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JOURNAL DU VOYAGE DE SIAM
Fait en 1685 et 1686 Par M.L.D.C.
Décembre 1685
1er décembre.
M. Constance, je maperçois que je commence toujours par lui, a renvoyé à M. lambassadeur le mémoire de demandes de MM. de la Compagnie avec des apostilles. Il en faudra faire un autre avant que de le présenter au roi. M. Véret sera appelé pour débattre ses droits. Le roi a envoyé ici le barcalon pour dresser avec M. Constance quelques propositions.
Tout se dispose au départ. Les présents augmentent encore, et augmenteront. M. labbé de Lionne ne voulait point absolument aller en France, mais il faut quil marche par obéissance. M. lévêque le juge absolument nécessaire et lordonne.2 décembre.
On a fait ce matin douze chrétiens (1). Voici la cérémonie : M. Le Clergues les a interrogés et M. lévêque les a baptisés. M. lambassadeur a été parrain, et moi aussi. La plupart de nos gentilshommes ont eut chacun le sien. Il y avait grande consolation à voir avec quel zèle ces pauvres gens répondaient et je crois que tous les séminaristes de Paris déserteraient pour venir ici, si on leur pouvait faire un fidèle tableau de ce qui se vient de passer.
Nous avons eu ce soir une grande conférence avec M. Constance sur le commerce. Pourvu quon en puisse tirer des articles aussi avantageux que ceux qui ont passé sur la religion, la Compagnie naura pas sujet de se plaindre (2).3 décembre.
M. le chevalier de Forbin demeurera ici : le roi le doit demander à M. lambassadeur à la première audience et je crois quil fera une grande fortune (3). Il plaît au ministre qui le met à même des plus grands emplois. Il pourrait bien aller commander larmée navale du roi de Siam sur les côtes de Cambodge. Il y a déjà soixante galères, et à la fin du mois en y envoie six autres galères et trois vaisseaux de guerre quon équipe présentement à Siam. Tous nos Français ont envie de demeurer. M. lambassadeur doit faire une galanterie au roi et lui dire quayant examiné létat de ses places, il lui laisse un ingénieur pour les fortifier et quil est bien assuré quà son retour en France on approuvera sa conduite.
Les Maures ont fait toute la nuit un charivari pour célébrer leur grande fête (4).
M. Constance vient dapporter à M. lambassadeur un mémorial de la part du roi. Il a été lu, examiné, et demain la réponse sera faite.4 décembre.
Je viens de ramasser quelques monnaies différentes dor, dargent et de cuivre. En descendant du vaisseau, jai donné ordre quon men cherchât de tous côtés et nai pas trouvé grand chose. Il y a seulement des monnaies de douze royaumes.
Je viens de donner à M. Constance la réponse au mémorial quil apporta hier de la part du roi. Il ne se plaindra pas que M. lambassadeur soit long dans ses négociations. Après avoir parlé daffaires, nous avons parlé de curiosités. Apprenez que le tambac est une matière composée de sept parts dor sur trois parts dune espèce de cuivre quon trouve dans les montagnes de Siam, et ce cuivre est huit fois plus fin que le cuivre ordinaire, est fort rare et donne à lor un éclat brillant quil na point tout seul. Vous en verrez un grand vase parmi les présents du roi ; et lon en fait au Japon une chaise à bras pour le pape dont le roi de Siam lui veut faire présent : on lattend incessamment. Pour moi, je ne trouve point cela si beau quils disent.5 décembre.
M. Constance est allé porter au roi la réponse de M. lambassadeur à son mémorial. Il reviendra demain pour dresser le traité du commerce. Tous les moments commencent à être précieux. M. lambassadeur veut absolument partir dici le 12. de Siam le 15. et à la voile le 18. Il est ferme dans ses résolutions et il partira. Malheur à qui demeurera derrière. Lastrologue du roi de Siam est venu ce soir contempler les astres dans les grandes lunettes des jésuites. A propos des jésuites, le père Tachard revient en France : jen suis ravi. On dit quil va quérir douze bons mathématiciens que le roi de Siam veut entretenir (5). On va bâtir un observatoire à Louvo et un autre à Siam (6).6 décembre.
Je viens de faire le marchand. Jai entretenu un Chinois sur le commerce et sur le prix des marchandises de la Chine, pour savoir ce quelles se vendent à Pékin, à Nankin et à Canton, afin de voir le gain que font les Siamois dans leur commerce. Par exemple, si les plus belles soies crues se vendent à Nankin cent écus, elles se vendront cent cinquante à Canton et trois cents à Siam. Il ma dit que quand les Tartares entrèrent dans la Chine, les plus habiles ouvriers en soie se sauvèrent vers les provinces méridionales et y sont demeurés. Je tâcherai demporter des mémoires exactes de tout cela pour faire ma cour à M. le M. de S. (7)
Les Maures ont achevé cette nuit leur ramadan. On na jamais tant crié. La procession était fort belle : il y avait plusieurs châsses dorées, avec force flambeaux, des danseurs, des joueurs dinstruments. Ils sarrêtaient de temps et temps et criaient, Il est mort, il est mort, en parlant dAli dont ils suivent la secte. Les plus riches Maures avaient fait des reposoirs devant leurs maisons et ils y brûlaient des parfums. Ils avaient de longs bâtons au bout desquels étaient des mains dargent, quils faisaient toucher aux châsses. Les pauvres gens me faisaient grand pitié, car ils y allaient de tout leur cur.7 décembre.
M. Constance a répondu au mémoire de M. Véret et lui a accordé quelques articles, et lui en a refusé dautres. Il est bien difficile de contenter tout le monde ; pour moi je suis peut-être prévenu en faveur de M. Constance, mais il me paraît fort honnête homme et fort raisonnable ; et jusquà ce quil mait trompé, je ne changerai point de sentiment.
Jai reçu ce matin les quatre mineurs (8) ; et demain, sil plaît à Dieu, je mengagerai pour toute ma vie dans létat ecclésiastique. Il y a deux ans et demi que jy songe ; jai pris bon conseil ; je me suis abandonné à M. de Métellopolis : ainsi jai la conscience en repos et crois prendre le bon parti.
La princesse reine de Siam est revenue ce soir de la chasse. Ses gardes marchaient devant elle et faisaient cacher tout le monde sur son chemin, encore quelle fût bien cachée dans une petite loge sur son éléphant. Les dames la suivaient dans le même équipage. Je désespère enfin de la voir : les ministres du roi son père ne lont jamais vue.8 décembre.
Je suis présentement sous-diacre ; il ny a plus moyen de reculer, voilà qui est fait. Je ne sais si je serai assez malheureux pour me repentir, mais je nen crois rien. Il me semble que je ne lai pas fait légèrement.
