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JOURNAL DU VOYAGE DE SIAM
Fait en 1685 et 1686 Par M.L.D.C.
Juin 1685
1er juin.
Il y a à la rade du Cap quatre navires qui portent un commissaire général qui va aux Indes de la part de la Compagnie de Hollande visiter les places et donner ordre à tout. Il se nomme M. le baron de Reede (1) et a une autorité souveraine, jusquà changer les gouverneurs. Il a envoyé ce matin un gentilhomme à M. lambassadeur lui faire compliment. Le navire quil monte porte le pavillon damiral. Ainsi en usent les Hollandais dans les mers des Indes, et dès quils ont passé la ligne, ils portent pavillon, ne fut-ce quun petit vaisseau marchand. M. lambassadeur a envoyé le chevalier de Forbin faire compliment au commissaire-général et au gouverneur (2). Nous avons salué de sept coups la forteresse qui nous a répondu dautant. Tous les vaisseaux qui sont en rade, et même leur amiral, nous ont salués de sept coups, de cinq et de trois. On leur en a rendu tout autant : ils ont remercié chacun dun coup. Nos malades, nos jésuites, nos missionnaires sont allés à terre. Jirai demain en bonne compagnie ; car on dit quil y a sur la montagne certains lions de mauvaise humeur et des éléphants sauvages fort impertinents.
M. le commissaire général vient denvoyer à M. lambassadeur un présent de fruits, dherbes et de poisson. Nous mangerons de la salade ; je ne me soucie pas du reste.2 juin.
Ce commissaire général est galant homme : il vient denvoyer encore douze gros moutons (3). Jai été ce matin à terre. La forteresse est fort jolie. Lhabitation est de maisons la plupart couvertes de chaume, mais si propres, si blanches, quon y reconnaît les Hollandais. Il y a un jardin que la Compagnie a fait faire : je voudrais bien quil fût à un coin de Versailles. Ce sont des allées à perte de vue dorangers et de citronniers, des potagers, des espaliers, des arbres nains ; tout cela coupé par des sources deau vive (4). On met par ordre tous les fruits dans le magasin et rien nen sort que pour les vaisseaux de la Compagnie. Toute notre jeunesse est allée à la chasse : on leur a fourni des chevaux, des chiens et des chasseurs pour les mener aux bons endroits. Les lions et les éléphants se sont un peu éloignés depuis que le pays est plus habité : mais les singes sont demeurés sur la montagne. Ils aiment fort les melons : ils viennent quelquefois deux cents en prendre par ordre dans le jardin. Dabord ils posent sur des roches ou sur des arbres quatre ou cinq sentinelles qui font un certain cri quand ils voient du monde.
Les plus braves magots (5) entrent à la file dans le jardin et font passer les melons de main en main. Ils sen retournent à trois jambes, chacun un melon à la main ; et quand on les poursuit, ils mettent le melon à terre bien proprement et se défendent à coups de pierre. Cela arrive ici tous les ans plusieurs fois. Il y a un gros singe à la forteresse à qui on a rué ce matin plus de vingt pierres sans le pouvoir attraper : je crois quil jouerait fort bien à la paume.
Nos chasseurs viennent de revenir chargés de chevreuils et de perdrix. On les a régalés à une maison à deux lieues dici. Ils ont trouvé quantité dhabitations, beaucoup de gibier, mais le pays rude. Ils ont marché toute la journée jusquau cou dans les herbes et dans les roseaux : ils vont bien dormir. Nous avons été pêcher de notre côté : le plaisir est plus tranquille et nest pas moins grand. Tout le poisson quon prend est admirable, ferme, gras, de bon goût. Peut-être sommes-nous affamés, mais il nous semble meilleur que vos turbots.3 juin.
Leau sera faite demain, mardi le bois : mercredi tout se rembarquera. Nos malades de scorbut sont déjà gaillards ; et sil plait à Dieu, jeudi à la voile. On est fort bien ici, mais il faut aller à Siam.
Je coucherai à terre dans le pavillon des jésuites, au milieu dun des plus beaux jardins du monde. Ces bons pères à peine ont paru que le commissaire général leur a offert de les loger et de leur donner un lieu propre à spéculer ; ils lont pris au mot. Leur appartement est entre deux terrasses où les plus grandes lunettes sont à leur aise : pain, vin, fruits, rien ne leur manque. Ils tiennent table. Sont-ce des sots ? Ils montrent aux Hollandais les satellites de Jupiter, les anses de Saturne, la voie lactée. Ils ont de petits microscopes où lon voit de si jolies petites figures. Enfin je crois que sils voulaient demeurer ici, on leur bâtirait une maison. Cest une bonne chose pour tout pays que lesprit.4 juin.
Nous avons fait ce soir une belle observation et nous prétendons rectifier la longitude du cap de Bonne-Espérance (6). Il est 3 degrés de moins est quon ne croit. Cependant 3 degrés de longitude en ce pays-ci font quarante-huit lieues, et cela est fort important dans la navigation. Voici la preuve. Lémersion du satellite sest faite ici le 4 juin à 10 heures 40 minutes du soir et par conséquent 74 minutes plus tard quà Paris. Pendant ces 74 minutes le satellite na parcouru que 18 degrés et demi. Par conséquent, le Cap nest que de 18 degrés et demi plus est que Paris, au lieu que les cartes ordinaires le font encore de 3 degrés plus est. Cette seule observation paye tous les instruments que le roi a fait faire. Ne me trouvez-vous pas un grand astronome ? Je ny ai pas été tout à fait inutile : pendant que le père de Fontanay était à sa lunette et que les autres avaient soin des pendules, je disais quelquefois une, deux, trois, quatre, pour marquer les secondes.5 juin.
