|
|
JOURNAL DU VOYAGE DE SIAM
Fait en 1685 et 1686 Par M.L.D.C.
Août 1685
1 août.
A la pointe du jour on a aperçu cinq frégates (1) qui nous ont côtoyés deux ou trois heures. Nous aurions bien voulu avoir quelque conférence avec elles. On a fait tout ce quon a pu pour les joindre. Nos armes étaient toutes prêtes, et si elles sétaient un peu approchées, nous en aurions pris quelquune. Elles sont bonnes à manger. Ce sont des oiseaux qui ont les ailes trois fois grandes comme le corps : on en fait de lhuile admirable pour les rhumatismes.2 août.
On ne voit quoiseaux et poissons. Les oiseaux sont des fous (2) et des frégates. Ils vont à la chasse avec une adresse admirable, et dès quun pauvre poisson met le nez dehors, ils fondent dessus, et lemportent dans les airs. Nous croyons être fort près de terre. Les oiseaux en troupe en sont une marque infaillible.3 août.
A la pointe du jour on a vu terre. Nous ne savons encore ce que cest. Nous étions hier à 11 degrés 30 minutes de latitude, et par-là il est impossible que ce soit lîle de Java, dont la pointe la plus méridionale est marquée à 8 degrés ; il faut que ce soit lune des îles Monin (3). On verra à midi par la latitude.
Cest aujourdhui un grand jour pour moi et dont jespère que Dieu me fera la grâce de me souvenir toute ma vie. Ce fut le 3 août que je tombai malade à la place Royale (4). Mon imagination est fort fidèle : je me vois dans ce lit aussi malade de lesprit que du corps, et je suis fort aise davoir passé du lit au séminaire et du séminaire aux Indes.
On vient de trouver 9 degrés 56 minutes de hauteur. Les pilotes ne savent plus où nous sommes. Nous avons laissé au sud lîle de ce matin. Ce ne peut être lîle Monin, parce quà la route que nous faisons, nous verrions lîle Ceylan qui nen est quà vingt lieues nord : ce ne peut pas être Ceylan, parce nous verrions Java. Il faut que ce soit les Cocos. Il est vrai quelles sont marquées sur la carte à 12 degrés et lîle que nous avons vue est à 10 degrés : mais la carte ne vaut rien ; cest au moins tout ce que jai à vous dire et les pilotes aussi. Nous faisons bien ce voyage-ci à la française : il ny a pas un homme sur le bord qui ait été du cap de Bonne-Espérance à Bantam. Quelques-uns des pilotes ont bien été à Bantam, mais par dautres chemins ; et pas un na fait la route que nous faisons : de sorte quau moindre accident on ne sait plus que faire. Dieu sen est mêlé jusqu'ici, il achèvera.4 août.
On nen doute plus : ce fut lîle des Cocos que nous vîmes hier matin. Nous avons depuis fait lest nord-est par un bon petit frais et nous ne voyons point de terre. Si le vent demeure où il est, nous pouvons encore dans trois jours gagner le détroit, ou du moins atterrir à Sumatra à vingt ou trente lieues du détroit. Et si cela arrive, nous mouillerons tout le jour à cause que le vent vient du large et quil nous serait contraire ; et nous mettrons le soir à la voile à la faveur dun petit vent de terre qui ne manquera point de se lever et qui nous aura bientôt mis en pays de salade : car nous commençons à souhaiter des herbes. Il y aura bientôt deux mois que nous sommes partis du Cap.
Les oiseaux sont fort familiers en ce pays-ci. Ils viennent se mettre auprès de nous et nous regardent fixement. On les prend, on les flatte et puis on les mange.5 août.
Terre, terre, nous voyons terre. On ne sait encore ce que cest : mais constamment ce ne peut pas être lîle de Sumatra, et par conséquent ce ne fut point lîle des Cocos que nous vîmes avant-hier. Il faut que ce soit une île inconnue ou que les Hollandais naient pas voulu marquer dans la carte, pour dérober leur route aux autres nations. Ce soir au coucher du soleil nous vous dirons le nom de la terre que nous voyons. Cest assurément lîle de Java. Nous en sommes à trois lieues. Les terres en sont assez basses sur le bord de la mer : mais à sept ou huit lieues avant dans lîle, il sélève de fort hautes montagnes. Nous jugeons être à cinquante lieues du détroit de la Sonde vers lest : et tant mieux, nous navons plus quà arriver. Le sud-est nous est vent arrière et cest le plus bel atterrage quon pouvait souhaiter. Il vaut mieux être à cinquante lieues du détroit au-dessus du vent quà dix lieues au-dessous. Ce qui fait juger encore que nous sommes au-dessus du vent, cest quavant hier nous voyions du goémon, des carnes, des roseaux, et présentement nous ne voyons plus rien de tout cela. Cest que tout cela venait du détroit et était poussé par les courants qui en ce temps-ci vont du nord au sud ; et nous les avons vus quand nous étions au large, vis à vis du détroit. Il faut aller bride en main dans un pays quon ne connaît point. M. de Vaudricourt nest rien moins quétourdi. Nous allons courir jusquà ce que la lune se couche et puis nous mettrons en panne (5) jusquà la pointe du jour.
La hauteur sest trouvée de 8 degrés, et cest justement la hauteur de la pointe de Java, que nous avons reconnue.6 août.
Autre paire de manches. A la pointe du jour à peine voyons-nous la terre. Il faut que nous ayons furieusement dérivé et que les courants nous aient porté au large. On va faire le nord tout pur pour rapprocher la terre que nous ne voulons plus quitter de vue.
Nous avons couru tout le jour le long de lîle de Java, et en chemin, nous avons trouvé plusieurs anses et deux petites îles verdoyantes qui sont assez près de terre. A lentrée de la nuit nous étions par le travers du grand cap qui fait le détroit. La question a été fort agitée, savoir si dans une nuit fort obscure nous irions nous fourrer dans ce détroit, au milieu de terres inconnues. Se mettre en panne est chose impossible : la dérive et les courants nous emporteraient trop loin. Aussi entrer les yeux fermés, cest sexposer à aller donner contre lîle du Prince (6), qui est marquée à lentrée du détroit et que nous navons point encore reconnue. Cest pourtant le parti que nous avons pris. Mais comme il y a plus de dix ou douze lieues entre Sumatra et lîle du Prince, nous tâcherons de passer entre deux. Du reste, bon quart, personne ne dormira. Nous avons aperçu à trois ou quatre lieues sous le vent un petit navire qui allait au plus près pour gagner le détroit : Plût à Dieu que ce fût la Maligne !
La hauteur sest trouvée de 7 degrés 10 minutes.7 août.
Hier au soir il vint un grain avec apparence de mauvais temps. Sil eût encore duré une demi-heure, nous prenions le large. Il ny a pas de plaisir dêtre la nuit sans lune à cinq mille lieues de chez soi, entre des terres quon ne connaît point, surtout quand il fait mauvais temps. Mais Dieu merci, cela na pas duré ; et nous nous sommes trouvés à la pointe du jour dans le détroit, entre Sumatra et lîle du Prince. Le vent est sud-est ; et nous allons au plus près et navançons guère, à cause du courant qui nous est contraire.
Il a fallu faire deux bordées (7), pour nous rapprocher de lîle du Prince et ce soir nous en sommes encore à plus de quatre lieues.8 août.
Cette nuit, il est venu un navire à la portée du mousquet. Il sortait du détroit avec le vent et la marée. Nos canons étaient déjà parés : mais à dire le vrai, nous nous battrions mal. Il y a plus de quarante hommes malades du scorbut, à ne pouvoir se remuer, et de tout le reste il ny en a pas dix bien gaillards. Nous avons bien besoin de les mettre à terre. Leurs douleurs augmentent quand ils voient la terre et quils ne peuvent marcher dessus. Nous sommes présentement à la hauteur de lîle du Prince, et sil plait à Dieu nous mouillerons ce soir à la côte de Java. Si nous pouvons une fois lattraper, nous sommes sauvés. Le mouillage est bon partout. Les gens du pays apportent, dit-on, des rafraîchissements ; on pêche sur la côte, et lon attend le vent favorable pour aller à Bantam, et de là à Batavia qui nen est quà douze lieues.
Nous allons toujours, et navançons point. Ce que le vent nous donne le courant nous lôte. Nous sommes ce soir aussi avancés que ce matin.9 août.
On a fait cette nuit deux ou trois bordées qui enfin nous ont approchés de lîle du Prince. Nous la côtoyons avec un petit vent ; et sil est calme, nous mouillerons et nous pêcherons en attendant le lever de la brise ou du vent du largue qui ne manque jamais de venir le voir. Elle est venue, cette brise, et nous a fait approcher de la pointe de lîle. Encore une demi-heure et nous la doublions ; mais nous revoici aussi avancés que le matin.10 août.
Il a fallu faire cinq ou six bordées cette nuit, et peu sen est fallu que nous nayons échoué contre lîle du Prince. Il y avait peu de vent : nous en étions fort près et le courant nous y portait. Cependant nos pauvres matelots sont sur les dents. Le nombre des malades augmente, ils nont point de viande. M. de Vaudricourt leur a déjà donné de ses poules et de ses moutons, et ne leur en veut plus donner, parce quil nen a plus guère. En un mot, il faut arriver : six heures de bon vent nous mettraient à la vue de Bantam. On vient de hisser nos perroquets. Quand il ny a guère de vent, les perroquets valent bien la grand voile, parce que le vent est haut et quils le prennent dans leurs petites voiles. Nous noublions rien pour attraper les oranges et les citrons, les bananes et les cocos. Ils sont sur le bord : nous les cueillerions sur les arbres, si nous avions les bras un peu longs. Nous ressemblons un peu à feu Tantale.11 août.