M. Constance a accordé quelques privilèges à Messieurs de la Compagnie française. Je nai point été appelé quand on les a réglés : ainsi je men lave les mains (9).9 décembre.
Je suis diacre : cest bien marcher à pas de géant, et qui plus est, demain, sil plaît à Dieu, je serai prêtre. Il ny avait pas moyen de faire autrement : nous nous en allons mercredi et depuis dix-huit mois quon parle de Siam, jai toujours eu la pensée de recevoir les ordres de la main de Monseigneur de Métellopolis. Sept ou huit mois que je vais passer dans un vaisseau me serviront de retraite.
Je viens dentretenir un mandarin chinois fort habile, qui ma appris beaucoup de choses curieuses. Je men vais les mettre ici sans ordre. Lempereur de la Chine se nomme Khang Xi (10) : il a trente et un ans et règne depuis lâge de sept ans. Il a un fils qui a trois ans, na point de frères et a plusieurs oncles et plusieurs tantes. Il paye tribut aux Tartares occidentaux. Pour comprendre quun si grand prince soit tributaire, il faut savoir que le roi Tartare qui entra dans la Chine il y a quarante-cinq ans, était des Tartares orientaux à légard de Pékin ; quil nétait pas fort puissant et quaprès avoir fait la conquête de toute la Chine, il fut menacé de guerre par les Tartares occidentaux auxquels il promit de payer chaque jour de lannée dix mille ticals de Chine, qui font quinze mille six cents écus. Ses successeurs lont toujours payé depuis. Il est vrai quà mesure quils se sont bien établis dans la Chine ils ont fait des chicanes pour le paiement et ont souvent payé en denrées et en hommes, quils estimaient excessivement. Par exemple, ils donnaient un homme lettré pour mille écus ; et de là vient que ces Tartares occidentaux sont devenus assez bien policés avec leurs esclaves lettrés. Il y après de deux ans que lempereur de la Chine prit par assaut lîle Formose et y trouva quantité de braves officiers qui prirent son parti. Ils lui ont persuadé quétant paisible possesseur dun grand empire, il ne devait plus payer de tribut. Il les a crus et la refusé, et a envoyé de grosses armées sur la frontière de la Tartarie occidentale. Tous les Chinois sont présentement soumis aux Tartares et tous ont fait couper leurs cheveux. Chaque Chinois depuis seize ans jusquà cinquante-cinq paye deux mayons, qui font dix-huit sols de notre monnaie, et est encore obligé à quelques services personnels. Ces grandes et épouvantables murailles, dont toutes les relations parlent, nont que six brasses de haut, à ce que dit le mandarin chinois. Le palais de lempereur a une lieue de diamètre. Du temps de linvasion des Tartares, il y avait un roi de Corée tributaire de la Chine. Il implora le secours de lempereur du Japon, dont les terres ne sont séparées de la Corée que par un très petit bras de mer. Les Tartares et les Japonais se firent une rude guerre et enfin partagèrent la Corée dont les Japonais eurent la moitié la plus orientale et leur voisine. On porte de longs cheveux dans cette partie de la Corée, et dans lautre on est rasé à la Tartare. Lempire du Japon est composé de trente-trois îles, qui pourtant ne font que la dixième partie de la Chine. La bonne porcelaine se fait dans la province de Kianfi près Nankin : on nen fait plus guère, faute douvriers. Cest un conte fait à plaisir que la tour de porcelaine (11).10 décembre.
Me voici donc prêtre. Quel terrible poids je me suis mis sur le dos ! Il faudra le porter, et je crois que Dieu qui connaît ma faiblesse men diminuera la pesanteur, et me conduira toujours par ce chemin de roses que jai trouvé si heureusement chez vous, au sortir des bras de la mort.
Le roi qui est à la chasse depuis huit jours vient denvoyer chercher M. lambassadeur pour lui faire voir la manière dont on prend les éléphants. On dit quil y en a cent quarante dans lenceinte avec des tigres, des buffles sauvages, des cerfs, des sangliers, et autres telles bêtes qui viennent souvent attaquer les éléphants les plus guerriers. M. lévêque a accompagné M. lambassadeur. Je naurais pas manqué dy aller dans un autre temps, mais aujourdhui cela naurait pas été décent.
M. Constance vient de donner deux cents cinquante écus au collège de Masprend, et tous les ans il en donnera autant et traitera les écoliers trois fois lannée. En vérité cet homme là a du grand.
M. lambassadeur vient de revenir. Il na fait que reconnaître les lieux. La chasse est remise à demain, assurément cest pour lamour de moi. Il a vu le roi qui lui a demandé où jétais. M. lévêque, qui était présent, a répondu quil mavait donné ce matin les ordres sacrés et que javais cru devoir demeurer en solitude. Sa Majesté a témoigné beaucoup de confiance à M. lambassadeur et lui a donné une soucoupe dor avec une tasse couverte aussi dor, ouvrage de Siam. Il la ensuite prié de lui laisser M. le chevalier de Forbin pour lemployer dans ses armées. M. lambassadeur lui a accordé sa demande fort agréablement, a appelé Forbin et la présenté à sa Majesté qui lui a promis davoir soin de lui ; et sur-le-champ lui a fait donner un sabre dor, et une veste magnifique. M. lambassadeur a dit au roi quayant examiné ses places et les trouvant en mauvais état, il lui offrait La Mare (12) ingénieur, qui en peu de temps les mettrait hors dinsulte. Sa Majesté len a fort remercié et la accepté.11 décembre.
Il y a eu cette nuit une éclipse de lune qui a commencé à trois heure et un quart du matin. Le père de Fontaney et ses compagnons avaient braqué toutes leurs lunettes dans une chambre à côté de celle du roi, et sa Majesté a tout observé avec eux (13). Il a oublié en cette occasion sa gravité, a souffert quils fussent aussi haut que lui et a témoigné être fort satisfait. En voici une bonne preuve. Il leur a dit quil ferait bâtir une église, une maison et un observatoire à Siam et à Louvo, et quil voulait queux ou leurs semblables y fissent de belles découvertes. Cela a été suivi dune robe de satin que chacun des pères a rapporté à la maison.
