La révolution de Siam LA RELATION DE DESFARGES
[p.1] Relation des révolutions arrivées à Siam dans l'année 1688.
L'expérience nous a bien fait voir qu'il ne fallait
pas tant compter sur l'affection d'un roi, qu'une maladie mortelle conduisait
au tombeau, ni sur les bonnes intentions de son successeur, qui était
très incertain (1),
ni sur la for[p.2]tune chancelante du sieur Constance,
qui n'avait pas d'ailleurs tout le crédit et l'autorité
qu'on pensait ; ni beaucoup moins encore sur la douceur du naturel,
sur l'estime et l'affection de ces peuples envers les Français,
puisque nous les avons vus au contraire pleins de haine et de fureur
pour nous perdre. J'ai cru devoir faire moi-même le récit de ce qui s'est passé, personne ne pouvant savoir mieux que moi les raisons qui m'ont porté à faire ce que j'ai fait ; ce qu'il n'était pas propos de communiquer à beaucoup de gens qui ne laisseront pas toutefois d'en vouloir écrire [ce] qu'ils en pensent. On va trouver dans la suite de ce discours des couronnes renversées, deux princes et un fils adoptif du roi massacrés, la perte de la Maison et de la vie du sieur Constance, plusieurs grands mandarins dans les fers ; un Siamois monter adroitement sur trône, tout le royaume enfin s'armer avec une infinité d'étrangers pour nous faire périr à force ouverte, et l'avoir inutilement [p.3] tenté par toutes sortes d'artifices. On y verra au milieu de toutes ces étranges révolutions le nom de notre grand roi, formidable jusque dans cette extrémité du monde, une poignée de Français, presque sans vivres, sans munitions et sans moyens d'en avoir, dans une méchante place très mal fortifiée au milieu des boues et des pluies presque continuelles et d'une infinité d'autres incommodités, faire tête à tout un royaume qui les avait bloqués et l'obliger enfin, après un siège de cinq mois, malgré la résolution prise de les détruire et malgré le secours de quantité de nations étrangères qui étaient accourues pour le même dessein, à se soumettre à la nécessité de leur accorder des vaisseaux et des vivres pour se retirer. Mais il faut avant toutes choses donner quelque connaissance
de l'état où se trouvait la cour de Siam à mon
arrivée, pour rendre plus faciles à entendre les changements
qui y sont survenus. [p.4] Le roi de Siam m'a toujours paru plein d'estime pour notre auguste monarque, dont les actions héroïques l'avaient charmé dans les récits qu'il s'en était fait faire. Ce prince portait assurément sur son visage de[s] marques d'une grandeur et d'une élévation distinguée. Il aimait naturellement plus les étrangers que ses propres sujets, qu'il traitait même avec un peu de cruauté, ce qui faisait qu'il était plus craint qu'aimé dans son royaume. Quoiqu'il ne fût âgé que de cinquante-quatre ans (2), il était néanmoins atteint d'une maladie sous laquelle il était aisé de voir qu'il devait bientôt succomber. Deux princes, ses frères, étaient ceux qui, suivant les coutumes du royaume, devaient succéder à la couronne, parce que le roi n'avait point d'enfant mâle. L'aîné était perclus de tous ses membres, le cadet contrefaisait le muet, pour ne pas s'exposer à perdre la vie, sur le premier soupçon que le roi eût pu prendre contre lui (3). Ils étaient [p.5] tous deux parfaitement unis. L'aîné cédait volontiers tout le royaume à son cadet, à cause de ses infirmités, mais tous deux n'étaient pas trop dans les bonnes grâces du roi. Ils ne se mêlaient d'aucunes affaires et ne voyaient presque personne que leurs propres domestiques. Le roi de Siam avait une fille, que le bruit commun disait être secrètement mariée avec le jeune prince, quoique la chose ne fût pas entièrement constante (4). Cette princesse, âgée d'environ vingt-huit ans, était d'un naturel fier et hautain, attachée à la religion et aux coutumes de ses ancêtres. Elle s'était aussi retirée de la cour, pour quelque mécontentement qu'elle avait reçu de son père, et elle était portée de haine contre le sieur Constance qu'elle croyait en être l'auteur (5). Phra Pi (6), fils adoptif du roi (que quelques-un, sans fondement, voulaient faire passer pour son fils naturel) était celui de toute la cour qui était le plus dans les bonnes grâces de [p.6] son prince. Il y a même apparence que le roi lui eût fait avoir la couronne s'il eut pu. Mais comme il était d'une basse naissance, son parti dans l'occasion ne pouvait être que fort petit, et ni les mandarins, ni le peuple, qui connaissaient son origine, n'auraient jamais pu se résoudre à le reconnaître contre le droit et la justice qui étaient due aux princes, lesquels étaient assez aimés. Entre tout le reste des grands de la cour, il y en avait un qui se distinguait aisément, et qui me parut, dès la première fois que je le vis, avoir quelque chose de grand et d'élevé par-dessus les autres. Son nom était Ok phra Phetratcha (7). Sa famille était des plus anciennes et des plus considérées. Il était frère de lait du roi, et environ de son âge. Quelques-uns même disent qu'il descendait de la véritable race royale, sur laquelle le père de celui qui régnait avait envahi la couronne. Ce mandarin s'était acquis par l'attachement qu'il affectait de faire paraître [p.7] pour la religion, l'estime et l'affection universelle de tous les talapoins, qui sont en grand nombre, et d'un crédit parmi le peuple, lequel d'ailleurs remontrait [rencontrait ?] en lui un coeur véritablement siamois, plein d'estime pour sa nation et de mépris pour les autres. Comme il était néanmoins grand politique, il n'avait garde de faire aucunement paraître le dessein qu'il avait en son coeur et qu'il n'a fait éclater qu'en son temps. Il savait dissimuler auprès de son prince ses véritables sentiments, affectant toujours ôter tout soupçon de paraître ne désirer rien tant qu'une vie privée et retirée de toutes les affaires, et refusant constamment pour lui, et même pour son fils (8), les charges et les dignités les plus considérables auxquelles le roi le voulait élever. Il n'en était pas pour cela en moindre considération. Il était toujours des premiers du conseil, et avait bien d'autres accès et d'autre crédit en cour que le sieur Constance, lequel on croyait tout puissant et qui, de son côté, tâchait aussi à nous le per[p.8]suader, rabaissant autant qu'il pouvait l'autorité de tous les autres, afin qu'on n'eût d'estime et de confiance qu'en lui seul. Cependant, quoiqu'il fût en grande faveur auprès du roi de Siam, parce que ce prince ne trouvait que lui seul capable de traiter avec les étrangers à cause de la grande connaissance qu'il disait avoir de toutes leurs coutumes et de toutes les cours de l'Europe, il ne laissait pas d'y avoir grand nombre de mandarins, plus élevés dans les charges et d'une plus grande autorité que lui, auxquels il lui fallait faire sombaie (9), c'est-à-dire rendre en toutes occasions un témoignage de soumission ; et il ne pouvait pas entrer comme eux dans la chambre du roi, à moins qu'il n'y fût appelé. À la vérité, cet étranger était d'un esprit vif et étendu, capable de bien des affaires et porté aux grandes entreprises. Son abord était fort engageant, quand il voulait ; sa conversation très agréable et il savait fort bien se faire [p.9] valoir sur tout auprès du roi. Il tenait une fortune assez considérable pour le pays. Il fallait du temps pour le bien connaître ; la suite m'a fait remarquer en lui un manque de droiture et sincérité, une ambition démesurée et une trop grande délicatesse à se choquer et à poursuivre ceux dont il se croyait méprisé, ce qui lui avait attiré la haine de tous ces peuples et de la plupart des étrangers. Voilà en peu de mots ce qui m'a paru de plus remarquable de la cour de Siam, pour l'intelligence de ce qui suit. A l'égard des Français, je n'avais dans Bangkok que deux cents soldats (10) avec les officiers. M. de Bruan [du Bruant] était à Mergui (11) avec trois de nos meilleurs compagnies, et depuis son départ j'avais encore été obligé de donner trente-cinq de nos meilleurs hommes avec trois ou quatre officiers, pour mettre sur des vaisseaux que le roi de Siam envoyait en course contre quelques corsaires, suivant un ordre que le Sieur Constance m'avait envoyé de sa part. [p.10] De ce petit nombre qui me restait, il y en avait encore quantité de malades, qui le diminuaient tous les jours ; et cependant la place où nous étions n'avait que des fortifications commencées et si vastes qu'il eût été besoin de plus de douze cents hommes pour la bien garder. J'avais fort souhaité qu'on ne prît pas une si grande enceinte, afin de nous voir plutôt à couvert et mieux en état de nous défendre contre ce qui nous pourrait arriver : mais je ne pus gagner sur le Sieur Constance de changer un dessein qu'il avait déjà fait commencer avant notre arrivée ; et quelque instance que je fisse avoir des travailleurs, comme aussi quelque peine que je me donnasse, nonobstant mon âge (12) et les ardeurs du soleil, de demeurer moi-même tout le jour sur les travaux pour les faire avancer, il nous restait encore, quand les affaires se brouillèrent, deux bastions (13), deux courtines (14) et un cavalier (15) à relever. Je m'étais muni d'environ deux mille palissades qui nous ont été d'une grande utilité [p.11] dans la suite, mais on n'en avait encore planté aucune. Dans le mois de mars, le roi s'étant trouvé plus mal qu'à l'ordinaire et presque hors d'état de vaquer aux affaires, Phra Pi commença à vouloir faire quelque parti et à assembler quelques gens qui étaient à sa dévotion (16). Ok phra Phetratcha de son côté, qui depuis longtemps avait pris ses mesures et qui avait en sa main le mandarin qui garde les roses de tout le peuple, fit aussi approcher secrètement dans les pagodes qui étaient autour de Louvre le plus de monde qu'il pût avoir. Il ne lui fut pas difficile d'attirer à lui presque tout le royaume : car loin de déclarer son véritable dessein, il témoignait toujours de ne désirer rien tant que de s'enfermer dans quelque pagode avec les talapoins, pour y mener, disait-il, une vie solitaire, mais il insinuait à ces peuples qu'avant que d'exécuter ce dessein, il voulait employer tout son esprit et ses forces et la vie même s'il en était besoin, pour mettre les [p.12] princes sur le trône qui leur appartenait et qu'il savait que Phra Pi et M.. Constance voulaient leur faire perdre. Pour gagner encore davantage les esprits, il avait fait courir le bruit sous main par tout le royaume que les Français n'étaient venus que pour détruire la race royale, leur religion et leurs coutumes, en les assujettissant à Phra Pi et au Sieur Constance qui devait être le second du royaume en cas que la chose réussît. Il lui fut aise par ces artifices de mettre tous les grands et les petits dans son parti, et de les