|
|
JOURNAL DU VOYAGE DE SIAM
Fait en 1685 et 1686 Par M.L.D.C.
Mai 1686
1er mai.
Présentement que la ligne est passée, nous allons aller toujours en descendant ou en montant. Il vaut mieux dire en descendant, parce quen retournant à lécurie on va vite. Tout est facile. Nous navons point encore eu de calme ni de grand chaud. Un petit vent et des nuages font plaisir.2 mai.
Nous sommes à midi à 3 degrés 24 minutes. Les vents sont variables. Le sud-est se défend encore mais bientôt règnera le victorieux nord-est qui nous mènera à la bouline à la hauteur des Açores, où nous trouverons un bon ouest qui nous jettera dans le Camaret.3 mai.
Un brouillard épais, une pluie continuelle : on va toujours ; et je recommence à me bien porter et à étudier.4 mai.
Il ny a pas moyen de prendre hauteur. Le soleil est bien caché : heureusement nous nen avons que faire. Nous pouvons courir longtemps sans craindre les terres et il est bon de remarquer que dans tout le voyage on na pas manqué de prendre hauteur toutes les fois quil était important de savoir où on était.5 mai.
Voici les vents alizés, le nord-est qui nous mènera à la hauteur des Açores où nous trouverons louest. On na jamais ouï parler dun voyage si heureux. Nous avons passé la ligne sans calme et sans chaud, et sil plaît à Dieu, nous verrons à Paris les feux de la Saint Jean.6 mai.
A 7 degrés 25 minutes. Nous commençons à boire à la santé de nos amis de France et nous commençons aussi à craindre de ne les pas retrouver tous. Il y aura bien quelquun en dix-huit mois qui sen sera allé.7 mai.
Bon chemin. Huit degrés 36 minutes. Si nous ny prenons garde, nous arriverons en France le 15 juin.8 mai.
Neuf degrés 58 minutes. Nous serons bientôt par le travers des îles du Cap-Vert. Nous espérons y trouver des vents qui nous permettront de faire le nord tout pur : alors nous irons vite et élèverons deux degrés par jour.9 mai.
Dix degrés 36 minutes. Nous approchons de Gournay. Il y a trois mois que jétudie et que je songe assez peu à nos ambassadeurs. Je men vais recommencer à leur faire ma cour : ce sont de fort bonnes gens, commodes, sans façon et qui ont bien de lesprit. Le premier, comme je vous lai dit si je ne me trompe, a fait longtemps les affaires du royaume de Siam sous son frère le barcalon (1) ; les deux autres ont été ambassadeurs, lun à la Chine lautre au Moghol. Vous aurez bien des questions à leur faire. Oh ce sont dautres physionomies que ces vilains mandarins qui ne buvaient, ni ne mangeaient ni ne parlaient. Ils ont toujours des tablettes à la main et si vous leur faites quatre questions, ils vous en feront six.10 mai.
Nous avons passé aujourdhui à quarante-cinq lieues des îles du Cap-Vert que nous avons laissées à tribord, et nous avons laissé à bâbord certaine roche à fleur deau quon na reconnue que par des naufrages.11 mai.
A quatorze degrés 45 minutes. Nous approchons de Gournay. La santé est bonne les jours gras, nous sommes malades les jours maigres.12 mai.
Quand nous ferions le temps, il ne serait pas fait autrement. Nous avons passé la ligne sans avoir eu ni chaud ni calme et nous voici déjà au seizième degré, prêts à passer sous le soleil sans nous en être encore aperçus. Il fait un vent frais et la nuit on souffre la couverture.
La frégate vient de mettre à la bande le vent sur ses voiles pour trouver sa voie deau. Nous lavons attendue deux ou trois heures, et puisque la voici venir à toutes voiles, elle a donné ordre à ses affaires.13 mai.
Nous passerons aujourdhui sous le soleil (2). Le beau temps continue et nous avons moins chaud que vous.14 mai.
Le soleil est dépassé : nous lallons voir à lavenir toujours au sud et selon les apparences, il y en a plus de quatre sur ce navire qui ne le reverront jamais au nord, non plus que vous. Je ne vous parlerai de la hauteur de deux ou trois jours, parce quelle nest pas si sûre quand on est si près du soleil : vous en savez bien la raison.15 mai.
Etes-vous assez innocent pour ne pas aller à Gournay par le beau temps quil fait ? Quil fait beau présentement dans ce cabinet aérien qui domine la Marne, et Madame de Chelles ! Je ne sais sil y fait plus beau quici : le soleil est presque sur nos têtes et nous navons ni chaud ni froid, grâce à un petit vent qui nous mène vers le Camaret.16 mai.
La hauteur est de 23 degrés 7 minutes : encore 23 minutes, et le tropique est expédié. Cela sappelle voyager.17 mai.
Cette nuit, nous avons laissé le tropique derrière nous et à midi nous étions à 24 degrés 40 minutes de latitude septentrionale et 347 degrés 17 minutes de longitude. Je maperçois que je fais mes articles bien courts. Mais à quoi bon vous écrire ? Je vous en dirai tant dans quatre ou cinq jours.18 mai.