Nous avons été ce matin à la chasse des éléphants : cest un plaisir véritablement royal. La grande enceinte est de plus de vingt lieues de tour. Il y a deux rangs de feux allumés toute la nuit et à chaque feu, de dix pas en dix pas, deux hommes avec des piques. On voit de temps en temps de gros éléphants de guerre et de petites pièces de canon. Des hommes armés entrent dans lenceinte et font le trictrac (14) : peu à peu on gagne du terrain ; lenceinte se rétrécit ; les feux, le canon et les éléphants approchent, jusquà ce quon puisse approcher les éléphants sauvages assez près pour leur jeter des lacets où ils se prennent les jambes. Quand il y en a quelquun de pris, les éléphants de guerre qui sont stylés à cela se mettent à leurs côtés, et leur donnent de bons coups de défense, sils font les méchants, sans pourtant les blesser : dautres les poussant par derrière. Des hommes leur mettent des cordes de tous côtés, montent dessus et les conduisent à un poteau où ils demeurent attachés jusquà ce quils soient comme des moutons. Nous en avons vu prendre une vingtaine. Le roi était monté sur un éléphant de guerre et donnait les ordres. Cest lui qui a renouvelé cette sorte de chasse qui nétait plus en usage. M. Constance ma dit quil y a présentement deux mille éléphants de guerre et quarante-cinq mille hommes en faction.
Le roi au milieu de la chasse a fait approcher M. lambassadeur, M. lévêque et moi et nous a parlé avec une familiarité charmante. Nous étions chacun sur notre éléphant. Il a accablé M. lambassadeur dhonnêtetés et ma dit à moi, indigne, que comme les ambassadeurs quil envoie en France sont étrangers et ignorants des coutumes du pays, il me les recommande et me prie de les assister de mes conseils. Ensuite M. lambassadeur lui a présenté La Mare, ingénieur, à qui il a fait donner une veste ; et à la fin de la chasse tous nos gentilshommes français chacun sur son éléphant ont pris congé de sa majesté qui leur a souhaité un bon voyage et en particulier au chevalier du Fay, quil sait être parent de M. lambassadeur.
Après la chasse nous sommes revenus dîner chez M. Constance.
M. Pomard ma dit ce soir que je nirais point à Rome, que le roi de Siam navait point de présents assez magnifiques pour le pape et quil ne lui en veut point faire de médiocre (15). Il mavait pourtant dit quelque chose à la dernière audience mais il fera semblant de loublier, et demain ne men parlera point. Dieu soit béni de tout. Je sentais une petite complaisance daller faire des compliments à sa Sainteté de la part dun roi du bout du monde.12 décembre.
Nous venons davoir audience de congé. M. lambassadeur, M. lévêque et moi avons été portés sur des chaises à lordinaire. Tout le chemin était bordé de troupes à pied et à cheval et de plus de deux cents éléphants de guerre, sur chacun desquels il y avait des mandarins avec leurs bonnets de cérémonie : cela faisait un bel effet. Les cours du palais étaient couvertes de mandarins prosternés, chacun suivant sa dignité. Nous sommes montés debout à la française dans la salle où le roi était sur son trône. Elle sera fort belle quand les miroirs venus de France seront placés. M. lambassadeur sest assis sur son siège ordinaire, M. lévêque et moi à ses côtés, assis sur les tapis. M. Constance était prosterné ainsi que tous les grands mandarins du royaume. M. labbé de Lionne et M. Vachet étaient assis derrière M. lévêque. Laudience sest passée en compliments ; toutes les affaires étaient réglées. Le roi a fait apporter une grande bossette dor (16) telle que la portent les seuls Oyas, qui sont les ducs et pairs siamois, et en a fait présent à M. lambassadeur, comme le plus grand honneur quil lui pouvait faire. Il a donné à M. labbé de Lionne et à M. Vachet à chacun un crucifix dor et des habits et nous a souhaité un heureux voyage ; le tout avec un visage riant qui gagne les curs. Pour moi, jai senti je ne sais quoi en le quittant. Dieu veuille que nous nous revoyions en paradis. Le pauvre prince parle toujours de Dieu et par ses vertus morales semble mériter que ce Dieu de miséricorde achève de léclairer. Il est en bon train, il va avoir des conférences avec M. lévêque. Nous partons avec espérance.
Après laudience, M. Constance nous a menés dans une salle toute entourée de canaux et de fontaines, où le dîner a été bon et long. Il y a eu plus de dix services. Le roi y a envoyé des plats de sa table, nous exhortant à faire bonne chère.
Après dîner, M. lambassadeur a choisi deux petits éléphants de poche qui pèsent bien chacun une demi-douzaine de bufs : ils nous embarrasseront beaucoup. Jai oublié à vous dire quà la dernière chasse, le roi dit à M. lambassadeur quil voulait envoyer un petit éléphant à Monseigneur le duc de Bourgogne, et une demi-heure après il se souvint de Monseigneur le duc dAnjou et dit quil ne voulait pas le faire pleurer et quil fallait aussi lui en envoyer un. Ils sont fort jolis : pourvu quils arrivent à Versailles ; jen doute. Nous sommes sortis du palais avec la pompe ordinaire et sommes montés dans les balons pour aller à Siam.13 décembre.
On a marché une partie de la nuit et nous voici à Siam. M. lambassadeur assure quil partira demain à quatre heures du matin. M. Constance vient de lui donner des plans des maisons royales et de la marche du roi en balon : cela sera fort curieux. Jen ai été bien aise pour lamour de vous : mais écoutez une triste aventure. Il y a huit jours que M. lévêque écrivit en Europe ; ses lettres étaient dans mon portefeuille (17) avec une partie de mon journal. Tout est demeuré sous mon matelas à Louvo. Jy envoie en diligence, tout est déménagé ; cest un grand hasard si on les retrouve. M. labbé de Lionne massure que cest la volonté de Dieu et demeure tranquille, quoi quil soit aussi fâché que moi. Je vois bien quil a raison et que quand un homme est bien déterminé à recevoir tout ce qui arrive comme venant de la part de Dieu, il est au-dessus de tout : disgrâce, maladie, mort ; si cest la volonté de Dieu, pourquoi nous y opposer ? Pourquoi nous chagriner ? Nous ne sommes pas les plus forts et les gens sages savent faire de nécessité vertu.14 décembre.
Il y a quelque temps que le roi donna à M. lambassadeur toutes les porcelaines qui étaient dans sa maison de Siam : elles sont emballées et à fond de cale. Mais sa Majesté lui vient de mander que son intention avait été de lui donner tous les meubles de la maison et quelle voulait absolument quil les fit emporter. Comment voulez-vous résister à un roi ? On emballe des tapis de Perse à fond dor, des paravents de la Chine, un lit, des dais, etc. Ces gens-ci sont assez magnifiques. M. Constance vient encore denvoyer à M. lambassadeur un présent en son nom : cest un petit esclave pour en faire un chrétien : ce sont des piques et des mousquets à la Japonaise et quelques belles porcelaines. Il ma aussi envoyé un petit esclave (18), et des porcelaines non encore vues. Certainement cet homme-là aime bien à faire des présents et il en devient fatigant. Si on avait de quoi riposter, ce serait un plaisir : mais toujours recevoir et ne rien donner, cela est rude à souffrir. Il faudra lui envoyer de France.15 décembre.