Il vient un peu de vent. On fait deux ou trois lieues. On approche la pointe fatale de cette île que nous avons la mine de voir encore longtemps. Le calme vient et le courant nous remporte. Enfin ce matin nous sommes plus au large quhier au soir. Que faire ? Les pilotes sont partagés. Les uns voudraient mouiller et attendre le vent : les autres aiment mieux se tenir au large et prétendent que mouiller dans un pays quon ne connaît point, cest trop hasarder. Il faudrait mouiller fort près de terre, et il pourrait venir des vents qui nous jetteraient à la côte. Ceci commence à devenir fastidieux. Il y a huit jours que nous voyons terre. Dabord grande joie ; on simagine toutes sortes de rafraîchissements ; et cependant voici trois jours maigres quil faut passer avec du stockfisch (8). Moi-même qui jamais ne désespère, je commence à être pensif. Il y a des vaisseaux qui ont demeuré trois semaines à passer le détroit. Si pareille chose nous arrivait, que deviendraient nos malades ? Car pour nous il y a de leau et du biscuit à fond de cale : et quand nous serons arrivés à Batavia, remettrons-nous à la voile avec dix matelots ? Je ne parle point de la frégate, car nous ne lattendrons pas. Les présents du roi sont ici et lambassade ne laissera pas de se faire. Il sera désagréable de navoir pas toute cette noblesse dorée qui est sur la frégate. Mais à quelque prix que ce soit, il faut tâcher darriver cette année, et le quartier dhiver à Batavia serait rude à passer.12 août.
Hier à trois heures après midi le vent vint frais. Nous avions déjà dérivé par-delà la pointe de lîle : nous faisions une lieue par heure, le vent était venu peu à peu et avait la mine de durer : et déjà nous commencions à oublier toutes les peines passées. Batavia nous ouvrait son port dans quatre jours et Siam paraissait encore au fond de la perspective. Il faut assez peu de choses pour nous abattre et assez peu pour nous relever. Mais hélas, toutes ces belles espérances sévanouirent tout dun coup ! Il vint un orage dans le temps que nous allions doubler cette île fatale : un tonnerre nouveau se fit entendre sur nos têtes, ta ta ta coup sur coup comme trois coups de canon, et fort près : la pluie suivit, le vent tomba. Enfin nous avons perdu cette nuit tout ce que nous avions gagné dans la journée et nous revoici en pleine mer. Je ne sais plus ce qui arrivera de tout ceci. Il tombe tous les jours des malades : il y en a cinquante-cinq au lit et bien des traîneux. Tous les valets travaillent, et les maîtres quelquefois pour leur donner courage. Nous navons plus que sept moutons, un codinde (9), trois oies, et trente poules, et puis du lard et puis du biscuit.13 août.
Bonnes nouvelles. Le bon vent vint hier à trois heures après midi. Il est sept heures du matin et nous allons encore. Lîle fatale du Prince est bien loin et nous voici à la côte de Java, à huit lieues de Bantam, à 18 et 20 brasses deau (10). Bon fond, vase et sable, de sorte que si le calme vient, nous mouillerons. On voit de tous côtés des bateaux à la pêche : apparemment ils viendront à bord et nous apporteront des rafraîchissements.
Je suis un grand prophète. Le calme est venu, nous avons mouillé et voici autour de nous une douzaine de petits bateaux chargés de poules, de canards, de bananes, de figues, de cocos. Peut-être que notre goût nest pas encore fait aux fruits indiens, mais franchement les figues sont pâteuses, les bananes sont fades. Il est vrai que dans les cocos il y a une chopine deau fort claire, fort fraîche et fort agréable : cest une limonade naturelle. Tous ces bons javans ne se soucient point dargent : des épingles, des aiguilles, des couteaux et ils vident leurs petits bateaux. Ils sont assez semblables aux canots des américains : vous en avez vu sur le canal de Fontainebleau. Il en est venu un plus grand où il y avait dix hommes : tout le bâtiment, mâts, vergue, voiles, cordages, jusquaux ancres tout est de coco. Ces hommes sont assez noirs mais fort bien faits ; la taille belle et le visage agréable, de grands yeux noirs, la bouche petite : ils ne sont point dégoûtants comme les Outentos. Ils parlent la langue malaise, et personne dans le vaisseau ne lentend, pas même les Siamois. Mais apprenez un miracle de la patrie. Depuis que les mandarins ont vu des figures basanées et des dents noires (11), on ne les reconnaît plus. Ils navaient pas sorti depuis Brest deux fois de leur tanière : ils sont toujours sur le pont, rient aux anges, jouent à de petits jeux. Aussi ont-ils mangé du bétel et de larec (12) : ce sont leurs pêches madeleine (13). Je crois quà Siam nous leur trouverons de lesprit : Dieu veuille que nous ny soyons pas des sots.14 aout.
Nous levâmes lancre hier après-dîner et fîmes deux lieues. Le calme vint, nous mouillâmes. On a mis à la voile à midi, mais à peine lancre a-t-il été levé que le vent est tombé. Nous avons pourtant fait près dune lieue sans vent. Les courants entrent dans le détroit depuis trois heures du matin jusquà trois heures après midi, et puis ils en sortent. Quand on va le courant contraire et point de vent, mouille ; au moins nous ne perdrons rien. Nous voyons le cap de Bantam15 août.
Un peu de vent et le courant nous ont amenés à trois lieues de Bantam. Il a fallu mouiller parce que la marée devenait contraire. On a résolu daller Bantam et non plus à Batavia, et cela par mille bonnes raisons. Notre équipage nen peut plus. Il y a encore quatorze grandes lieues dici à Batavia. Pas un de nos pilotes ny a été ; ils savent seulement quil y a beaucoup de roches par le chemin. Nous aurons à Bantam toutes sortes de rafraîchissements à bon marché, et sil ny a point de pilotes, on en enverra chercher un à Batavia.
Nous voyons avec les lunettes un navire mouillé dont les girouettes nous paraissent blanches. Ce pourrait bien être la Maligne.16 août.
Le chevalier de Forbin est parti ce matin à une heure après minuit dans le canot pour aller à Bantam faire un compliment au commandeur hollandais. Il sest avisé, en y allant, daller reconnaître ce navire que nous aperçûmes hier au soir et il a trouvé que cétait notre pauvre frégate. Jugez de la joie réciproque. Il y a quatre jours quils sont arrivés, et cétait eux que nous vîmes le 6 de ce mois à lentrée du détroit. Cest une chose assez curieuse que deux vaisseaux se perdent à deux mille lieues dici et se retrouvent à la même heure, deux mois après, au rendez-vous. Après les embrassades, M. Joyeux a dit au chevalier de Forbin quil avait envoyé à Bantam pour avoir permission de faire de leau et dacheter des provisions : mais que les Hollandais avaient tout refusé, disant que le roi de Bantam ne voulait point que les étrangers missent pied à terre dans son royaume ; que pour eux, ils nétaient que troupes auxiliaires et ny avaient aucun pouvoir, et que tout ce quils pouvaient faire, était de prendre dans leurs magasins quelques rafraîchissements dont ils leur faisaient présents. Et en effet, ils envoyèrent aussitôt à bord de la Maligne un buf, des poules, des citrons. Là-dessus le chevalier de Forbin est revenu fort prudemment conter le tout à Monsieur lambassadeur qui la renvoyé sur-le-champ à Bantam demander au moins de leau et des rafraîchissements, résolu de dresser des tentes dans une île déserte et dy mettre nos malades. Nous venons de mouiller dans la baie de Bantam, à cinq brasses, à deux bonnes lieues de la ville. Le mouillage est bon partout. La frégate est venue se mettre auprès de nous et nous a salués de sept coups de canon : nous lui avons répondu de cinq. Joyeux est venu à bord et nous a conté quaprès quil nous eut perdus, il alla jusquau 41ème degré sud et essuya de terribles coups de mer ; et que quand il a vu terre, il navait pas dix hommes en état de manuvrer. Cependant depuis quatre jours ses gens ont un peu repris cur, à force de manger des citrons, des bananes et des cocos ; et sil ne nous avait vus ce matin, il appareillait pour aller à Siam, parce quil croyait que nous pourrions bien être allés par Tenasserim. (14)
Le chevalier de Forbin vient de revenir fort mal content de son ambassade. Le commandant hollandais a fait le malade et son lieutenant lui a tenu le même discours quà Joyeux, et a dit net, que le roi du Bantam ne souffrirait point quon fit aucun rafraîchissement ; mais que nous navions quà aller à Batavia où rien ne nous manquerait. De sorte que bon gré mal gré il faut aller à Batavia. Nous nirons que le jour, toujours la sonde à la main, et il faut bien filer doux, car nous ne sommes pas les plus forts. La manière dagir est un peu arabesque et bien différente de celle du Cap. Voici leurs raisons, et quelque chose de lhistoire de Bantam, en attendant que jen sache davantage.
Il y a cinq ou six ans que sultan Agom roi de Bantam se démit de la couronne en faveur de son fils sultan Agui et se retira à la campagne pour ne songer quà son salut. Il est fort dévot mahométan, et était adoré de son peuple. Le jeune roi voulut dabord mettre les portes où étaient les fenêtres, et envoya en exil deux pangrands : ce sont les grands seigneurs Javans. Le bon homme roi dont ils étaient les ministres le trouva fort mauvais et manda à son fils de les rappeler ; mais le fils les envoya aussitôt massacrer. Dès que le père le sut, il reprit les ornements royaux ; tous les peuples se déclarèrent pour lui et il vint avec une armée de trente mille hommes assiéger son fils dans la forteresse de Bantam. Le jeune roi se voyant abandonné de tout le monde eut recours aux Hollandais, qui vinrent à son secours. M. de Saint-Martin mit pied à terre avec trois mille hommes de troupes réglées, du canon, des bombes, des grenades. Les Javans, entre lesquels il y avait des Macassars (15), qui sont les plus braves des indiens, défendirent quelque temps la descente, furent forcés, battus, mis en fuite. Les Hollandais se saisirent de la forteresse et du jeune roi. Ils ont depuis attrapé le vieux roi. Ils les gardent tous deux, mais les traitent bien différemment. Le vieux ne mange que du riz, na point de femmes et ne voit personne. Le jeune a toutes les apparences de la royauté ; rien ne se fait que sous son nom : il a son palais, son sérail, ses gardes et fume tant quil veut. Voilà ce que nous avons pu savoir de létat présent de Bantam. Les Hollandais y sont fort haïs des peuples : ils noseraient sortir de leurs portes. Ils craignent de plus les Européens dont ils pillèrent les marchandises à la prise de Bantam. Faut-il sétonner quils naiment pas à voir à terre des gens quils ont offensés et qui pourraient redonner courage aux Javans ? On dit que le vieux roi de Bantam a trouvé moyen de faire passer un de ses enfants en Angleterre, sachant bien quil ny a que les Anglais qui puissent le rétablir : outre quils y ont le plus grand intérêt et que leur magasin était le mieux garni. Pour moi, je pardonne à leur politique ce quils nous font ici, pourvu quà Batavia ils mettent tout par écuelles (16) pour nous recevoir (17). Nous mettons à la voile pour y aller et si le vent demeure où il est, nous y serons demain au soir. Le contretemps a été parfait : mais deux choses me consolent, la frégate retrouvée et la certitude quon peut encore arriver à Siam le 20 septembre. Il ne faut que quinze jours pour y aller. Voilà encore du temps par-devers nous.17 août.