Jai été ce matin rendre visite à M. le commissaire général. M. lambassadeur est emprisonné dans son caractère : mais moi qui suis sans conséquence, jai été le remercier de toutes les honnêtetés quil a pour les Français. Il ma reçu à merveilles. Cest un homme de soixante ans qui ressemble à feu M. de Navailles (7) : une belle physionomie, beaucoup desprit. Il parlait portugais et moi français : nous navions pas besoin dinterprète. Il est fort bien instruit des intérêts des princes : bien ma valu davoir été votre disciple. La conversation na point tombé ; elle a presque toujours roulé sur le roi dont il connaît toutes les grandes qualités comme sil avait passé sa vie à Versailles. Votre roi, ma-t-il dit, parle comme la Sainte Ecriture : il dit, et tout est fait. Vous me dites quil est tous les jours quatre ou cinq heures au Conseil ; et moi je crois quil y est toujours, à voir de quel air il mène ses voisins. Nous avons pris deux ou trois fois du thé. M. de Saint-Martin est entré (8). Cest un Français, major général commandant en chef toutes les troupes de la Compagnie dans les Indes. Il vient de Hollande et retourne à Batavia (9). Ces deux hommes sont dans une fort grande union. Il y a plus de trente ans quétant jeunes, gueux, inutiles et braves, ils sembarquèrent le mousquet sur lépaule sur un vaisseau qui allait aux Indes. Depuis ce temps-là, il se sont élevés par les formes jusquaux premiers emplois de la république. Ils avaient un ami qui avait commencé sa fortune daussi loin queux, qui mourut il y a deux ans gouverneur du cap de Bonne-Espérance. Ils lui vont faire élever un tombeau magnifique avec une inscription qui expliquera la fortune des trois amis.
On vient de rapporter de deux lieues dici deux hommes blessés et un tigre mort. Ces deux hommes passaient leur chemin avec chacun un fusil chargé : le tigre sest jeté sur lun : lautre aussitôt la tiré et a blessé son camarade : lanimal furieux a couru à celui qui venait de tirer : lautre débarrassé, et tout blessé quil était, lui a tiré entre les deux yeux et la tué. Je ne sais si cela est bien clair, cela est au moins bien vrai. M. lambassadeur est venu se promener au jardin incognito : il y a rencontré les généraux hollandais. Grandes civilités, grands compliments de part et dautre. Le pur hasard sest mêlé de lentrevue et les deux parties ont été fort contentes de se connaître. Jai été leur confident mutuel.
Je suis venu ce soir coucher à bord pour mettre demain à la voile.6 juin.
Tous nos officiers revinrent hier au soir de la chasse avec des perdrix grosses comme des poules, de petits chevreuils, des tourterelles. Tout est bon en ce pays-ci, chair et poisson.
Le coup de partance est tiré : on va mettre à la voile. Il na pas tenu à nous : point de vent, il faut demeurer là. Nous y avons gagné de petits cochons de lait et du vin de Canarie que M. le commissaire général nous a envoyés.7 juin.
A la pointe du jour, on a mis à la voile avec un bon nord-ouest. Il a fallu louvoyer pour sortir de la rade : mais comme le vent nétait point forcé, nous navons point eu tant de peine quen entrant. La Maligne a peine à nous suivre : elle sest pourtant vantée daller plus vite que lOiseau. Nous buvons encore de leau de Brest, celle du Cap nest pas si bonne. Nos malades sont gaillards, leurs gencives sont raccommodées : six jours à terre et une bonne médecine. Le reste de léquipage est un peu fatigué : les pauvres gens ont fait en cinq ou six jours ce que les Hollandais ne font quen trois semaines, de leau, du bois, dautres provisions. Ils nont guère dormi, ils se reposeront à Bantam. Cest là présentement le but de nos souhaits : et quand nous y aurons été cinq ou six jours, nous aspirerons à Siam. Tous les pilotes hollandais ne doutent pas que nous ny arrivions cette année.
Le Cap est doublé : ainsi nous sommes entrés dans la rade et nous en sommes sortis malgré le vent. Je ne conseille pourtant pas à nos neveux de nous imiter. Quand on vient dEurope et que le vent est contraire et forcé, il vaut mieux aller mouiller au nord de lîle Robin qui est à lentrée de la rade, et là attendre en paix que le vent change pour entrer sans craindre les roches. Les Hollandais nous ont dit quen nous voyant louvoyer si hardiment dans leur rade, ils croyaient quà tout moment nous nous allions briser contre des roches qui sont sous leau.8 juin.
Je suis davis pendant que je men souviens de vous dire tout ce que je sais du Cap de Bonne-Espérance.
En 1651 les Hollandais sy établirent et achetèrent dun roi, ou capitaine des gens du pays, environ une lieue de terre à lendroit de la rade où les vaisseaux sont le plus à couvert. Il ne leur en coûta que du tabac et de leau de vie. Ils y bâtirent dabord un fort de bois où ils mirent douze ou quinze pièces de canon. Mais depuis quatre ou cinq ans ils y ont bâti une forteresse de pierres bien remparée à cinq bastions sur lesquels il y a plus de soixante pièces de canon. Le commandeur ou gouverneur est bien logé. Il ny a ni dehors ni fossés ; et cela nest bon que contre les gens du pays, qui nont pour armes que des flèches empoisonnées. Il y a plus de cent maisons à une portée de mousquet de la forteresse, toutes propres et blanches à la hollandaise.