Nous partîmes hier de Siam à cinq heures du soir. Les balons du roi vinrent accompagner M. lambassadeur jusquà la Tabanque. Ils veulent finir comme ils ont commencé. Les honneurs sont extraordinaires. Tout le canon de la ville et des forteresses a salué en passant. Nous avons marché toute la nuit et sommes arrivés à Bangkok à trois heures du matin. M. Constance était dans un beau balon que le roi lui a donné depuis peu. Nous avons été mangés de moustiques, ou maringouins : cest ici leur pays. La lettre de lambassade et les ambassadeurs ont été portés en triomphe dans les balons détat jusquà une frégate de vingt-deux pièces de canon qui les doit mener à lOiseau. Ils viennent de passer devant les forteresses de Bangkok qui les ont salués de cinquante coups de canon.16 décembre.
M. de Beauregard que javais envoyé à Louvo chercher mes papiers est revenu et na rien trouvé ; Dieu soit béni.
Nous sommes partis de Bangkok à onze heures du matin au même bruit des canons et avec le même appareil. M. Constance est venu avec nous. Jai profité de loccasion et lui ai fait force questions. Il ma confirmé tout ce que le mandarin chinois mavait dit de son pays, et surtout que lempereur de la Chine paie tribut aux Tartares occidentaux. Il y a deux ans quun ambassadeur de Siam vit à Pékin les ambassadeurs Tartares qui venaient quérir ce tribut ; et si je lui avais parlé de cela à Louvo, il maurait donné le journal de lambassadeur : vous nauriez pas été fâché de le voir. Je men vais vous dire tout ce quil ma dit sur les royaumes voisins. Laos est grand et puissant : il y a du benjoin (19), du musc et de la soie. Lantchan est la ville capitale. Il est en guerre depuis plusieurs années avec le roi de Siam. Le feu barcalon entra dans le pays avec une grosse armée de Siamois et savança jusquà deux lieues de la capitale. Le roi de Laos lui manda quil allait sortir de sa ville à la tête de son armée pour laller combattre, mais le barcalon lui fit réponse quil nosait mesurer son épée avec celle de sa Majesté et quil allait se retirer content davoir battu ses généraux ; ce quil fit, et ramena à Siam trois mille Laos esclaves à qui on donna des terres pour les cultiver. Le roi de Siam lui dit à son retour que cela aurait été bon du temps quon se mouchait sur la manche et lui fit donner quelques bastonnades pour avoir manqué une si belle occasion. Notre premier ambassadeur était à cette expédition avec son frère le barcalon. Depuis ce temps-là il y a toujours eu guerre entre Siam et Laos. Chacun garde sa frontière, fait quelques courses et prend quelques esclaves sans les tuer.
Les royaumes de Pégou et dAva (20) obéissent à un même roi et sont en guerre avec Siam. Les Pégous enlevèrent lannée passée sept ou huit cents Siamois.
Il y avait autrefois grande alliance entre le roi de Siam et celui dAchem dans lîle de Sumatra. Il arriva sous le dernier roi de Siam, père de celui-ci, que le barcalon ayant enlevé quelques femmes dun ambassadeur dAchem fit assassiner à Bangkok lambassadeur même et tous ses gens, de peur quil ne se plaignit de la violence. Depuis ce temps-là il ny a eu aucun commerce entre ces deux royaumes : seulement, il y a trois ans que la reine dAchem envoya proposer au roi de Siam une ligue contre les Hollandais qui se voulaient rendre maîtres de tout le commerce de son pays, et lui écrivit quil fallait renouveler les anciennes alliances qui avaient été entre leurs états.
Le Japon a un empereur qui ne fait rien et un roi qui fait tout. Le roi va rendre hommage à lempereur une fois lannée et ce jour-là, à ce que disent des Siamois qui lont vu, toutes les rues sont couvertes de grandes plaques dor massif. Le palais du roi brûla il y a sept ou huit ans : lor, le plomb, et le cuivre dont il était rempli se fondirent et composèrent un nouveau métal que le roi a laissé pour servir de fondement au nouveau palais quil a fait bâtir. M. Constance, par malheur pour vous, est rentré dans son balon et les questions ont fini. Nous sommes arrivés à la barre. La frégate du roi de Siam y était mouillée. M. lambassadeur est monté dedans et y a trouvé les trois ambassadeurs siamois et les douze mandarins de leur suite. On a tiré force canon. Un vaisseau anglais qui est à M. Constance a salué. Un moment après, nous sommes montés dans la chaloupe de lOiseau et avons gagné le bord pour donner ordre aux logements. Les ambassadeurs et la lettre du roi viendront demain.17 décembre.
La lettre du roi et les ambassadeurs sont arrivés auprès de nous dans leur frégate. On leur a envoyé notre chaloupe pour les amener à bord. Ils y sont présentement. Tout notre canon a été tiré plus dune fois. On ne saurait croire lembarras où nous sommes : tout est plein de ballots ; la Maligne en a ce quelle en peut porter, t cependant en voici encore vingt-deux de léquipage des ambassadeurs et sur le tout deux éléphants. Comment faire ? Ce nest pas comme en venant ; et que savons-nous si la guerre nest point en Europe ? Il faut que nos batteries soient libres afin de nêtre pas pris comme des coquins.
Oh Dieu soit béni, je viens de retrouver mes papiers. M. lévêque, qui est ici, nen est pas fâché. Ils étaient dans un coffre que javais vidé trois fois sans les trouver : je ne sais comment cela sest fait.
Nous sommes fort en peine de sept mandarins et encore plus de M. Vachet, de M. Veret et de M. de la Brosse, secrétaire de M. lambassadeur, qui partirent tous hier au soir de la frégate du roi de Siam pour venir à bord. Il se mirent dans un mirou (21) avec leurs hardes. Il y avait pour deux heures de chemin et ils ne sont pas encore venus.18 décembre.
M. de Forbin est revenu de la barre, où il était allé trouver M. Constance de la part de M. lambassadeur. On ny a point eu de nouvelles de M. Vachet ni des mandarins. On craint beaucoup pour eux.
Le secrétaire de M. Constance vient damener un grand bateau chargé de poules, cochons, et toutes sortes de fruits. Les présents ne finissent point en ce pays-ci. Tous nos matelots depuis trois mois ont été nourris de poules, de canards, et de cabris ; et nos vaisseaux en sont chargés pour le retour.