animer étrangement contre nous, d'autant plus que les princes, vrais héritiers de la couronne, le regardaient toujours comme un sujet fidèle qui n'agissait que par le zèle qu'il témoignait avoir pour eux et ne regardaient Phra Pi et le Sieur Constance que comme leurs plus grands ennemis. Le sieur Constance, à qui une bonne partie de ce qui se passait ne pouvait être caché, quelque bonne mine qui lui fît toujours ce grand mandarin pour [p.13] l'amuser, m'envoya vers la mi-avril un ordre de la part du roi de Siam de monter à Louvo avec la meilleure partie de mes troupes. Je partis de Bangkok avec soixante et dix hommes et cinq officiers (17), plein d'inquiétude pourtant pour le reste de ma garnison que j'étais obligé de laisser en si petit nombre. On ne nous vit pas plutôt arrivés près de Siam, par où il fallait passer pour nous rendre à Louvo, qu'on en ferma toutes les portes et que tout y fut en tumulte comme à la vue de leurs plus grands ennemis. J'appris aussitôt de M. l'évêque de Mételloplis, de M. l'abbé de Lionne et du sieur Véret, chef de la loge française (18), qu'il courait un bruit public que le roi de Siam était mort, que tout était en armes à Louvo et sur les chemins, qu'on parlait d'arrêter le Sieur Constance et qu'il se débitait mille choses très désavantageuses pour les Français ; qu'on avait aussi nouvelle qu'il était descendu des soldats vers Bangkok en bon nombre, et qu'on disait être pour surprendre et [p.14] pour massacrer les Français qui y étaient. Je ne crus pas sur ces nouvelles qu'il fût de la prudence de continuer mon chemin (19). Je m'arrêtai donc aux environs de Siam et j'écrivis en toute diligence au sieur Constance les bruits fâcheux qui couraient si publiquement ; et je croyais beaucoup plus à propos pour son bien et pour le nôtre qu'il se rendît lui-même où je l'attendais, pour aller offrir nos services aux princes, vrais héritiers de la couronne qui étaient tous deux dans la ville de Siam, et dissiper par-là les soupçons qu'on avait conçus contre nous. Mais soit que le sieur Constance ne crût pas le mal si grand qu'il était, soit qu'il ne fût plus en état de se retirer de Louvo, soit qu'il fût d'intelligence avec Phra Pi, (comme on dit qu'il en est demeuré d'accord dans la suite), il ne voulut pas entendre mes conseils, et [je] me retirai incontinent après sa réponse à Bangkok pour tâcher d'y conserver les troupes que le roi avait fait l'honneur de me conserver. [p.15] La suite a bien fait voir que je ne pouvait agir autrement, sans m'engager dans un mauvais et injuste parti, et sans la perte presque assurée de tout ce qu'il y avait de français dans le royaume : car il s'est trouvé constant par les interrogations que j'ai faites faire à deux mandarins siamois que nous avons entre les mains (20), que dans le temps que le sieur Constance nous voulait faire monter, Phetratcha était entièrement maître du palais, et avait en main plus de trente mille hommes, tant à Louvo que sur les chemins, sans les forces des princes, qui étaient pour lors jointes aux siennes contre l'autre parti, dans lequel apparemment le sieur Constance voulait m'engager, sans qu'il osât me le déclarer(21). Ok phra Phetratcha, voyant que nous étions retournés à Bangkok et qu'il ne serait pas si facile de nous avons tant que nous ne serions pas divisés, commença à se servir de tous les artifices imaginables pour obliger les deux princes et la princesse de monter à Louvo, afin de les avoir là entre les [p.16] mains. Il lui était de la dernière conséquence que ces princes et les Français ne s'unissent pas ensemble, et c'était ce qui lui faisait chercher tous les moyens de voir les uns et les autres dans sa disposition. Il lui était impossible d'avancer ses affaires tant que les princes demeureraient dans la ville de Siam, dont ils étaient les maîtres, et les Français à Bangkok par les secours réciproques qu'on se pouvait aisément donner, et qu'on se serait donnés en effet au premier sujet de soupçon qu'il eût donné de lui et qui eût en même temps détruit celui qu'il avait donné de nous. Il envoya donc plusieurs mandarins et écrivit plusieurs fois à ces princes pour les inviter de monter à Louvo, alléguant que le roi (qui véritablement n'était pas encore mort, mais hors d'état d'agir dans l'accablement où sa maladie l'avait réduit), les voulait voir et mettre l'un d'eux sur le trône de son vivant ; qu'il leur était de grande conséquence de ne pas perdre de temps et de venir à Louvo recevoir de toute la [p.17] cour qui y était, le serment de fidélité, pour ne pas laisser l'occasion à Phra Pi d'avancer ses affaires à leur préjudice, et que comme un sujet fidèle et zélé pour leur service, il avait mis les choses dans un état à n'y avoir rien à craindre pour eux. Les princes hésitèrent beaucoup à se rendre à ces pressantes sollicitations, non par aucune défiance qu'ils eussent alors de Phetratcha, mais parce qu'ils se voyaient entièrement maîtres de la ville de Siam (22) et qu'ils ne savaient pas si sûrement de quelle manière ils seraient à Louvo, où étaient Phra Pi et le sieur Constance, dont ils craignaient quelque fâcheuse affaire. Cela les faisait beaucoup plus incliner à faire leur entrée publique dans le palais de Siam pour y faire proclamer roi le jeune prince et ensuite obliger les mandarins qui étaient à Louvo à le venir reconnaître, ce qui était aussi fort du goût de la princesse, qui était ou devait être son épouse (23). Et certes, la suite a bien montré que c'était le seul parti [p.18] qu'ils devaient prendre, mais ils ne purent résister aux dernières instances qui leur furent faites par un homme qu'ils estimaient le plus fidèle, le plus équitable et le plus désintéressé du royaume. Le jeune prince monta donc à Louvo avec la princesse. Ok phra Phetratcha leur avait envoyé une grande et fort belle escorte sur le chemin. Il les reçut avec toutes les marques de soumission possibles, leur fit le premier la zombaïe (24) et la leur fit faire par tous les grands mandarins. On dit qu'il n'y eut que les seuls Phra Pi et Constance qui ne s'empressèrent pas pour cela, et que ce second y étant venu quelque temps après, le prince ne voulut pas le recevoir. Il est assez probable que Phetratcha se voyant comme maître et assuré de ceux qui pouvaient aspirer à la couronne, voulait attendre la mort du roi, qui ne pouvait guère plus tarder avant que d'en venir aux mains. Mais ayant eu avis que Phra Pi, qui voyait bien le mauvais état de ses affaires, faisait appro[p.19]cher quelques troupes de gens armés pour hasarder sa fortune (25), laquelle ne pouvait être que funeste sous la domination des princes irrités contre lui, cet habile politique prit aussitôt ce prétexte pour faire agréer aux princes et aux grands mandarins de le faire arrêter et s'en défaire, et il ne demanda pas mieux pour faire valoir son prétendu zèle que de s'en charger. Il n'y perdit point de temps, et quoique Phra Pi fût alors dans la chambre du roi, dont il ne sortait guère à cause des services qu'il lui rendait dans sa maladie, il fit si bien qu'il l'en retira par artifice jusqu'à la porte, et de là, par violence, et le fit massacrer sur le champ, sans s'arrêter à la prière qu'on dit que lui en fit faire ce pauvre roi mourant, à qui il pesait beaucoup de voir traiter de la sorte celui du royaume qu'il aimait le mieux (26). Cette première action de la tragédie étant faite, Ok phra Phetratcha crut qu'il ne fallait pas manquer l'occasion de se saisir du sieur Constance. Il donna ses [p.20] ordres pour qu'on ne sût rien de ce qui s'était passé dans le palais, et lui envoya dire de la part du roi qu'il eût à s'y rendre. Le sieur Constance, qui ne savait rien de ce qui était arrivé et qui était pourtant dans la crainte de quelque fâcheux accident, pria trois officiers français qui étaient à Louvo de l'accompagner, entre lesquels était mon fils le chevalier (27). D'abord qu'il fut entré dans le palais, Ok phra Phetratcha s'avança vers lui avec quantité de gens armés, dont la cour était toute pleine, le prit par le bras et d'un ton fier et méprisant lui dit qu'il l'arrêtait prisonnier pour avoir conspiré avec Phra Pi contre le royaume et pour en avoir dissipé les deniers. Dans le même temps qu'il lui parlait, il s'en trouva plusieurs qui avaient le sabre sur la tête, prêts à lui donner le coup à la première parole de ce mandarin. Les officiers français qui ne s'attendaient à rien moins qu'à cela, lui demandèrent aussitôt ce qu'ils désiraient qu'ils fissent pour son service ; mais il leur répondit de ne [p.21] rien faire et de rendre même leur épée qu'on leur demandait (28). Phetratcha eut pour lors encore assez de présence d'esprit pour voir qu'il lui importait de ne pas faire connaître aux Français la mauvaise volonté qu'il avait contre eux. Il ordonna donc qu'à leur égard on les conduisît à Thlee-Poussonne (29), qui est une maison royale à une lieue de Louvo, et que là on s'assurât de leurs personnes ; et les fit accompagner par le mandarin qui avait été second ambassadeur en France (30), pour leur faire entendre qu'on n'en usait ainsi qu'afin de pourvoir à leur propre sûreté, de peur, disait-il, que le peuple animé comme il était contre les étrangers et contre le sieur Constance, ne se portât à quelques excès contre eux, dont la cour serait ensuite fâchée. Il ne manqua pas aussitôt de faire éclater la prise qu'il venait de faire, et afin que personne n'en pût ignorer, il fit promener le sieur Constance sur nos murailles du palais à ses côtés, suivi de quantité de bras-peints (31) qui sont gens [p.22] dont ils se servent quand ils veulent faire arrêter quelqu'un. Ensuite, il le renvoya pour être attaché avec cinq chaînes de fer (32), et gardé sûrement dans le palais même, où depuis on ne la laisse voir, ni avoir de communication avec aucun de ses amis. Il y a souffert plusieurs fois la question en diverses manières, dans lesquelles suivant le bruit commun et la déposition de nos deux mandarins, il a été contraint d'avouer son intelligence avec Phra Pi et d'avoir dissipé et fait sortir hors du royaume de grosses sommes d'argent des magasins royaux. On tira de lui toutes les lumières qu'on put, après quoi on le coupa par morceaux (33). Sa maison ne manqua pas d'être pillée, sa femme et presque tous ses parents cruellement tourmentés par diverses questions qu'on leur donnait pour avoir connaissance de tous ses effets (34). Il restait encore trois mandarins de ce parti ; Ok phra Phetratcha ne les voulut pas laisser évader et il envoya de si bons ordres que, sans coup férir, ils [p.23] furent tous trois mis aux fers dès la nuit suivante qu'on eut arrêté M. Constance. L'un des deux qui était à Louvo s'était déjà mis en fuite, mais il fut arrêté en chemin, et les deux