvenir à une mesure d'angle presque sans défaut. La perfection atteinte par Borda reste inégalée pour ce type d'instrument. Au début du XIXe siècle, le cercle de Borda est mis à l'épreuve par Bohnenberger qui propose de mesurer la colatitude d'Altona, près de Hambourg, par l'observation de la hauteur maximale du soleil à midi, à l'aide de sextants et cercles à réflexion. Cette colatitude est connue par les astronomes de l'observatoire (36° 27'14, 4''). Le sextant de six pouces de rayon comme le cercle de cinq pouces donnent une moyenne identique, sans erreur, de 36° 27'14''. Mais, pour égaler les performances du cercle de Borda, le nombre des observations au sextant doit être plus important. On peut regretter que, lors de cette expérience, les mesures aient été faites à terre, et dans un plan vertical, ce qui ne met pas en valeur l'un des avantages du cercle de pouvoir faire des mesures dans des plans très variés.
L'intérêt du cercle de Borda est lié à l'importance du problème du calcul des longitudes en mer, vital pour les marins. Au XVIIIe siècle, on déterminait la longitude de trois façons : soit par l'estimation de la route du vaisseau avec la boussole et le loch, soit par la lecture du temps moyen donné par une horloge disposée à bord, soit par la mesure angulaire des distances lune-soleil ou lune-étoiles, méthode astronomique autre que celle des éclipses. Cette dernière méthode, expérimentée par La Caille en 1750, ne dispose pas, à ce moment, d'instruments assez précis. C'est alors que Mayer propose à l'Angleterre son cercle à réflexion. Mais la comparaison de celui-ci avec l'octant d'Hadley, faite à trois reprises entre 1757 et 1758, n'est pas convaincante. C'est Borda qui, modifiant l'instrument, le rend plus fiable, plus simple d'utilisation et plus rapide. Il sera cependant détrôné, dès le début du XIXe siècle, par l'horlogerie qui fait de réels progrès et devient le meilleur moyen de trouver les longitudes. On substitue en effet ce procédé aux observations de distances de la lune au soleil pour s'orienter mais aussi pour réaliser les cartes marines. C'est Fleurieu qui, le premier en France, l'expérimente.
Lors de son voyage, Borda met deux mois, sur place, pour collationner les mesures de latitude et de longitude des différents points remarquables des sept îles Canaries et la hauteur du pic du Teide, nécessaires à la réalisation de ses plans. Les cartes, dessinées sommairement à la plume dans le manuscrit du père Feuillée, s'élaborent et se complexifient. Le père Feuillée utilisait un quart de cercle dont la sensibilité ne dépassait pas 4' alors que celle du cercle de Borda est de 5'', ce qui donne soixante fois plus de précision.
Si la méthode des distances lunaires a son heure de gloire au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, c'est par conjonction en France de l'excellence de la théorie et de la pratique et aussi parce que Borda a pu convaincre les intéressés de la pertinence du résultat, à l'occasion de son voyage aux Canaries. »
Les îles Canaries. retour
36 - La Cafrerie était le pays des Cafres, (non musulmans ou infidèles) C'est ainsi que l'on nommait au XVIIe et XVIIIe siècle la partie de l'Afrique située au sud de l'équateur. retour
37 - Il s'agit de l'île de Fionie (ou Fyn), île de l'archipel danois réputée pour sa fertilité. retour
38 - On appelait ainsi le sultan empereur de la Turquie. retour
39 - François Bernier (1620-1688), fut médecin, philosophe et voyageur. Il devint le médecin d'Aurangzeb (1618-1707), empereur Moghol de l'Inde. L'empire de Bernier désigne l'Inde. retour
40 - L'abbé de Choisy orthographie Golkonde. Cette ville en ruines célèbre pour ses trésors légendaires se trouve en Inde, près de Hyderabad. retour
41 - Ce mot qui signifie aussi n'est pas portugais, mais espagnol. retour
42 - Fernao Mendes Pinto (1510-1583) voyageur portugais, auteur de « Perigrinaçao », relation de ses voyages aux Indes orientales. retour