M. Constance vient de passer assez près de nous dans un vaisseau qui est à lui. Les Hollandais et la frégate du roi de Siam lont salué. Nous ne lavons point salué, parce quil avait pavillon anglais. Il est allé mouiller à trois portées de mousquet de nous.19 décembre.
M. Constance est venu à bord. On a tiré vingt et un coups de canon ; ce ne sont point les manières dEurope, mais ici on ne fait que tirailler. Il a visité le vaisseau et a vu lui-même quil était impossible dembarquer les éléphants et les vingt-deux ballots : on les renvoie à terre. Il est retourné à son vaisseau après avoir parlé daffaire sans rien terminer. Il attend à lextrémité, afin que M. lambassadeur pressé de partir en passe par où il voudra. Au moins je vous déclare que je nentends plus parler de rien.
Le roi vient denvoyer deux mandarins chinois avec des montres (22) des choses quil veut faire faire en France. Il presse extrêmement, afin que nous lui donnions un mémoire des choses qui pourraient plaire au roi, afin dy faire travailler, ou ici, ou à la Chine, ou au Japon.
On avait envoyé des barques chercher M. Vachet et les mandarins : on na rien trouvé. Serait-il bien possible que ces pauvres gens fussent péris ?20 décembre.
On commence à croire nos gens noyés. Tout le monde regrette ce pauvre M. Vachet qui est si bon homme ; et nos ambassadeurs montrent quils ont de lesprit en sentant la perte quils font. Cela serait bien cruel pour la Compagnie de France que M. Veret, qui en est le chef, fut noyé avec tous ses papiers et ses mémoires. M. de la Brosse est aussi un fort honnête homme, frère de M. des Landes, qui est à Surate un des premiers de la Compagnie. Enfin la perte serait grande sils étaient perdus, et nous avons tout sujet de craindre. Voici le quatrième jour quils sont au moins égarés : est-il possible que M. Vachet, le plus agissant des hommes, soit au monde et nait pas donné de ses nouvelles ? Il y a encore avec un eux un marchand français nommé M. de Rouen, qui venait voir lOiseau par curiosité. Il aura bien dit plus dune fois, Quallais-je faire dans cette galère ? Sils sont noyés, voilà une source de procès : ils doivent de largent, on leur en doit : on ne donne point de billet entre gens de bonne foi ; chacun est embarrassé à chercher des preuves
Enfin M. Constance est venu à bord et toutes les affaires, à ce quon dit, sont terminées. Il eût été à souhaiter que M. Veret se fut trouvé ici.
M. lévêque et M. Constance sont retournés à terre dans notre chaloupe : sitôt quelle sera revenue, on mettra à la voile. On nattend plus M. Vachet : M. lévêque assure quil nest point noyé et quils ont dérivé vers les côtes. M. Constance dit que lastrologue du roi répond que nous ne partirons point sans M. Vachet. Nous devons pourtant partir demain : il faut quil se presse de revenir.21 décembre.
On a encore donné aujourdhui pour se ranger ; et nous partirons, sil plaît à Dieu, à une heure après minuit. Je crois franchement que sil nétait point vendredi, nous partirions tout à lheure. Nos officiers ne sont point superstitieux ; il y a même des ordres du roi de partir le vendredi comme les autres jours : et cependant quand le cas arrive, on remet toujours au lendemain en faveur des matelots bretons, curieux observateurs de ces bagatelles.
Grande joie sur le vaisseau. On voit paraître une galère ; on remarque des mandarins habillés de vert ; on distingue le justaucorps bleu de M. Veret ; Voici M. Vachet : la lunette nous approche les objets. Quel bonheur quils arrivent dans le temps quon allait partir ! On les croit ressuscités : on ne saurait se lasser de les embrasser. Il ny a que trois mandarins avec eux, et ce sont les plus alertes. Il en est resté quatre plus pesants qui nont pas voulu quitter leurs hardes : ils viennent par une autre voiture ; et selon les apparences, ils nous trouveront partis. Voici leur aventure. Ils étaient sur un grand mirou et venaient à notre bord avec le vent et la marée. Ils sen sont approchés à la portée de la voix et ont voulu mouiller pour attendre le jour. Le fond était de dix brasses : ils navaient que quatre brasses de câbles ; ce nétait pas le moyen que leur ancre allât à fond. Ils ont donc dérivé : le courant les a emportés à plus de trente lieues de nous. Ils navaient que trois méchantes rames : le moyen de se soutenir contre vent et marée ? Leur voile a été emportée à la mer, et pendant trente heures ils se sont vus entre la vie et la mort. Enfin ils ont abordé à une petite ville au-dessous de Pipeli. Le gouverneur leur a donné une galère qui les vient damener un peu fatigués, mais si aises de nous trouver encore ici quils ne sentent plus leurs peines. Il ny a que M. Vachet qui regardait cet accident comme un effet de la providence qui le voulait à la Cochinchine où il a laissé son cur.
22 décembre.
Nous avons mis à la voile à deux heures après minuit. Le reste des mandarins nest pas venu : on sen passera bien. Trois ambassadeurs, huit mandarins, quatre secrétaires et une vingtaine de valets suffiront pour vous donner une idée de la nation siamoise.
Toutes nos partances sont heureuses et nous partons toujours le samedi ; de Brest, de Batavia, de Siam, toujours le samedi, et toujours vent arrière. Nous avons déjà doublé le cap de Leon du côté de Cambodge. La mer est belle, le vaisseau ne branle point, personne ne songe à être malade. Nos ambassadeurs sont bonnes gens, et veulent apprendre le français.23 décembre.
Petit vent : bon chemin : nous sommes dans un bateau qui va de Paris à Saint-Cloud. Tout y est plein danimaux différents pour le manger ou pour le plaisir ; vaches, moutons, cabris, cochons, oies, codindes, canards, poules, singes, perroquets, chiens, chats, sans compter deux oiseaux plus grands et plus beaux que les demoiselles de Numidie (23), civettes, oiseaux qui parlent, et un nombre infini de rats fort familiers. Les animaux raisonnables sy trouvent aussi rassemblés de pays assez éloignés, Français, Suisses, Flamands, Hollandais, Bretons, et Provençaux - car ces deux derniers ne se disent pas Français - Siamois, Pégous, Macassars : tout cela vit dans une grande union et mange au même plat. Nous commençons à nous ranger. Nous prierons Dieu demain et après et puis chacun fera sa tâche. Jai de la besogne taillée pour six bons mois et ne crains point de mennuyer.24 décembre.