Nous avons fait cinq lieues ; le calme est venu et la nuit on a mouillé. Toute la côte est pleine dîles, de bancs de sable, de roches. Nous navons été quà petites voiles, toujours la sonde à la main.18 août.
Le chevalier de Forbin est parti à minuit dans le canot pour aller à Batavia faire un compliment à Monsieur le général et lui demander toutes les choses dont nous avons besoin. Nous avons mis à la voile à neuf heures du matin par un petit vent qui na duré quune heure. On a mouillé. Le vent est revenu à une heure après midi ; et nous voici à la vue de Batavia. Le canot nest point encore revenu. Nous comptons avec les lunettes quatorze navires à la rade.
Le chevalier de Forbin vient de revenir pompeux et triomphant. Le général lui a accordé plus quil ne demandait. Nous sommes mouillés à demi-lieue de la ville. Nous lavons saluée de sept coups de canon et elle nous a répondu dautant (18), ce qui nest jamais arrivé dans les Indes. Les Anglais, les Portugais, mêmes des navires de roi saluent et on ne les salue point. Cest ici la capitale de lempire des Bataves. Leur puissance y est formidable et il ne faut pas sétonner quils soient fiers sur leur pallier. On nous permet denvoyer nos malades à terre, de faire de leau, du bois, toutes sortes de rafraîchissements. On nous donne un bon pilote. A ce bon traitement nous reconnaissons nos amis du Cap : mais quon ne nous parle point de Bantam.19 août.
Monsieur Vachet était allé hier au soir à terre et vient de revenir à bord pour nous apprendre des nouvelles. Il a trouvé à Batavia le père Fuciti (19), jésuite italien qui sur lordre du pape et de son général est sorti du Tonkin (20), et cherche à retourner en Europe. Le père Ferreira son compagnon est allé à Macao. Voici les nouvelles. M. lévêque dHéliopolis est mort lannée passée à la Chine dans la ville de Fo-Gang en la province de Fo-kien, dun catarrhe qui la suffoqué (21). Dieu lui a donné la consolation dentrer dans les terres de sa mission et dy mourir en apôtre. Il y avait plus de vingt ans quil tentait toutes sortes de voies pour entrer à la Chine. Il avait fait trois fois le voyage des Indes et une fois le tour du monde ; et dans le temps quil allait être dun grand secours à tant de milliers de pauvres chinois, Dieu le retire à lui par des raisons que nous devons adorer sans les approfondir. En tout cas il a bien fait son personnage et puisque nous serons tous jugés sur nos uvres, il en avait bien de bonnes à présenter au jour quil a été jugé pour toute léternité. Ainsi au lieu de le plaindre, nous devons nous réjouir de son bonheur. Monsieur lévêque dArgolis est aussi entré à la Chine avec deux missionnaires. Il y en avait deux avec M. dHéliopolis, qui seront venus recevoir les ordres ; et cest toujours un grand bien quil y ait un évêque qui pourra faire des prêtres du pays. Il ny a point dautre moyen dy conserver le christianisme pendant la persécution. On reconnaît au visage les missionnaires dEurope : on les met prisonniers : il y en eut vingt-trois darrêtés il y a quelques années, dont il y avait dix-huit jésuites. Au lieu que les prêtres du pays se pourront mieux cacher et faire leurs fonctions sans avoir peur dêtre découverts.
M. Mahot évêque de Bérythe est mort à la Cochinchine. Le métier de missionnaire ne mène guère à la vieillesse. Il faut être toujours sur pied et quand un pauvre homme se voit presque seul dans une grande province, chargé du soin de vingt ou trente mille âmes, il fait plus quil ne peut ; le zèle le transporte et lhuile de la lampe est bientôt usée.
M. le général de Batavia vient denvoyer offrir à M. lambassadeur tout ce qui dépend de lui. Le compliment a été accompagné de dix ou douze grands mannequins (22) pleins de toutes sortes de fruits et dherbes. On a fait boire et fumer les bons Hollandais qui à peine ont été sortis quil en est revenu dautres avec deux grands bufs, des moutons, et des fruits et des herbes. On a mis léquipage à même. Une bonne journée comme celle-ci leur fait oublier toutes les fatigues passées. Nos malades sont à terre. On leur donnera du potage deux fois par jour et à la fin de la semaine ils seront tous gaillards.20 août.
Je suis venu aujourdhui à terre. Batavia ressemble à toutes les villes de Hollande (23) : les maisons blanches, toutes les rues entre deux canaux, de beaux arbres bien verts, le chemin des honnêtes gens est bien carrelé, le milieu des rues est bien sablé. On voit fourmiller un grand peuple. Les trois quarts sont Chinois, marchands riches qui font un grand commerce ; quelques Malais ; peu de Hollandais. Jappelle ici Hollandais tous les visages européens et parmi eux il y en a au moins un tiers de Français, tous catholiques. La garnison est ordinairement de mille hommes, sans compter quatre ou cinq mille Chinois ou Javans portant armes. Les soldats ont peu de chose pour vivre et sont traités fort durement : à la moindre faute le bâton joue. Mais quand une fois ils sont parvenus à être officiers, en quoi on ne leur fait point dinjustice, leur fortune est faite ; et toutes les nations sont avancées par degrés, aussi bien que les Hollandais. La citadelle est bâtie sur pilotis : elle est de quatre grands bastions avec un bon fossé deau vive et couvre la ville qui est dans les terres ; et comme le terrain est fort plat et les maisons basses, on ne voit point la ville de la rade. Je minformerai peu à peu de tout ce que vous me demandez. Vous voulez savoir ce que cest que ce général de Batavia, qui commande dans toutes les Indes hollandaises et dont la cour est aussi belle que celle des rois ; que ce conseil souverain dont chaque petit membre a maintes tonnes dor. Vous ne serez point fâché davoir une liste de toutes les places que les Hollandais ont dans les Indes, et de la manière dont ils y font le commerce. Jespère savoir tout cela et si je ne le sais, qui jamais le pourra savoir ? Outre ce que je puis faire par moi-même, jai six jésuites en campagne qui tous rapportent le soir quelque nouvelle connaissance et vous aurez le précis de tout cela. Attendez donc encore quelques jours. Je ne vous dirai que les choses dont je serai bien assuré. Jai été chez le seul libraire de Batavia chercher des livres du pays ; il nen fait pas de cas, mais à toute force il me voulait vendre le Mercure Galant.
Le père Fuciti est venu à bord. Cest un vénérable vieillard qui a été près de trente ans à la Cochinchine ou au Tonkin. Sa vie passée lui met sur le visage une gaieté perpétuelle. Il viendra avec nous à Siam et je crois que M. lambassadeur le ramènera en Europe. Jen suis bien aise, car il a la vraie physionomie dun saint. Nos jésuites sont logés avec lui dans le jardin de M. le général qui les fait traiter à la française avec magnificence. Ils étaient bien au Cap : mais ici cela va encore dun autre air. Ils vont dresser leurs machines pour au moins payer leur hôte avec un peu de Jupiter et de Mercure.
Un de nos matelots vient de se noyer en se baignant dans la rivière : il y avait pied partout. Dès que les camarades lont vu aller à fond, ils se sont jetés après et lont retiré par un pied déjà étouffé. On va le reporter à bord pour prier Dieu pour lui et le jeter à la mer. Il ny avait quun quart dheure que jétais venu dans la chaloupe : ce pauvre misérable était un des rameurs, gaillard ; et un quart dheure après il va paraître devant Dieu. Il est bon dêtre toujours prêt à faire ce voyage puisque nul ne sait quand il faudra partir.
M. Vachet a mené les mandarins chez M. le général, qui les a fort bien reçus. Ces Messieurs ont besoin du roi de Siam et tous les ans ils y envoient quantité de vaisseaux chargés du riz, du cuivre et du calin (24).21 août.
M. le général vient denvoyer encore un bateau chargé de rafraîchissements. Nous nous faisons aux fruits des Indes. Les ananas lemportent ; cest une chair ferme, rouge et qui tend au melon. Les oranges sont bonnes et les citrons, les bananes et les patates ; on ne regarde plus les cocos : et cependant vivent les pêches madeleine, les figues, et les muscats. Il y a ici du vin de France détestable, quon vent un écu la pinte. Tout est fort cher, largent est fort commun. Cest un bon métier que celui de cabaretier ; on y fait fortune en peu de temps : car à quoi quun petit bouchon (25) rende à la compagnie douze ou quinze mille francs par an, ils sy enrichissent encore. On y boit toujours et cest un passage perpétuel du vin de France au vin de Rhin, du vin dEspagne au vin de Perse ; seulement de temps en temps un peu de tabac et de bière. Hommes et femmes, tout fait la même vie : je vis hier une petite fille de six ans qui apprenait à fumer à un petit garçon de quatre ou cinq. Cela nempêche personne de vaquer à ses affaires et si lon veut leur plaire, il faut faire comme eux. Pour moi jamais je ne ferai ma fortune en ce pays-ci. Les particuliers ny font pas grand chose depuis que les Hollandais sont maîtres de Bantam ; cest la compagnie qui fait tout le commerce. Les marchands nont plus de vaisseaux sur leur compte : il faut quils vendent à la compagnie qui nachète quà bon marché et qui par-là tire tout le profit.
M. de Vaudricourt a été voir ce matin M. le général pour le remercier de toutes les honnêtetés quil a pour les Français : il y a ordre de les laisser entrer partout.22 août.