autres dans leurs maisons, sans que tout cela causât le moindre bruit. Après avoir achevé de détruire ce parti, ce qui augmenta son crédit et son autorité par l'adresse avec laquelle on l'avait vu en venir à bout si facilement, il s'applique uniquement à chercher des moyens pour détruire les Français qu'il envisageait comme le plus grand obstacle qui lui restait à ses intentions. Il n'avait pu réussir à faire monter à Louvo l'aîné des princes, qui semblait même être entré en quelque soupçon à cause des instances et tant réitérées sollicitations que ce mandarin lui avait faites de s'y rendre ; ce qui aussi n'avait pas plu au second prince, ni à la princesse qui n'avait pu s'empêcher d'en témoigner quelque chose, et cela avait obligé Phetratcha, pour ne pas laisser prendre racine à un soupçon qui lui [p24] pouvait être si préjudiciable, de cesser d'en écrire davantage à l'aîné des princes et de faire de plus en présence du second prince et des mandarins un serment solennel devant une idole qu'il fit apporter : qu'il reconnaissait et reconnaîtrait toujours les princes pour ses véritables seigneurs, et qu'il ne voulait rien faire que pour leur service, ce qui leva tout soupçon contre lui et le mit encore plus en état d'agir que jamais. Cependant quoique la vie du second prince et de la princesse fût entre ses mains, celui qui était à Siam, pouvait avec les Français lui donner trop exercice pour qu'il osât hasarder le coup ; et voilà ce qui le détermina à se servir de la haine qu'il avait lui-même allumée contre nous dans le coeur des princes, des mandarins et du peuple, pour les porter tous à entreprendre absolument notre perte, leur faisant entendre que le royaume ne serait jamais paisible que nous ne fussions détruits. On nous a dit que la princesse fut la première à donner dans ce des[p.25]sein, qu'elle s'en est bien repentie depuis. Avant que d'en venir à la force ouverte, ce que Phetratcha trouvait un peu difficile, il se voulut servir de tous ses artifices et nous avait par son esprit, comme il le disait ; et c'est ce qui lui avait toujours fait dissimuler aux Français ce qu'il avait dans le coeur, afin de les mieux disposer à donner [dans] le piège qu'il leur tendait. Un jour après la prise du Sieur Constance, il avait écrit à M. l'évêque de Métellopolis et au sieur Véret, qu'à la vérité il était arrivé quelque brouillerie à Louvo et que le roi y avait fait arrêter le sieur Constance pour un crime qu'il avait commis contre l'État, mais que ce n'était rien que cela et que Sa Majesté lui avait ordonné de leur faire savoir qu'on n'en voulait aucunement ni aux Français, ni à la religion chrétienne (35), afin qu'ils ne se missent en peine de rien. Deux ou trois jours après, il écrivit une seconde lettre à M. l'évêque et à M. l'abbé de Lionne, en cas que M. de Métellopolis [p.26] fût indisposé. M. l'abbé e Lionne, étant monté, apprit avec étonnement que tous les Français qui étaient à Louvo avaient été arrêtés, et que tous les autres chrétiens siamois, pégous, portugais ou autres étaient fort maltraités dans les prisons (36); et le mandarin siamois qui avait été premier ambassadeur en France (37) l'étant venu saluer peu de temps après sont arrivée, il lui en marqua ses ressentiments et lui en demanda raison. Ce mandarin qui était un des plus dévoués à Ok Phra Phetratcha et qui a été fait barcalon pour récompense des services qu'il a rendus en toutes ces affaires, attribua tout ce qui s'était fait à l'égard des chrétiens à la fureur de la populace, et l'assura qu'il les allait tous faire mettre en liberté, mais que pour les Français, on n'en avait ainsi usé que par la considération que la cour avait pour leurs personnes, qu'on n'avait pas voulu exposer aux insultes. Il délivra en effet sur-le-champ tous les prisonniers et peu de temps après, M. l'abbé de Lionne étant [p.27] au palais, le grand mandarin l'y reçut fort bien au milieu d'une cour magnifique, d'autres mandarins étant presque tous prosternés à ses côtés, mais après beaucoup de compliments, il déclara que l'intention du roi était que je montasse à Louvo (38); qu'à la vérité ne roi ne me blâmait pas de m'en être retourné de Siam, à cause des bruits fâcheux qui couraient pour lors et qu'il savait aussi que je n'avais pas pu monter depuis, à cause d'une maladie qui m'était survenue, ce qui l'avait porté à m'envoyer de ses médecins pour marque de l'estime et de la considération qu'il avait pour ma personne, mais qu'après qu'il savait que je me portais bien, il était nécessaire que je ne différasse pas davantage d'obéir aux ordres de Sa Majesté, qu'il m'envoyait pour cela les deux mandarins qui avaient été ambassadeurs en France (39) pour me faire plus d'honneur et marquer à tout le monde combien j'étais dans son estime et dans son amitié ; ajoutant ensuite que si je ne montais pas, [p.28] je donnerais par mon refus un juste sujet de me soupçonner de quelque entreprise contre l'État, et qu'il en pouvait arriver de fâcheuses affaires, au lieu que tout irait bien si je voulais monter : qu'il croyait que je ne ferais pas davantage de difficulté et qu'il retenait toujours en m'attendant mon fils le chevalier en sa compagnie. Le premier ambassadeur ajouta de plus dans une autre visite qu'il fit à M. l'abbé de Lionne que le roi avait fait arrêter le sieur Constance pour quelque crime, et aussi parce qu'il ne contentait pas les étrangers, et qu'il avait dessein de mettre mon fils aîné en sa place, que c'était pour cela qu'il était besoin que je demeurasse quelque temps avec lui à Louvo, pour le styler dans les affaires, et que c'était une des principales raison pourquoi on me faisait monter. De quelques artifices néanmoins dont ils se servissent, il ne fallait pas être trop éclairé pour voir que les affaires n'allaient pas bien. Et j'avoue que je demeurai fort chancelant sur ce que j'a[p.29]vais à faire touchant la proposition de ces ambassadeurs qui avaient été en France. J'aurais bien souhaité qu'ils se fussent contentés du refus que je faisais d'accepter pour mon fils les charges qu'on lui présentait, mais ils voulaient absolument que je montasse, et M. l'abbé de Lionne, que les mandarins avaient obligé de descendre avec eux, m'en sollicitait aussi, eu égard à l'état où étaient les affaires. D'un côté je voyais bien le péril où je m'exposais en me mettant entre leurs mains. D'un autre côté aussi je ne pouvais refuser de monter sans tout rompre, et nous n'étions nullement en état de soutenir un siège, étant sans vivres, sans aucun affût dans la place, qui d'ailleurs était ouverte de tous côtés. Après avoir bien balancé, je crus qu'il était de mon honneur et de mon devoir de m'exposer, moi et mes deux enfants, à toutes sortes de périls ; pour tenter si par cette marque de confiance je ne pourrais pas lever leurs soupçons, et conserver les troupes ; ce qui pa[p.30]raissait impossible par tout autre moyen. Je trouvais qu'en m'exposant ainsi, j'avais au moins ces deux avantages, le premier de faire connaître à toute la terre la bonne foi des Français, qui aurait peut-être été un peu soupçonnés par mon refus de monter ; le second, de ménager toujours quelque temps, pendant lequel on pourrait se munir d'un peu de vivres, préparer des affûts, planter des palissades et mettre la place dans un état un peu moins mauvais. Je fis donc venir M. de Vertesalle (40) qui commandait après moi, et je lui donnai tous les ordres que je crus nécessaires pour le bien public ; ajoutant en présence des officiers que je voyais bien le péril où je m'exposais en montant, mais qu'aussi en refusant de monter, le péril qui suivait mon refus était et plus général et plus certain ; que je lui recommandais de bien faire son devoir en mon absence, et de me laisser plutôt prendre moi et mes enfants à sa vue, si la chose en venait jusque-là, que de rendre la place, dont je lui con[p.31]fiais la garde jusqu'à mon retour. Ok phra Phetratcha ayant appris ma résolution, m'envoya un beau palanquin pour être porté plus commodément avec d'autres voitures convenables, pour ceux qui m'accompagnaient. Je rencontrai aux portes de Louvo un mandarin qui me vint complimenter de la part du roi et m'inviter d'aller descendre droit au palais, ce qui me parut d'un mauvais présage et me fit croire qu'on me voulait arrêter. Je traversai plusieurs cours remplies de gens armés et fus d'abord fort bien reçu du grand mandarin (c'est ainsi que Phetratcha se faisait pour lors appeler dans la salle, où il donnait les audiences) ; mais après plusieurs compliments qu'il me fit sur l'honneur que le roi mon maître m'avait fait sur mon mérite et sur l'affection des Siamois, qu'il disait que j'avais entièrement gagnés, il me demanda, comme par manière de conversation, si j'étais bien le maître des officiers et des soldats qui étaient à Bangkok, et si aucun d'eux [p.32] n'osait me désobéir. Je lui répondis sans penser où il en voulait venir, que la discipline en ce point était fort exactement observée dans les armées du roi mon maître et qu'il fallait que tous obéissent à la première parole d'un commandant. Et bien, dit-il, j'en suis bien aise, le roi vous avait envoyé ordre de monter avec vos troupes ; pourquoi donc êtes-vous monté seul avec votre fils ? Je me trouvai bien étonné d'une telle proposition, et encore plus quand le premier ambassadeur, que je croyais devoir rendre témoignage qu'il avait laissé à ma liberté de monter seul ou avec tel nombre de gens que je voudrais, assura au contraire qu'il m'avait sollicité de monter avec toute ma garnison. Je vis bien que c'était un jeu joué, et je n'avais presque plus d'espérance de me tirer d'un si mauvais pas. Et bien, reprit le mandarin, c'est un malentendu ; il faut seulement que vous écriviez tout présentement à tous vos officiers et soldats de se rendre auprès de [p.33] vous. Vous m'avez assuré qu'aucun d'eux n'aurait garde de ne vous pas obéir. Je lui répondis sans m'émouvoir par le péril où je me trouvais, que si j'étais dans la place, cela serait vrai comme je l'avais dit, mais qu'un gouverneur hors de sa place n'a plus de droit, suivant nos coutumes, de commander, et qu'avant que d'en sortir, j'avais averti le premier ambassadeur de me déclarer si le roi avait quelque ordre à m'y donner, afin de le faire exécuter avant mon départ ; et pour essai qu'assurément M. de Vertesalle n'obéissait à aucun de mes ordres, à moins que je ne fusse présent (41). M. l'abbé de Lionne, qui m'avait accompagné et qui vit bien le péril où nous étions, s'approcha du premier ambassadeur et lui représenta que tout était perdu si l'on me retenait ; que M. de Vertesalle était un homme à ne rien entendre et à pousser ensuite les choses aux dernières extrémités. Je crois que cela ne servit pas peu à les