Jai commencé à exécuter ce matin les ordres du roi de Siam. Jai donné de petits avis aux ambassadeurs : ils ne demandent quà plaire, et sur ma parole, ils plairont. Jai promis de leur apprendre tous les jours six mots français et ils me paieront en traits dhistoire orientale.
La hauteur sest trouvée de 10 degrés 47 minutes. La barre de Siam est à 13 degrés et demi. Nous avons pris un peu au large pour éviter une roche qui est sous leau et contre laquelle plusieurs vaisseaux se sont brisés. A lheure quil est, nous faisons le sud-est pour avoir connaissance de Pol-pangean, ou de Pol-ubi, doublé la pointe de Cambodge, nous ferons route vers Poltimont pour enfiler le détroit de Banka. La Maligne va mieux que nous ; il faudrait lattendre si nous trouvions de grosses mers.25 décembre.
On a dit la messe de minuit, on a chanté la grand messe et Vêpres, on a dit le sermon : on ne fait pas mieux au séminaire. Nous ne sommes pas tant decclésiastiques quen venant (24) : mais nous avons M. labbé de Lionne et le père Tachard, ils en valent bien deux autres. Nos pilotes ont peur dêtre trop large. Il y a ici de terribles courants qui portent vers Ligor et si par malheur nous y étions poussés, nous en aurions peut-être pour un mois.26 décembre.
A minuit sest levé un bon vent. Nous avons fait lest sud-est toute la nuit pour nous redresser ; et à la pointe du jour nous avons vu Polpangean. Nous voilà bien, si le vent continue : nous laisserons Polubi à bâbord, sans nous mettre beaucoup en peine de le reconnaître.27 décembre.
Après un peu de calme est venu un grain, beaucoup de pluie, et un bon est nord-est qui nous a fait apercevoir à la pointe du jour Pol-ubi. Nous voici dans un beau parage. Il ny a plus que quatre-vingts lieues à Poltimont ; cest une affaire de trois jours. Nos ambassadeurs sont gaillards : la plupart de leurs gens ont le cur sur les lèvres.28 décembre.
Notre rouleux est revenu. Le vent est assez fort : mais la mer nous prend par le travers, et cette mer vient de loin. Nous sommes tourmentés passablement : on se console, parce que nous allons vite.29 décembre.
Le même temps et de plus je suis bien triste. Mon cur ne tient guère : il me semble quà tous moments je men vais le cracher dans la mer.
La hauteur est de 5 degrés 22 minutes. Nous avançons. Quand nous aurons gagné les îles, la mer deviendra douce et chacun aura la tête libre.30 décembre.
Il a plu toute la nuit. La mer est fort grosse et point de vent : cest le moyen dêtre bien bercés. La Maligne que nous méprisions en venant, a bien sa revanche : elle va mieux que nous, parce quelle est nette et que nous sommes sales. Elle a été quelque temps dans la rivière de Siam ; leau douce la nettoyée : et notre Oiseau qui na point quitté la rade est chargé dun demi-pied de coquillage.
M. labbé de Lionne a la fièvre. Il a pris beaucoup sur lui depuis que nous sommes à Siam ; trois jours de roulis là-dessus : en voilà assez pour altérer un tempérament aussi délicat que le sien.
La nuit approche, il fait bon frais et nous ne voyons point Poltimont : il faut pourtant le voir, autrement nous pourrions bien mettre à la cape. Gens sages ne vont point saventurer dans des îles quand la nuit est noire. Terre : on crie Terre, cest Poltimont. Jai quitté la plume pour laller voir : cela vient bien en cadence. Lair était embrumé, on ne voyait pas à cent pas, et justement le soleil en se couchant sest montré et a dissipé le nuage qui couvrait Poltimont : tout le reste de lhorizon est demeuré dans lobscurité. Cela assure notre route. Quil vente tant quil voudra : nous savons où nous sommes et nous irons toute la nuit.31 décembre.
Ma tête commence à se remettre et bientôt je vous dirai choses nouvelles et rares des royaumes de Siam, de Tonkin et de Cochinchine. Je me suis appliqué à ces trois pays autant que jai pu. Jen ai tiré des mémoires de différentes personnes et je men vais mappliquer à les rectifier : ce sera sans beaucoup de peine. Notre premier ambassadeur a fait quinze ans durant toutes les affaires de Siam sous le barcalon son frère : il a de lesprit et de la capacité. Le second ambassadeur a été deux fois à la Chine. Le troisième a été aussi chez le Moghol. Je les questionnerai à loisir lun après lautre ; et suivant votre louable coutume, je tâcherai de les éventrer.
Nous allons bien. Il pleut toujours. Poltimont est bien loin et demain, sil plaît à Dieu, nous ferons la ligne. Me voici tout raccoutumé à la mer. Jen ai été quitte pour deux jours de diète.
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NOTES :
1 - A son retour de Siam, le chevalier de Forbin fut longuement interrogé par Louis XIV. Voici un extrait de cet entretien quil rapporte dans ses mémoires : « Enfin le roi me demanda si les missionnaires faisaient beaucoup de fruit à Siam, et en particulier sils avaient déjà converti beaucoup de Siamois. « Pas un seul, Sire, lui répondis-je, mais comme la plus grande partie des peuples qui habitent ce royaume nest quun amas de différentes nations, et quil y a parmi les Siamois un grand nombre de Portugais, de Cochinchinois, de Japonais, qui sont chrétiens, ces bons missionnaires en prennent soin et leur administrent les sacrements. Ils vont dun village à lautre, et sintroduisent dans les maisons, sous prétexte de la médecine quils exercent et des petits remèdes quils distribuent ; mais avec tout cela leur industrie na encore rien produit en faveur de la religion. Le plus grand bien quils fassent est de baptiser les enfants des Siamois quils trouvent exposés dans les campagnes ; car ces peuples, qui sont fort pauvres, nélèvent que peu de leurs enfants, et exposent tout le reste, ce qui nest pas un crime chez eux. Cest au baptême de ces enfants que se réduit tout le fruit que les missions produisent dans ce pays. »Sur les causes du complet échec de lévangélisation des Siamois, Forbin note également : « Quand nos prêtres vont prêcher à Siam les vérités chrétiennes, ces peuples qui sont simples et dociles, les écoutent comme si on leur racontait des fables ou des contes denfant. Leur complaisance fait quils approuvent toute sorte de religions. Selon eux le paradis est un grand palais où le maître souverain habite. Ce palais a plusieurs portes par où toutes sortes de gens peuvent entrer pour servir le maître selon lusage quil veut en faire. Cest à peu près, disent-ils, comme le palais du roi qui a plusieurs entrées, et où chaque mandarin a ses fonctions particulières. Il en est de même du ciel, qui est le palais de Tout-puissant, toutes les religions sont autant de portes qui y conduisent, puisque toutes les croyances des hommes quelles quelles soient, tendent toutes à honorer le premier être, et se rapportent à lui, quoique dune manière plus ou moins directe.