Il y a ici des lettres de Macao qui disent que lempereur de la Chine a ouvert tous les ports de son royaume à tous les étrangers et a fait publier que tous les marchands, de quelque nation quils fussent, seraient bien reçus à faire le commerce. Cela va achever de ruiner les Portugais ; il y a cinq ans quil envoyèrent à Pékin une ambassade célèbre et obtinrent que seuls de tous les Européens ils feraient le commerce par Macao. Mais comme ils ont peu de vaisseaux et quils ny pouvaient fournir, les marchands chinois ont représenté à lempereur Khang Xi (26), que le moyen denrichir son pays était dy recevoir tout le monde. Les Hollandais furent assurés des premiers à y aller. La Chine est présentement en paix. Les Tartares sont maîtres partout. Le pirate qui sétait fait roi de lîle Formose a été défait. Le vieux Gozlanqui qui fit entrer les Tartares en 1640 et qui sétait révolté contre eux et avait conservé quatre provinces est mort ; et son fils a été tué ou chassé. De sorte que les Tartares nayant plus rien à craindre du dedans ouvrent leurs portes, et dans cinquante ans prendront les manières chinoises. La bonté du pays les rendra efféminés ; ils laisseront croître leurs cheveux et dans deux cents ans il reviendra dautres Tartares septentrionaux, guerriers et brutau qui ne reconnaîtront plus les petits enfants de ceux-ci, et qui feront la conquête de la Chine. Cela est déjà arrivé plusieurs foi et par la situation du pays et les murs des habitants, on peut, sans être prophète, assurer que cela arrivera encore.
M. Vachet vient de me dire quun marchand français nommé M. Junet, natif de Saint Jean de Laune, est mort à Masulipatan (27). Il passait pour avoir plus de trente mille écus de bien. Il a fait des legs pieux pour quatre mille roupies, vous savez quune roupie vaut trente sols, et a laissé tout son bien à la mission. Cela ne viendra pas mal pour fonder le Collège de Siam. Ainsi quand Dieu leur ôte M. dHéliopolis qui avait dix mille livres de rente dont sa famille na jamais vu un quart décu, il leur envoie une bonne succession.
Il court ici une nouvelle qui serait bien terrible ; que Sevagi, après avoir défait larmée navale du grand Moghol qui venait au secours de Goa, a pris la ville dassaut et la ruinée ; que les Portugais manquant de monde, de cinq forteresses quils ont à Goa nont conservé que les deux meilleures ; et que Sevagi sest retiré avec des richesses immenses. M. le général a dit quil nen avait point de nouvelles. Il faut espérer que cela nest pas vrai et que saint François-Xavier aura conservé une ville où son corps a fait de si grands miracles ; si ce nest quirrité des horribles débauches des habitants, il les ait abandonnés à la justice de Dieu.23 août.
Je viens de lire la lettre du père Tissanier (28) supérieur des jésuites de Macao, qui dit positivement que lempereur de la Chine se voyant en paix et ne craignant personne, a ouvert aux étrangers tous les ports de son empire pour éprouver pendant deux ans si le commerce sera utile à ses sujets. Il confirme aussi la mort de M. dHéliopolis arrivée dans la Province de Fo-Kien le 29 octobre 1684 et celle de M. de Berithe à la Cochinchine au mois de de juin 1684.
Jai été aujourdhui avec M. lambassadeur voir Batavia. Nous avons fait le tour de la citadelle et celui de la ville, toujours en bateau, et de temps et temps entre deux rangs de belles maisons et deux rangs de beaux arbres à la manière hollandaise. La ville est grande, bâtie au cordeau : chaque rue est entre deux canaux ; et chaque maison a une pompe. La citadelle est de quatre grands bastions sur lesquels il y a soixante pièces de canon en batterie et tout autour entre les courtines et le fossé sont rangées au moins huit cents pièces de canon, plupart de fer, pour les vaisseaux. Le général et les conseillers du Conseil sont logés dans la citadelle. Nous avons descendu au jardin de M. dAngers François, faisant ici la fonction de consul. Il y a dit-huit ans quil vint ici avec cent écus et il a chez lui quarante esclaves, et a, dit-on, cinquante mille écus de bien. Il nous a dit que depuis la prise de Bantam, les marchands ne gagnent plus rien. Nous avons aussi été voir le jardin de M. le général, qui est peu de chose. Ils font grand cas dun colifichet qui pisse quand la pompe a joué. Partout il y avait une grande collation et dabord une demi-douzaine de nègres nous apportaient du vin sec à la main droite et une pipe bien allumée à la gauche. Les dames sy sont trouvées : mais, bon Dieu, quelles dames, qui toujours mâchent du bétel et de larec ! Or vous saurez que ce bétel découle une liqueur rouge comme du sang et mesdames ont la bouche comme si on venait de leur arracher quatre grosses dents. M. lambassadeur, en retournant à bord, a passé par le jardin de feu M. Spelman où sont logés les jésuites et y a trouvé une collation magnifique. M. Thim, commandeur de la flotte, lui est venu faire un compliment de la part de M. le général et moi je suis demeuré à terre avec les pères qui mont fait fort bonne chère.24 août.
Enfin jai déterré labbé de D. de Batavia. Il ma instruit à fond : je nai cessé de questionner pendant deux heures et jespère que vous serez content. Mais il faut, sil vous plaît, que vous attendiez que nous soyons partis dici. Je chercherai toujours de nouvelles connaissances : jassurerai davantage ce que je sais déjà et sur le chemin de Siam je vous développerai peu à peu tout ce que jai mis dans mes loges.
Nos vaisseaux ont solennisé ce soir la veille de saint Louis fête du roi. LOiseau a tiré dix-sept coups de canon et la Maligne onze. Les Hollandais nous ont dit que si çavait été le jour de la naissance du roi, on aurait bu bien du vin et fumé bien des pipes sur les remparts de la citadelle au bruit de tout le canon ; mais ils nosaient, à cause du saint quils auraient peur dhonorer.
On embarquera demain nos malades, qui ne le sont plus guère. Les rafraîchissements ne leur manqueront pas sur la route. Il ny a que M. dArbouville qui est toujours fort faible : il y a deux mois quil a le flux de sang ; cest un mal dangereux dans les pays chauds. Je crois que le 26 de ce mois, à la pointe du jour, nous mettrons à la voile avec un petit vent de terre qui ne manque jamais de se lever tous les matins. Notre pilote hollandais nous mène par le détroit de Banka (29). Il y a mené plusieurs fois de grands vaisseaux et parait sûr de son fait. Outre que cest le plus court, nous ne perdrons point la terre de vue dici à Siam et nous pourrons encore prendre quelques salades à Poltimont, qui est à moitié chemin. Ainsi Monsieur, vous pouvez juger que notre voyage est bien avancé et que toute la fatigue en est ôtée. Jai ramassé de bonnes choses pour M. labbé Baudrand, des royaumes, des villes, des forteresses dont il na jamais ouï parler : il en sera bien aise.
Il est arrivé ici un vaisseau hollandais, parti dAmsterdam au mois de décembre dernier. Il a été deux mois en calme sous la ligne et na pu entrer dans le cap de Bonne-Espérance à cause du mauvais temps. Le capitaine, les deux pilotes et quarante-cinq matelots ont été jetés à la mer. Jugez de notre bonheur davoir fait presque le même trajet en cinq mois sans mal ni douleur ; nous qui ne sommes point accoutumés à ces longues navigations et sur qui le changement des climats devrait faire plus dimpression.25 août.
Il arriva encore hier au soir trois vaisseaux de la côte de Coromandel. Il en partit en même temps quelques-uns pour le Japon. On les accommode exprès : ils nont point de figures à la poupe ni à la proue, parce que les Japonais croient que les autres nations ne mettent des figures que pour se moquer de leurs idoles. Or ces Japonais traitent assez cavalièrement les étrangers : il ny a que les Hollandais qui aient commerce avec eux, et voici comment. Dès que leurs vaisseaux sont arrivés, les Japonais viennent à bord, font porter à terre les mâts, les voiles et les cordages, dressent un état de toutes les marchandises, les font conduire dans leurs magasins, y mettent le taux sans consulter les Hollandais et leur apportent de lor pour les payer. Quand cela est fait, les Hollandais attendent dans leur comptoir ou sur leurs vaisseaux que la saison de partir soit venue, sans avoir commercé avec personne : on leur rend leurs mâts et leurs voiles, et ils reviennent à Batavia. Il est assez bon de remarquer que les Japonais ne veulent point que le chef ou président du comptoir hollandais y demeure plus dun an : et à cause de cela on nomme toujours à Batavia trois présidents du comptoir du Japon, un qui y est actuellement, un qui est en chemin pour y aller et lautre qui se repose à Batavia ; et le même y peut retourner plusieurs fois, pourvu quil ait été deux années dehors. Ce sont des manières un peu dures pour une nation si puissante aux Indes ; mais ils en souffriraient encore davantage par lappât du gain. Quarante mille écus de marchandise leur valent au moins cent mille écus en or ; et cet or qui est fort bon, ils le reportent sur les côtes de Bengale où le profit est encore plus grand. Pour le président, il peut dans son année, en vivant comme un capucin, gagner cent mille écus. Comptez, je vous en prie que je nexagère point et que jaime mieux dire moins que plus : je suis toujours en garde là-dessus.
Je suis revenu à bord ce matin parce que demain à la pointe du jour, sil plaît à Dieu, nous mettrons à la voile.
Il est encore venu ce soir deux bateaux chargés de rafraîchissements de la part de M. le général : on ne peut rien ajouter à ses honnêtetés.26 août.
Nous avons mis à la voile à sept heures du matin. Trois de nos meilleurs matelots étaient demeurés à terre hier au soir ; on avait peur quils neussent déserté : on les a attendus et ils sont revenus avec des catholiques qui venaient entendre la messe. Notre pilote hollandais est fort habile. On lui a confisqué depuis six mois pour six mille écus de marchandises de contrebande et ces Messieurs ne laissent pas de sen servir. Je men vais vous dire, pendant que je men souviens, tout ce que jai appris du gouvernement général des Hollandais dans les Indes et de Batavia en particulier. Jécrirai tout ce qui viendra au bout de la plume : vous y mettrez de lordre si vous voulez.