faire changer de résolution. Ils crurent qu'il était plus à pro[p.34]pos de me renvoyer, en gardant mes deux enfants pour gage de la parole qu'ils exigeaient de moi, que je ramènerais toutes les troupes, excepté malades, s'imaginant que je n'y manquerais pas tant qu'ils seraient les maîtres de la vie de mes deux enfants. Ils me proposèrent ensuite une guerre imaginaire qu'ils disaient avoir avec les Accas (42), et que puisque j'étais venir pour le service du roi de Siam, ils voulaient donner à tous les Français cette occasion d'acquérir de la gloire ; qu'ils y joindraient de leur part de nos troupes siamoises, et qu'ils me donneraient comme à un homme très expérimenté le commandement de toute l'armée ; mais pour être plus état de battre les ennemis, ils fallait écrire à M. du Bruant de me venir joindre avec ses troupes à un lieu qu'ils me marquaient. Il était aisé de voir à quoi tout cela aboutissait, mais il était difficile d'y trouver du remède. Je leur fis proposer que s'ils avaient du soupçon contre nous, je priais le roi de nous don[p.35]ner des vaisseaux, afin de nous retirer du royaume et de leur ôter par là tout ombrage. Mais on ne faisait point d'autre réponse à ma proposition, sinon qu'il fallait commencer par faire monter toutes les troupes, ensuite de quoi on nous pourrait accorder les vaisseaux que nous demandions, si nous ne voulions pas auparavant rendre contre les ennemis de l'État les services que le roi demandait de nous. On m'envoya ensuite la copie de la lettre que je devais écrire à M. du Bruant, laquelle Phetratcha même avait composée en siamois, ce qui, mot à mot traduit en français, faisait un galimatias qui ne pouvait que faire comprendre à M. du Bruant que j'étais arrêté, et que nos affaires étaient en mauvais état ; et c'est ce qui me fit accepter de l'écrire avec toutes leurs manières siamoises, dont le grand mandarin se trouva satisfait, tout habile homme qu'il était ; mais il ignorait nos coutumes, s'imaginant que ce qu'il avait écrit en bonne forme en siamois ne pouvait être que bien en français (43). [p.36] J'appris encore à Louvo pour surcroît d'affliction une méchante affaire qui était arrivée à nos Français qui avaient été retenus et qui, après le départ de M. l'abbé de Lionne et des mandarins siamois, craignant que je ne voulusse pas monter, s'étaient résolus de tout hasarder pour se rendre à Bangkok. Ils prirent pour cela des chevaux à Louvo, se rendirent en toute diligence à cinq ou six lieues de là, se saisirent d'un bateau et de quelques Siamois pour ramer et forcèrent trois ou quatre corps de garde jusqu'à ce qu'enfin, étant venu proche de Siam, ils se trouvèrent environnés de près de huit cents hommes qui s'étaient assemblés pour les arrêter. Quelques mandarins s'approchèrent d'eux et leur donnèrent parole qu'on ne leur ferait rien s'ils voulaient rendre leurs armes et que le grand mandarin n'avait envoyé après eux que pour les ramener à Louvo, ignorant la cause de leur fuite. Ce qui les porta à ne se pas défendre, voyant bien d'ailleurs qu'ils ne pourraient [p.37] que succomber ; mais les Siamois ne s'en furent pas plutôt saisis qu'ils les traitèrent de la manière du monde la plus indigne et la plus cruelle, les dépouillant, leur mettant la corde au cou et les reconduisant à Louvo attachés à la queue de leurs chevaux, qu'ils faisaient souvent courir sans aucun égard pour mon propre fils le chevalier qui était du nombre, n'épargnant pas les coups de bâton et de pertuisane (44) pour faire relever ceux qui tombaient accablés d'un pareil traitement ; en sorte que l'un d'entre eux mourut en chemin. Ils les avaient ensuite exposés à Louvo à une multitude de coquins, pendant trois heures, qui leur avaient craché au visage et fait tous les outrages imaginables (45). Cette histoire, dont j'avais déjà appris confusément quelque chose en passant à Siam, me fit assez juger de l'extrémitéde nos affaire par cette haine extrême dont le peuple se montrait animé contre nous. Je fis donc toutes mes diligences pour hâter mon retour [p.38] à Bangkok et fus contraint de sacrifier mes deux enfants, qu'on m'obligeait de laisser pour otages, afin de me rendre au plus vite où je croyais ma présence plus nécessaire pour l'honneur du roi et le bien public. Je rencontrai en chemin M. l'évêque de Métellopolis, que le grand mandarin avait obligé de se rendre à Louvo, sous prétexte que le roi voulait conférer avec lui sur des affaires de conséquence. Son dessein était de s'assurer de sa personne pour l'envoyer à Bangkok quelque temps après moi afin que si, nonobstant toutes les raisons qu'il m'avait données et les gages que j'avais laissés, je manquais à me déterminer, il pût m'intimider par les suites fâcheuses qui allaient suivre mon refus. Car il lui déclara tout net dès la première audience, qu'il croyait à la vérité que je monterais avec les troupes ; mais qu'il voulait encore le renvoyer après moi pour me déclarer que si je ne montais pas, il le ferait mettre, lui, ses missionnaires, les pères et tous les chrétiens à [p.39] la bouche du canon, mais qu'au contraire tout irait bien si je montais (46). Cette précaution néanmoins lui fut inutile. Nous prîmes notre parti dès le jour de la Pentecôte, incontinent après que je fus arrivé dans la forteresse de Bangkok. Ayant exposé le véritable état des affaires à tous les officiers et le mauvais traitement qu'on avait fait à nos gens, de même que les autres bruits qui couraient, tous, d'un commun accord, furent d'avis de périr plutôt que de se mettre entre les mains de ces barbares. Nous fîmes donc aussitôt toutes nos diligences pour nous mettre un peu en état de nous défendre, faisant travailler à des affûts, planter des palissades et monter du canon aux endroits les plus nécessaires. Je voulus envoyer voir dans un bâtiment chinois appartenant au roi de Siam, qui passait devant la forteresse, s'il n'y avait point quelques provisions à acheter, mais n'en ayant reçu qu'une réponse outrageante et impertinente, je commençai de faire [p.40] tirer dessus quelques volées de canon, ce qui l'incommoda à ne pouvoir plus faire son voyage de l'année (47). Le soir du même jour, je fis abandonner un fort qui était de l'autre côté de la rivière à cause de l'impossibilité où nous étions de le garder (48) et j'ordonnai à l'officier qui était dedans de faire passer du côté que nous voulions garder toutes les munitions qui y étaient et de démolir tous les merlons des embrasures, de faire crever tout le canon et d'enclouer celui qui ne crèverait pas (49). Il y eut dix-huit pièces de canon de fonte assez belles qui crevèrent et on encloua le reste. Il y en avait une grosse de cent dix livres de balle qui ne creva pas, quoiqu'on y eût donné tous les soins. Les Siamois ne tardèrent pourtant guère à les déclouer, ayant pour cela une adresse particulière, et les mirent en batterie. Nous fîmes ensuite brûler un village qui était proche de nos retranchements, et deux ou trois jours après, voyant que les Siamois travaillaient à rétablir ce [p.41] fort que nous avions abandonné et n'en apercevant qu'un bien petit nombre, j'envoyai un capitaine, un lieutenant et un enseigne avec trente hommes dans deux chaloupes, pour tenter s'il y aurait moyen de les en chasser et d'achever de le si bien détruire qu'ils ne s'en pussent pas servir. Mais à grand peine ce détachement fut au milieu de la rivière que tout ce fort, et une longue muraille qui le joignait, parurent pleins de gens armés. Les nôtres néanmoins ne voulurent pas s'en retourner sur leurs pas sans rien faire, quoiqu'ils vissent bien que la partie n'était pas égale. Ils mirent pied à terre et essuyèrent le feu des ennemis et six d'entre eux escaladèrent le fort, dans lequel après avoir tué quelques Siamois, accablés par la multitude, ils se retirèrent. Il ne resta aucun Français ni dans le fort, ni sur le rivage. Deux furent tués dans les chaloupes et il y en eut deux ou trois de blessés. Nous fîmes ensuite un grand feu contre ce même fort pour empêcher [p.42] qu'ils n'y élevassent un cavalier auquel ils travaillaient et qui aurait découvert toute notre place et nous eûmes le plaisir de leur détruire plusieurs fois tous leurs travaux auxquels ils s'opiniâtraient toujours, quoiqu'ils perdissent un grand nombre de gens. Le feu que nous faisions de notre côté ne les empêchait pas non plus de charger et de tirer sans cesse contre nous les canons qu'ils avaient désencloués et ceux qu'ils avaient fait venir de Siam avec des mortiers et des bombes, à quoi nous ne nous attendions pas, dont ils ne cessèrent de tirer pendant trois ou quatre jours, ce que nous fit beaucoup appréhender pour nos magasins et autres maisons qui n'étaient couvertes que de feuilles. Il ne se passait guère de nuits qu'ils ne vinssent nous donner quelques fausses attaques pour nous lasser et faire toujours tenir toute notre garnison sur pied, et qu'ils ne fissent paraître des mèches allumées, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, pour nous ôter tout [p.43] moyen de prendre aucun repos ou pour nous surprendre en effet, après tant de fausses attaques. Il serait difficile d'exprimer l'extrémité des fatigues où nous nous trouvions, tant par ces fréquentes alarmes et par le travail qui était presque continuel, que par le manque de nourriture et par la guerre que nous faisaient les maringouins (50), qui est assurément une chose cruelle, comme aussi par les grosses pluies qu'il faisait incessamment, pendant lesquelles nous avions beaucoup à craindre les surprises, car les armes à feu auraient été inutiles et l'on n'eut pas pu distinguer un Siamois à un pas de soi. Ce fut dans l'un de ces temps fâcheux qu'il entra dans notre place trois soldats siamois, qui par divers charmes dont ils avaient le corps garni s'étaient crus invulnérables et avaient entrepris de venir brûler nos maisons et nos magasins. Une de nos sentinelle se sentit plutôt blessée d'un de leurs coups qu'elle n'eut pu les apercevoir. On leur fit cependant sentir que nos armes [p.44] avaient plus de pouvoir que leurs charmes. Il en mourut un sur la place, le second alla mourir dans le fossé et le troisième fit détromper ceux qui se confiaient en ces sortes de secrets. Nous restâmes ainsi les dix ou douze premiers jours, sans pouvoir apprendre la moindre nouvelle de qui que ce fût, et dans la croyance qu'on avait fait main-basse sur tous les Français, et peut-être aussi sur tous les autres chrétiens, ne mettant plus notre espérance qu'à nous bien défendre et à nous empêcher de tomber vifs entre les mains de cette cruelle nation : car nous ne pouvions recevoir du secours de dehors, ni retraite, ni composition de nos ennemis. Dans ces circonstances, nous résolûmes de hasarder une petite barque