Les talapoins ne disputent jamais de religion avec personne. Quand on leur parle de la religion chrétienne ou de quelque autre, ils approuvent tout ce quon leur dit ; mais quand on veut condamner la leur, ils répondent froidement : « Puisque jai leu la complaisance dapprouver votre religion, pourquoi ne voulezè-vous pas approuver la mienne ? » Quant aux pénitences extérieures et à la mortification des passions, il ne serait pas convenable de leur parler, puisquils nous en donnent lexemple et quils surpassent de beaucoup, au moins extérieurement, nos religieux les plus réformés. » retour2 - Ce ne fut pas le cas. Les accords commerciaux furent jugés décevants, et à son retour en France, le chevalier de Chaumont se vit reprocher davoir largement privilégié les négociations religieuses au détriment des négociations commerciales. retour
3 - Ce fut bien contre son gré que le chevalier de Forbin demeura à Siam. Selon sa théorie, cest Phaulkon qui fut à lorigine de ce mauvais coup : M. Constance en effet, ayant constaté que le chevalier de Forbin nétait dupe ni des intentions de Phra Naraï de se convertir à la religion catholique, ni des avantages commerciaux quon pouvait espérer tirer des relations avec un pays aussi pauvre, navait nulle envie de voir revenir en France un témoin trop lucide qui ne manquerait de démentir les belles promesses du père Tachard. Forbin va même plus loin, puisque lessentiel du récit de ses trois années passées au Siam nest guère que lévocation dune série de stratagèmes, ruses, traquenards imaginés par Phaulkon pour se débarrasser de lui. Voici sa version des faits : « Ce ministre qui avait ses vues, et qui par des raisons que je dirai en son lieu, ne désirait pas de me voir retourner en France, au moins sitôt, fut ravi des dispositions du roi, et profita de loccasion qui soffrait comme delle-même. Il fit entendre à sa Majesté quoutre les services que je pourrais lui rendre dans ses états, il était convenable que voulant envoyer des ambassadeurs en France (car ils étaient déjà nommés et tout était prêt pour le départ), quelquun de la suite de M. lambassadeur restât dans le royaume comme en otage, pour lui répondre de la conduite que la cour de France tiendrait avec les ambassadeurs de Siam.
Sur ces raisons bonnes ou mauvaises, le roi se détermina à ne pas me laisser partir, et M. Constance eut lordre dexplique à M. de Chaumont les intentions de sa Majesté. M.. De Chaumont répondit au ministre quil nétait pas le maître de ma destination, et quil ne lui appartenait pas de disposer dun officier du roi, surtout lorsquil était dune naissance et dun rang aussi distingué que létait celui du chevalier de Forbin. Ces difficultés ne rebutèrent pas M. Constance, il revint à la charge, et après bien des raisons dites et rebattues de part et dautre, il déclara à M. lambassadeur que le roi voulait absolument me retenir en otage auprès de lui.
Ce discours étonna M. de Chaumont, qui, ne voyant plus de jour à mon départ, concerta avec M. Constance et M. labbé de Choisy, qui entrait dans tous leurs entretiens particuliers, les moyens de me faire consentir aux intentions du roi. Labbé de Choisy fut chargé de men faire la proposition ; je nétais nullement disposé à la recevoir. Je lui répondis quen mettant à part le désagrément que jaurais de rester dans un pays si éloigné, et dont les manières étaient si opposées au génie de ma nation, il ny avait pas dapparence que je sacrifiasse les petits commencements de fortune que javais en France, et lespérance de mélever à quelque chose de plus pour rester à Siam, où les plus grands établissements ne valaient pas le peu que javais déjà.
Labbé de Choisy neut pas grand-peine à entrer dans mes raisons, et reconnaissant linjustice quil y aurait à me violenter sur ce point, il proposa mes difficultés à M. Constance, qui prenant la parole, lui dit : Monsieur, que M. le chevalier de Forbin ne sembarrasse pas de sa fortune, je men charge : il ne connaît pas encore ce pays et tout ce quil vaut ; on le fera grand amiral, général des armées du roi et gouverneur de Bangkok, où lon va incessamment faire bâtir une citadelle pour y recevoir les troupes que le roi de France doit envoyer.Toutes ces belles promesses, qui me furent rapportées par M. labbé de Choisy, ne me tentèrent pas : je connaissais toute la misère de ce royaume, et je persistai toujours à vouloir retourner en France. M. de Chaumont qui était pressé par le roi, et encore plus par son ministre, ne pouvant lui refuser ce quil lui demandait si instamment, vint me trouver lui-même : « Je ne puis refuser, me dit-il, à sa Majesté siamoise la demande quelle me fait de votre personne ; je vous conseille, comme à mon ami particulier, daccepter les offres quon vous fait, puisque dune manière ou dautre, dès lors que le roi le veut absolument, vous serez obligé de rester. »
Piqué de me voir si vivement pressé, je lui répondis quil avait beau faire, que je ne voulais pas rester à Siam, et que je ny consentirais jamais, à moins quil ne me lordonnât de la part du roi. « Et bien, je vous lordonne », me dit-il. Nayant pas dautre parti à prendre, jacquiesçai, mais jeus la précaution de lui demander un ordre par écrit, ce quil maccorda fort gracieusement. Quatre jours après, je fus installé amiral et général des armées du roi du Siam, et je reçus en présence de M. lambassadeur et de toute sa suite, qui men firent leur compliment, le sabre et la veste, marque de ma nouvelle dignité. » (Relation du voyage du chevalier de Forbin)
« Le Comte de Forbin Admiral de Siam du Nom dopra Sacdisom Cram Chef dEscadre des Armées Navalles de sa Majesté Chevalier de lordre Militaire de Saint Louis. » retour
4 - La fête du Ramadan. retour
5 - Cétait officiellement la raison du retour du père Tachard en France, alors quil aurait du se rendre en Chine avec les cinq autres jésuites. Officieusement, le père Tachard était chargé par Phaulkon de convaincre Louis XIV denvoyer des troupes au Siam pour investir Bangkok et Mergui, tâche dont il sacquittera fort bien. Il semble quà partir de cette date, Phaulkon prend la décision de sen remettre au père Tachard plutôt quà labbé de Choisy, qui sest rallié à lavis du chevalier de Chaumont, lequel désapprouve le projet dinstaller une garnison française à Bangkok. Toujours est-il que labbé se sent peu à peu exclu des discussions alors que limportance du père Tachard va grandissante, ce dont le jésuite ne manque pas de se gonfler. retour
6 - Rien de tout cela ne fut jamais construit. Lorsquil reviendra au Siam en 1688 avec lambassade La Loubère Céberet, le père Tachard ne semblera pas sen apercevoir, et continuera naïvement de croire aux belles promesses de Phaulkon. retour
7 - Monsieur le marquis de Seignelay. retour
8 - Les ordres sont les sacrements qui confèrent le pouvoir de remplir les fonctions ecclésiastiques. Ils se divisent en ordres séculiers, ou petits ordres, dits également les ordres mineurs, ou les quatre mineurs, qui sont ceux de portier, lecteur, exorciste et acolyte, et en grands ordres, dit également ordres sacrés ou ordres ecclésiastiques, qui sont ceux de sous-diacre, de diacre et de prêtre. retour
9 - Voir note 5. On perçoit tout de même une certaine rancur sous lapparente désinvolture de labbé. retour
10 - Labbé orthographie « Chami ». Né en 1654, lempereur Khang Xi ou Kang Hsi accéda au trône en 1672, alors quil navait que huit ans. Son règne durera soixante ans, jusquà sa mort en 1722. retour
11 - Au moyen-âge, la tour de porcelaine de Nankin était considérée comme une des sept merveilles du monde.