Il y a plus de cent ans que les Anglais prirent la ville de Jacatra sur lempereur de Mataran et la brûlèrent. Ils y bâtirent une loge avec un méchant petit fort. Les Hollandais y vinrent en 1617 ; et sous prétexte de mettre des malades et des marchandises à terre, ils firent descendre de petits canons dans des ballots et un jour de prêche taillèrent en pièce tous les Anglais et sy établirent. Depuis ce temps-là, ils sy sont fortifiés peu à peu malgré les insulaires qui souvent leur ont fait la guerre ; et ont bâti la forteresse sur pilotis avec de grandes dépenses pour défendre la rade et ensuite la ville qui nest dans sa perfection que depuis quinze ou vingt ans. Ils sont présentement les maîtres de toute lîle de Java. Les rois de Bantam sont prisonniers. Vous savez leur histoire : jy ajouterai seulement quil y a dans la forteresse de Batavia deux frères du jeune roi.
Voici lhistoire de Mataran. Le dernier empereur ayant laissé trois enfants, les deux cadets se sont révoltés. Laîné a demandé secours aux Hollandais et leur a livré la ville de Japara à soixante lieues de Batavia sur la côte septentrionale de Java. Ils y ont bâti un fort et y entretiennent une bonne garnison. La guerre a duré jusquà ce que lun des frères ait été tué et lautre pris prisonnier. Mais comme lEmpereur sest trouvé redevable aux Hollandais de sommes considérables, il leur a encore donné la ville de Cheribam, à vingt lieues de Batavia, sur la même côte. Par le moyen de ces deux places, il est absolument soumis à leurs volontés et les paye par termes. Il leur a envoyé depuis quinze jours quarante mille écus et leur demande seulement trois cents hommes pour mettre à la raison quelques révoltés dans les montagnes. M. Tac qui a fait la fonction de major général en labsence de M. de Saint Martin doit y aller bientôt.
Les Hollandais sont aussi les maîtres dans lîle de Sumatra. Ils ont un fort à Padan sur la côte sud-ouest et deux comptoirs dans les terres, lun à Palimbang et lautre à Jambi : de sorte que la Reine dAchem et tous les autres petits souverains de lîle noseraient vendre à dautres leur poivre et leur or.
Ils nont dans toutes les Indes que six gouvernements généraux où ils soient absolument souverains. Voici leur rang.Ils ont outre cela des gouvernements particuliers, où le commandant sappelle commandeur. Comme :
Le cap de Bonne-Espérance dont la nomination se fait en Europe,
Macassar,
Padan dans lîle de Sumatra,
Bima,
Timor, pris sur les Portugais,
Andragiry
Cochin, pris sur les Portugais ; et plusieurs autres sur la côte de Malabar.
Ils ont aussi des comptoirs. Comme,
Hispahan,
Gaumaron, où Bandarassi en Perse, doù ils tirent de la soie,
Surate, Agra, Amanabar, dans les états du Grand Mogol.
Bengale
Palimbang, Jambi, où il y a une forteresse, dans lîle de Sumatra.
Banka
Ligor, où il y a des mines détain,
Siam,
Tonkin,
Japon
Ils nont point de comptoir dans la Chine mais ils portaient leurs marchandises dans les îles voisines et les Chinois les venaient prendre en cachette. Ils y ont envoyé quatre vaisseaux depuis deux mois avec un ambassadeur et des présents magnifiques pour lempereur et pour ses ministres : ils avaient été avertis de bonne heure de la résolution que les Chinois ont prise douvrir leurs ports.
Vous verrez dans toutes les relations quelles différentes marchandises sortent de ces différents pays.
Parlons un peu du gouvernement de la compagnie dans les Indes. Tout sy fait par le conseil de Batavia.
Il est composé du général qui ne fait quordonner et ne rend point compte ;
du directeur général qui a tout entre les mains et en répond ;
de dix conseillers extraordinaires, quelquefois deux, quelquefois quatre, selon quil plaît aux cinquante-six personnes dont la Compagnie est composée et qui demeurent toujours en Europe.
Le conseil donne toutes les charges et tous les gouvernements, en attendant la confirmation dEurope, qui est ordinairement conforme aux résolutions du conseil. Le général y a deux voix et du pouvoir selon sa capacité. Le dernier, nommé M. Spelman, faisait tout de sa tête. Ce fut lui qui malgré tout le conseil entreprit laffaire de Bantam. Il était homme de guerre.
Quand il meurt un conseiller, cest au conseil de lui donner un successeur qui doit être confirmé par la compagnie. M. Spelman fit un conseiller de son autorité ; et la compagnie qui le craignait, approuva tout. On dit à Batavia que si le roi avait pris Amsterdam en 1672 M. Spelman, quoi quil ne fut alors que capitaine général de Ceylan, se serait fait souverain dans les Indes. Il y a dix huit mois quil est mort et a laissé trois millions de bien.
Le général dà présent se nomme M. de Campich, homme de bonne mine, âgé de cinquante ans, libéral, nayant jamais songé dans tous ses différents emplois quau bien de la compagnie. Il a passé par tous les degrés de marchandise et na jamais vu de guerre. Il est venu aux Indes sous-écrivain à huit écus de gages par mois. Ensuite il fut fait teneur de comptes, puis sous-marchand, marchand, sur-marchand, président du Japon, secrétaire général qui a le rang après les gouverneurs de provinces au-dessus des commandeurs, conseillers ordinaires ; et enfin à la mort de M. Spelman il fut élu général tout dune voix. Il a reçu sa confirmation dEurope depuis six semaines.
Le général nest que pour trois ans ; mais il est toujours continué toute sa vie, parce que la compagnie ny gagnerait pas sil fallait engraisser un homme tous les trois ans. Il a par mois huit cents écus de gage, et cinq cents écus pour sa table, toute sa maison entretenue, avec une clé des magasins où il prend ce qui lui plaît sans rendre compte. Il ne sort jamais quil nait devant son carrosse cinquante gardes à cheval, une compagnie dinfanterie derrière et douze pages aux portières ; et quand il donne audience aux ambassadeurs des rois indiens, cest avec un faste extraordinaire.
Le directeur général a tout entre les mains et rend compte.
Les conseillers, en gages et en profits réglés ont douze mille francs par an.
Les conseillers extraordinaires disent leur avis au conseil : mais leurs voix ne sont point comptées quand le général, le directeur général et les six conseillers ordinaires y sont tous. Mais sil en manque quelquun, on compte les voix des plus anciens conseillers extraordinaires.
Il y a deux procureurs généraux ou fiscaux, lun pour la mer et lautre pour la terre, qui visitent tout et nont pour gages que le tiers des confiscations : les deux autres tiers sont au profit de la compagnie. Ce sont des charges fort lucratives et souvent on graisse la patte de ces messieurs.
Outre le conseil souverain, il y a le conseil de justice, composé dun président, dun vice-président et de douze conseillers. Il juge sans appel tous les procès civils et criminels ; et condamnerait à mort le général sil était convaincu de trahison.
Il y a plusieurs petites justices subalternes où lon juge sans appel les affaires au-dessous de cent écus.
Le bailli de la ville a aussi sa justice particulière.
Il y a encore deux premiers marchands qui ont soin de faire charger et décharger les navires : ce sont des charges considérables qui donnent rang après les conseillers devant les gouverneurs de province.
Reste à parler de la guerre. La compagnie nentretient dans toutes les Indes que douze mille hommes de troupes réglées ; mais dans chaque place où il y a garnison hollandaise, il y a toujours beaucoup de gens du pays portant armes quils font marcher devant quand il faut se battre. On prétend que dans les différents pays ils ont outre leurs troupes plus de cent vingt mille hommes, qui tirent fort bien un coup de mousquet.
Cest le major général qui commande toutes les troupes sous les ordres du général. Il a sous lui des capitaines dont les compagnies sont ordinairement de deux cents hommes et des lieutenants qui en temps de guerre deviennent capitaines ; et les capitaines deviennent colonels.
Le major général est la seconde personne des Indes hollandaises. Je vous ai dit au Cap que cétait M. de Saint-Martin François. Il revient de Hollande où il était allé rendre compte de ses actions après la prise de Bantam, et revient glorieux. On la confirmé dans sa charge ; et de plus on la fait conseiller extraordinaire et vice-président du conseil de Justice.
Enfin, pour finir, car je commence à être las décrire, la compagnie a dans les Indes cent soixante vaisseaux depuis trente jusquà soixante pièces de canon ; et en temps de guerre, elle en peut aisément armer quarante des plus grands. Bonsoir : je vous dirai les choses que jaurai oubliées, à mesure que je men souviendrai.27 août.
Je vous dis bonsoir hier à neuf heures du soir et je me couchai bientôt après. Le moyen de croire que les aventures de la journée nétaient pas encore finies ? A dix heures jentends crier : Aux armes, aux armes, pare les canons, amorce les mousquets, où sont les sabres ? Je me lève et monte sur le pont : je vois à la portée du pistolet un gros navire aussi gros que nous. On lui criait à tue-tête : Doù est le navire ? Mot. Doù est le navire ? Mot. Et cependant il arrivait sur nous et nous allait aborder à bâbord. On lui avait montré notre fanal, il nous avait montré le sien. Il avait le vent sur nous. On a donné un coup de gouvernail pour éviter labordage jusquà ce que nous fussions bien parés. Enfin il nous a abordés par la poupe et avec son beaupré (30) a emporté une partie de notre couronnement. Alors on lui a lâché une trentaine de mousquetades. Mot ; il a fait sa route vent arrière ; et en un moment sest éloigné de nous. Je ne me suis pas trouvé à bien des batailles, mais à voir la contenance de nos soldats et de nos matelots, on ne nous aurait pas enlevés sans coup férir. Les jésuites et les missionnaires avaient déjà pris parti. Les uns étaient à genoux à fond de cale et les autres fièrement le sabre à la main étaient sur le pont. Raisonnez présentement sur ce que ce pouvait être. Les vaisseaux indiens ou mores ne sont point si grands : cest donc un Hollandais, un Anglais ou un Danois, car il y en a quelques-uns en ce pays-ci. Les avis entre nous sont partagés. Les uns disent que cest un Anglais qui nous prenant dabord pour un Hollandais voulait dans lobscurité nous incommoder, et peut-être nous enlever ; mais quau langage, nous reconnaissant pour Français, il avait passé outre. Il est certain quil y a dans ces mers des vaisseaux anglais qui cherchent noise aux Hollandais à cause de laffaire de Bantam. Mais lopinion la plus saine est que cest un pauvre navire marchand où tout le monde dormait, qui nous voyant si près de lui a voulu arriver pour passer à notre arrière : il a mal manuvré, et contre son intention nous a abordés. Un moment après arrive la Maligne toute furieuse. Elle sétait éveillée au bruit de la mousqueterie et venait bien parée pour être de la fête. Toute cette jeunesse était sur le pont prête à sauter dans le bord ennemi. On leur dit ce qui nous était arrivé : les sabres ont été remis dans le fourreau et jai été me recoucher. Voici un joli article pour le journal. Il ny a point eu de sang répandu et cependant cela nous a donné un petit air de guerre qui sied bien (31).