Les peuples qui sont à quarante lieues autour du Cap ont été nommés par les Hollandais Outentos, parce que dans leur langue ils se servent souvent dun mot qui sonne comme celui-là. Ils sont séparés et indépendants les uns des autres. Ils ont un roi ou capitaine à qui ils obéissent. Tout leur bien consiste en troupeaux et ils changent de lieu selon que la nécessité les y oblige. Ils nont guère de religion : seulement quand ils ont besoin de pluie pour leurs pâturages, ils en demandent à un certain être quils ne connaissent point, quils ne nomment point et qui demeure, à ce quils disent, tout là-haut, et lui offrent en sacrifice du lait, qui est la meilleure chose quils aient. Le secrétaire de M. le commissaire général les a vus autour dun bassin de lait, les yeux élevés au ciel et dans un profond silence : cest un fort honnête homme quil faut croire sur sa parole. Il y en a au Cap une trentaine de familles qui logent dans des cavernes et qui, de temps en temps, amènent aux Hollandais des troupeaux de moutons quils troquent contre du tabac et de leau de vie. Ils paraissent bonnes gens ; ont la taille belle, lair dégagé, assez maigres, de belles jambes, les dents blanches, les yeux vifs et pleins desprit, le teint basané, toujours de bonne humeur, mais fort malpropres et puants. Ils mettent de la graisse à leurs cheveux, mangent leurs poux dont ils ne manquent pas, se couvrent les épaules et les parties honteuses dune peau de mouton ; le reste du corps nu. Les femmes se mettent autour des jambes des boyaux quils mangent quand ils ont faim. Au reste fort paresseux ; aiment mieux ne guère manger que de travailler, quoique leur souverain plaisir soit de manger.
Ils punissent fort sévèrement lassassinat, le vol et ladultère ; et quand quelquun dentre eux est convaincu de ces crimes, toute la peuplade sassemble. On amène le criminel ; et le roi ou capitaine lui donne le premier coup, qui est suivi des autres, jusquà ce quil expire sous le bâton. Il y a un mois que le roi des Outentos vint lui-même au Cap assommer à coups de bâton cinq de ses sujets qui avaient tué un Hollandais. Il les laissa sur le carreau et les Hollandais les pendirent à une potence où ils sont encore. (10)
Les Hollandais peu à peu savancent dans le pays, quils achètent avec du tabac. Ils ont déjà fait à dix lieues dans les terres une colonie où il y a quatre-vingts familles. Ils envoyèrent lannée passée à la découverte. Jai longtemps entretenu celui qui y alla : il ma dit quil avait avancé plus de cent lieues, trouvant partout les mêmes peuples errants avec leurs troupeaux. Il y a retournera au mois daoût prochain et il espère percer jusquau royaume de Manamotapa, qui ne doit pas être loin de là.
Au reste, je doute quil y ait dans le monde un meilleur pays pour la vie : tout y est bon, le buf, le mouton, la volaille. Le gibier y est exquis : de trois sortes de perdrix, blanches, rouges, grises ; il y en a des grosses comme des gelinottes. Elles nont pas le fumet des perdrix dAuvergne, mais la chair en est courte, blanche, tendre, et daussi bon goût pour le moins que celle des gélinottes de bois. Les chevreuils, les agneaux, les tourterelles sont admirables. Je ne vous nomme que les bêtes que nous avons mangées. Toutes les viandes dEurope sy trouvent en abondance et une infinité dautres que vous ne connaissez pas. Et ce qui est surprenant, au milieu de tout cela tout est plein de cerfs, sangliers, tigres, léopards, lions, éléphants, ânes sauvages, chiens sauvages qui nont ni queue ni oreilles et qui vont à la chasse en meute, élans dune grandeur prodigieuse ; chevaux sauvages marquetés de blanc et de noir et plus beaux que les barbes (11). On nen a pas encore pu apprivoiser : on les prend dans des pièges, mais ils se tuent. M. le commandeur ma dit quil faisait faire une manière de filet pour les prendre sans quils se puissent faire mal en se débattant (12). Toutes ces bêtes sauvages séloignent à mesure que le pays se peuple. Il ny a pourtant pas longtemps quun lion attrapa un grand cheval à cinq cents pas du Cap et le traîna par la queue jusquau haut de la montagne. On lui dressa un piège où il y avait cinq ou six mousquetons chargés autour dune pièce de buf : il ne manqua pas dy revenir ; les mousquetons lâchèrent et le tuèrent. Sa peau est à la forteresse.
Le vin du pays est blanc, fort agréable, ne sent point le terroir et ressemble assez au Genetin (13) ; il sabonit à chaque vendange. Il vient tous les ans se rafraîchir au Cap plus de vingt-cinq vaisseaux de la Compagnie. Ils y prennent des provisions, qui ne leur coûtent presque rien, des moutons, du vin, du fruit et des herbages : leur beau jardin leur en fournit.
Je suis las décrire du Cap. Si dans la suite je me souviens de quelque autre chose, je le fourrerai où je pourrai. Ce nest pas ici une relation en forme ; ce sont lettres très familières où lon met tout ce qui vient au bout de la plume. Par exemple, devais-je oublier les racines, les herbes, les fleurs ? Il y en a une infinité que M. dAquin (14) ne connaît pas et dont il ferait un bon usage pour le service du genre humain : je tâcherai de lui en porter quelques-unes.
Nous avons couru toute la nuit au sud : et le Cap est bien loin. Nous allons présentement au sud-est jusquau 38ème degré, et puis droit à lest jusquà mille lieues du Cap. Nous ferons ensuite le nord-est pour gagner lîle de Java et tomber brusquement dans le détroit de la Sonde. Car il faut bien prendre garde à ne se pas laisser dériver sur lîle de Sumatra : on ne pourrait plus regagner le détroit de la Sonde et il faudrait aller par celui de Malacca, qui est la mer à boire.
