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JOURNAL DU VOYAGE DE SIAM
Fait en 1685 et 1686 Par M.L.D.C.
Mai 1685
1er mai.
Les trompettes et violon (1) nous ont donné ce matin des aubades : il faut bien que chacun vive de son métier (2), et il n'y avait pas moyen de faire dire au suisse qu'il n'y avait personne au logis (3).
M. Basset (4) a fait l'exhortation et a dit les plus belles choses du monde. Il y a un peu de miracle à son affaire, et à mesure qu'il approche du lieu de sa mission, Dieu lui fait de nouvelles grâces et lui donne de nouveaux talents. Car enfin nous le connaissons : il parlait comme un autre dans les conférences au séminaire (5) ; il avait même quelque peine à s'expliquer. Ici c'est un torrent d'éloquence : ses yeux s'allument et il dit tout ce qu'il veut. Si cela va toujours en augmentant, je ne m'étonne plus des progrès que font les missionnaires dans les Indes.2 mai.
Le calme est revenu ; tant mieux : les vents d'ouest, nos bons amis, veulent tenir. Les sud-est s'en sont allés pour leur faire place. Autre sujet de bien espérer, la lune est nouvelle. Enfin nous sommes à 26 degrés. Il n'y a plus que huit cents lieues au Cap et je vous y donne rendez-vous au 20 de ce mois. Parlons un peu, je vous prie, de la famille. Vous savez que j'y suis agrégé (6), et je ne prétends pas perdre mes droits pour aller aux Indes. Je n'ai point dit adieu à M. le M. de D. (7) Je l'ai traité comme mon propre frère et comme vous-même. J'aurais pourtant eu bien des choses à lui dire, et bien des remerciements à lui faire : c'était la moindre monnaie dont je pouvais le payer. Mais j'ai fait tout égal : j'ai tout remis au retour, sur lequel j'ai compté comme sur une chose sûre ; et j'y compte encore plus que jamais depuis que je suis emmariné. Mais croiriez-vous que je songe fort souvent à Mlle de D. (8) Je vous assure que si j'ai quelque crédit parmi les missionnaires, je ferai bien prier Dieu pour sa conversion. Ce n'est point à des hérétiques à avoir parmi eux une seconde Mlle de Lamoignon (9), et je ne désespère pas de la trouver à Saint-Paul. Le cur me dit que Dieu la touchera et que sa vie passée attirera sur elle des grâces extraordinaires. Et vous à qui je parle, vous qui mettrez les autres en train, voulez-vous demeurer toujours à la même place ? Songez que qui n'avance pas recule. Vous faites bonne mine et n'êtes pas trop bien dans vos affaires : donnez-y ordre. Qu'à mon retour je trouve toutes dettes payées, un petit équipage bien troussé (10), Gournay vraie maison de plaisance (11). Il faut pour cela que le roi s'en mêle. Et le moyen qu'il ne s'en mêle pas ? Vous le servez de bon cur, et jamais personne ne perdit rien à le servir.3 mai.
Il y eut un petit zéphyr du côté de l'ouest : il est fort petit, parce qu'il vient de fort loin. Nous espérons qu'il se fortifiera : c'est d'ordinaire ainsi que commencent les bons vents.4 mai.
Nos espérances n'ont pas été trompées : le zéphyr s'est fortifié et nous faisons une lieue et demie par heure. Ce beau temps n'a duré que deux heures et nous revoici dans le calme. Nous croyions n'avoir plus à le craindre, après avoir passé la ligne et les tropiques. Les pilotes conviennent qu'il n'y a rien de sûr dans la navigation, et par où l'on périt, un autre s'est sauvé (12) La lune a deux jours : il faut espérer qu'en croissant, elle nous amènera du vent. Elle a beaucoup d'autorité sur la mer. Vous savez que sur terre nous la respectons peu. Ici on est instruit de tout ce qu'elle fait et nous avons presque autant besoin d'elle que de son frère.5 mai.
La hauteur n'a rien valu : il y avait des brouillards sur l'horizon. Enfin le vent d'ouest est venu tel qu'il nous le faut pour aller en quinze jours au Cap, et il y a apparence que cette fois-ci c'est tout de bon.
Il est venu peu à peu par le nord. Nous faisons deux lieues par heure et nous ne sommes point tourmentés. Quand le vaisseau va vite, il n'a pas le temps de se balancer.
Présentement que tout le monde est fait à la mer et que l'éloignement du soleil nous donne les vents et la fraîcheur, chacun s'applique à son affaire. Les jésuites passent leur vie à tirer des lignes et à se faire des calculs : c'est leur affaire. Ils savent que c'est par les mathématiques qu'on brille à la Chine, et que sans les mathématiques la religion n'y aurait jamais fait aucun progrès (13).
Les missionnaires, outre le portugais et le siamois qu'ils apprennent, font des conférences trois fois la semaine : le mardi des cas de conscience, le jeudi sur une matière de la piété, et le samedi sur l'Évangile du dimanche. Pour moi je tâte un peu de tout ; et si je ne deviens pas savant, ce qui n'est pas possible puisque je ne le suis pas devenu à votre école, j'aurai au moins une légère teinture de beaucoup de choses. J'ai une place d'écoutant dans toutes leurs assemblées et je me sers souvent de votre méthode : une grande modestie, point de démangeaison de parler. Quand la balle me vient bien naturellement et que je me sens instruit à fond de la chose dont il s'agit, alors je me laisse forcer, et je parle à demi-bas ; modestie dans le ton de la voix aussi bien que dans les paroles. Cela fait un effet admirable : et souvent quand je ne dis mot, on croit que je ne veux pas parler ; au lieu que la bonne raison de mon silence est une ignorance profonde, qu'il est bon de cacher aux yeux des mortels. Encore est-ce quelque chose d'avoir profité de vos leçons.6 mai.
Le vent est fait (14) : il n'a point calmé au coucher du soleil, ni à midi. Ce sont les deux occasions où il calme quand il en a envie. Ainsi nous comptons sur manger de la salade dans quinze jours, et de bon poisson. Oui de bon poisson : nous n'en voyons point au milieu des mers, et ce n'est qu'à deux ou trois lieues de terre qu'on en prend de mangeable.7 mai.
Il n'y a rien de sûr sur les eaux. Nous avons vent devant et le cap au nord-est. Cela ne durera pas. Nous voyons dans l'éloignement, des grains qui se mitonnent (15). La pluie viendra et fera changer le vent. Nous faisions cette nuit quatre ou cinq lieues par heure : c'en était trop. On eût bien voulu amener les huniers (16), mais on n'osait, de peur que le vent ne déchirât les voiles ; et comme le vent était arrière, on l'a laissé souffler, et nous allions aussi vite qu'un cheval qui va au grand galop. Nous sommes à cinq cents lieues des terres. On peut laisser courir sans crainte (17).