Nous avons déjà fait bon chemin et si le vent continue, nous verrons avant la nuit le détroit de Banka.
La hauteur sest trouvée de 4 degrés 26 minutes. Quand nous aurons passé la ligne, nous naurons plus que 14 degrés jusquà Siam.28 août.
Nous mouillâmes hier au soir à 14 brasses : on avait cru voir terre, et il est bon de ne la reconnaître que de jour. Ce matin, en appareillant, la Maligne a envoyé sa chaloupe à bord demander des poulets et du vin pour M. dArbouville, qui est toujours fort malade. Son mal na point diminué à Batavia. Les matelots nous ont dit que de la Maligne ils avaient vu non seulement le vaisseau qui nous aborda, mais encore un autre au vent. Ces deux vaisseaux peuvent faire changer nos raisonnements. Il y a par ici deux Anglais qui ont été à Batavia faire des rodomontades : ils pourraient bien être venus mouiller sous une île en attendant quelques Hollandais. Si ce sont eux, ils ne se vanteront pas de navoir rien répondu aux mousquetades dont on les a salués.
Nous sommes à 3 degrés et demi de la ligne. On voit Sumatra : on voit Banka. Il y a par ici des roches et des bancs de sable : notre pilote a toujours la sonde à la main ; et dès que la nuit est venue, mouille à six brasses.29 août.
Oh, quel chaud ! La ligne est toujours la ligne et nous sentons bien ses approches. Les bancs de sable sont parés. Je vous demande pardon : dans le temps que jécris ceci, nous touchons. On fait grand bruit là-haut je men vais voir ce que cest.
Cest que nous avons touché. On sondait et trouvait sept brasses et tout dun coup trois brasses. Notre navire prend trois brasses et demie par le derrière, lavant était à flot. On a cargué toutes les voiles et jeté lancre ; et après bien de la peine, nous avons dégagé notre gouvernail et nous sommes remis à la voile. Cela nous a fait perdre trois heures de temps ; car, Dieu merci, le fond était de bonne vase et le navire na point travaillé. Le pilote hollandais assure que depuis un an le banc qui est à lentrée du détroit a chanté de places et que sans cela nous naurions point touché : mais comme le fond est bon, il ne sest point embarrassé. La Maligne a échoué aussi bien que nous, quoi quelle ne prenne pas douze pieds deau. Ce sont petites aventures ordinaires dans les détroits. On voit un navire ; cest une petite flûte hollandaise, qui est mouillée. Elle vient de la côte de Bengale et va à Batavia ; et comme nous avons le vent et la marée pour nous, elle les a contraires et attend le soir que tout cela changera en sa faveur ; et à notre tour nous mouillerons.30 août.
On mouilla hier à six heures du soir après avoir passé lendroit du détroit le plus étroit, et à la pointe du jour on a remis à la voile. La marée et un bon vent nous ont fait avancer presque jusquà la pointe, et à lentrée de la nuit on a mouillé à cause dun banc de sable et dune roche sous eau quil faut parer demain matin. Cette île de Banka est grande et peuplée : les Hollandais y ont une habitation et un petit fort de palissades. On ne sait pas pourquoi ils nont point voulu fortifier un poste qui paraît si important : car tous les vaisseaux qui viennent de la côte de Bengale, de Malaisie, de Siam, passent par le détroit pour aller à Cambodge (32), à Cochinchine, au Tonkin, à la Chine et au Japon ; et noseraient prendre le large au nord et à lest de lîle de Banka, de peur dêtre portés par les courants sur les côtes de Bornéo qui sont fort dangereuses. Nous avons vu à bâbord la rivière de Palimbang dans Sumatra, où les Hollandais ont une forteresse et un comptoir. Le pilote nous a dit quils en tirent beaucoup dor de bas aloi ; mais que lair y est si mauvais, que peu de gens y veulent demeurer.
Mouille à douze brasses et demie.31 août.
Voici encore une autre embouchure de la rivière de Palimbang, bien plus grande que lautre. La mer, à deux lieues au large, est deau trouble et peu salée. Nous voici presque hors du détroit : on sonde toujours pour éviter un banc de sable et certaines roches à fleur deau.
On a mouillé deux fois ; cest la commodité de cette navigation. Quand le vent ou la marée sont pour nous, on met à la voile ; et quand ils sont contraires, mouiller : au moins si on navance pas, on ne perd rien.
27 feuilles format A4
PAGE SUIVANTE
NOTES :
1. Il sagit ici de loiseau marin de lordre des pélicaniformes. Cet oiseau noir et blanc possède une prodigieuse vitesse de déplacement, et peut atteindre 2,50 mètres denvergure. retour2. Egalement de lordre des pélicaniformes, les fous sont des oiseaux blancs assez proches des frégates, eux aussi pourvus dune grande envergure. retour
3. Il sagit sans doute de lîle Christmas, autrefois île Mony, située au sud de Java, et qui est aujourdhui une dépendance australienne. retour
4. La place Royale est aujourdhui la place des Vosges à Paris. Le 3 août 1683, labbé de Choisy y tomba malade, si gravement que son état fut jugé désespéré et quil reçut lextrême-onction. Dans les « Quatre Dialogues » quil publia avec labbé de Dangeau en 1684, il laissera de cette expérience une page admirable : « Je me vis dans un lit entouré de prêtres, au milieu de cierges funèbres, mes parents tristes, les médecins étonnés, tous les visages mannonçant linstant fatal de mon éternité. Oh, qui pourrait dire ce que je pensai dans ce moment terrible ; car si mon corps était abattu, et si je navais quasi plus de sang dans les veines, mon esprit en était plus libre et ma tête plus dégagée. Je vis donc, ou je crus voir, les cieux et les enfers ; je vis ce Dieu si redoutable sur un trône de lumière, environné de ses anges. Il me semblait quil me demandait compte de toutes les actions de ma vie. Je voyais en même temps les abîmes ouverts prêts à mengloutir, les démons prêts à me dévorer, les feux éternels destinés à la punition de mes crimes. Non, Théophile (cest ainsi quil sadresse à labbé de Dangeau dans louvrage), on ne saurait simaginer ce que cest que tout cela si on ny a pas passé. Les mystères les plus incompréhensibles paraissent clairs comme le jour ; lâme quasi dégagée de son corps a des clartés nouvelles. Je vous avoue que jeus grand-peur. Je demandais pardon à Dieu de tout mon cur. Jaurais bien voulu avoir le temps de faire pénitence, mais la mort me talonnait de près. Javais entendu les médecins dire : « Il ne sera plus en vie dans deux heures. » Toutes les portes du ciel me paraissaient fermées. Javais pourtant reçu tous mes sacrements et métais préparé le mieux que javais pu à ce passage si terrible. Mais, Théophile, quest-ce quune préparation précipitée ? et que peut penser dans ces derniers moments, au milieu des horreurs dune mort presque inévitable, un cur tout terrestre, nourri dans les plaisirs du siècle et si peu accoutumé aux pensées de lautre vie ?
Je mendormis et me réveillai plus tranquille. Javais cru pendant mon sommeil me voir à la porte dune galerie toute éclatante de lumière, mais dune lumière douce et qui, sans méblouir me paraissait plus brillante que toutes les autres lumières. Je me sentais bien ferme dans la résolution de me convertir si je revenais en santé, et je commençai à croire quil nétait pas impossible que Dieu me fit miséricorde. Une pensée si consolante me donna courage. Lesprit en repos contribua à ma guérison autant et plus que le quinquina, et je me vis bientôt en état de jouir encore une fois de la vie que je navais souhaitée que pour faire pénitence. » Dirk Van der Cruysse qui cite cette page dans sa biographie de labbé de Choisy, note la concordance des témoignages de ceux qui ont vécu cette expérience aux portes de la mort et qui évoquent très souvent une lumière intense au fond dun tunnel ou dune galerie, et le défilement quasi instantané de toute une vie. Il conclut ainsi : « Les souvenirs de Timoléon effleuré par laile de Thanatos, formulés dans le langage religieux du XVIIe siècle, coïncident de façon surprenante avec des témoignages contemporains enregistrés des deux côtés de lAtlantique. » retour5. En panne : « se dit de létat dun navire, lorsque, une partie de ses voiles tendant à le faire aller en avant et lautre partie le poussant vers larrière, il reste, sinon absolument immobile, du moins sagitant presque sur place, dérivant un peu et ne faisant pas de route. » (Littré) Dans son ouvrage « La Puce à lOreille », (Stock - 1978) Claude Duneton qui dresse avec autant desprit que dérudition une « Anthologie des expressions populaires avec leur origine » ajoute : « De là à tomber en panne sans lavoir voulu, lorsque la voiture refuse daller de lavant, il ny a quun souffle. On croirait du moins que la bagnole a inventé la panne sèche, lorsque le réservoir est vide Eh bien non, même pas : « panne sèche, se dit lorsquon met en panne sans gouvernail », précise Littré qui ajoute : « Dans les autres cas on dit panne courante. » Cest là un très bel exemple de récupération langagière, avec un changement total dans la motivation ! retour
6. Aujourd'hui Pulau Panaitan, à l'entrée du détroit de la Sonde. retour
7. « Chemin que fait un bâtiment jusquà ce quil revire de bord. Faire plusieurs bordées, revirer plusieurs fois de bord. » (Littré) retour
8. On appelait ainsi « toute sorte de poisson salé et séché, et, plus particulièrement, une espèce de morue séchée à lair. » (Littré) retour
9. Le codinde (coq dInde), désigne vraisemblablement un dindon. « e « q » se fait toujours entendre, excepté dans « coq dInde » qui se prononce : ko-din-d » (Littré) retour
10. La brasse valait autrefois 5 pieds, soit 1,624 mètre. Lunité de brasse dans la marine valait 1,66 mètre. Les Anglais utilisent encore de nos jours une brasse (fathom) valant et 6 pieds, soit 1,83 mètre. retour
11. Leurs dents sont en effet noircies par lusage du bétel. retour
12. Le bétel (mot de la langue du Malabar), est un « poivrier grimpant de lInde, dont la noix est tinctoriale (rougeâtre) et dont les feuilles, mêlées à de la chaux, sont utilisées comme masticatoire en Extrême-Orient. » (Larousse) Larec, ou aréquier (labbé de Choisy orthographie arèque) est un mot dorigine malaise qui désigne un « palmier asiatique et indonésien, type de la tribu des arécées, qui fournit le cachou, le bétel, le chou-palmiste et dont lécorce sert à faire des cordages. » (Larousse) La mastication de la noix de bétel (interdite lors de la campagne doccidentalisation qui suivit le coup détat de 1932. Obligation était également faite de porter chapeau et chaussures, même dans les campagnes) est encore en usage en Thaïlande chez les personnes âgées. Ainsi Mae Boonmee, ma belle-mère, ne se sépare jamais du petit panier qui contient son nécessaire à mâcher, à savoir un couteau pour couper la noix de bétel, une boite en cuivre qui recèle de la chaux, une petite spatule pour étaler cette chaux sur les feuilles en forme de cur qui serviront à entourer le morceau de noix, et des petits morceaux décorce qui se mâchent avec lensemble. Au bout dun moment, la mastication produit un jus très rouge qui ensanglante les lèvres et la langue. Il est nécessaire de disposer dun crachoir à proximité. Je nai jamais vu de jeunes personnes en Thaïlande sadonner à la mastication du bétel, même dans les villages les plus reculés. On peut penser que la Marlboro supplantera définitivement dici peu cette coutume ancestrale, en dépit des virulentes campagnes anti-tabac que lance périodiquement le gouvernement.