Nous avons eu un peu de calme toute laprès-dînée : le vent est revenu à six heures du soir. La mer est fort belle, et nous passons bien. Où sont donc ces terribles mers du cap des Tourmentes ? Cest ici que les trois mers se choquent, la mer des Indes, la mer dAfrique et la mer du Brésil. Toutes les relations ne parlent que de tempêtes dans ce parage. Est-ce que tout change en notre faveur ? Ou ne serait-ce point que les relateurs grossissent les objets, et dune mouche, comme lont dit, font un éléphant ?9 juin.
Il y a eu cette nuit deux heures de calme, mais le vent est revenu. Nous faisons deux lieues par heure. Il nest plus question du Cap ; si ce temps-là dure, nous serons dans deux jours par le travers de Madagascar à quatre cents lieues au large. Il fait de petites ondées pour mouiller nos voiles, afin quelles prennent mieux le vent. La partance du Cap est aussi belle que celle de Brest ; et selon les apparences, ce voyage finira comme il a commencé.10 juin.
On a beaucoup roulé cette nuit. Nous avions vent arrière : on ne roule pas tant quand il est largue. La frégate nous suit, et va bien.
Il ny a point eu de hauteur. Le temps a été couvert toute la journée, un vent furieux de nord : il nous mène à la route. Des grains de temps en temps. Il a fallu serrer les huniers et la grand voile. La misaine suffit pour nous faire faire soixante lieues par jour de ce train là.11 juin.
Ce nétait pas raillerie cette nuit : il faisait un vent terrible, une pluie, des éclairs, toute la mer était en feu. Jai vu le feu Saint-Elme (15) sur tous nos mâts : il descendait aussi sur le pont ; il était gros comme le poing, brillant, voltigeant et ne brûlant point. On sentait beaucoup le soufre ; point de tonnerre : les vagues entraient familièrement dans le vaisseau. Cela a duré jusquau jour. Le vent est diminué : la mer est toujours fort grosse, point de soleil, point de hauteur, et nous faisons bon chemin. On roule beaucoup parce que nous navons point de voiles pour nous soutenir : il a fallu dîner en volant.12 juin.
Le vent na pas encore été si fort, ni la mer si grosse : nous volons avec la misaine. Il a fallu ferler le grand hunier et ce na pas été sans peine. Nous demandions de grosses mers : nous nen demanderons pas davantage. Allons seulement comme nous allons encore six semaines et nous sommes à Batavia, car jai une bonne nouvelle à vous apprendre : au lieu daller faire leau à Bantam, nous irons à Batavia. En voici la raison. Ce nest point une vaine curiosité qui nous mène ; et quoique Batavia soit une des plus belles villes du monde, nous ne nous détournerions pas pour y aller. Les Hollandais nous ont appris quaprès avoir passé le détroit de la Sonde, il ne faut pas enfiler le détroit de Banka, ce que nous prétendions faire, mais prendre au large sur la droite. Cela étant, nous passerions presque à la vue de Batavia, et il vaut bien mieux sy aller rafraîchir quà Bantam.13 juin.
Après la pluie le beau temps, et trop beau. Ces terribles mers sont abaissées et nous sommes en calme : ô linconstant élément !
La hauteur sest trouvée de 35 degrés 50 minutes : les courants nous ont un peu trop portés vers le nord. La variation y fait aussi quelque chose. Il faudra bien que je vous explique un jour ce que cest que variation. Je ne le sais pas encore assez bien et jaurais peur de me brouiller : mais dès cette après-dînée je men ferai instruire à fond par le père de Fontanay et jaurai dans la suite assez doccasions de vous en parler.
Le vent est revenu ce soir, un bon nord qui nous redresse. Nous faisons le sud-est jusquau 38ème degré, et puis le nord-est : ce sont vents tout nouveaux qui nous ont conduit jusquici. Il y a plus dun mois que les ouest devraient être venus et nous les attendons encore.14 juin.
Vent à souhait : toutes nos voiles portent, point de mer. Le vaisseau est droit et ne fait que glisser ; mais en glissant il fait plus de deux lieues par heure. Un beau soleil, un air doux, ni chaud ni froid, bon appétit, bonnes provisions, nous avons encore des choux du Cap ; et létude va bien.15 juin.
Nous allons, mais on roule cruellement. On se connaît à force de se hanter : lOiseau va délicieusement à vent largue, mais il roule épouvantablement à vent arrière. Encore : mon écritoire est renversée. Larticle sera court : où prendre de lencre ? Le roulis me servira dexcuse.16 juin.
Ce matin toutes nos voiles à lair ; le vent a tourné dans un instant du nord au sud. On a eu beau arriver, larguer les écoutes, le vent était forcé et nous avons pensé démâter. Tout le monde a mis la main à luvre, personne ne se fait prier ; et les jésuites et les missionnaires, tout travaille ; chacun y est pour son petit compte.
La hauteur sest trouvée de 37 degrés 40 minutes. Nous nélèverons pas davantage en latitude si nous pouvons ; et nous allons dévider la longitude.
Nous avons observé ce soir une éclipse de lune que M. Cassini (16) assurément naura point vue : il est pourtant assez alerte sur cela ; mais elle nétait pas visible pour vous autres Européens. La pénombre a commencé à 6 heures du soir 15 minutes, et léclipse à 6 heures 43 minutes 26 secondes. Vous voyez que le père de Fontanay et moi nous descendons dans un grand détail. Léclipse a été entière pendant 1 heure et 10 minutes. On voyait le disque de la lune rougeâtre, et plus petit que quand il est éclairé ; et avec les lunettes on voyait comme une grosse fumée sur tout le corps lunatique. Nos pauvres mandarins (17), qui font grand cas de la lune, sont sortis de leur tanière, doù par parenthèse ils ne sortent jamais, et sont venus voir létat pitoyable où elle était : ils nen ont pu soutenir la vue, et se sont allé recoucher.17 juin.
