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JOURNAL DU VOYAGE DE SIAM
Fait en 1685 et 1686 Par M.L.D.C.

Présentation
Mars 1685
Avril 1685
Mai 1685
Juin 1685
Juillet 1685
Août 1685
Septembre 1685
Octobre 1685
Novembre 1685
Décembre 1685
Janvier 1686
Février 1686
Mars 1686
Mai 1686
Juin 1686
Mémoire du 1er janvier 1686

Avril 1686

1er avril.

La Maligne s’est approchée de nous et nous a crié qu’elle se porte bien et qu’elle a eu jusqu’à quatre pieds d’eau. Toutes ses poudres sont mouillées.

2 avril.
Grande question : l’étymologie de vents alizés (1). L’avis le plus suivi est qu’il faudrait dire vents élisés, comme qui dirait, vent electi, vent choisis, bons vents : parce qu’étant toujours les mêmes, on peut compter sur eux et que sans eux les longues navigations seraient impossibles.
Ce soir les matelots de l’avant ont crié terre. Nos pilotes sont tombés des nues : nous avons fait le nord-ouest depuis le Cap : il est impossible que ce soit la grande terre d’Afrique. Quelle apparence que ce soit quelque île inconnue sur une route où il passe tous les ans tant de navires ! La nuit est venue et la terre, qui pouvait bien être un nuage, a disparu.

3 avril.
On roule étrangement et j’ai toujours le cœur bien fade. Je deviens bien caduque.

4 avril.
Les vents alizés sont venus tout de bon : mais il vient une grosse lame de l’ouest qui nous prend par le travers et nous fait rouler.

5 avril.
On vient de jeter à la mer un jeune matelot qui n’a été que quatre jours malade. Il s’était enivré d’eau-de-vie et avait le feu au corps.

6 avril.
Nous faisons quarante lieues par jour. On roule encore un peu, mais on se console en approchant de Gournay. Je m’attends qu’on m’y fera une entrée.

7 avril.
Cette nuit nous avons laissé derrière nous le tropique du Capricorne et nous sommes présentement en pleine torride : il ne fait pourtant point chaud. Les vents continuent, la mer s’abaisse : on ne roule presque plus. Ce serait un plaisir de faire voyage si on mangeait de la viande. Mais, s’il plaît à Dieu, Pâques viendra. Le Carême n’est pas fait pour les voyages de long cours.

8 avril.
Toujours bon vent et quarante lieues par jour.

9 avril.
La même chanson. Nous avons encore bon courage.

10 avril.
Nous venons de chanter Ténèbres (2). Pâques approche.

11 avril
Un Hollandais qui repasse avec nous en Europe vient de faire abjuration. M. Vachet l’a prêché en portugais.
On a trouvé par la hauteur 18 degrés 10 minutes. Nous n’avons fait aujourd’hui que trente lieues : les vents diminuent toujours en approchant de la ligne.

12 avril.
M. l’abbé du Chayla vient de faire une fort belle Passion. Je dis qu’il aurait pu la prêcher à Saint-Paul.

13 avril.
La frégate demeure derrière. Nous l’attendons. Il faut qu’en cherchant sa voie d’eau, elle ait remué quelque chose à fond de cale et il faut peu de chose à un petit bâtiment pour le mettre hors d’assiette.

14 avril.
Enfin Pâques est venu : nous étions bien las du Carême. La hauteur a été de 14 degrés 20 minutes. Nous étions l’année passée le jour de Pâques à 15 degrés quelques minutes un peu plus ouest. C’est avoir fait une belle diligence.

15 avril.
Temps admirable. Nous avons fait quarante lieues et malgré tout cela j’ai prêché sur la mort. Je vous dis que je suis un déterminé et je ne réponds pas que je ne puisse un jour vous faire part à Chelles de la colation du prédicateur. Les paroles ne m’ont point manqué sur la mort : je la vois présente comme le premier jour et je prie Dieu que ces idées ne s’effacent jamais de mon imagination.