Noix de bétel et feuilles sur un marché thaï.
Mae Boonmee. retour
13. Variété de pêches apparemment très appréciées au 17e siècle. retour
14. Aujourdhui Tanintharyi en Birmanie, près de Mergui. Le Tenasserim désigne de nos jours la région forestière constituant le sud de la Birmanie. retour
15. Macassar, ou Makassar, ou encore Makasar, était lancien nom dUjungpandang, ville dIndonésie sur la côte sud-ouest de lîle de Célèbe. Les Macassars désignent les populations du sud de Célèbe. Pendant son séjour au Siam, le chevalier de Forbin eut loccasion de mesurer linvraisemblable férocité des combattants macassars, ainsi que leur complet mépris de la mort. « Un de ces six enragés vint sur moi, le crit à la main ; je lui plongeai ma lance dans lestomac : le Macassar, comme sil eût été insensible, venait toujours en avant, à travers le fer que je lui tenais enfoncé dans le corps, et faisait des efforts incroyables afin de parvenir jusques à moi pour me percer. Il laurait fait immanquablement si la garde qui était vers le défaut de la lame ne lui en eût ôté le moyen. Tout ce que jeus de mieux à faire, fut de reculer, en lui tenant toujours la lance dans lestomac, sans oser jamais redoubler le coup. Enfin, je fus secouru par dautres lanciers qui achevèrent de le tuer. »
Le crit dont parle Forbin est le poignard malais à lame ondulée, quon nomme également crid, ou criss, ou kriss. (« Voilà un kriss malais dont la lame ondule comme une flamme; regardez ces rainures pour égoutter le sang, ces dentelures pratiquées en sens inverse pour arracher les entrailles en retirant le poignard; c'est une arme féroce, d'un beau caractère et qui ferait très bien dans votre trophée. » Théophile Gautier Le Roman de la Momie)
Plus loin dans son récit, le chevalier de Forbin ajoute encore : « Jétais si frappé de tout ce que javais vu faire à ces hommes qui me paraissaient si différents de tous les autres, que je souhaitai dapprendre doù pouvait venir à ces peuples tant de courage, ou pour mieux dire tant de férocité. Des Portugais qui demeuraient dans les Indes depuis lenfance, et que je questionnai sur ce point, me dirent que ces peuples étaient habitant de lîle de Calebos, ou Macassar ; quils étaient mahométans schismatiques et très superstitieux, que leurs prêtres leur donnaient des lettres écrites en caractères magiques quils leur attachaient eux-mêmes au bras, en les assurant que tant quils les porteraient sur eux, ils seraient invulnérables ; quun point particulier de leur créance ne contribuait pas peu à les rendre cruels et intrépides. Ce point consiste à être fortement persuadés que tous ceux quils pourront tuer sur la terre, hors les mahométans, seront tout autant desclaves qui les serviront dans lautre monde. Enfin ils ajoutèrent quon leur imprimait si fortement dès lenfance ce quon appelle le point dhonneur, qui se réduit parmi eux à ne se rendre jamais, quil était encore hors dexemple quun seul y eût contrevenu. Pleins de ces idées, ils ne demandent ni ne donnent jamais de quartier ; dix macassars, le crit à la main, attaqueraient cent mille hommes. Il ny a pas lieu den être surpris. Des gens imbus de tels principes ne doivent rien craindre, et sont des hommes bien dangereux. Ces insulaires sont dune taille médiocre, basanés, agiles et très vigoureux. Leur habillement consiste en une culotte fort étroite, et comme à langlaise, une chemisette de coton blanche ou grise, un bonnet détoffe bordé dune bande de toile large denviron trois doigts, ils vont les jambes nues, les pieds dans des babouches, et se ceignent les reins dune écharpe, dans laquelle ils passent leur arme diabolique. Tels étaient ceux à qui javais à faire, et qui me tuèrent misérablement tant de monde. » retour
16. Mettre tout par écuelles : ne rien épargner pour faire grand-chère à quelquun. (Littré) retour
17. Le chevalier de Forbin relate ainsi son entrevue avec le commandant hollandais : « jeus ordre daller à terre pour complimenter le roi de la part de M. lambassadeur, et pour le prier de nous permettre de faire les rafraîchissements dont nous manquions. Le lieutenant du fort, chez qui je fus introduit, me refusa tout ce que je lui demandais. Quelque instance que je pus faire, il ny eut jamais moyen davoir audience du roi : je représentai que javais à parler au gouverneur hollandais : on me répondit quil était malade, et quil ne voyait personne depuis longtemps : enfin après avoir éludé par de mauvaises défaites toutes mes demandes, on me dit clairement et sans détour, que je ne devais pas mattendre à faire aucune sorte de rafraîchissements, le roi ne voulant pas absolument que les étrangers missent le pied dans son pays. Comme jinsistais sur la dureté de ce refus, et que jen chargeais ouvertement les Hollandais, lofficier me fit entendre que la situation de lEtat ne permettait nullement au roi dy laisser entrer des étrangers ; que ses peuples, à demi revoltés, nattendaient pour se déclarer ouvertement que le secours quon leur faisait espérer de la France et de lAngleterre, et que malgré tout ce que je pourrais dire de lambassade de Siam, jaurais peine à persuader que notre vaisseau qui avait mouillé si près de Bantan, ne fut pas venu dans le dessein de rassurer les Javans et de leur faire comprendre que le reste de lescadre ne tarderait pas longtemps darriver. Que pour ce qui regardait les Hollandais, javais tort de leur imputer le refus quon nous faisait, que ne servant le roi quen qualité de troupes auxiliaires, ils ne pouvaient faire moins que de lui obéir ; que du reste si nous allions à Siam, comme je len assurais, nous navions quà continuer notre route jusquà Batavia, éloignée seulement de douze lieues, et que les honnêtetés que nous y recevions de la part du général de la compagnie des Indes, nous donneraient lieu de connaître que ce nétait que par nécessité quon usait de tant de rigueur à notre égard.
Tout ce quil disait du mécontentement de ces peuples, et de la nécessité de fermer leur port aux étrangers, était vrai ; mais il najoutait pas que ce mécontentement venait de la tyrannie des Hollandais, aussi bien que la dureté dont je me plaignais. Voici en peu de mots ce qui avait donné lieu à lun et à lautre. Il y avait déjà cinq ou six ans que Sultan Agun, lassé des embarras de la royauté, sétait démis de la couronne en faveur de Sultan Agui, son fils. Quelques années après, soit quil eût regret à sa première démarche, soit que son fils abusât en effet de lautorité souveraine, il songea aux moyens de remonter sur le trône. Il en conféra secrètement avec les pangrans, qui sont les grands seigneurs du royaume, et après avoir bien pris avec eux toutes ses mesures, tout paraissant favorable à son dessein, il se déclara ouvertement et reprit les ornements de la royauté. Ses peuples, qui avaient été heureux sous sa domination, retournèrent à lui avec joie. Il se vit bientôt à la tête dune armée de trente mille hommes, et alors se trouvant assez fort pour achever ce quil avait commencé, il vint assiéger son fils dans la forteresse de Bantan. Le jeune roi, abandonné de tout le monde, eut recours aux Hollandais : ils furent quelque temps à hésiter sils prendraient parti dans cette affaire : mais enfin, persuadés quils ne pourraient quy gagner, ils embrassèrent la défense de ce prince et entrèrent dans le pays. Les Javans, aidés de quelques Macassars, voulurent empêcher la descente ; laction fut vigoureuse de part et dautre ; mais les Javans furent défaits, et les Hollandais demeurèrent victorieux.
Se voyant les maîtres, ils semparèrent de la citadelle et sassurèrent du jeune roi ; peu de temps après, ils attaquèrent le père, le surprirent dans une embuscade, et le firent prisonnier. Comme ce prince était fort aimé de ses sujets, les Hollandais le renfermèrent très étroitement : le fils, moins aimé, et par conséquent moins dangereux, fut un peu moins resserré ; ils lui laissèrent les dehors de la royauté, tandis quils faisaient sous son nom gémir les peuples quils opprimaient.