On aurait bien mieux observé léclipse sur la terre avec les grandes lunettes : il a fallu se contenter des petites qui encore ont bien de la peine à tenir contre le roulis. Cette vilaine éclipse nous a amené le calme.
Il y a présentement une grosse affaire sur notre vaisseau. On ne donne plus de vin aux matelots et depuis le Cap on leur donnait de leau-de-vie. Que faisaient-ils ? Un seul buvait tout dun coup les rations de tous ceux de son plat ; et ainsi lun après lautre, à coup sûr, était ivre et avait le feu au corps. On y a voulu mettre ordre de peur quils ne tombassent malades, et mêler leur eau-de-vie avec leur eau : ils nen veulent rien faire et depuis deux jours ils nont point bu. Cela pourrait bien finir par quelques coups de corde.18 juin.
Le vent est revenu, toujours notre victorieux nord-est qui nous a fait doubler le cap de Finistère et celui de Bonne-Espérance. Il se tournera apparemment vers louest ; car sil demeurait où il est, à la fin il nous embarrasserait.
Plus javance dans le portugais et plus je suis persuadé que les rois de Portugal sont du sang de Hugues Capet. La langue française et la portugaise se ressemblent trop pour nêtre quamies : il faut quil y ait de la parenté. Ce sont les mêmes façons de parler, le même tour ; et pour bien traduire en français un livre portugais, il ny a quà le traduire mot à mot. Jai commencé daujourdhui à prendre plaisir au siamois. Je connais fort bien toutes mes lettres ; jépèle à merveilles : en une heure je déchiffrerai deux lignes et y mettrai tous les tons.. Jécris, cousi, cousi. Dans huit jours on me donnera des thèmes et sil plaît à Dieu, en arrivant à Siam, jentendrai une partie de ce quon me dira. Lusage fera le reste. Que sil faut revenir sur mes pas, ce seront tous pas perdus. Mais le cur me dit que je demeurerai. Je naurai point laller pour le venir. Le roi de Siam est trop brave homme pour me renvoyer, et si je lui peux parler son jargon, jai tant de choses à lui dire et si divertissantes pour un curieux comme lui quil sera trop heureux de me retenir.19 juin.
Cest le nord-ouest qui nous mène ; il est bien meilleur que louest, parce quil nous fait aller vent largue. Toutes nos voiles portent et le vaisseau ne roule point. Il a bien roulé cette nuit et ce matin on ne pouvait se tenir sur le pont. Le père Gerbillon sest donné une entorse qui lui fera garder quelque temps la sainte-barbe.
Nous croyons être présentement par le travers de Madagascar, à cinq cents lieues du Cap. Nous allons aller à lavenir bride en main. Il y a de certaines îles en campagne contre lesquelles il nest pas à propos de se choquer ; et comme toutes les cartes sont fausses et quil y a souvent des erreurs de cent lieues, nous irons le jour à toutes voiles et la nuit doucement, la sonde à la main. M. de Vaudricourt est homme sage qui rendra bon compte au roi de son vaisseau.20 juin.
Plein calme, et on ne roule point parce que la mer est fort unie. Voici un vrai temps à raisonner pantoufle : mais je ne sais sur quoi raisonner avec vous. Je ne crache que portugais, que siamois ; et jaurais bien envie que vous me voulussiez donner linvention dapprendre ces deux langues en huit jours. Pourquoi non ? Je commencerais par vous quitter du portugais. Sahemos nos algunas palauras (18). Et pour le siamois, il nest pas plus difficile que le latin. Vous avez bien trouvé une méthode pour faire entendre le latin en quatre jours à M. * * *, pourvu quil y veuille donner par jour seulement un couple dheures. Je vous en donnerais quatre moi ; et avec cela nous emporterions aisément tous les(19) de lempire siamois. Je mévertue en votre absence ; je raisonne, je cherche, je fouille dans ma cervelle. Si je perds dun côté, je gagne de lautre. Quand je vous sens à portée, mon imagination paresseuse ne daigne faire effort. Mais quand je fais réflexion quentre nous deux une partie de la terre roule et que je ne dois attendre de secours que de moi-même : alors je rappelle ce que je vous ai ouï dire sur dautres sujets ; je lapplique au sujet présent ; je me hasarde à y ajouter du mien ; et de tout cela je me forge une méthode qui ne laisse pas de me servir.
21 juin.
A 37 degrés 4 minutes de latitude méridionale. Vous voyez que nous suivons la longitude et le ferons ainsi encore cinq cents lieues ; et puis au nord-est. Je ne sais point de nouvelles : les courriers nous manquent souvent. Hé quaurait fait ici le pauvre M. Soubrié ? Mais nous nen mourrons pas ; et M. de Brandebourg fera tout ce quil lui plaira. Nos exercices continuent et nos plaisirs augmentent à mesure que nous faisons quelque petit progrès. Il est dur à quarante ans dapprendre à lire et à écrire. Je crois pourtant quon apprend bien plus vite quà lâge de Monseigneur le duc de Bourgogne. Ayant à parler dun enfant, je nen pouvais pas trouver un plus joli ni de meilleure maison. Je ne manquerai pas de conter au roi de Siam toutes ses petites gentillesses ; et comme à deux ans et demi il endosse déjà la cuirasse, et met le pot en tête.22 juin.