Le vent s'est un peu mis à la raison et nous avons le cap à l'est. Ce n'est pas tout à fait la route, mais comme nous sommes par les 30 degrés et que le Cap est au 34, notre plus grand chemin pour y arriver se doit faire en longitude, et le cap à l'est nous y porte.8 mai.
Vent variable : temps variable, comme dit M. Commelet (18). On ne laisse pas d'avancer.
Ce matin le père de Fontanay a commencé une leçon publique de sphère (19). Il ne sera pas dit que nous le laisserons partir sans en tirer pied ou aile (20) ; et quand il sera Grand Mandarin, favori de l'Empereur de la Chine (21), je dirai : c'est lui qui m'a appris le mouvement diurne du ciel. Car il nous l'a expliqué ce matin, et tous les matins il nous apprendra quelque chose. Somme toute, nous en arracherons par où nous pourrons. C'est une heure fort agréablement employée. Il parle facilement et avec la netteté d'esprit que doit avoir un homme qui fait métier depuis douze ans dans le collège des jésuites de Paris.
Après dîner, M. Vachet a fait la conférence des cas de conscience (22). Nous y avons pris goût ; ce sont matières si importantes et si nécessaires à des missionnaires qu'on l'a prié d'en faire deux par semaine, et la conférence de piété sera remise au samedi.
Nous mêlons par-ci par-là quelques parties d'échecs. M. le chevalier de Forbin est devenu un ennemi digne de moi. Il me fait rêver et me gagne quelquefois. Je ne sais s'il a haussé ou si je suis baissé : je croirais plutôt le dernier. Quoi qu'il en soit, c'est toujours un plaisir sûr. Et ne comptez-vous pour rien d'avoir un plaisir en poche, et un plaisir innocent ?9 mai.
Le temps n'est pas comme nous souhaiterions tout à fait. Nous ne faisons que vingt-cinq lieues par jour et nous en voudrions faire cinquante ; et le tout pour vous revoir plus tôt. Si nous n'arrivons à Bantam (23) avant le 10 août, il ne faut pas songer à aller à Siam cette année. Cela serait fastidieux : une année est précieuse quand on en a quarante sur la tête.10 mai.
Un vaisseau ! Nous voyons un vaisseau ! Nous ne sommes donc pas tout seuls. Nous allions bientôt croire qu'il n'y avait que nous sur la mer. Les lunettes d'approche ont été tirées, et il a été reconnu anglais et fort petit. Il avait envie de nous parler, mais il n'a pas pu nous joindre et on n'a pas jugé à propos de perdre du temps à l'attendre (24). Il a fallu prendre les ris de nos huniers (25). La pompe de mer s'est élevée fort près de nous. Elle était fort jolie à voir : je crois vous en avoir déjà fait la description (26). Nous faisons trois lieues par heure. Encore dix ou douze jours et je vous écris du cap de Boa Esperanza.
La conférence des cas de conscience a été fort utile. Il me prend quelquefois envie de vous dire tout ce qui s'y est dit, et puis je m'arrête. Qu'a-t-il à faire de cela ? Il ne veut point aller au Japon.11 mai.
Toute la journée en calme, et jamais on n'a tant roulé. Il y avait hier gros vent : il est tombé tout d'un coup et la mer est demeurée fort grosse. Nous n'avons presque point de voiles, ainsi rien ne soutient le navire et nous roulons. Nos pilotes ne s'attendaient pas à trouver des calmes au 31ème degré sud. Il est impossible que cela dure. Le vent reviendra incessamment.12 mai.
Il est revenu ce matin ; et c'est notre bon ami nord-est. Nous l'aimons fort, il nous a fait faire quinze cents lieues ; mais il n'est pas ici dans son pays et nous quittera bientôt.13 mai.
Je vous l'avais bien dit, le nord-est s'en est allé, et nous n'avons plus rien. Tout l'horizon est chargé de brouillards. Il pleut, il tonne, il fait des éclairs. On voit des oeils-de-buf (27), marque certaine d'une prochaine tempête. Nos voiles sont carguées et nous attendons le vent.
Aujourd'hui deux matelots ont fait abjuration du calvinisme. Le père de Fontanay leur a fait l'exhortation. C'était les deux seuls huguenots qui fussent dans l'équipage et à dire le vrai, ils étaient bien prédestinés, car si on l'avait su, on ne les aurait pas embarqués. Ils n'ont pu résister aux raisons du père Tachard, qui les a déterrés et instruits, et au bon exemple de M. l'ambassadeur (28).14 mai.
Je crois qu'à la fin voici le bon vent d'ouest. Nous faisons deux lieues et demie par heure. Il pleut, il fait froid. Nous roulons. Les plats qu'on nous sert à table s'enfuient de devant nous. Et tout cela ne nous paraît rien pourvu que nous arrivions au Cap avant la fin du mois, car de là dépend le reste du voyage. Il y a plus de quinze jours que je prêche que nous y arriverons le 23. Et ma prophétie sera vérifiée si le vent demeure où il est ; car nous n'avons plus à faire que quatre cent cinquante lieues.15 mai.
Je fais présentement des articles fort courts parce que j'espère en faire de longs quand j'aurai marché sur la Cafrerie (29). Je n'aurai peut-être pas grand chose à vous dire, mais en attendant je vis d'espérance. Nous sommes à 32 degrés quelques minutes. Le Cap est à 34 degrés, de sorte que toute notre route est presque en longitude. Nous voyons force oiseaux et de grosses bottes d'herbe qui flottent sur l'eau : cela sent la terre. Nous laissons à tribord quelques petites îles désertes, mais sans les voir.16 mai.
Je m'en dédis. L'Oiseau est un franc rouleux. C'est tout ce qu'on peut faire que de se tenir sur le pont. On mange en volant. Chacun prend sur son assiette trois cuillerées de mortier, car le bouillon est trop casuel, et on se jette cela dans l'estomac. On s'arrache quelque cuisse de coq. Il faut savoir toutes les règles du contrepoids pour boire, et au milieu de tant de peines nous sommes gaillards, et le Cap approche. Je viens de voir un damier (30). C'est un gros oiseau sur le ventre duquel on jouerait fort bien aux échecs. S'il voulait s'approcher, on le tirerait ; et si on le tuait, j'en fais présent à M. l'abbé de L. (31)17 mai.
Nous allons à merveilles. La hauteur est de 33 degrés 4 minutes. Quand nous aurons élevé encore un degré, nous ferons la route à l'est, parce que le Cap est par les 34 degrés. La mer commence à être fort creuse, c'est à dire qu'on se croit quelquefois dans une vallée entre deux montagnes blanchifiantes d'écume. Cela paraît d'abord ridicule : mais quand un moment après on se trouve sur la montagne tout l'horizon humilié, on se tient en paix : Mirabiles elationes maris (32). La frégate va fort bien, nous ne nous quittons pas de vue. Le plaisir est mutuel, et si l'Oiseau aime à voir la Maligne, la Maligne est fort aise de voir l'Oiseau. Nous n'avons point encore eu besoin l'un de l'autre, mais c'est beaucoup d'avoir un bon voisin.18 mai.