appartenant à la Compagnie et qui avait depuis peu relâché à Bangkok. Je l'envoyai sous la conduite du sieur de Saint-Crik (51), lieutenant, avec neuf soldats, pour tâcher de sortir de la rivière et de trouver, s'il y avait moyen, deux vaisseaux [p.45] siamois, montés par des Français qu'on avait envoyés depuis deux mois en course contre des corsaires. On voyait bien la difficulté et le péril qu'il y avait à descendre la rivière ; mais dans des affaires désespérées comme les nôtres, il fallait beaucoup hasarder. Cette barque, après avoir essuyé quelques coups de canon du fort des ennemis, descendit hors de notre vue, ensuite de quoi elle fut si vigoureusement attaquée que nos gens ne purent empêcher l'abordage. Le sieur de Saint-Crik, homme d'une piété extraordinaire et dont la vertu ne diminuait en rien le courage, fit pour se défendre tout ce qu'un très vaillant homme peut faire et mit enfin le feu à quantité de poudre et à toutes les grandes qu'ils avaient semées sur le pont pour dissiper la multitude dont il était accablé. La barque ayant ensuite échoué et une infinité de galères l'ayant derechef environnée, en sorte qu'il ne restait aucune espérance de se tirer d'affaires, le sieur de Saint-Crik après avoir fait quelques prières, les enferma tous [p.46] dans la chambre. Quand le bâtiment fut entièrement rempli de Siamois, qui y montaient de tous côtés et qu'il vit qu'il n'y en pouvait plus entrer et qu'ils se réjouissaient de leur prétendue victoire, il mit le feu aux poudres et fit sauter et la barque et tous les Siamois qui étaient dessus, qui pour la plupart moururent avec lui (52). Cette action généreuse étonna cette nation plus qu'on ne peut dire et se répandit bientôt par tout le royaume. Ok phra Phetratcha, de son côté, sur la première nouvelle que lui avait écrite le second ambassadeur dès qu'il fut arrivé avec moi à Bangkok, que je faisait difficulté de monter, n'avait pas manqué d'envoyer M. de Métellopolis, comme il s'était proposé ; mais ce prélat ne servit à Bangkok que de victime à la fureur des Siamois, lesquels irrités extrêmement du nombre de leurs gens que notre canon tuait incessamment, se jetèrent sur lui, lui pillèrent tout ce qu'il avait dans son balon, lui arrachèrent sa croix pectorale et son anneau, [p47] prirent tous ses gens prisonniers et lui mirent enfin la corde au cou, le menaçant de l'exposer à notre canon (53). Deux ou trois jours après mon arrivée à Bangkok, j'avais écrit une lettre au grand mandarin par laquelle je lui avait fait savoir que tous les Français ayant appris les outrages qu'on avait fait à ceux de leur nation et les bruits qui couraient publiquement qu'on ne les voulait tirer de la forteresse que pour les faire tous périr, n'avaient pas voulu accepter le parti de monter et qu'ils étaient tous bien résolus à vendre cher leurs vies si on les poussait à bout ; que ce qu'ils avaient fait néanmoins, et faisaient encore, n'était que pour la défendre, et qu'ils étaient toujours prêts d'accepter des vaisseaux et de se retirer paisiblement, si on les leur voulait accorder. Après qu'il eût reçu ma lettre et que les mandarins lui eurent fait savoir notre entière détermination, il voulut tenter encore un dernier moyen, qui fut de me faire écrire par mes enfants, lesquels il avait fait mettre aux [p.48] fers avec les autres officiers qui étaient à Louvo. Il leur fit lui-même cette lettre, qui portait : qu'il n'y avait plus de vie pour eux, si je ne montais conformément à la parole que j'en avais donnée, et que c'était encore une grâce qu'il leur faisait, d'avoir différé leur châtiment et de leur avoir permis de me faire savoir l'état et le péril où ils se trouvaient. Je leur écrivis pour réponse : que je donnerais volontiers ma vie pour conserver la leur, mais que quand il s'agissait de l'honneur du roi et de la conservation de ses troupes, il n'y avait nuls intérêts qu'il ne fallût sacrifier ; qu'il leur devait suffire pour leur consolation de n'avoir point de crimes, et que le roi saurait bien venger quand il lui plairait les outrages qu'on leur pourrait faire. Phetracha n'attendit pourtant pas cette réponse avant que de changer d'idée. Les nouvelles qui lui venaient incessamment de la manière dont nous nous y prenions le firent entièrement désespérer de nous avoir par aucun de ses artifices et lui donnèrent apparemment [p.49] le repentir de ne m'avoir pas arrêté lorsqu'il m'avait entre ses mains. Il jugea bien d'ailleurs qu'il ne lui serait pas si facile de nous avoir à force ouverte, par tous les travaux que nous faisions incessamment. Il avait à craindre que s'il faisait donner quelque assaut, et qu'il s'y perdît un grand nombre de Siamois, cela ne les dégoûtât et ne leur fît peut-être détourner sur lui la fureur qu'il avait allumée contre nous. Il crut donc qu'il y avait moins de hasard pour lui, et qu'il lui serait plus facile pour le présent, de travailler à se défaire des princes : car il en avait un entre ses mains, et il avait déjà envoyé un grand mandarin, nommé Ok phra Polotep, qui était à sa dévotion, avec mille soldats et avec ordre d'en lever encore mille dans la ville de Siam, prétextant qu'il savait qu'il y avait des séditieux. Il avait encore détaché plusieurs mandarins affectionnés au prince qui était dans cette ville, pour les envoyer à Bangkok contre nous et il avait de plus fait arrêter sous divers [p.50] prétextes les principaux mandarins desquels il se pouvait défier ; de sorte qu'il s'était rendu par ses adresses le maître de la ville et du palais de Siam, et avait réduit le prince hors d'état de lui résister. Il fit donc assembler les principaux mandarins qui étaient à Louvo, se plaignant fortement devant eux des princes, de ce qu'il disait avoir appris pour certain, que pour remerciement des bons services qu'il leur avait rendus ils avaient résolu de se défaire de lui, leur demandant ce qu'ils trouvaient à propos de faire là-dessus. Je pense bien que beaucoup d'eux virent pour lors où il en voulait venir ; mais sa puissance était trop grande pour qu'aucun osât rien faire paraître qui pût en attirer un mauvais parti. Il avait eu soin d'engager les principaux en leur faisant espérer de nouvelles charges et dignités, et il n'avait mis à la tête de ces troupes et à la garde des endroits les plus importants que ceux qu'il savait bien être entièrement à lui. Tous conclurent donc que ces princes étaient des ingrats qu'il fallait punir. Il envoya aussitôt ses ordres pour se saisir de celui qui était à Siam et l'amener à Louvo ; puis il les envoya tous deux sur le champ à une certaine pagode près de Thlée-Poussonne (54), pour les faire mourir à coups de bois de Santal, enveloppés dans des sacs d'écarlate suivant la coutume du royaume (55) de se défaire des princes du sang. Voilà comme cet adroit politique s'ouvrit incessamment le chemin pour monter sur le trône où il aspirait ; quoiqu'on ne puisse nier qu'il n'ait eu bien du bonheur d'avoir pu mettre tant de têtes à bas sans exciter le moindre remuement dans le royaume. On ne peut pas douter aussi qu'il ne s'y soit pris fort adroitement et en homme de grand esprit ; quoique le sieur Constance me parlant de lui, dit que c'était une bête, qui n'était pas capable de rien faire réussir. Il avait joué au plus sûr et, de la manière qu'il s'y était pris, s'il n'avait pu s'emparer de la couronne [p.52] sans trop hasarder, il aurait pu se contenter de la seconde place du royaume qui ne lui pouvait manquer sous le règne des princes. L'ancien roi était encore en vie, quand il se défit d'eux. Il mourut le jour suivant (56), après quoi Phetratcha donna de grandes charges à tous ceux qui l'avaient servi, éleva tous les mandarins qu'il avait à ménager et délivra même tous ceux qu'il avait fait arrêter prisonniers, pour se gagner le coeur de tous par des actions de clémence. Il soulagea le peuple de ses servitudes et leur fit faire même des aumônes publiques, lesquelles, quoique de peu de dépense, ne laissèrent pas de le faire louer et estimer, de sorte qu'il n'est pas arrivé dans le royaume la moindre sédition ni révolte à son occasion. Pour la princesse, il aima mieux la garder pour en faire son épouse que de lui faire le même parti qu'il avait fait aux princes. Il s'attacha à gagner ses bonnes grâces. On croyait qu'il la réservait pour son fils, mais il aima [p.53] mieux la prendre pour lui. On dit que cette princesse ressentit un douleur extrême de la mort de celui qui était ou devait être son époux et que dans ces emportements elle ne gardait nulles mesures contre celui qui en était l'auteur et se repentait fort d'avoir été si contraire aux Français ; mais après tout elle a mieux aimé vivre reine que de mourir malheureuse (57). La cérémonie publique du mariage n'était pas encore faite avant notre départ, mais on ne doutait pas que les choses n'en vinssent-là. Phetratcha n'eut pas plutôt pris le parti de travailler à se défaire des princes, qu'il pensa au moyen de s'accommoder avec nous et de nous faire sortir de son royaume en paix. Il résolut pour cela de m'envoyer mes enfants, comme une marque de considération qu'il avait pour moi. Il les fit donc venir devant lui et les ayant d'abord voulu intimider de la mort, pour éprouver leur constance, il leur dit : qu'il se sentait ému de compassion pour eux, et qu'il [p.54] connaissait d'ailleurs la droiture de mon coeur et savait bien que je n'étais pas capable de manquer à ma parole, mais que c'étaient les troupes qui sur des terreurs paniques n'avaient pas voulu obéir ; qu'il leur donnait la vie et voulait bien même en ma considération et par amitié pour eux, me les renvoyer. Il ne leur fit pourtant encore aucune proposition pour nous. La réponse que j'avais faite à leurs lettres les rencontra en chemin et fut néanmoins rendue au grand mandarin. Ils se rendirent à Bangkok le jour de Saint Jean-Baptiste, apportant avec eux une grande joie à toute la garnison, qui les avait cru morts aussi bien que tous les autres Français qui étaient entre les mains de cette nation. J'eus de la peine à concevoir pourquoi le grand mandarin en avait usé de la sorte, mais dans la suite ayant appris la prise et la mort des princes, je conjecturai qu'il avait voulu par cette action de générosité, s'ouvrir un chemin à la paix avec nous ; et les deux mandarins que nous [p.55] avons interrogés sur ce point m'ont confirmé dans mes sentiments (58). Depuis ce temps-là, le feu cessa un peu de part et d'autre. Il se fit diverses propositions d'accommodement. Le temps, le feu mis à la barque et la mort des princes ralentissait beaucoup la fureur des Siamois contre nous, qui dans les commencements, était si grande et si générale que jusqu'aux femmes même, elles venaient de leur bon gré et comme par