Leur domination était trop odieuse pour nêtre pas détestée. Ainsi, craignant toujours quelque révolte, ils éloignaient avec grand soin de leur port, en prétextant toujours les ordres du roi, tous les étrangers dont labord aurait pu favoriser les remuements. Ce fut en conséquence de cette politique quils nous refusèrent, comme ils avaient refusé à tant dautre, les rafraîchissements que nous demandions. Je neus donc dautre parti à prendre que dentrer dans ma chaloupe, pour revenir à bord rendre compte du peu de succès de ma négociation. » (relation du voyage du chevalier de Forbin à Siam) retour18. Le texte du père Tachard confirme celui de labbé de Choisy quant au nombre de coups de canon qui furent tirés à cette occasion. Ce point nest bien entendu pas dune importance capitale, toutefois le chevalier de Forbin note dans son récit : « Je ne sais où le père Tachard a pris tout ce quil dit dans sa relation sur cet article ; il va jusquà compter les coups de canon qui furent tirés ; ce quil y a de bien certain, cest quil fut arrêté quon ne saluerait de part ni dautre. » retour
19. « Celui-ci a travaillé trente ans au Tonkin et en Cochinchine où il est entré en conflit avec les vicaires apostoliques dont il contestait lautorité. Le P. général la rappelé à Rome pour sexpliquer sur son refus dobéir aux instructions du Saint-Siège. Souhaitant rentrer par le Siam où lattendent des lettres de son Provincial de Macao, il accepte avec joie la proposition de voyager avec ses confrères sur lOiseau. » (Dirk Van der Cruysse Louis XIV et le Siam Fayard 1991 p. 327) retour
20. Labbé de Choisy orthographie « Tonquin » retour
21. François Pallu (1626-1684) qui fonda en 1660 avec Lambert de la Motte (1624-1679), et sous limpulsion dAlexandre de Rhodes, la Société des Missions-Étrangères de Paris (MEP) Tous deux furent nommés vicaires apostoliques en asie. Outre des intérêts commerciaux, lobjectif était de susciter des vocations au sacerdoce en Asie, de former des prêtres asiatiques et de favoriser la nomination d'évêques asiatiques à la tête de leur diocèse.
Les instructions de Rome aux premiers évêques en partance qui leur ont été données dès 1659 étaient les suivantes : « Ne mettez aucun zèle, n'avancez aucun argument pour convaincre ces peuples de changer leurs rites, leurs coutumes et leurs murs, à moins qu'elles ne soient évidemment contraires à la religion et à la morale. Quoi de plus absurde que de transporter chez les Chinois la France, l'Espagne, l'Italie ou quelque autre pays d'Europe !
« Nintroduisez pas chez eux nos pays mais la foi, cette foi qui ne repousse ni ne blesse les rites ou les usages d'aucun peuple, pourvu qu'ils ne soient pas détestables, mais qui, bien au contraire, veut qu'on les garde et les protège.
« Il est pour ainsi dire inscrit dans la nature de tous les hommes d'estimer, d'aimer, de mettre au-dessus de tout au monde les traditions de leur pays, et le pays lui-même. Ne mettez donc jamais en parallèle les usages de ces peuples avec ceux de l'Europe : bien au contraire, empressez-vous de vous y habituer. »
Paroles nobles, sans doute, mais qui ne sauraient faire oublier quil sagissait ni plus ni moins que de coloniser ces populations, et den tirer des avantages commerciaux. Cest plutôt par hasard que le 22 août 1662, de la Motte-Lambert et deux autres prêtres, François Deydier et Jacques de Bourges débarquèrent au Siam, ne cherchant quà faire une escale sur la route de la Cochinchine ; la prospérité du pays les incita à y rester. La voie était ouverte pour dautres missions. Le 7 janvier 1664, François Pallu, Louis Laneau, Antoine Hainques et Pierre Brindeau arrivèrent au Siam, affichant clairement outre des objectifs purement religieux, des visées manifestement commerciales. François Pallu retournera au Siam en 1673, il voyagera aux Philippines où il sera arrêté. Il terminera sa carrière en Chine. retour22. « Sorte de panier haut et rond, qui est ordinairement dosier. » (Littré) retour
23. Labbé paraît ici un peu blasé et ne semble pas partager ladmiration du chevalier de Forbin et du père Tachard pour la ville de Batavia. Forbin note : « Batavia est la capitale des Hollandais dans les Indes ; leur puissance y est formidable ; ils y entretiennent ordinairement cinq ou six mille hommes de troupes réglées, composées de différentes nations. La citadelle qui est placée vers le milieu de la rade, est bâtie sur des pilotis : elle est de quatre bastions entourés dun fossé plein deau vive ; la ville est bien bâtie, toutes les maisons en sont blanches, à la manière des Hollandais ; elle est remplie dun peuple infini, parmi lequel on voit un très grand nombre de Français religionnaires et catholiques que le commerce y a attirés. »
Pour sa part, Tachard écrit : « Cest la ville la plus agréable de toutes les Indes, et elle passerait pour très belle en Europe. »
Le port de Batavia, publié dans la relation du père Tachard.
Batavia : cabinet de feuillage où les Chinois font les festins des morts. (Tachard)
Navires marchands de la Compagnie des Indes Orientales. Gravure de Le Paultre. retour
24. Le calin, du portugais « calaim », est un alliage de plomb, détain, et dune petite quantité de cuivre. Voici ce quen dit La Harpe, dans son Histoire générale des Voyages : « A légard de létain et du plomb, les Siamois en exploitent depuis longtemps des mines très abondantes. Leur étain, que les Portugais ont nommé calin, se débite dans toutes les Indes : il est mou, mal purifié, et tel quon le voit dans les boîtes à thé communes qui nous viennent des régions orientales. Pour le rendre plus dur et plus blanc, comme on le voit aussi dans les plus belles boîtes à thé, ils y mêlent de la cadmie, espèce de pierre minérale qui se réduit facilement en poudre, et qui, étant fondue avec le cuivre, sert à le rendre jaune ; mais elle rend lun et lautre de ces deux métaux plus cassants et plus aigres. Létain blanchi avec de la cadmie se nomme toutenague. » retour
25. Le bouchon désignait la botte de paille ou la branche quon attachait à la porte dun cabaret en guise denseigne, puis par extension le cabaret lui-même. retour
26. Labbé de Choisy orthographie « Camhi » retour
27. Aujourdhui Bandar, (Andhra Pradesh), autrefois Masulipatam ou Masulipatnam, port de lInde, ancien comptoir anglais, hollandais et français. retour
28. Labbé orthographie « Tisanier ». Le père Tissanier était lauteur dun « Religious negociator », petit ouvrage où il prononce plutôt contre le commerce que pratiquaient les religieux, avec certaines exceptions. retour
29. Banka ou Bangka est une île dIndonésie au sud-est de Sumatra. retour
30. Mât situé à lavant des bâtiments à voile, dont linclinaison sur lhorizontale atteint jusquà 25°. retour
31. Voici ce que dit La Harpe de cet incident daprès le récit du père Tachard : « Le lundi, 26 août, les deux vaisseaux français sortirent de la rade de Batavia avec un vent favorable : ils eurent le même jour un sujet dalarme extraordinaire. Entre huit et neuf heures du soir, la nuit étant assez obscure, ils aperçurent tout dun coup, à deux portées de mousquet un gros navire qui venait sur eux vent arrière. Les gens du principal vaisseau crièrent en vain ; ils ne reçurent point de réponse. Cependant, comme le vent était assez fort, ce navire fut bientôt sur eux. Sa manuvre leur fit juger dabord quil venait les prendre en flanc, et voyant ses deux basses voiles carguées comme dans le dessein de combattre, ils ne doutèrent point quen les abordant il ne leur tirât toute sa bordée. Cette surprise les troubla un peu. Tout le monde se rendit sur le pont. Lambassadeur voyant ce navire attaché au sien par son mât de beaupré, qui avançait sur le château de poupe, tandis quaucun ennemi ne paraissait, jugea quon navait pas dessein de lattaquer. Il se contenta de faire tirer quelques coups de mousquets, pour apprendre à des inconnus, dont il admirait limprudence, à se tenir plus soigneusement sur leurs gardes. Leur navire endommagea le couronnement du vaisseau français, et se détacha de lui-même sans quil parût un seul de leurs matelots. Après quantité de raisonnements sur cette étrange aventure, elle fut attribuée à quelque méchante manuvre. Mais, en arrivant à Siam, on apprit dun navire hollandais, parti de Batavia depuis le départ des deux vaisseaux français, que cétait un vaisseau dAmsterdam qui venait de Palimban, dans lequel tout le monde était ivre ou endormi. »
Le chevalier de Forbin donne également dans son récit une version de lincident : « Tous nos rafraîchissements étant faits, et nous étant munis dun bon pilote, nous fîmes route pour Siam. Comme le vent était favorable, nous mîmes à la voile dès le grand matin. Sur les onze heures du soir, la nuit étant assez obscure, nous aperçûmes près de nous un gros navire qui venait à toutes voiles. A sa manuvre, nous ne doutâmes pas un instant quil ne voulût aborder. Tout le monde prit les armes : nous tirâmes sur lui un coup de canon ; cela ne le fit pas changer de route : pour éviter labordage nous fîmes vent arrière ; mais malgré tous nos efforts le vaisseau aborda par la poupe, et brisa une partie de notre couronnement ; jétais posté sur la dunette, doù je fis tirer quelques coups de fusil ; personne ne parut : alors ayant poussé à force, je fis déborder. Plusieurs étaient davis de poursuivre ce bâtiment ; mais M. lambassadeur ne voulant pas le permettre nous continuâmes notre route, et dans lobscurité de la nuit, nous le perdîmes bientôt de vue.
Léquipage fit bien des raisonnements sur cette aventure : les uns voulaient que ce fût un brûlot que les Hollandais avaient posté derrière quelque île pour faire périr les vaisseaux du roi, et empêcher lambassade de Siam, qui ne leur faisait pas plaisir : dautres imaginaient quelque autre chose ; pour moi je crus (et la vérification que nous en fîmes à Siam justifia ma pensée), je crus, dis-je, que cétait un navire dont tout léquipage sétait enivré, et dont le reste, effrayé du coup de canon que nous avions tiré, sétait sauvé sous le pont, personne nayant osé donner signe de vie. » (relation du voyage du chevalier de Forbin à Siam)
Selon Littré, un brûlot est un « bâtiment chargé de matières inflammables et explosives et destiné à porter lincendie et la destruction.»32. Labbé de Choisy orthographie « Camboge » retour
Abordage entre un brûlot et un vaisseau au combat de Palerme. retour
Page mise à jour le 6/1/02