J'ai commencé un ouvrage et je l'achèverai, s'il plaît à Dieu. Vous savez que je ne suis pas inconstant et que quand j'ai commencé, ordinairement j'achève : ce ne sont pas là vos maximes. Je veux toujours écrire et ne jamais lire. J'avoue que ce n'est pas le moyen d'être savant. Chacun a son faible. Il faut que je barbouille, aussi aise quand j'ai ma plume à la main que quand M. le Prince y a son épée. Heureuse postérité, si ces deux instruments étaient chacun dans sa sphère également bien employés ! J'ai entrepris la traduction d'une Histoire Portugaise de l'Ethiopie Orientale (33). Il y a des choses fort curieuses et fort inconnues. L'auteur est un moine, qui n'est point moine, qui va au fait et ne s'amuse point à la bagatelle. Mais ce n'est point à tout cela que je songe. J'apprends le portugais et je le veux bien savoir. Or quand je lis un livre simplement pour l'entendre, je ne m'attache qu'aux mots, mais si je le veux traduire, il faut que je m'attache aux phrases. Chaque langue a ses façons de parler. Je n'irai pas traduire mot à mot : cela ferait un plaisant langage. Il faut que je trouve un tour français qui réponde au tour portugais, et en le trouvant, si je le trouve, j'attrape autant qu'il est en moi la délicatesse des deux langues. J'y prends autant de plaisir que je faisais à la Gazette. Nous roulons beaucoup, mais nous allons bien.19 mai.
Toutes les relations, tous les routiers (34) nous disent que quand on a attrapé le tropique du Capricorne, on trouve les vents d'ouest. Cela n'est pas vrai, au moins pour nous. Nous avons trouvé depuis le tropique beaucoup d'inconstance dans les vents, tantôt ouest, tantôt nord-ouest, tantôt nord-est. On va pourtant. C'est une chose admirable que l'art de naviguer ! Il y a trente deux airs de vent : il y a toujours au moins les deux tiers de favorables par le moyen des voiles, qui prennent le vent ou d'une manière ou d'une autre. Nous voyons des oiseaux. C'est signe que les terres approchent. Ils sont marquetés de blanc et de noir et se nomment damiers.20 mai.
Nous avons un peu de vent, mais il est largue (35). Toutes nos voiles portent et nous ne roulons plus : c'est un grand bien pour le navire qui fatigue beaucoup au roulis.
Le père Le Comte vient de faire un sermon de ruelle (36) : il était peigné, un mot ne passait pas l'autre. Il a fait plaisir aux gens d'esprit, et les matelots l'ont entendu.21 mai.
J'ai été ce matin visiter le dedans du vaisseau. C'est un grand pays : là les moutons, ici les cochons ; l'eau d'un côté, le vin de l'autre. M. de Forbin était mon conducteur. Nous avons trouvé à fonds de cale des langues de buf salé et de bon vin. J'ai mangé du biscuit de l'équipage, que j'ai trouvé fort bon, et ai été fort aise de voir les poudres sous tant de clés.
On commence à galfater (37) la chaloupe et le canot : nous en aurons besoin au Cap. Vent contraire, nous retournons en France.22 mai.
Ou calme, ou vent contraire à la porte du Cap ; car il n'y a pas deux cents lieues d'ici. Nous faisons quelquefois chapelle (38), c'est à dire la pirouette. La mer n'est point agitée. Ou les routiers sont faux, ou les saisons sont changées.
Je viens de commencer à apprendre le siamois. Je n'en avais pas trop d'envie, dans la peur que j'ai de revenir sur mes pas. Mais M. l'ambassadeur m'a déterminé en me disant qu'il serait bien agréable de traiter avec le roi de Siam tête-à-tête et sans interprète : c'est le bien de la cause. Je craignais encore de brouiller mon portugais, qui ne va pas mal, mais la crainte était vaine. Le siamois n'a aucun rapport avec toutes les langues d'Europe. Et sur le tout, j'avais peur de n'avoir pas assez de temps, et peut-être de tenter l'impossible. Nous verrons.23 mai.
L'étude nous console du mauvais temps. Les jours passent comme des moments : nous ne sommes point oisifs. Je vous enverrai par le premier ordinaire une croix de pardieu (39) siamoise : j'ai déjà quelque espérance. Ne vous y fiez pas : vous savez que j'espère aisément. Mais enfin je prononce des lettres du gosier, du nez, et nos missionnaires y ont bien de la peine. Vous ne croiriez peut-être pas que le peu de musique que je sais me facilite la prononciation siamoise (40). Cela ferait bien joli, si je pouvais entretenir le roi de Siam à mon aise. Il n'en serait point fâché, lui qui est si curieux. J'aurais bien des choses à lui dire, et j'entrerais quelquefois dans le cabinet.24 mai.
Le vent change quatre fois en un quart d'heure, et prend d'ordinaire le mauvais côté : nous revirons de bord, et faisons de notre mieux assez inutilement. Nous ne serons pas au Cap sitôt que nous l'espérions.25 mai.
Nous sommes en route. C'est quelque chose, mais nous allons bien doucement. Où sont donc ces mers si furieuses du cap de Bonne-Espérance ? Car Messieurs de la Maligne sont persuadés qu'il n'est pas bien loin d'ici. Le vent est fort faible et la mer fort unie.26 mai.
Toujours petit vent, mais nous étudions à merveilles : le siamois ira son chemin. Nous n'arrivons pas au Cap, mais nous apprenons mille jolies choses. Ils se désespèrent tous : oh nous ne gagnerons jamais le Cap ; oh nous n'arriverons point à Siam cette année. Et moi je leur dis : Tout ira bien, nous avons trop bien commencé pour ne pas achever de même : si nous n'arrivons pas à Siam, nous passerons l'hiver à Surat (41), à Bantam (42), dans de beaux pays : nous nous aimons tant ; nous en serons plus longtemps ensemble ; j'en saurai bien mieux le siamois. Ils ont envie de m'envoyer promener avec ces belles consolations qu'ils ont peine à goûter. Le père de Fontaney continue à expliquer la sphère. Il nous a montré ce matin bien clairement pourquoi on trouvait si aisément la latitude et si impossiblement la longitude. J'ai cru dans la dispute l'avoir trouvée cette longitude : mon raisonnement était bon, j'allais au but, mais par malheur près du port j'ai fait naufrage. Il s'est rencontré une petite difficulté insurmontable. Sans cela je vous envoyais ma procuration pour toucher les cent mille écus que les Hollandais ont promis à celui qui trouvera les longitudes. (43)27 mai.