16 avril.
Il commence à venir des brumes qui enfantent des grains ; cela sent l’approche de la ligne : nous en sommes pourtant encore à 11 degrés et plus.

17 avril.
Nous venons de recommencer nos exercices. Le Bréviaire se dit en commun et les conférences vont marcher. Tout cela avait été interrompu par la semaine sainte et le roulis.

18 avril.
On commence à voir des oiseaux : nous pourrions bien n’être pas loin de l’île de l’Ascension (3).

19 avril.
Les oiseaux sont insolents : la mer en est couverte. L’île de l’Ascension est à 8 degrés et nous sommes aujourd’hui par la hauteur à 8 degrés 10 minutes. Nous la passerons sans la voir. Il faut que nous en soyons encore à plus de quinze lieues : car les terres en sont, dit-on, fort hautes et se voient de loin.
Terre, terre ; c’est l’île de l’Ascension. Les avis sont fort partagés : les uns voudraient y aller prendre des tortues et les autres aiment mieux arriver à Brest trois jours plus tôt. M. l’ambassadeur est du dernier avis : ainsi nous passons outre.

20 avril.
Toujours beau temps.

21 avril.
La hauteur s’est trouvée de 6 degrés 15 minutes. Encore sept ou huit jours du même vent et la ligne sera passée. Quel plaisir alors de n’avoir plus qu’à décompter ! Au moins tout ce que nous ferons ira à profit et quand une fois nous aurons dit un degré nord, cela marchera vite jusqu’au 49ème que Brest apparaîtra. Il y a déjà des paris que nous verrons la terre de France le 15 juin. Je me contente de la Saint-Jean.

22 avril.
Même vent, et toujours même vent.

23 avril.
Nous avons fait nos vingt-huit lieues : c’est un degré à la route que nous faisons.

24 avril.
Je suis malade : j’ai mal à l’estomac, je n’ai point faim, je crache toujours ; une pituite continuelle, je vomis : tout cela ne vaut rien. Ce serait pourtant une grande sottise d’être malade ici : j’espère que la diète me guérira, car faire des remèdes sous la ligne, cela ne conviendrait pas.

25 avril.
On vient de jeter un matelot à la mer. Il faut bien que de temps en temps quelqu’un prenne congé de la compagnie.

26 avril.
Il y a aujourd’hui un mois que nous sommes partis du Cap. Le temps n’a pas été mal employé. Nous avons toujours eu vent arrière et nous voici à 1 degré 25 minutes de la ligne.

27 avril.
La ligne approche. Nous sommes à 46 minutes de latitude sud et à 17 minutes de longitude.

28 avril.
Nous avons passé la ligne à cinq heures du matin et à midi la hauteur s’est trouvée de 22 minutes latitude nord. Nous avons fait trente lieues : cela est beau en passant la ligne. Point de calme ; toujours petit vent ; un chaud modeste.

29 avril.
On prend force marsouins qui sont très bons. On aime à en voir, parce qu’ils marquent du vent et non les requins, qui présagent le calme. J’oubliai hier à vous dire que nous avons passé la ligne à 359 degrés 18 minutes de longitude.

30 avril.
Je commence à reprendre courage. Le mal d’estomac est diminué, mais l’appétit n’est pas encore revenu. J’espère pourtant me remontrer encore à Monsieur l’archevêque d’Auch. Que de mauvais discours on lui aura tenus sur mon chapitre !


4 feuilles format A4

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NOTES :  

1. Selon Larousse, l’étymologie de ce mot viendrait de l’ancien français « alis » qui signifiait uni, régulier.   retour

2. « Matines qui se chantent l’après-dinée du mercredi, du jeudi et du vendredi de la semaine sainte. » (Littré)   retour

3. Ile portugaise à 1330 kilomètres au nord-ouest de Sainte-Hélène, découverte par Juan de Nova le jour de l’Ascension de l’année 1501. Elle est aujourd’hui anglaise.   retour

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Page mise à jour le 5/1/02