Nous voici dans la zone tempérée et nous faisons nos trente lieues par jour au nord-est : si cela dure, nous ne verrons point les Açores et nous les laisserons à bâbord. Cela serait joli, cest le plus court de deux cents lieues.19 mai.
Je ne rends plus la peine de vous dire quand je prêche ou quand je ne prêche pas : quand on est rompu à un métier, on ne sen fait plus de fête. Cependant, à dire le vrai, jai pensé manquer aujourdhui : jai oublié tout à fait le commencement de mon premier point. Quai-je fait ? Jai battu la campagne ; jai redit en autres termes un peu plus familiers ce que je venais de dire dun style sublime ; et ainsi en pelotant (3), jai rattrapé ce que javais à dire. Je crois que le pauvre Père Tachard a sué pour moi : mais peu de matelots sen sont aperçus.20 mai.
Voici les Rogations (4) qui viennent bien mal à propos. Les jours maigres ne sont pas aimables en pleine mer. Les légumes nabondent pas ; du beurre, cherchez-en, encore moins de poisson. On se remplit de pain, qui est fort bon.21 mai.
Le vent baisse avec la lune. La nouvelle nous en donnera.22 mai.
Vent variable à 30 degrés 3 minutes. Ceci ne vaut rien : vent de nord. Nous portons à lest : mais à six heures du soir nous avons reviré de bord. Il vaut encore mieux aller à louest nord-ouest, parce que nous y trouverons les vents douest qui nous mèneront raide à Brest.23 mai.
Le cap est droit à Québec. Jaime bien labbé de Saint-Vallier (5): mais je nai point du tout envie de laller voir officier pontificalement.24 mai.
Trente et un degrés 20 minutes de latitude ; 347 degrés 16 minutes de longitude.25 mai.
Calme tout plat : tant mieux. Notre vent ne valait rien. Il en viendra un bon.26 mai.
Il na pas manqué de venir hier au soir ce bon vent qui nous fera bientôt voir le Mengam. Nous allons présentement au nord-est quart de nord et faisons une lieue et demie par heure, la grand voile carguée et sans perroquets à cause de la frégate qui demeure derrière. Il y a aujourdhui deux mois que nous sommes partis du Cap : nous navons pas mal employé le temps.27 mai.
Bon chemin. Brave sud-ouest, qui nous a fait faire quarante lieues depuis hier midi. Nous sommes à 34 degrés 15 minutes. Dix jours semblables nous approcheraient de Brest. Nous faisons présentement le nord-est.28 mai.
Le vent a un peu molli et nous navons pas laissé de faire trente lieues. La frégate sest approchée et nous a crié quun de ses mandarins se meurt. Heureux si le missionnaire qui est auprès de lui le peut résoudre à se faire baptiser.29 mai.
Nous sommes à 26 degrés 42 minutes de latitude : cest la hauteur de la plus orientale des Açores. Nous devrions la voir selon le point de la plupart de nos pilotes. Il faut que nous soyons plus est quils ne ne croient ; et tant mieux, nous en aurons à faire moins de longitude.30 mai.
Nous avons mis cette nuit côté en travers : vous mentendez bien. Nous ne voulions pas aller nous briser contre quelque roche, cela serait ridicule après avoir fait un voyage si heureux. A la pointe du jour appareille, point dîle, point de terre : nous sommes à lest.
Me voici embarqué dans une nouvelle affaire. M. labbé de Lionne, à qui sa grande barbe et ses autres qualités spirituelles donnent beaucoup dautorité sur moi, mengage un traduire un petit livre spirituel fait par le Père Aquaviva général des Jésuites. Jy ai mis le nez par complaisance pour lui, et je ne le quitte plus. Ce livre vous plaira : il ny a point de paroles, ce sont toutes choses. Il est mort un mandarin dans la frégate. Notre second ambassadeur a été malade et se porte mieux. Il sest traité à la siamoise ; et avec la fièvre il a toujours mangé du riz et du poisson sec.31 mai.
Le vent a été contraire et forcé toute la journée. Nous navons eu que nos basses voiles et avons porté à lest malgré nous : cela nous mènerait à Lisbonne, mais il changera.
5 feuilles format A4
PAGE SUIVANTE
![]()
NOTES :
1. Kosapan était le frère de Kosathibodi, barcalon de Phra Naraï. Tous deux étaient les fils de la nourrice Bua « Dusit » et les frères de lait de Phra Naraï et de Petratcha. retour2. Passer sous le soleil, cest passer le tropique. retour
3. Peloter est un terme du jeu de paume. Cest, selon Littré, jouer sans faire une partie réglée, sans enjeu, en samusant. retour
4. Les trois jours qui précèdent lAscension. retour
5. Labbé orthographie « Saint Valier » Jean Baptiste de la Croix-Chevriere de Saint-Vallier (1653-1727) succéda à François de Laval-Montmorency comme évêque de Québec en 1688. retour
|
|

Page mise à jour le 5/1/02