Il vint du vent hier au soir : nous allons à la bouline, et comme notre vaisseau est fort large, il ne va trop bien au plus près et dérive plus que de raison. On a vu ce matin des troupes de petits oiseaux. Les damiers sont revenus. Le vent est fort, et la mer n'est point agitée, ce qui fait croire que c'est un vent de terre. Messieurs de la Maligne prétendent que nous n'en sommes pas loin. Nos pilotes sont partagés dans leur estime : les uns se croient à cent lieues du Cap, et les autres à cinquante. Nous voyons bien des oiseaux, mais nous ne voyons point d'herbes flottantes, indication du Cap prochain. Deux jours, s'il plaît à Dieu, nous feront connaître qui a raison.
Messieurs de la Maligne viennent de passer à tribord et nous ont crié que nous n'étions plus qu'à 15 lieues du Cap, nous n'en croyons rien. Ils marcheront devant et porteront le fanal pendant la nuit. Ils prennent moins d'eau que nous, et puis ce sont les enfants perdus (44).28 mai.
Nous avons contentement ; le vent est vigoureux et la mer est comme les monts. Il a fallu amener au plus vite tous nos huniers : il n'y a point encore eu un si grand roulis. Nous avons dîné en l'air, l'assiette à la main. Les canons s'avisent quelquefois de plonger, les petits oiseaux paraissent, on vient de voir une pièce de bois, toutes marques de la terre prochaine. Nous remettrons à demain à la voir.29 mai.
Le vent fut si violent hier au soir qu'on fut obligé de mettre à la cape, de peur d'aller indiscrètement donner contre la terre. Au point du jour on a remis à la voile, mais en vain. Après la pluie le beau temps : calme tout plat toute la journée.
J'ai oublié à vous dire que nous vîmes, il y a quelque temps, la nuit un arc-en-ciel avec ses couleurs ordinaires. Il est vrai qu'elles n'étaient pas si vives, le blanc dominait : aussi n'est-il pas juste que les arcs-en-ciel de la lune soient aussi brillants que ceux du soleil.30 mai.
Vent largue, toutes les voiles portent, belle mer : nous faisons plus de deux lieues par heure. Le Cap ne paraît point encore : on dit pourtant que les terres en sont fort hautes ; il n'y a point de nuages, il faut que nous en faisions encore à plus de vingt lieues.
Terre, terre, c'est tout de bon ; on voit la terre, on voit le Cap (45). Nous en sommes à peu près à douze lieues. Quel plaisir après une si longue absence ! Nous mangerons de l'herbe. Le vent n'est pas trop bon pour mouiller, mais il s'accommodera cette nuit.31 mai.
Nous n'avons pas osé entrer dans la rade pendant la nuit, mais à la pointe du jour, malgré le vent contraire, nous avons hasardé le paquet ; et la journée d'aujourd'hui a été la plus dangereuse et la plus fatigante du voyage. Il y a eu un fort vilain quart d'heure : le vent au milieu de la rade a tombé tout d'un coup et nous nous sommes trouvés fort près d'une roche où le courant nous portait. Nous n'en étions pas à une demi-portée de mousquet, quand heureusement le vent est revenu, qui nous a tiré de ce mauvais pas.. Il a fallu louvoyer toute la journée et changer vingt fois de bord. Le vent était forcé et contraire. Nos deux huniers ont été emportés. Enfin, après bien de la peine, nous avons mouillé. Il est venu deux capitaines de navire et le fiscal du Cap, voir qui nous étions, faire compliment au commandant, et offrir tout ce qui dépend d'eux.
10 feuilles format A4
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NOTES :
1. Violon est bien au singulier. L'abbé le précise dans son journal du 20 mars 1685 : Les trompettes animent les repas. Un jour on danse aux chansons, le lendemain au violon, car n'on n'en avons qu'un. et le 28 avril 1685 : Nos trompettes et violon font des concerts fort agréables. retour2. De son métier il faut que chacun vive, l'abbé de choisy se souvient-il de ce vers extrait du conte libertin de La Fontaine Le Calendrier des Vieillards, d'après Boccace, publié en 1666, et dans lequel Richard de Quinzica, vieux juge à Pise épouse Batholomée de Galendi, la mieux séante et la plus jeune d'ans ? Las ! Le malheureux vieillard ne peut régaler sa moitié que quatre fois l'an, et pour justifier son abstinence contrainte les autres jours de l'année, il évoque le calendrier, les saints, le brouillard ou la canicule, jusqu'au jour où la belle Batholomée se fait enlever par le fougueux pirate Pagamin chez qui calendriers ne sont point en usage. Bartholomée, comblée, découvre le plaisir, et apprend plus de choses en deux jours qu'en quatre ans de mariage avec son vieux barbon, qui en meurt de dépit.
Belle leçon pour gens à cheveux gris ;
Sinon qu'ils soient d'humeur accommodante :
Car en ce cas Messieurs les favoris
Font leur ouvrage, et la dame est contente. retour3 - Le suisse était le domestique chargé de garder la porte d'une demeure, d'un hôtel particulier, ainsi appelé, parce qu'autrefois, ce domestique était pris ordinairement parmi les Suisses. (Littré). On trouve dans l'École des Mères de Pierre-Claude Nivelle de la Chaussée (1745) ce savoureux dialogue :
- Vous avez pris un suisse ? - Oui, monsieur. - Pour quoi faire ?