La barbe en fume, à ce que disent les pilotes. La mer est haute comme les monts et nous roulons beaucoup, parce que nous navons point de huniers pour nous soutenir. Il faut attendre la frégate, qui noserait porter les siens ; et de temps en temps nous embarquons une douzaine de muids deau. Jen avais tout à lheure un demi-pied dans ma chambre. On se console aisément, quand on va bien.23 juin.
Cest encore pis aujourdhui et cest tout ce que je peux faire que de vous écrire. Nous avons dîné sans façon : attrape qui peut. Je vous assure quici la digestion se fait brusquement : on est secoué dimportance, et sans nous aller promener bien loin, nous faisons beaucoup dexercice.24 juin.
Le même temps continue. Les coups de mer sont violents et fréquents. Cette nuit les coffres allaient à flot entre les deux ponts. Il na pas été possible de dire la Messe aujourdhui dimanche et jour de Saint-Jean. Sont-ce donc là ces mers des Indes si douces, si pacifiques ? Nous naurions point été surpris de les trouver terribles autour du cap de Bonne-Espérance. Mais ici les pilotes sont à la renverse et nont plus de foi aux relations.25 juin.
Nous avons perdu cette nuit notre pauvre frégate. Ce nest pas notre faute : notre fanal a été allumé toute la nuit. On ne sait si elle est devant ou derrière, et selon les apparences nous ne la reverrons quà Batavia. La mer est toujours fort grosse. Le sud-ouest nous mène. Nous allons vite et fort agréablement, au roulis près. Je viens de gagner une partie déchecs qui ma fait beaucoup de plaisir. Il sest élevé un petit père Gerbillon qui a du génie, il est venu comme un champignon. Quand il joint ses lumières à celles du chevalier de Forbin, ils parviennent à me donner de lémulation et par conséquent du plaisir. Nous jouons deux parties après le dîner pour la récréation, et puis chacun va à sa tâche.26 juin.
Le vent vient de lavant, il est sud-est. Nous ne laissons pas daller, mais il faut aller au plus près. Cela est incommode et nous fait dériver du côté du nord. Il nest plus question de la frégate, elle est bien perdue. Cest une merveille que nous ayons fait près de quatre mille lieues sans nous séparer. Elle sera peut-être à Batavia aussitôt que nous.27 juin.
La mer est fort adoucie, et le vent aussi ; mais il est toujours sud-est et quasi-contraire. Il na la mine de changer quà la nouvelle lune. Nous lattendons sans impatience et passons fort bien notre temps. A peine est-on levé que le soir vient : les jours nous passent comme des moments. On nest pas sorti dun exercice quon rentre dans un autre. Le Bréviaire, les conférences, lécriture sainte, le portugais, le siamois, la sphère, un peu déchecs, bonne chère sur le tout et de la gaieté : faites mieux, si vous pouvez.28 juin.
La hauteur sest trouvée aujourdhui de 32 degrés 40 minutes. Nous voilà un peu trop nord ; et quand il plaira au vent, nous regagnerons le 26ème degré pour enfiler plus aisément le détroit de la Sonde : il ny a pas plus de neuf cents lieues dici. Jadmire comme je parle de neuf cents lieues : je traite cela de bagatelle. Cela vous doit faire voir avec quelle facilité nous voyageons.
Le vent sest un peu rangé de larrière, mais il est bien faible : il se fortifiera.29 juin.
Il sest encore affaibli, et nous sommes en plein calme. Le vent reviendra avec la lune : cependant on nettoie le vaisseau, on le goudronne, on raccommode les voiles, on remue les poudres. Le père Tachard a prêché aujourdhui et a fait merveilles. Il faut bien quil ait dit de bonnes choses, car il na pas tous les talents extérieurs. Son zèle le fait parler avec trop deffort, et tout le monde na pas laissé dêtre content.30 juin.
Le vent est revenu, mais contraire, franc sud-est. Il a fallu revirer de bord de peur de trop dériver vers le nord. Nous faisons présentement le sud sud-ouest ; cest tourner le cul à la mangeoire. Mais nous voulons regagner les 37ème ou 38ème degrés jusquau 42 sud, dans lespérance dy trouver les vents douest. Nous sommes à peu près à huit cents lieues du Cap. Si nous en étions à mille lieues, nous ferions le nord-est. Il serait dangereux de la faire dans ce parage ; et nous courrions fortune de manquer le détroit de la Sonde et daller reconnaître Sumatra au lieu de Java. Nos officiers disent quils viennent de voir un gros animal cornu à quatre pieds ; il ny a guère de poissons ainsi bâtis. Je ne lai point vu.