dévotion apporter et préparer à manger aux soldats et aux autres qui travaillaient à leurs forts, voulant par ce moyen avoir part à notre défaite. Toutefois depuis le commencement de la guerre jusqu'à notre entière sortie, qui ne fut que cinq mois après, nous n'avons jamais été aucun temps où il n'y eût à craindre et où il ne fallût toujours tenir presque toute la garnison sur pied, nonobstant les paroles et les assurances qu'ils nous donnaient et qu'ils rétractaient aussi quand il leur plaisait. Les bruits étaient si forts qu'il ne nous parlaient d'accommode[p.56]ment que pour nous tromper et pour nous surprendre par cet artifice, que nous ne pouvions nous assurer de rien. Je crois que la plus cruelle chose qui soit au monde est de se voir comme nous étions, en nécessité de traiter avec des gens en la parole desquels on fait qu'on ne se doit pas fier. Sur la fin de ces longues et ennuyeuses négociations, pendant lesquelles je trouvai le secret de garnir la place de vivres, les deux vaisseaux montés par des Français arrivèrent (59), et ceux-ci se rendirent avec nous dans la place. On nous rendit de même les officiers qui avaient été détenus prisonniers à Louvo. Quelques autres Français qui étaient aussi à Louvo ou à Siam trouvèrent le secret de nous rejoindre et nous apprîmes alors tous les mauvais traitements des Siamois à leur égard, la persécution que les chrétiens siamois, pégous et portugais avaient souffertes et souffraient encore dans un cruel esclavage ; que le séminaire de M. l'évêque de Métellopolis avait été entiè[p.57]rement pillé et qu'ils avaient exigé ou pris par force du camp portugais, de jeunes filles chrétiennes pour en faire des concubines. On sut aussi par un missionnaire (60) qui avait été pris et mis à la cangue (61) avec tous les chrétiens d'une province nommée Porselou (62), qui est à l'extrémité du royaume que, dès le mois de janvier, ils avaient été sur le point d'être arrêtés et que depuis on n'avait point cessé de les intimider de ce qui est arrivé dans la suite : ce qui marque qu'il y avait longtemps que Phetratcha avait pris ses mesures pour faire ce qu'il a exécuté depuis. Nous apprîmes aussi par un Français qui avait été fait prisonnier à Mergui (63) que M. de Bruant et les Français qui étaient sous son commandement avaient souffert un assaut et que manquant d'eau et commandés dans leur place par une batterie que les Siamois avaient faite, ils s'étaient retirés à travers du feu des ennemis, et s'étaient emparés d'un vaisseau du roi de Siam. Peu de temps après, nous eûmes la [p.58] nouvelle de l'arrivée d'un vaisseau du roi nommé l'Oriflamme, commandé par M. de l'Estrille (64), qui demeura assez de temps à la rade, fort en peine de ne recevoir aucunes de nos nouvelles, ni des officiers qui étaient descendus les premiers et que les Siamois, qui savent mentir et fourber autant qu'aucune nation du monde, avaient fait adroitement conduire à Siam, sans passer devant notre forteresse ni leur rien dire de tout ce qui était arrivé. Si nos affaires n'eussent pas été en termes d'accommodement, ces officiers et la chaloupe auraient couru grand risque, et ce vaisseau ne nous eût pu donner aucun secours, par l'impossibilité où il était d'entrer dans la rivière et d'avoir même la moindre communication avec nous ; ce qui marque combien le poste où nous étions était mal situé et peu avantageux, et que tôt ou tard il nous aurait fallu l'abandonner. Sur ces entrefaites, il nous arriva une nouvelle affaire qui pensa derechef tout rompre. La femme du sieur Constan[p.59]ce, après avoir été cruellement tourmentée pour lui faire déclarer tous les effets de son mari et avoir souffert divers autres outrages, tant de la part de ces misérables bras-peints à qui l'on avait confié sa garde que de la part du fils de Phetracha, qu'on nomme à présent le prince, et qui s'en trouva brutalement passionné (65), avait trouvé le moyen de s'évader et de se rendre à Bangkok, ce qui fut su des mandarins et ensuite du roi, qui nous fit déclarer qu'il n'y avait aucun accommodement à moins qu'on ne la rendît. Ils craignaient qu'étant hors du royaume, elle ne s'emparât et ne leur fit perdre les deniers que son mari en avait fait sortir. Quoique je fusse extrêmement inquiété de cette nouvelle affaire qui s'était faite sans ma participation et qui venait dans un contre temps très fâcheux (les Siamois nous retenant à sa considération, les matelots, câbles, ancres et autres choses qui nous étaient absolument nécessaires pour notre sortie et que j'avais eu toute la peine du monde à ménager, [p.60] je crus pourtant que je ne la pouvais rendre sans pourvoir à sa sûreté. Je voulus même tenter d'obtenir du roi sa sortie, mais on ne voulut jamais écouter ma proposition et la guerre allait se rallumer de nouveau et plus cruellement que jamais. On avait déjà fait arrêter à Siam le sieur Véret, que j'y avais envoyé pour achever nos affaires, tous les missionnaires et un père jésuite qui y restait encore, et on menaçait de cruels châtiments tous les parents de cette veuve, dont les Siamois s'étaient saisis. De sorte que sa mère m'écrivit et me pria instamment d'accommoder cette affaire, ce que je fis par un traité dans lequel le roi de Siam même engagea sa parole qu'il la laisserait, elle et toute sa famille, en liberté de conscience et de se marier à qui elle voudrait et empêcherait qu'il ne lui fut fait aucune violence par qui que ce fût, moyennant quoi je la renvoyai (66). Enfin, toutes nos affaires s'étant diverses fois rompues et raccommodées, les Siamois s'accordèrent à nous don[p.61]ner trois vaisseaux, des vivres et tout ce qui nous était nécessaire et deux grands mandarins en otage pour nous conduire jusque hors du royaume ; et nous, à ne faire aucun mal à leur place, et d'en sortir tambour battant, mèche allumée, armes et bagage, ce que nous fîmes le jour des morts (67). On disait encore pour lors que les Siamois nous attaqueraient infailliblement dans notre sortie ou à la descente de la rivière. Nous nous tenions toujours sur nos gardes et ils n'entreprirent rien. Ils nous firent seulement une nouvelle chicane après que nous fûmes en rade, nous retenant quelques mirous (68) où il y avait même de notre canon, qui avaient échoué dans une basse eau proche de leurs forts, ce qui nous a fait retenir leurs mandarins qui nous reconduisaient et devaient nous répondre de tout notre bagage. Il est presque incroyable combien de travaux ils ont été obligés de faire contre nous. Outre ce cavalier de terre qu'ils avaient élevé de nuit, nonob[p.62]stant notre canon, sur le fort de l'Ouest dont ils étaient les maîtres, ils nous avaient de plus environnés de palissades à une petite portée de canon, et ensuite investis de neuf forts qu'ils avaient garnis de canon et qui nous battaient de revers dans toute la place. Ils avaient de plus fait depuis Bangkok jusqu'à l'embouchure de la rivière plusieurs forts pour empêcher le secours qui nous aurait pu venir de dehors, où il y avait plus de 140 pièces de canon en batterie, qu'ils avaient fait descendre de Siam, et avaient pour cela ouvert un bras de la rivière pour n'être pas obligés de la passer à notre vue. Ils avaient du plus par un travail terrible, garni toute la barre par où les navires peuvent entrer de cinq ou six rangs de gros et hauts arbres qu'ils y avaient plantés en basse marée et qui tenaient si fort qu'il n'était pas possible de passer par-dessus, n'y ayant laissé qu'un endroit à passer qu'ils pouvaient aisément fermer avec une chaîne de fer et y tenant toujours un grand [p.63] nombre de galères armées pour le garder. On n'aurait assurément pas cru ces peuples capables de toutes ces choses. Il est vrai que presque tous les étrangers qui étaient dans le royaume les avaient beaucoup aidés contre nous. Ils avaient des Anglais et des Portugais sur leurs bâtiments pour les commander et pour garder l'entrée de la rivière, des Hollandais pour tirer leurs bombes, et nous étions bloqués, outre l'armée des Siamois, par les Pégous, Malais, Chinois, Mores et autres, qui avaient chacun leurs forts où ils étaient retranchés. A la vérité, il eut été facile d'empêcher la construction de ces forts, si nous eussions eu de la poudre en quantité, mais nous n'en aurions pas eu pour huit jours si nous eussions fait jour et nuit le feu qui était nécessaire pour en empêcher la construction. Et ainsi, quoi qu'ils continuassent toujours d'y travailler, même depuis le renvoi de mes enfants et dans le temps qu'ils faisaient des propositions d'accommodement, [p.64] ce qui nous les rendait fort suspectes. J'aimai mieux ménager la poudre et gagner du temps que de m'exposer à nous voir au bout de peu de jours hors d'état de les repousser s'ils en venaient à un assaut : et la suite a bien fait voir qu'on ne pouvait prendre un autre parti dans les circonstances où nous étions. Il était à la vérité fort douteux et fort incertain, si leurs propositions étaient sincères ; mais il était encore plus certain que c'était tout perdre que de ne les pas écouter, et c'était ce qui me faisait souvent dire à la plupart des officiers qui ne respiraient que le feu, que nous serions toujours à temps de faire le coup de désespoir, mais que le temps pourrait peut-être apporter ce que nous ne pouvions espérer de tous les efforts que nous aurions pu faire. Je faisais assez savoir à nos ennemis, par les lettres que je leur écrivais, que s'ils n'agissaient de bonne foi et ne m'accordaient mes demandes, je commencerais de faire sauter leur fort, crever tous leurs canons de fonte que j'avais [p.65] à ma disposition, et que j'irais avec toute ma garnison fondre sur eux, leur demandant en ce cas l'unique grâce de ne faire quartier à aucun Français, de même que je leur promettais de n'en faire à aucun de ceux d'entre eux qui tomberait entre nos mains. Mais je ne croyais pas qu'il en fallut venir là qu'à la dernière extrémité et quand il n'y aurait plus d'espoir d'aucune meilleure composition. La suite m'a bien confirmé que quoi qu'on ne voie aucun moyen de se tirer d'une méchante affaire, il n'en faut pourtant jamais désespérer, mais au contraire se confier toujours que le temps y pourra apporter quelques changements. Celui qui arriva à la mort des princes commença à mettre nos affaires en meilleur état. La résolution où nous leur faisions savoir que nous étions tous, et dont le sieur de Saint-Crik leur avait donné des preuves, ne servit pas peu encore à les intimider ; mais je dois avouer en finissant cette relation que la crainte de la vengeance notre auguste monarque, dont les [p.66] ambassadeurs siamois avaient vu la puissance, a contribué plus que toute autre chose, aux conditions avantageuses qu'ils ont été contraints de nous accorder.