- Un suisse est à la porte un meuble nécessaire.Que l'on dise à mon Suisse qu'il ne laisse entrer personne, s'écrie la comtesse d'Escarbagnas dans la comédie de Molière représentée publiquement par la troupe du Roi le 8 juillet 1672 au théâtre du Palais-Royal. retour
4 - Jean Basset (1662-1707) fils d'un échevin de Lyon, entra au séminaire des Missions-Étrangères en 1684 et fut ordonné prêtre à Ayutthaya en août 1686. Il quitta le Siam avec les troupes de Desfarges en 1688, et de Pondichéry se rendit en Chine. Il mourut à Canton en décembre 1707. On trouvera une biographie détaillée de ce missionnaire sur le site des Missions-Étrangères Archives des Missions-Étrangères. retour
5 - Après sa grave maladie d'août 1683, l'abbé de Choisy se retira au séminaire des Missions Étrangères où il passa la plus grande partie de l'année 1684. retour6 - Associé, intégré. je compte bien sur l' honneur d'être un jour agrégé à la noblesse (Le Sage - La valise trouvée - 1740) retour
7 - Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, frère de Louis de Courcillon, abbé de Dangeau, grand ami de l'abbé de Choisy et destinataire de ce journal. retour
8 - Mademoiselle de Dangeau, soeur protestante de Philippe et Louis de Courcillon. retour
9 - L'abbé orthographie de la Moignon. Sur du premier président Guillaume de Lamoignon, renommée pour sa foi et sa charité. retour
10 - L'équipage, selon Furetière, c'est la provision de tout ce qui est nécessaire pour voyager, ou s'entretenir honorablement, soit de valets, chevaux, carrosses, habits, armes, etc. On dit absolument qu'un homme a équipage, c'est-à-dire qu'il entretient un carrosse et des chevaux. Troussé a ici le sens de disposé, arrangé. Dans une lettre du 11 juin 1690, Mme de Sévigné écrit : Je ne saurais imaginer M. le chevalier de Grignan à Paris sans son petit équipage si honnête, si bien troussé. retour
11 - Gournay, résidence de Philippe de Courcillon. retour
12 - La mémoire de l'abbé est quelque peu infidèle lorsqu'il cite Cinna de Corneille, représenté pour la première fois pendant la saison 1640-1641. Le texte exact est :
Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé,
Et par où l'un périt un autre est conservé. (acte II, scène I)
Lors d'une escapade à Bordeaux, l'abbé de Choisy alors âgé de vingt deux ans et fort préoccupé à séduire Mademoiselle de la Grise, avait joué Cinna. Pour le plaisir, je donne ici ce trait de l'abbé extrait de Mémoires de Madame des Barres. Il y évoque Mademoiselle de la Grise : C'était de ces petites beautés fines qui n'ont que la cape et l'épée, de petits traits, un beau teint, de petits yeux pleins de feu, la bouche grande, les dents belles, les lèvres incarnates et rebordées, les cheveux blonds, la gorge admirable, et quoiqu'elle eût seize ans, elle n'en paraissait que douze. Je la caressai fort, elle me plut, je la baisai cinq ou six fois de suite, la mère était ravie ; je racommodai sa coiffure qui n'était pas de bon air, je lui dis avec amitité qu'elle montrait trop sa gorge, et je lui montrai à attacher sa collerette un peu plus haut ; la pauvre mère n'avait point de parole pour me remercier. retour
13 - Notamment grâce à l'oeuvre de Ferdinand Verbiest. Astronome et mathématicien de tout premier plan, il démontre les nombreuses erreurs contenues dans le calendrier lunaire officiel et devient président du tribunal des mathématiques sous le nom de Nan Hoai Jen. Fort du prestige que lui confèrent ses succès scientifiques aux yeux de l'empereur, Verbiest demande et obtient par un décret de mars 1671 la réhabilitation de la religion chrétienne et le retour des missionnaires qui avaient été bannis en 1665. On se reportera sur ce site à la page Sermon sur la vocation des Gentils, plus particulièrement à la note 24
Dans le Génie du Christianisme, (1,4,c,3) Chateaubriand écrit : Le missionnaire français qui partait pour la Chine s'armait du télescope et du compas. Il paraissait à la cour de Pékin avec l'urbanité de la cour de Louis XIV et environné du cortège des sciences et des arts. Déroulant des cartes, tournant des globes, traçant des sphères, il apprenait aux mandarins étonnés et le véritable cours des astres et le véritable nom de celui qui les dirige dans leurs orbites. Il ne dissipait les erreurs de la physique que pour attaquer celles de la morale ; il replaçait dans le cur, comme dans son véritable siège, la simplicité, qu'il bannissait de l'esprit, inspirant à la fois, par ses murs et son savoir, une profonde vénération pour son Dieu et une haute estime pour sa patrie.
L'observatoire de Ferdinand Verbiest à Pékin. Astronomia Europaea. Dilingae 1687 retour
14 - Vent fait, terme de marine, se dit lorsque le vent a soufflé assez également pendant quelque temps d'un même côté, et que l'on croit qu'il s'y maintiendra. (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert) retour
15 - Terme de cuisine. Parmi les Cuisiniers, c'est mettre un mets, le potage, par exemple, sur un grand feu ; faire bouillir le pain dans le bouillon pour mieux s'imbiber, et lui faire prendre son goût (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert). Ici, se mitonner prend le sens de se préparer lentement et secrètement. retour
16 - En terme de marine, amener signifie abaisser ou mettre bas. Amener les huniers, c'est abaisser les voiles du grand mât de hune. retour
17 - Courir, en terme de Marine, c'est faire route : on dit courir au nord, courir au sud, pour signifier faire route au nord ou au sud. Quand on apperçoit à la mer un vaisseau qu'on dit courir à l'est ou à l'ouest, c'est dire qu'il fait route vers l'est ou vers l'ouest. Si l'on dit qu'il court à l'autre bord ; il faut entendre qu'il fait une route contraire à celle que tient celui qui le voit. (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert) retour
18 - François Commelet, professeur de mathématiques et astrologue fera paraître entre 1651 et 1691 une impressionnante collection d'almanachs, prédictions, prévisions, prophéties, aux titres savoureux, tel l'Almanach journalier pour l'an de Grace Mil six cens Cinquante-Un aux remarques duquel on cognoistra les changemens de l'air , fertilité ou infertilité de la Terre , affaires du monde & autres particularitez sous l'élèvation des 48 degrez de latitude septentrionale. Diligemment supputé suivant le calcul de Tycho Brahé & interprété selon les meilleurs autheurs qui ont escrit de cette science. Troyes , Nicolas OUDOT. retour
19 - Sphère, en astronomie, est cet orbe ou étendue concave qui entoure notre globe, et auquel les corps célestes, le soleil, les étoiles, les planètes et les comètes semblent être attachées. (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert) retour
20 - Tirer pied ou aile, c'est obtenir une partie quelconque de ce qu'on désire, image prise à la volaille qu'on dépèce. (Littré) retour
21 - Le Siam ne représentait qu'une escale pour les six jésuites ; le but de leur mission était la Chine. Toutefois le père Fontaney, supérieur du groupe, n'atteindra Pékin qu'en février 1688, après bien des vicissitudes. Dans son ouvrage Nouveaux Mémoires sur l'état présent de la Chine, le père Louis Lecomte relate les tentatives de ses compagnons pour rejoindre la cour de l'empereur Khang Xi : nous nous embarquâmes au commencement de l'année 1685 sur le vaisseau qui portait Monsieur le chevalier de Chaumont, ambassadeur extraordinaire à Siam. Jusque là, la navigation fut très heureuse, mais les vents contraires qui régnaient alors dans les Indes ne nous permirent pas de passer outre, et nous fûmes obligés de demeurer près d'un an dans ce royaume, pour attendre le temps ordinaire de l'embarquement. Le roi de Siam, qui se piquait d'astrologie, voulut nous voir, nous connaître, et observer les astres avec nous. Il admira surtout la justesse avec laquelle nous lui prédîmes une éclipse de lune ; et dès lors il eut la pensée de nous retenir tous auprès de sa personne. Mais étant informé de nos ordres, il permit à quatre de nous de passer à la Chine, à condition que le père Tachard retournerait en France, pour demander au roi de nouveaux mathématiciens, et que je demeurerais cependant en son royaume.