15 feuilles format A4
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NOTES :
1. Henrik-Adriaan van Reede tot Drakestein Lord de Mijdrecht (1636-1691) venait juste dêtre nommé commissaire général par les 17 membres de la VOC (Verenigde Oostindische Compagnie). Cétait un homme dune haute intelligence, également botaniste passionné, auteur dun Hortus Malabaricus. retour2. Simon van der Stel, (1639-1712), fils dun gouverneur de lîle Maurice. A cette époque, il nétait encore que commandant du Cap. Il en obtiendra le titre de gouverneur à partir de 1691 et jusquen 1699. retour
3. On pourrait penser, à lire labbé de Choisy, que ces libéralités étaient offertes gracieusement. Il nen était rien, et selon le chevalier de Forbin, tout était fourni contre espèces sonnantes. retour
4. Voici ce que dit le père Tachard de ce merveilleux jardin : Sa situation est entre le bourg et la montagne de la Table, à côté du fort, dont il nest éloigné que de deux cents pas. Il a quatorze cent onze pas communs de longueur, et deux cent trente-cinq de largeur. Sa beauté ne consiste pas, comme en France, dans des compartiments et des parterres de fleurs, ni dans des eaux jaillissantes. Il pourrait y en avoir, si la Compagnie de Hollande voulait en faire la dépense, car il est arrosé par un ruisseau deau vive qui descend de la montagne ; mais on y voit des allées à perte de vue, de citronniers, de grenadiers, dorangers plantés en plein sol, à couvert du vent par de hautes et épaisses palissades dune espèce de laurier toujours vert et semblable au filaria, qui se nomme spek. Il est partagé, par la disposition des allées, en plusieurs carrés médiocres, dont les uns sont pleins darbres fruitiers, les autres de racines, de légumes, dherbes et de fleurs. Cest comme un magasin de toutes sortes de rafraîchissements pour les vaisseaux de la Compagnie qui vont aux Indes, et qui ne manquent jamais de relâcher au cap de Bonne-Espérance. A lentrée du jardin, on a bâti un grand corps de logis où demeurent les esclaves de la Compagnie, au nombre de cinq cents, dont une partie est employée à cultiver le jardin, et le reste à dautres travaux. retour
5. Ce mot désigne une espèce de gros singe sans queue du genre des macaques. Par extension, on lutilisait pour désigner les singes en général. retour
6. Voici ce quécrit La Harpe en se fondant sur la relation du père Tachard : Les mathématiciens jésuites obtinrent de Vanderstel, gouverneur du Cap, la liberté de faire porter leurs instruments à terre, et toutes les facilités quils pouvaient espérer dun homme civil, pour faire quelques observations dont les Hollandais devaient partager lutilité : leurs pilotes ne connaissaient encore la longitude du Cap que par leur estime : moyen douteux, et qui les trompait souvent. Tachard, choisi pour expliquer le service que les jésuites étaient capables de rendre, apprit au gouverneur que, par le moyen des instruments quils avaient apportés et des nouvelles tables de Cassini, sans avoir besoin des éclipses de lune et de soleil, ils pouvaient observer par les satellites du Jupiter et fixer la longitude du Cap. Vanderstel, sensible à cette offre, non seulement les combla de politesses, mais fit préparer pour leur logement un pavillon dans le célèbre jardin de la compagnie.
Le fort des Hollandais au cap de Bonne-Espérance. Gravure publiée dans la relation de voyage du père Tachard. retour
7. Philippe de Montault de Bénac, duc de Navailles, maréchal de France (1619-1678), combattit la Fronde et commanda larmée de Catalogne entre 1676 et 1678. retour
8. Isaac de lOstal de Saint-Martin (1629 ?-1691) passionné dhistoire, de langues et de botanique, était au service de la Compagnie hollandaise à Batavia depuis 1662. retour
9. Batavia (labbé orthographie Batavie), ancien nom de Djakarta, aujourdhui capitale de lIndonésie sur la côte septentrionale de lîle de Java. Près dune ancienne agglomération indonésienne fut créé en 1619 un comptoir de la Compagnie Hollandaise des Indes orientales. Détruite en 1620, la ville fut reconstruite sous le nom de Batavia. (Larousse)
Batavia et sa citadelle. retour
10. Ces Hottentots semblent avoir fait une grosse impression à nos français. Voici comment le chevalier de Chaumont les décrit : Les naturels du pays ont la physionomie fine, mais en cela fort trompeuse ; car ils sont très bêtes ; ils sont tout nus, à la réserve dune méchante peau dont ils couvrent une partie de leur corps ; ils ne cultivent pas la terre ; mais ils ont beaucoup de bestiaux, comme moutons, bufs, vaches et cochons. Ils ne mangent presque jamais de ces animaux là et ne se nourrissent quasi que de lait et de beurre quils font dans des peaux de mouton. Ils mangent dune racine qui approche du goût de noisette au lieu de pain. Ils ont la connaissance de beaucoup de simples, dont ils se servent pour guérir leurs maladies et leurs blessures. Les plus grands seigneurs parmi eux sont ceux qui ont le plus de bestiaux, quils vont garder eux-mêmes ; et ils ont le plus souvent des guerres les uns contre les autres sur le sujet de leurs pâturages. Les bêtes sauvages les incommodent beaucoup en ce lieu là, quantité de lions, de léopards, de tigres, de loups, de chiens sauvages, délans et déléphants : tous ces animaux leur font la guerre ainsi quà leurs bestiaux. Les armes dont ils se servent sont de certaines lances quils empoisonnent pour faire mourir ces animaux quand ils les ont blessés ; ils ont des espèces de filets avec lesquels ils enferment leurs bestiaux la nuit. Ces peuples-là nont point de religion, cependant dans la pleine lune ils font quelques cérémonies, mais qui ne signifient rien. Leur langue est fort difficile à apprendre. Ils ont une extrême quantité de gibier, comme des faisans, de trois ou quatre sortes de perdrix, des paons, des lièvres, des lapins, des chevreuils, des cerfs, des sangliers ; les cerfs y sont en si grande abondance que lon en voit, ce dit-on, des vingt mille ensemble, et cest ce qui ma été assuré par des gens dignes de foi (Relation de lambassade de M. le Chevalier de Chaumont à la Cour du Roi de Siam).