43 - En terme de jeu, la bête était la somme qu'on déposait lorsqu'on avait perdu un coup, et qui restait au jeu pour celui qui gagnera le coup suivant. Remonter sur sa bête, c'était gagner après le coup où l'on avait perdu, (où l'on avait fait la bête), et récupérer ainsi ce qu'on avait perdu. retour
44 - L'abbé de Choisy orthographie « le Conte ». retour
45 - Nom que les Européens donnaient à la ville de Lopburi, dans laquelle le roi Phra Naraï avait installé une de ses résidences. retour
46 - Jeu de cartes. Littré évoque également un Roi qui parle, jeu de cartes joué au temps de Louis XIV. On trouve dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert les règles du jeu du Roi rendu. Rappelons que le 10 mars, l'abbé de Choisy écrivait : On ne joue point aux cartes, on ne jure point. Il semble que les bonnes résolutions se soient quelque peu émoussées. retour
47 - Ou Banten. L'abbé orthographie Bantan. Ville et ancien sultanat d'Indonésie, à l'extrémité ouest de Java. Premier comptoir de la Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales à Java. retour
48 - Monsieur le Marquis de Seignelay - Jean-Baptiste Colbert (1651-1690). Fils du grand Colbert, il devint ministre de la marine, puis ministre d'État. retour
49 - Etienne Manuel, né à Paris vers 1662 fut envoyé au Siam par les Missions-Étrangères où il était séminariste. Il fut ordonné prêtre à Ayutthaya en 1686, puis fut emprisonné pendant les persécutions qui suivirent la révolution de Siam en 1688. Libéré en 1690, il mourut en 1693 en Chine où il se rendait pour accomplir une mission. On trouvera davantage de renseignements sur ce missionnaire sur le site des Missions-Étrangères Archives des Missions-Étrangères. retour
50 - Jean-Baptiste Lully ou Lulli (1632-1687) fut le fondateur de l'opéra français et le maître absolu de la vie musicale sous Louis XIV.
Jean-Baptiste Lully retour
51 - De la famille des exocets, ces poissons vivent en bancs à la surface des mers chaudes. Ils ont de tous temps fasciné les voyageurs. En voici une autre description établie par Robert Challe : Nous sommes remplis de poissons volants, qui se jettent dans nos voiles. Ils tombent sur le pont en telle quantité que l'équipage en a presque autant qu'il lui en faut pour un repas toutes les vingt-quatre heures. Ces poissons restent ordinairement entre les deux tropiques, c'est-à-dire sous la zone torride. Plus on est proche de la ligne, plus il s'en trouve, et beaucoup plus la nuit que le jour. On ne le pêche point, il vient de lui-même se jeter dans les voiles, d'où il tombe, et meurt dans le moment, comme tout autre poisson de la mer, sitôt qu'il en est dehors. Quoiqu'on l'appelle poisson volant, ce ne sont pas des ailes qui le soutiennent en l'air ; ce sont ses nageoires, qui sont longues et revêtues d'un cartilage fort mince, qui portent tant qu'elles sont humides. Mais il retombe à l'eau sitôt que cette humidité est dissipée. Son vol n'est au plus que de deux cents pas, et il fuit devant un autre poisson nommé bonite, qui en est fort friand. Je parlerai tout à l'heure de celui-ci ; je reviens au poisson volant, qui n'est pas plus grand qu'un petit hareng. Son corps est tout couvert d'une écaille grise-brune, aussi petite que celle de la tanche ; sa chair est blanche, mais sèche. Il est bon lorsqu'on le mange à quelque sauce grasse, comme à l'huile et au vinaigre. Il m'a paru presque aussi bon que le hareng frais, ce qui est beaucoup dire. Ce petit animal n'a aucun repos, ni dans l'eau, ni dans l'air ; dans l'eau, à cause des bonites, et dans l'air, à cause des oiseaux (dont la mer est partout couverte, surtout dans les climats chauds) qui fondent sur lui avec plus de rapidité qu'un faucon ne fond sur une perdrix. Leur vol est si rapide qu'ils ne laissent dans l'air qu'une lueur blanche de leur passage, sans que l'oeil puisse distinguer l'oiseau. (Robert Challe - Journal d'un voyage fait aux Indes orientales - Lundi 27 mars 1690 - Mercure de France - Collection le Temps Retrouvé - 2002)
Poissons volants. Gravure tirée des Grands Voyages de Bry.