Le père Tachard partit en effet pour l'Europe, je fus retenu à Siam, et les pères de Fontaney, Gerbillon, De Visdelou et Bouvet s'embarquèrent pour Macao, petite ville située sur la pointe d'une île, à l'entrée de la Chine, où les Portugais ont une forteresse. Notre fortune fut différente, selon les différents endroits où nous nous trouvâmes. Le père Tachard arriva heureusement à Paris avec les ambassadeurs siamois, mais ceux qui s'étaient embarqués pour la Chine furent surpris peu de jours après leur départ d'une violente tempête, qui rompit le voyage, et qui les mit dans un extrême danger. Leur vaisseau appartenait à Monsieur Constance, et paraissait bon, mais il fut si tourmenté qu'en peu d'heures il commença à s'ouvrir de toutes parts. Le capitaine, homme de tête et fort experimenté dans son art, animait tout le monde, de la voix et par son exemple, à bien faire son devoir ; mais on eut beau travailler et jeter à l' eau une partie de la charge, la mer était si rude, et le vent qui fraîchissait à tout moment devint si furieux, que les matelots perdirent courage, et abandonnèrent la manoeuvre. Les pères, jugeant que tout était desesperé, ne songèrent plus qu'à la mort. D'un côté, ils tâchaient par leurs exhortations, d'en procurer une bonne aux gens de l'équipage, qui dans ces sortes d'occasions paraissent toujours pénétrés des sentiments d'une véritable pénitence, et de l'autre ils ne cessaient d'offrir leur propre vie en sacrifice à Jésus-Christ, pour l'amour duquel ils avaient si longtemps desiré de la perdre parmi les infidèles. Dans la nécessité de faire naufrage, on ne crut pas devoir tenir le vent, et le pilote aima encore mieux échouer sur la côte avec quelque espérance de se sauver, que de se voir tout d'un coup enseveli dans les flots. Dès qu'on eut fait vent arrière pour y arriver, le vaisseau fit moins d'eau, et on eut le temps avant la nuit d'approcher des terres qu'on ne connaissait point. Le vaisseau toucha plusieurs fois sans s'ouvrir : enfin on se mit à l' abri derrière une île auprés de Cossomet, province du royaume de Siam, qui confine avec celui de Cambodge. Dès lors, le capitaine désespera de pouvoir continuer le voyage, soit à cause qu'on n'était pas en état de tenir la mer, soit parce qu'étant tombé sous le vent, qui selon le cours ordinaire des saisons, devait encore durer plusieurs mois, il était impossible de se relever pour doubler la pointe de Cambodge.
Cependant les quatre missionnaires plus sensibles à ce retardement qu'au danger qu'ils venaient de courir, résolurent de se rendre à Siam par terre, pour s'embarquer sur un vaisseau anglais, qui partait au mois d'août pour Canton. Ils s'engagèrent donc dans les bois, espérant trouver quelque village et des guides ; mais ils égarèrent bientôt, et leur vie ne fut pas moins exposée sur terre, qu'elle l'avait été sur mer peu de temps auparavant. Les ruisseaux grossis par les pluies rendaient les chemins impraticables : ils marchaient pieds nus au travers des torrents et des campagnes inondées, où un nombre infini de sangsues, et une nuée de moucherons, qui dans les Indes sont le fléau des étrangers, les tourmentaient également. D'ailleurs les bois étaient pleins de serpents, de tigres, de bufles, et d'eléphants, qui ne leur permettaient pas de prendre un moment de repos.
Mais ce qui les pressait le plus, était la faim. Le peu de vivres qu'ils avaient porté avec eux fut bientôt consommé, et ils se trouvèrent dans une extrême disette : de sorte que sans un village qu'ils découvrirent par hasard, ils seraient péris de misère. Ce n'est pas que les habitants du lieu fussent en état de leur donner un grand secours, étant eux-mêmes dépourvus de toutes choses ; mais ils les remirent au moins dans le chemin, et les conduisirent à leur vaisseau, où ils arrivèrent après quinze jours de voyage, demi-morts de faim et de fatigues.Je reçus ces tristes nouvelles à Siam par une lettre du père Fontaney : elle était touchante et pleine de ces tendres sentiments, que l'amour des souffrances inspire : on ne pouvait la lire sans en être soi-même pénétré, et sans reconnaître la différence de ce que sent une âme à l'oratoire, quand de loin elle desire la croix de Jésus-Christ, et de ce qu'elle éprouve quand elle a le bonheur de la porter au milieu des bois et d'une affreuse solitude. retour
22 - Qu'est-ce qu'un cas de conscience ? c'est une question relative aux devoirs de l'homme et du chrétien, dont il appartient au théologien, appelé casuiste, de peser la nature et les circonstances, et de décider selon la lumiere de la raison, les lois de la société, les canons de l'Eglise, et les maximes de l'Évangile ; quatre grandes autorités qui ne peuvent jamais être en contradiction (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert). Cette méthode de penser, par laquelle on pouvait justifier tout et n'importe quoi, fut violemment dénoncée, notamment par Pascal et par Voltaire. retour
23 - Voir le Journal au 22 mars 1685 et plus particulièrement la note 47 retour
24 - Dans sa relation du voyage de Siam, le père Tachard indique que la Maligne, qui se trouvait plus proche, entra en contact avec ce navire anglais. retour
25 - Selon Bernardin de Saint-Pierre, on devrait dire des rides. On prend des ris dans le hunier, lorsqu'on ride une partie de cette voile sur sa vergue, quand la violence du vent ne permet pas de l'exposer tout entière. (Explication de quelques termes de marine, à l'usage des lecteurs qui ne sont pas marins - In VOYAGE A L'ISLE DE FRANCE, A L'ISLE DE BOURBON, AU CAP DE BONNE ESPÉRANCE, &c. Avec des Obsevations nouvelles sur la Nature et sur les Hommes, PAR UN OFFICIER DU ROI. TOME SECOND. A AMSTERDAM ; Et se trouve à Paris, Chez MERLIN, Libraire, rue de la Harpe ; à Saint Joseph. 1773) retour
26 - On trouve effectivement quelques lignes succinctes sur la pompe de mer dans le journal du 3 avril. Le phènomène fut bien mieux décrit dans la relation du Voyage de Siam de Tachard, disponible sur ce site (livre I, 2ème partie). retour
27 - L'abbé écrit des yeux de buf. Voici la description de « l'il-de-buf » telle qu'elle nous est faite par La Harpe d'après les relations du père Tachard : On les regarde ordinairement comme un présage assuré de quelque orage. C'est un gros nuage rond, opposé au soleil, et sur lequel se peignent les mêmes couleurs que celles de l'arc-en-ciel, mais fort vives. Peut-être n'ont-elles ce grand éclat que parce que l'il de buf est environné de nuées épaisses et obscures ; mais Tachard accuse de fausseté tous les pronostics qu'on en tire. Il en vit deux, après lesquels le temps fut beau et serein pendant plusieurs jours. (Histoire Générale des Voyages) retour
28 - Le chevalier de Chaumont était lui-même d'une famille huguenotte et avait abjuré le calvinisme, pour tomber dans la bigoterie. retour
29 - Grand pays situé dans la partie méridionale de l'Afrique, borné au nord par l'Abyssinie et la Nigritie, à l'occident par la Guinée et le Congo, au sud par le cap de Bonne-Espérance, à l'orient par l'Océan. Les habitants de cette contrée sont nègres et idolâtres. Ce pays est peu connu des Européens, qui n'ont point encore pu y entrer bien avant : cependant on accuse les peuples qui l'habitent d'être anthropophages. (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert) retour
30 - Oiseau de la famille de pétrels, que Buffon décrit ainsi : Le plumage de ce pétrel marqué de blanc et de noir, coupé symétriquement et en manière d'échiquier, l'a fait appeler damier par tous nos navigateurs ; c'est dans le même sens que les Espagnols l'ont nommé pardelas, et les Portugais Pintado, nom adopté par les Anglais, mais qui pouvant faire équivoque avec celui de la pintade, ne doit point être admis ici, outre que celui de damier exprime et désigne mieux la distribution du blanc et du noir par tâches nettes et tranchées dans le plumage de cet oiseau. Il est à peu-près de la grosser d'un pigeon commu, et comme dans son vol il en a l'air et le port, ayant le cou très court, la tête ronde, quatorze ou quinze pouces de longueur, et seulement trente-deux ou trente trois d'envergure, les navigateurs l'ont souvent appelé pigeon de mer.