« La fameuse tour de porcelaine bâtie par les Tartares dans la ville de Nanquin il y a plus de 700 ans, en mémoire de la conquête qu'ils firent alors de tout le royaume de la Chine ; cent quatre-vingt quatre degrés de pierres bleues pratiquées dans l'épaisseur de la muraille portent au haut de cette tour : à chacun des neuf angles de la tour pend une petite cloche de cuivre qui sonne au moindre vent qu'il fait ; au haut est une pomme de pin qu'ils nous assurent être d'or massif. » (Voyage des ambassadeurs de la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales vers le grand Chan de Tartarie, à Peking) retour
12 - Labbé de Choisy orthographie « Lamare ». Cet ingénieur de grand talent aura pour mission de reconstruire la forteresse de Bangkok, dans lattente des soldats français quelle devra recevoir. retour
13 - Cette scène sera illustrée par une gravure publiée dans la relation de voyage du père Tachard.
« Palais de Louvo doù le Roy de Siam observe lEclypse de Lune » retour
14 - Terme de chasse : bruit que font plusieurs chasseurs, pour effaroucher les canards et autres oiseaux aquatiques quils veulent faire tomber dans leurs pièges. (Littré) retour
15 - Le prétexte semble tout de même assez fallacieux. Est-ce là une décision de Phaulkon qui considère à présent que labbé de Choisy ne lui est plus daucune utilité ? retour
16 - Il sagit là dune boîte à bétel. retour
17 - « Carton plié en deux et couvert de peau ou de quelque étoffe, où lon met des papiers, des dessins, etc. » (Littré) retour
18 - Nicolas Gervaise évoque ces esclaves dans sa Relation et indique qu'ils venaient de la province de Toraja, dans les Célèbes. Dans son ouvrage, Les Étrangers en France sous l'Ancien Régime, Jules Mathorez nous en apprend davantage sur les jeunes esclaves qui vinrent en France à cette époque : « Le 1er avril 1687 eut lieu, à Saint-Sulpice, celui [le baptème] de François Lin, jeune esclave que l'abbé de Choisy tenait de Constance Phaulkon, ministre du roi de Siam. Quinze jours après, dix jeunes Siamois recevaient également le baptème. Rendant compte de cet événement, la Gazette de France du 3 mai disait : « Le 15 du mois dernier, on baptisa ici dans l'église Saint-Sulpice, dix jeunes Siamois, deux desquels avaient été amenés en France par les mandarins qui y vinrent en cette année 1684 et les huit autres furent laissés en cette ville par les ambassadeurs pour y apprendre quelques arts. » Tous avaient été élevés au séminaire des Missions-Etrangères par un ecclésiastique de leur nation qui avait été instruit au Siam. En même temps, reçut le baptème un autre Siamois « qui, dit la Gazette, apprend la conduite des eaux ». Ce dernier doit être identifié avec le fils d'Occoun Ran Patchi, commandant la garde du roi de Siam. D'après La Loubère, il apprenait à Paris le métier de fontainier ; eu égard à son rang, ce jeune homme fut baptisé à Versailles ; le roi fut son parrain, la dauphine lui servit de marraine.
On ne suit point ces Siamois ; conformément à l'usage, ils reçurent des noms chrétiens. Rentrèrent-ils dans leur pays ou confondus dans la masse des habitants de la capitale, firent-ils souche en France ? on l'ignore. » (Jules Mathorez - Les étrangers en France sous l'Ancien Régime : histoire de la formation de la population française. Tome premier, Les causes de la pénétration des étrangers en France, les orientaux et les extra-européens de la population française. - Paris- Librairie ancienne, Edouard Champion, éditeur - 5, quai Malaquais - 1919). retour
19 - Baume obtenu par lincision du tronc du « Styrax Tonkinensis ». retour
20 - Le royaume dAva et le royaume de Pégou formeront la Birmanie. retour
21 - « Petit bâtiment construit en forme de galère, et propre à naviguer le long des côtes. » (Vollant des Verquains Histoire de la révolution de Siam) retour
22 - Des échantillons. retour
23 - « Espèce du genre grue, bel oiseau dAfrique, qui imite, comme le singe, tout ce quil voit faire aux hommes ; il a sur la tête une fort belle touffe de plumes à lentour qui lui forment comme des oreilles. » (Littré) retour
24 - En effet, sur les six jésuites qui avaient embarqué à bord de lOiseau le 3 mars 1685, seul le père Tachard revenait en France, dune part pour recruter de nouveaux missionnaires, et surtout, vivement encouragé par Phaulkon, pour accomplir une mission diplomatique dont personne ne lavait chargé. Les cinq autres pères, qui, rappelons-le, avaient pour mission initiale de se rendre en Chine, étaient resté au Siam dans lattente de sembarquer pour Pékin. En juillet 1686, les pères de Fontaney, Gerbillon, Visdelou et Bouvet, partirent donc pour la Chine. Le père Le Comte nétait pas du voyage, et demeura, à sa demande, auprès du roi Phra Naraï. Les quatre missionnaires natteindront dailleurs pas la Chine, et auront beaucoup de chance de ne pas périr dans le naufrage de leur navire. Ils reviendront au Siam en septembre 1686. Les jésuites sembarqueront à nouveau, tous ensemble cette fois, en juin 1687 et arriveront à Pékin en février 1688. retour
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Page mise à jour le 7/1/02