Poisson volant, gravure de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. retour
52 -Robert Challe évoque ce poisson dans le Journal d'un voyage aux Indes orientales : La bonite est faite comme le maquereau, la tête, la queue et le reste, mais il est trois à quatre fois plus gros et plus long, et n'a pas le corps marbré comme lui. Il est extrêmement gourmand, et à peine les lignes sont à l'eau qu'il se jette dessus. Nos matelots en ont pris une si grande quantité, toutes les fois qu'ils ont voulu pêcher, qu'ils ont été obligés d'en donner plus de la moitié aux cochons. Ce poisson est très bon à quelque sauce qu'on le mette. Je leur ai demandé pourquoi ils n'en salaient pas, puisqu'ils n'en auraient pas toujours de frais ? Louis Queraron du Port-Louis, qui fait son troisième voyage aux Indes, m'a répondu pour tous que ce n'était pas la coutume. Jugez là-dessus du génie du matelot breton.
Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin,
Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin.C'est ce que dit Pyrrhus à Oreste dans l'Andromaque de Racine.
Pour moi, qui ne me module pas à la conduite du matelot, j'en ai fait mariner une cinquantaine, comme on marine le thon de la Méditerranée, c'est-à-dire que je les ai fait couper par tranches d'un bon pouce d'épaisseur, frire à l'huile dans la poêle, et mis en baril, que j'ai fait remplir de vinaigre, avec du sel et du poivre. Si je réussis, toute la table s'en trouvera bien. Nous en saurons des nouvelles dans douze ou quinze jours, voulant leur donner ce temps pour prendre le goût du marinage ; au contraire, elle n'en sera que meilleure pour mettre le soir dans les fèves de l'équipage. Elle est mêlée avec la graisse, ou si l'on veut, l'huile de la bonite, qui lui donne un fort bon goût, et qui est un poisson si gras que, loin que la friture ait diminuée, elle en a fort considérablement augmenté. (Robert Challe - Journal d'un voyage fait aux Indes orientales - Lundi 27 mars 1690 - Mercure de France - Collection le Temps Retrouvé - 2002) retour
53 - Il est difficile de démêler la part de légendes et de superstitions véhiculées par les marins de l'époque de la réalité scientifique. Il faudra attendre Buffon au siècle suivant, et surtout Lacépède et son Histoire Naturelle des Poissons (1798) pour trouver une démarche véritablement scientifique dans l'étude de la faune marine.
La faune marine telle qu'elle était représentée à la fin du XVIe siècle. Planche de Munster - 1579. retour
54 - Selon Littré, le serein est une privation de la vue causée par la paralysie de la rétine ; ainsi dite parce qu'une opinion populaire attribuait la paralysie à une goutte d'humeur qui tombait sur l'il, mais sereine, limpide, parce qu'en cette affection la transparence de l'il n'est pas troublée. retour
55 - Joseph Andrault, comte de Langeron (1649-1711) était l'inspecteur chargé de superviser la construction des vaisseaux de Louis XIV. retour
56 - La plus brillante des étoiles fixes, aussi nommée Sirius et Étoile du Chien, parce qu'elle fait partie de la constellation du Grand Chien. (Littré) retour
57 - Dernière étoile de la queue de la Petite Ourse, également appelée Étoile Polaire. retour
58 - Également appelée la Croisade, il s'agit d'une constellation, qui est vers le pôle antarctique. Elle est composée de quatre étoiles, disposées à peu près en croix, ou comme les angles d'un losange. Cette constellation tourne autour du pôle austral, comme l'Ourse tourne autour du pôle arctique. On se sert de la Croisade dans l'hémisphère austral, pour discerner le pôle, comme on fait dans l'hémisphere septentrional à l'égard de la petite Ourse..(Journal historique d'un voyage fait aux îles Malouines en 1763 et 1764 pour les reconnaître et y former un établissement - Dom Pernetty - retour
|
|

Page mise à jour le 10/10/02