Le damier a le bec et les pieds noirs ; le doigt extérieur est composé de quatre articulations, celui du milieu de trois, et l'intérieur de deux seulement, et à la place du petit doigt est un ergot pointu, dur, long d'une ligne et demie, et dont la pointe se dirige en-dedans ; le bec porte au-dessus les deux petits tuyaux ou rouleaux dans lesquels sont percées les narines ; la pointe de la mandibule supérieure est courbée, celle de l'inférieure est taillée en gouttière et comme tronquée ; et ce caractère place le damier dans la famille des pétrels, et le sépare de celles des pussins : il a le dessus de la tête noir, les grandes plumes des ailes de la même couleur, avec des tâches blanches ; la queue est frangée de blanc et de noir, et lorsqu'elle est développéez elle ressemble, dit Freize, à une écharpe de deuil ; son ventre est blanc, et le manteau est régulièrement comparti par tâches de blanc et de noir. Cette description se rapporte parfaitement à celle que Dampier a fait du pintado. Au reste, le mâle et la femme ne diffèrent pas sensiblement l'un de l'autre par le plumage ni par la grosseur. retour
31 - M. l'abbé de Lionne. Voir sur ce site la page consacré à Artus de Lionne. retour
32 - Merveilleuses sont les houles de la mer. Psaume 92 (93) : A vocibus aquarum multarum mirabiles elationes maris mirabilis in altis Dominus. retour
33 - Cette traduction ne fut jamais publiée et peut-être jamais achevée. Plusieurs ouvrages peuvent être ici évoqués, dont l'Historiale description de l'Ethiopie contenant vraye relation des terres, & païs du grand Roy, & Empereur Prete Ian, l'assiette de ses royaumes et provinces, leurs coutumes, loix, & religion, avec les pourtraits de leur temples & autres singularitez, cy devant non cogneues de Francisco Alvares, déjà traduite et publiée en 1558 chez Iehan Bellaire, à Amsterdam. retour
34 - En termes de marine, livre contenant, avec des cartes marines, des instructions utiles aux pilotes et aux capitaines pour la navigation en certains parages. (Littré) retour
35. Vent dont la direction fait avec la quille un angle plus petit que 112°, en considérant l'ouverture de cet angle tournée vers l'arrière. (Littré) retour
36 - La ruelle désignait au XVIIe siècle l'espace qui était entre le lit et la muraille, et où la mode voulait voulait qu'on reçoive ses visiteurs. Ici, le terme est pris dans le sens de salon de conversation, le mot désignant notamment les alcôves des dames de qualité, où se nouaient des conversations sur un ton généralement précieux. retour
37 - Ou calfater : Mettre des étoupes, et par-dessus du suif, du goudron dans les joints, trous et fentes d'un bâtiment (Littré). Le maître calfat est l'ouvrier qui calfate les bâtiments. retour
38 - Faire chapelle, c'est virer subitement de bord vent devant, malgré soi et par la force des vents ou des courants. (Littré, qui note également que l'orthographe correcte de ce mot devrait être chapel ou chapeau) retour
39 - (ou croix de par Jésus) : Alphabet où l'on apprenait à lire aux enfants, ainsi dit parce que le titre est orné d'une croix qui ne nommait croix de par Dieu, c'est à dire croix faite au nom de Dieu. (Littré)
Pages d'un abécédaire thaï moderne. retour
40 - Le thaï utilise cinq accents de voix, l'aigu, le moyen, le grave, l'accent ascendant et l'accent descendant. Les professeurs recommandent effectivement d'imaginer trois notes séparées entre elles d'un ton, et de chanter davantage que de parler. retour
41 - L'abbé de Choisy orthographie Surate. Aujourd'hui Gujerat, port de l'Inde sur le golfe de Cambay. Ancienne base portugaise, puis anglaise, où Néerlandais et Français établirent des comptoirs. François Martin, dans ses Mémoires, nous donne une saisissante description de cette ville : Il y a tant de relations imprimées où l'on parle de Surate et il est passé tant de personnes en France qui y ont demeuré plusieurs années qu'il me semble inutile de m'y étendre ; je dirai seulement qu'il y a peu de villes dans le monde où l'on fasse un si gros commerce ni où il entre plus d'or et d'argent ; j'en excepte pourtant Cadix, mais on sait aussi que les richesse qu'on y apporte du Pérou et de la Nouvelle Espagne n'y restent pas, qu'elles passent de là dans les autres gouvernemenets d'Europe ; or ce qui entre à Surate reste dans le pays ; c'est une petite Babylone par cette confusion qu'on y voit des gens de presque toutes les nations du monde par la diversité des habits, chacun à sa mode, et la diversité des langues, un concours continuel dans la ville des marchandises qu'on y apporte et qu'on en tire, les rues sont toujours embarrassées de charrettes, d'éléphants, de chameaux, de bêtes de charge, de carrosses, de chevaux, de palanquins et d'autres voitures. Tout ce mélange donne une idée de grandeur et de richesse. Parmi cette confusion, il n'y a point de lieu au monde où l'on trouve plus facilement à emprunter ; les banians qui y font presque tout le commerce ou pour eux ou en qualité de courtiers, rusés et habiles et dont il faut se défier lorsqu'on les emploie, ne refusent point de l'argent à un homme de peu d'apparence et en état de faire ses affaires. Il y a de gros riches parmi cette tribu ainsi que plusieurs marchands mahométans. Ce qui contribue en partie à la richesse de Surate, c'est que la plupart des grands seigneurs de la cour y ont des changeurs ou des agents qui y font valoir leur argent.