NOTES :
1
- Incertaine est également l'adjectif employé par
La Loubère pour évoquer la succession souvent sanglante
des rois de Siam : Les filles ne succèdent point à
la couronne ; à peine y sont-elles regardées comme
libres. Ce serait le fils aîné de la reine qui y devrait
toujours succéder, par la loi. Néanmoins, parce que les
Siamois ont de la peine à concevoir qu'entre des princes à
peu près de même rang, le plus âgé se prosterne
devant le plus jeune, il arrive souvent qu'entre frères, quoiqu'ils
ne soient pas tous fils de la reine, et qu'entre oncles et neveux, le
plus avancé en âge est préféré, ou plutôt
c'est la force qui en décide presque toujours. Les rois mêmes
contribuent à rendre la succession royale incertaine parce qu'au
lieu de choisir constamment pour leur successeur le fils aîné
de la reine, ils suivent le plus souvent l'inclination qu'ils auront pour
le fils de quelqu'une de leurs dames dont ils seront amoureux. Cette
pratique est confirmée par le père Tachard : Dans
le royaume de Siam, les frères du roi succèdent à
la couronne préférablement à ses enfants, mais elle
revient à ceux-ci après la mort de leur oncle. W.A.R.
Wood avance l'hypothèse que Phaulkon pressait le roi de désigner
sa fille Yothatep pour lui succéder, alors que Phetratcha soutenait
la succession de Chaofa Aphaïtot, le demi-frère aîné
de Naraï. Il paraît assez invraisemblable que le roi Naraï
ait pu désigner une femme pour lui succéder au trône,
et c'eût été la première fois depuis la création
du royaume d'Ayutthaya. Il n'est pas absurde de penser, en revanche, que
le roi envisageait plutôt de désigner son favori, Phra Pi,
quitte à le marier d'abord à sa fille, pour le doter d'un
semblant de légitimité. retour 2 - Le père Le Blanc indique que le roi mourut à environ soixante ans. (Le Blanc I : 350) retour 3 - Il ne s'agissait en fait que de demi-frères, Chaofa Aphaïtot et Chaofa Noï. Dans les Particularités de la Révolution de Siam, texte reproduit sur ce site, Vollant des Verquains écrit : il y avait deux princes frères du roi, tous deux dune humeur inquiète, et quil était obligé de tenir sous bonne garde dans ses palais. Lun était impotent, lautre plus jeune était bien fait et sans aucun défaut naturel en sa personne, quoique quelques-uns disent quil était muet, et dautres quil affectait de le paraître. La mauvaise conduite de ces princes ayant plusieurs fois désobligé le roi, il avait conçu beaucoup daversion pour tous deux ; et quelques-uns avaient tellement pris soin daugmenter les soupçons quil en pouvait avoir, quils avaient entièrement éloigné deux la bonne volonté du prince ; cest pourquoi il faisait élever un fils adoptif nommé Mompi, [Phra Pi] lequel apparemment il destinait pour être un jour son successeur. Le père Le Blanc nous en révèle davantage sur les mésaventures de ces deux princes : Il y avait à la cour un mandarin qui avait la dignité d'Opra et se nommait Pitracha [Phetratcha] ; il était d'une naissance à servir sur un balon plutôt qu'à monter sur un trône. Sa mère avait été nourrice du grand barcalon , et parce qu'elle avait réussi à nourrir cet enfant, elle fut choisie pour être encore nourrice du roi qui vint au monde peu de temps après. Cette femme avait deux enfants, un fils qui fut l'Opra Pitracha dont je parle, et une fille ; ils étaient élevés par leur mère au palais et entraient dans tous les divertissements du petit prince, qui prit pour l'un et pour l'autre une inclination que la nourrice, femme adroite, prit grand soin de cultiver. Le jeune Pitracha demeura toujours depuis ce temps-là auprès du prince, et il fit tant par ses complaisances et ses petits services, que les jeux de l'enfance devinrent des liaisons plus sérieuses dans la suite, jusqu'à rendre ce favori nécessaire à son maître. Pour la fille, quand elle fut en âge, sa mère trouva le moyen de la faire entrer dans le sérail, au nombre des femmes du roi dont elle devint la favorite, mais dans sa faveur, oubliant les sages conseils de sa mère et les bontés du roi, elle prit pour le plus jeune des princes frères de sa Majesté une malheureuse inclination, qui a été la première source des divisions de la famille royale et des désordres du royaume. Leur intrigue demeura secrète assez longtemps et fut découverte un jour que le roi avait appelé les frères au Conseil ; le jeune prince se rendit sans la salle du Conseil, mit bas sa casaque et ses sandales à la porte, selon la coutume du pays, pour paraître devant le roi. Pendant le Conseil, la dame vint prendre les habits du prince et les emporta chez elle pour l'obliger à les y venir chercher. Le prince, qui n'était peut-être pas si entêté qu'elle, ne s'avisa point de cette galanterie et fit grand bruit. Le roi en colère fit chercher les habits ; la dame éperdue s'enfuit de sa chambre, et n'eut pas la précaution de les cacher, elle fut par-là reconnue coupable et jetée aux tigres. La disgrâce de la soeur ne diminua rien de la faveur du frère. Pitracha fut se jeter aux pieds du roi, dit qu'il ne méritait plus l'honneur de paraître devant sa Majesté, et qu'il lui demandait la liberté de se retirer de la cour pour aller cacher sa confusion dans une solitude parmi les talapoins. Le roi lui répondit qu'il savait distinguer les innocents et les coupables, et qu'il ne lui imputait rien du crime de sa soeur. Mais ce n'est point par la fuite, ajouta-t-il, c'est par une juste vengeance qu'il faut réparer cet affront ; je veux que vous me vengiez et que vous vous vengiez vous-même, en faisant battre à coups de rotin le prince qui nous a outragés. Pitracha reçut cet ordre avec joie, et l'exécuta avec tant d'excès que tout le corps enfla à ce jeune prince, qui en est demeuré paralytique et muet le reste de sa vie, et c'est là où lui et Pitracha prirent l'un pour l'autre une haine qui n'a pu s'éteindre que dans le sang de ce malheureux prince. L'autre frère du roi était tout contrefait de sa naissance, et ne pouvait se soutenir sur ses pieds. Sa mauvaise humeur et ses emportements lui avaient attiré de pareilles disgrâces qu'à son cadet, et l'un et l'autre, comme j'ai déjà remarqué, avait achevé de se perdre dans la conspiration des Macassars de 1686 dans laquelle ils se trouvèrent enveloppés. HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DU ROÏAUME DE SIAM Arrivée en l'année 1688 & de l'état présent des Indes par le R. P. MARCEL LE BLANC de la Compagnie de IESUS, A LYON Chez HORACE MOLIN, vis-à-vis le grand College - M. DC. XCII - AVEC PRIVILEGE DU ROI retour 4 - La princesse Yotathep, fille unique du roi Naraï, a été fréquemment évoquée dans les relations occidentales, et a intrigué, voire fasciné tous les étrangers. Auréolée d'un grand mystère, cette princesse qu'aucun occidental ne vit jamais fut l'objet de toutes les rumeurs et de tous les fantasmes. Un mariage secret de cette reine avec le demi-frère cadet du roi Narai, Chaofa Noï paraît assez invraisemblable. Ses sentiments anti-français ont été rapportés par de nombreuses relations, et elle épousa Phetratcha après la mort du roi Naraï. retour 5 - A cette époque, la princesse Yothatep était brouillée avec son père, et avait quitté la cour de Lopburi pour se retirer à Ayutthaya, refusant même d'y reparaître pour recevoir les présents que lui envoyait la Dauphine de France. Céberet, l'un des ambassadeurs français, écrit : nous avions déjà fait des instances pour obtenir audience de la princesse-reine, et même M. Constance nous l'avait fait presque espérer, nous ayant fait dire par le père Tachard que la princesse était brouillée avec le roi, pourquoi elle était restée à Siam, mais que si elle se raccommodait, nous pourrions la voir. En attendant le dîner, nous fîmes de nouvelles instances auprès de M. Constance pour l'audience de la dite princesse et pour lui présenter les présents de Madame la dauphine. Il nous dit qu'elle était à Siam, malade d'une espèce d'asthme et d'une vieille entorse au pied dont on ne l'a jamais su guérir, et qu'il craignait qu'elle nous enverrait de ses principaux officiers pour recevoir les présents. Il nous a exagéré ensuite le courage de cette princesse, aux libéralités de laquelle le roi, son père ne peut suffire. Le roi lui a fait sa maison comme les reines de Siam ont accoutumé de l'avoir, et c'est une marque, dit le sieur Constance, qu'il ne la veut pas marier. Étude historique et critique du Journal du voyage de Siam de Claude Céberet, envoyé extraordinaire du Roi en 1687 et 1688 par Michel Jaq-Hergoualc'h - Editions l'Harmattan - Collection Recherches Asiatiques, dirigée par Alain Forest Les raisons de cette brouille sont peu claires. S'agissait-il de questions d'intérêt, ou ainsi que le suggère Dirk van der Cruysse, la princesse avait-elle refusé d'épouser Phra Pi, le favori, comme le souhaitait son père ? Si les causes de ces relations conflictuelles entre le père et la fille restent mystérieuses, il ne fait pas de doute en revanche que la princesse Yothatep détestait cordialement Phaulkon. Déjà, en 1685, l'abbé de Choisy écrit : Il [Phaulkon] a pourtant souvent des affaires à démêler avec elle. Il prit l'année passée deux mille hommes dans les terres de son apanage pour les faire marcher à Camboge ; elle gronda fort, et fut longtemps sans vouloir écouter les raisons que Madame Constance lui disait pour excuser son mari. Journal du 30 octobre 1685. retour 6 - Desfarges orthographie Prapié. Fils d'un courtisan, ce jeune garçon fut emmené très jeune au palais pour y exercer les fonctions de page, et fut élevé par une soeur du roi Naraï. Toutes les relations s'accordent