Quant au chevalier de Forbin, il nest pas tendre non plus avec ces indigènes : les naturels du pays sont Cafres, un peu moins noirs que ceux de Guinée, bien faits de corps, très dispos, mais dailleurs le peuple le plus grossier et le plus abruti quil y ait au monde. Ils parlent sans articuler, ce qui fait que personne na jamais pu apprendre leur langue. Ils ne seraient pourtant pas incapables déducation : les Hollandais en prennent plusieurs dans lenfance, ils sen servent dabord pour interprètes et en font ensuite des hommes raisonnables. Ces peuples vivent sans religion : ils se nourrissent indifféremment de toutes sortes dinsectes quils trouvent dans les campagnes : ils vont nus, hommes et femmes, à la réserve dune peau de mouton quils portent sur les épaules, et dans laquelle il sengendre de la vermine quils nont pas horreur de manger. Les femmes portent, pour tout ornement, des boyaux de moutons fraîchement tués, dont elles entourent leurs bras et leurs jambes. Ils sont très légers à la course, ils se frottent le corps avec de la graisse, ce qui les rend dégoûtants, mais très souples et propres à toutes sortes de sauts : enfin ils couchent tous ensemble pêle-mêle, sans distinction de sexe, dans de misérables cabanes, et saccouplent indifféremment comme les bêtes, sans aucun égard à la parenté. (relation du voyage du chevalier de Forbin à Siam)
Pierre Kolbe, qui a passé dix ans au Cap dans la première moitié du XVIIIe siècle, dément formellement ces jugements hâtifs et dévalorisants : Certains voyageurs n'ont pas eu honte de débiter que ces peuples, hommes et femmes, habitaient ensemble pêle-mêle sans aucune pudeur, et sans observer les moindres bienséances. Rien n'est plus mal fondé, puisqu'il n'y a peut-être pas de nation plus chaste, ni plus modeste et dans ses discours et dans ses actions. Quelquefois j'ai voulu questionner sur ce sujet quelques Hottentots que je connaissais, mais toujours ils me paraissaient indignés des soupçons injurieux que je semblais former sur leur compte. Entre autres, l'un d'eux à qui je faisais des questions sur ces accusations d'immodestie, me répondit : Comment ! Cest gens-là croient donc que nous sommes des brutes ! Quoi ! Vivre comme les chiens ! Oh nous connaissons la pudeur. Nous ne sommes pas tels qu'on nous représente. Nous avons de meilleures idées. Telle est, mot pour mot, la réponse qui me fut faite. Je me suis d'ailleurs informé soigneusement de plusieurs Européens de probité et de sens, qui depuis fort longtemps étaient en commerce avec les Hottentots : je leur ai demandé, si jamais ils avaient aperçu que ces peuples commissent les infamies qu'on leur attribue. Toujours ils m'ont protesté qu'il n'avaient rien découvert de pareil. De sorte que je ne crain point s'assurer, après ce que j'ai vu moi-même, et après ce que j'ai ouï dire de ces peuples, qu'il n'y en a point sur le chapitre de l'amour, de plus modeste sur la terre. Au reste, j'aurai occasion dans la suite, de réfuter plus particulièrement le chevalier de Forbin, qui assure dans les Mémoires qu'on lui attribue, non seulement que ces peuples couchent pêle-mêle, sans aucune distinction de sexe ; mais encore, qu'ils s'accouplent indifféremment comme les bêtes, sans avoir aucun égard de la parenté. (DESCRIPTION DU CAP DE BONNE-ESPERANCE Où l'on trouve tout ce qui concerne L'HISTOIRE-NATURELLE DU PAYS ; La Religion, les Moeurs & les Usages des HOTTENTOTS ; ET L'ETABLISSEMENT DES HOLLANDOIS. TIRÉE DES MEMOIRES De Mr. PIERRE KOLBE, Maitre ès Arts, Dressés pendant un séjour de dix Années dans cette Colonie, où il avoit été envoyé pour faire des Observations Astronomiques & Physique - TOME PREMIER. A AMSTERDAM, Chez JEAN CATUFFE - 1741)
Les Hottentots, habitants du Cap, gravure publiée dans la relation de voyage du père Tachard. retour
11. ou « barbas », ou encore « de Barbarie » : « cheval de sang oriental des contrées africaines, du Maroc surtout, souvent confondu avec larabe. » (Littré) retour
12. Grâce à la curiosité des ambassadeurs, nous possédons de nombreux dessins des animaux du Cap. Ils ont été publiés avec la relation du voyage du père Tachard.
rhinocéros, cerf du cap, vache marine
Petit lézard, grand lézard, céraste (vipère cornue) et caméléon du Cap. retour
13. Vin fait à partir dune variété de raisin cultivée près dOrléans. retour
14. Antoine dAquin (1620-1696) fut le médecin de Marie-Thérèse dAutriche, puis le premier médecin de Louis XIV. Il fut disgracié en 1693. retour
15. Météore qui apparaît à la pointe des mâts, sous forme daigrettes lumineuses, ou qui voltige à la surface des flots. Le feu Saint-Elme était appelé par les anciens Castor et Pollux. On croit que le feu Saint-Elme est dû à lélectricité. (Littré) retour
16. Jean-Dominique Cassini, dit Cassini 1er (1625-1712) sera le premier dune grande famille dastronomes. Il fonda en 1662 lobservatoire de Paris et en obtint de Louis XIV la direction. Il découvrit deux satellites de Saturne et laissa de nombreux ouvrages sur Vénus, Mars et Jupiter. retour
17. Rappelons que lOiseau ramenait au Siam les deux ambassadeurs siamois Pichai Walit et Pichit Maïtri, qui venaient de passer cinq mois en France, ainsi que leur suite. Les trois ambassadeurs précédemment envoyés en France par Phra Narai, Pya Pipat Kosa, Luang Sri Wisan et Khun Nakhon Vichaï, ne devaient jamais arriver en Europe. Ils périrent lors du naufrage du vaisseau le Soleil dOrient fin 1681 ou début 1682 au large de Madagascar. retour
18. Nous savons quelques mots retour
19. Exercice décriture, genre de B.A. BA sans signification particulière. retour
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Page mise à jour le 6/1/02