La ville est très mal bâtie, sale, infecte en plusieurs endroits, boueuse et remplie d'eau dans le temps des pluies. Le gouverneur Salamet khan avait eu dessein de la faire parer en obligeant les propriétaires des maisons d'un faire chacun la dépense devant leurs portes ; on y avait commencé à notre départ, je n'ai pas appris qu'on y ait continué. Le commerce y a beaucoup augmenté ; lors de notre arrivée à Surate en 1669, les négociants de la ville n'avaient que 16 à 17 vaisseaux et, lorsque nous en sommes partis il y en avait 72 à trois mâts sans les autres petits bâtiments. Leur grand commerce est dans le golfe persique, à Bassora, à Moka, à Jedda, dans la mer Rouge ; c'est de là qu'ils rapportent des sequins et des pièces de huit. Ils envoient aussi à Achem, en Chine et aux Manilles et généralement dans tous les pays où le négoce est ouvert. On construit de beaux et de bons navires à Surate, les charpentiers sont ordinairement parsis, sortis de ces anciens parsis, adorateurs du feu ; ils ont appris de quelques charpentiers anglais et, formés sur le gabarit des vaisseaux de cette nation, leurs bâtiments à la vérité n'ont pas toutes les proportions ; ils ne sont pas assez longs, mais c'est à dessein et pour leur faciliter le passage dans la rivière et les détours qu'il faut faire pour suivre le canal ; le travail est des meilleurs, les planches emboîtées les unes dans les autres ; ces bâtiments durent longtemps. Il y a de ces charpentiers parsis qui se feraient distinguer dans les ateliers de l'Europe les plus considérables. La ville est bâtie en forme d'arc dont la corde fait face à la rivière ; il y a une forteresse à l'entrée du côté du sud, mais qui ne pourrait pas résister à une attaque d'Européens ; il est difficile de donner un nom à la forme qu'elle a. La ville a été fermée de murailles depuis quelques années, mais les courtines mal flanquées de tours de distance à autre sans régularité des hauteurs qui commandent presque tout autour de la place, ce ne serait qu'un coup de main. (Mai 1686 - Mémoires de François Martin, fondateur de Pondichéry (1665-1694) publiées par A. Martineau avec une introduction de Henry Froidevaux - Société de l'Histoire des Colonies Françaises - 28, rue Bonaparte - 1934)
Surate. Gravure de Mallet - 1683. retour
42 - Nous empruntons ici encore à François Martin cette description de Bantam : La ville de Bantam dans l'île de Java est à douze lieues de Batavia, marchande et riche par le commerce que les Européens et presque toutes les nations des Indes qui y envoyaient aussi leurs vaisseaux. Les Hollandais avaient eu plusieurs démêlés avec les rois de cette ville ; c'était un voisinage auprès de leur capitale qui les incommodait fort, une retraite des mécontents mais encore des esclaves maltraités qui y trouvaient un asile assué. La Compagnie de Hollande avait fait plusieurs traités en divers temps avec ces rois mais qui n'avaient pas été exécutés ; ces princes mahométans ne se faisaient pas un point d'honneur ni un scrupule de religion de tenir leur parole ; on en était vnu souvent à une guerre ouverte qui n'avait fait qu'aigrir les esprits sans rien décider. Le commerce était pour lors des plus florissants à Bantam, la Compagnie d'Angleterre y était la mieue établie, la nation considérée du roi ; elle n'a pourtant pu éviter, ainsi que les autres, d'être exposée aux insultes et à la perfidie naturelle aux Javans, j'en ai rapporté un exemple dans cette relation. La Compagnie de France y avait aussi un comptoir, de même que celle du Danemark.
J'ai déjà dit que les nations des Indes y venaient faire commerce de tous les endroits ; la ville bien postée pour la communication du négoce des deux mers ; elle servait aussi d'entrepôt aux officiers de la Compagnie de Hollande de Batavia et aux gens libres, - ce sont ceux qui se sont retirés du service et qui vivent bourgeoisement par le commerce particulier qu'ils faisaient, ils y avaient des facteurs chinois qui y faisaient leurs affaires. On dit qu'on avait agité plusieurs fois dans le conseil de Batavia de s'emparer de cette place à force ouverte et sur les ordres qui venaient de Hollande (Mémoires de François Martin, septembre 1682). retour
43 - Les problèmes du calcul des longitudes jusqu'au XVIIIe siècle sont inhérents à la mesure du temps. En effet, la détermination des longitudes suppose de trouver l'angle entre les deux méridiens dont l'un est considéré comme celui d'origine. On sait, par ailleurs, que cet angle est égal à la différence des heures locales entre l'heure du méridien inconnu et celle du méridien d'origine. Il est certes aisé de calculer l'heure locale, mais celle du méridien d'origine est nécessaire au même instant. Deux solutions s'imposent : celle, complexe, des éclipses lunaires qui permit néanmoins à Pingré en 1761 d'obtenir la longitude de Rodrigues, de l'île de France et de l'île Bourbon à un degré près et celle, plus simple, des chronomètres : l'un étant réglé sur le méridien d'origine, il suffit de mesurer la hauteur d'un astre fixe et l'heure d'observation, pour en déduire immédiatement l'heure locale, donc la longitude du lieu. retour
44 - Selon Littré les enfants perdus sont les soldats qui marchent, pour quelque entreprise extraordinaire, à la tête d'un corps de troupe commandé pour les soutenir ; ainsi nommés parce que leur service est particulièrement périlleux. Cette locution provient peut-être de los enfantes, expression espagnole, d'où est né le mot infanterie. Plus généralement, les enfants perdus sont les personnes qu'on met en avant dans une affaire hasardeuse. retour
45 - C'est Bartholomeu Dias qui aborda le premier la côte du Cap en 1487, suivi par Vasco de Gama en 1497, puis par les Anglais en 1620. Les Hollandais y fondèrent leur premier établissement en 1652. C'est cette même année que fut fondée la ville du Cap par Jan Van Riebeeck.
La baie du cap de Bonne-Espérance publiée dans la relation de voyage de l'abbé Tachard. retour
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Page mise à jour le 30/8/02