à reconnaître la tendresse quasi-paternelle que le roi lui prodiguait, et les privilèges exceptionnels dont il jouissait. retour 7 - Desfarges utilise plusieurs orthographes : Opra Petcheratcha, Pitrachas, Petratchas, etc. Voir sur ce site la page consacrée à Phetratcha retour 8 - Naï Dua, devenu Luang Sarasak, (ou Sorasak) est décrit par Wood comme un jeune homme violent et agressif. Sous l'empire de la colère, il aurait même cassé deux dents à Phaulkon d'un coup de poing. Élevé au rang de Maha Upparat, il succède à son père en 1703. Wood indique que cette succession eut toutes les apparences d'une usurpation, car Petratcha avait deux autres fils, nés de la princesse Yothatep - fille du roi Naraï - qu'il avait épousée après son accession au trône. L'aîné, Chao Kwan, avait 14 ans à la mort de Petratcha, et le cadet, Tras Noï en avait 10. En tant que descendant du roi Prasat Thong, c'est Chao Kwan qui avait le plus de légitimité et la faveur de la plupart des mandarins pour monter sur le trône. Sarasak écarta définitivement ce prétendant en le faisant assassiner. A la mort de son père, en 1703, Sarasak devint le 33ème roi dAyutthaya, connu sous le surnom de Phra Chao Süa (le roi Tigre). W.A.R. Wood brosse ainsi son portrait : Ce fut un homme cruel, intempérant et dépravé. Turpin dit quil a épousé la princesse Yotathep, une des veuves de son père [par ailleurs fille de Phra Naraï]. Une des portes de son palais était connue sous le nom de Porte des Cadavres en raison du grand nombre de petits cercueils qui en sortaient, contenant des enfants assassinés victimes de sa luxure et de sa cruauté. ( ) Le roi Tigre, usé par lalcool et la débauche, mourut en 1709, terminant ainsi un règne court et peu glorieux. (W.A.R. Wood - A History of Siam) M.L. Manich Jumsai, dans sa Popular History of Thaïland, éditions Chalermnit, nous donne la version officielle thaïlandaise, beaucoup plus poétique, de l'origine de Sarasak. Il serait fils du roi Naraï et d'une princesse de Chiang Maï que le souverain aurait aimée alors qu'il assiégeait cette ville. Craignant que cette liaison et cette naissance ne soit révélées, le roi confia l'enfant à son général des éléphants, Petratcha, avec ordre de l'élever dans le plus grand secret. Petratcha donna le nom de Dua à celui qui le regardait comme son père. Dès qu'il fut en âge, Petratcha envoya le jeune garçon au palais royal pour y être page. Le roi Naraï, qui savait qu'il s'agissait de son fils, voulut un jour lui donner un signe : Il demanda à Dua d'approcher et de se regarder avec lui dans un miroir, en lui faisant remarquer à quel point tous deux se ressemblaient. Sarasak comprit le signe, et en devint excessivement fier. Ajoutons pour l'anecdote que c'est sous le règne du roi Tigre que se développa le sport national thaïlandais, la boxe appelée muay thaï. On trouvera de nombreux et fort intéressants renseignements tant historiques que techniques sur ce sport sur le site de l'association Fayad Muay Thaï de Béziers retour 9 - Le mot provenait peut-être du malais samba-han, qui signifiait présent, cadeau. On trouve de nombreuses orthographes dans les relations occidentales, sombaie, sombaye, zombaye, etc. Dans sa relation, La Loubère décrit en détail cette pratique très protocolaire : Quand un Siamois salue, il lève ou ses deux mains jointes, ou au moins sa main droite, à la hauteur de son front, comme pour mettre sur sa tête celui quil salue. Toutes les fois quils prennent la parole pour parler à leur roi, ils recommencent toujours par ces mots : prà pouti chaou ca co rap pra ouncan saï claou saï cramon, cest-à-dire : « Haut et excellent seigneur de moi ton esclave, je demande de prendre ta royale parole et de la mettre sur mon cerveau et sur le haut de ma tête ». Et cest de ces mots Tchaou ca, qui veulent dire : « Seigneur, fais de moi ton esclave », quest venu parmi les Français cette façon de parler « faire choca » pour dire ta vàï bang com, cest-à-dire « se prosterner à la façon siamoise ». « Faire la zombaye » au roi de Siam veut dire lui présenter un placet, ce qui ne se fait pas sans faire choca. Je ne sais doù les Portugais ont pris cette façon de parler. Si vous tendez la main à un Siamois pour toucher dans la sienne, il porte ses deux mains à la vôtre et par-dessous, comme pour se mettre tout entier en votre puissance. Cest une incivilité, selon eux, de ne donner quune main, comme aussi de ne tenir pas à deux mains ce quils vous présentent, et de ne pas prendre à deux mains ce quils reçoivent de vous. (La Loubère - Du royaume de Siam). retour 10 - L'expédition Céberet - La Loubère avait emmené au Siam 636 hommes de troupe, soldats et officiers. Vollant des Verquains nous indique que la garnison envoyée à Mergui sous les ordres de Du Bruant comprenait trois compagnies de quarante hommes chacune. Si l'on ajoute ces 120 hommes aux 200 évoqués par Desfarges, c'est donc environ la moitié des forces qui a péri dans le voyage, victime des maladies et particulièrement du scorbut. retour 11 - Commandant de la garnison de Mergui, M. du Bruant est ainsi décrit par François Martin dans ses Mémoires : M. du Bruant, avec la réputation qu'il avait acquise dans les armes, était un esprit fin, délicat, qui savait beaucoup, mais fort difficile à s'entretenir longtemps en intelligence avec lui ; sa grande délicatesse lui faisait observer jusqu'aux moindres mouvements des personnes ; extrêmement défiant, il n'était pas aimé des officiers par la peine qu'il y avait de ménager son amitié ; il demandait la soumission dans les subalternes et beaucoup de déférence. Il devait passer à Merguy avec des troupes ; je ne sais si c'était par ordre de la cour ou par une résolution prise à Siam. retour 12 - On ignore la date de naissance de Desfarges, et même son prénom, dont on ne connaît que l'initiale N. On sait toutefois qu'il a été nommé capitaine d'un régiment de Mazarin en 1661 et qu'il s'est illustré pendant la guerre de Hollande (1672-1678). On peut penser qu'il avait une soixantaine d'années en 1688. retour 13 - En terme de fortification, un bastion est une grande masse de terre ordinairement revêtue de maçonnerie ou de gazon, qu'on construit sur les angles de la figure que l'on fortifie, et même quelquefois sur les côtés lorsqu'ils sont fort longs. Sa figure est à-peu-près celle d'un pentagone ; il est composé de deux faces qui forment un angle saillant vers la campagne, et de deux flancs qui joignent les faces à l'enceinte. Son ouverture vers la place se nomme sa gorge. Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. retour 14 - La courtine est la partie de la muraille ou du rempart comprise entre deux bastions, dont elle joint les flancs. La courtine est ordinairement bordée d'un parapet de six ou sept pieds de haut comme le reste de l'enceinte, qui sert à couvrir les soldats qui défendent le fossé et le chemin couvert. Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. retour 15
- En terme de fortification, le cavalier est une élévation
de terre qu'on pratique sur le terre-plein du rempart, pour y placer
des batteries qui découvrent au loin dans la campagne, et qui
incommodent l'ennemi dans ses approches. 16 - A la lecture des différents portraits que nous en brossent les relations occidentales, il paraît peu probable que Phra Pi ait eu suffisamment d'ambition et de capacités tant intellectuelles que stratégiques pour chercher seulement à s'emparer du pouvoir. retour 17 - Vollant des Verquains, pour sa part, évoque quatre-vingts hommes de troupe et dix officiers, tous gens intrépides et hardis à tout entreprendre. retour 18 - Le sieur Véret, personnage faisandé, principalement préoccupé de son enrichissement personnel, était arrivé au Siam le 23 septembre 1685 avec l'ambassade du chevalier de Chaumont. Il avait été nommé par la Compagnie des Indes orientales pour remplacer à la tête du comptoir Deslandes-Boureau qui était parti pour Surate. François Martin écrit dans ses Mémoires de mars 1686 : Le sieur Véret ne renvoyait rien en France pour retour du capital dont il était chargé ; il s'excusait à la Compagnie sur ce qu'il n'avait point trouvé de marchandise à acheter ; il nous écrivit une lettre de compliment. retour 19 - Cette décision de rebrousser chemin était lourde de conséquence et marque, pour de nombreux historiens, le tournant de la révolution de Siam. Il est possible qu'il eût suffit à Desfarges, à la tête d'une petite unité, de se saisir de Phetratcha et de le mettre hors d'état d'agir pour éliminer toute opposition sérieuse aux Français. C'est également l'analyse de François Martin, qui écrit dans ses Mémoires : Cette conduite de M. Desfarges dont [on] a écrit si diversement en France est assez embarrassante à déterminer les esprits, si ce retour à Bangkok a été fait à propos ou s'il aurait été plus avantageux de continuer le voyage de Louveau. Les personnes qui le dissuadèrent de passer plus avant, j'entends parler de Messieurs de la Mission, sont d'un mérite distingué, d'une vertu et d'une probité connues, instruits des manières de Siamois par un séjour de plusieurs années dans le pays, qui savaient parfaitement la langue, qui y avaient acquis des amis et qui pouvaient avoir des avis secrets. On n'a point douté aussi qu'ils ne fussent très persuadés eux-mêmes de ce qu'ils avaient rapporté à M. Desfarges. Cependant le voyage des deux capitaines à la cour, d'autres particularités reconnues depuis, le rapport des gens du pays (car il y en a eu pour et contre) ont fait douter de cette assemblée de troupes sur la route de Siam à Louveau. I |